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Germán Avé Lallemant et les origines du socialisme argentin (2)

mardi 26 avril 2005

(Ceci est la seconde partie d’un article, traduit en français par Ana Laval-Munoz, qui a été publié pour la première fois en espagnol dans la revue « En defensa del marxismo » n° 17 en juillet 1997. Cette publication est l’organe théorique du Partido Obrero d’Argentine.)

La lutte contre l’impérialisme

La crise des années 90 trouve aussi son origine dans la crise de la dette extérieure. Dès 1891 l’Argentine est en cessation de paiement et accepte, malgré des clauses désavantageuses, le moratoire proposé par l’impérialisme britannique. Dix années lui seront nécessaires pour retrouver un certain équilibre grâce, bien entendu, à l’éternelle recette du capitalisme : hausse du coût de la vie et surexploitation ouvrière.

"Sans conquêtes politiques, sans navires ni canons, le capital anglais exprime d’Argentine, en valeur relative, 17 fois plus que ce qu’elle extrait de son empire des Indes." "Cinq ou six banquiers londoniens … dictent au gouvernement de Buenos Aires, par l’intermédiaire de l’ambassadeur argentin, ce qu’il doit faire ou cesser de faire." "Le pays ne supporte plus les charges et ploie sous le joug de l’impérialisme britannique et sous l’irresponsabilité de sa propre administration."

Il analyse ainsi la dépréciation de la monnaie argentine : "La souveraineté de la Bourse sur la Nation est indéniable. Le billet vaut autant que ce que la Bourse, représentante du capitalisme international, est prête à donner pour l’obtenir ; autrement dit autant que le crédit contracté par la Nation auprès du capital, pas un centime de plus."

Lallemant n’est cependant pas un opposant à l’action de l’impérialisme en Amérique du Sud : "Le drapeau étoilé (des États-Unis) flottera bientôt sur cette partie du continent ; le destin de ces misérables républiques, totalement incapables de se gouverner, sera alors déterminé par la Maison Blanche à Washington. Que cela se réalise rapidement car là est la seule solution pour que l’Amérique du Sud puisse un jour s’ouvrir à la culture et à la civilisation."

"Le développement libéral bourgeois de l’Amérique du Sud, son affranchissement du système de domination et de violence des oligarchies toutes puissantes, ne seront possibles que lorsque le panaméricanisme aura déployé ses ailes sur ce continent. L’oligarchie est l’ennemi juré du panaméricanisme."

La critique de l’action impérialiste s’élabore donc du point de vue de la violence et de l’usure qu’elle représente mais malgré cela, elle représente aussi le capitalisme, la civilisation, le progrès, l’administration efficace. Nul besoin de lire l’œuvre de Lénine sur l’impérialisme, parue en 1915, pour se rendre compte que l’intervention du capital international dans les républiques arriérées d’Amérique du Sud n’entraîne aucun progrès économique réel. Au contraire, le capital agit en tant qu’usurier de l’État et investit dans les domaines qui nous condamnent au retard économique en maintenant une structure agraire fondée sur la grande propriété.

Le panaméricanisme est l’expression idéologique de la tentative nord-américaine de dominer l’ensemble du continent, concrétisée par la politique d’agression yanquee en Amérique centrale, aux Caraïbes, en Bolivie, etc. Excepté en Argentine et en Uruguay où l’impérialisme britannique recueille des appuis, les oligarchies locales sont les associées les plus enthousiastes du panaméricanisme. L’opposition au panaméricanisme apparaît à cette même époque au sein de la petite bourgeoisie latino-américaine. Lallemant, au nom du progrès et de la civilisation, se positionne à droite de ce mouvement émergent.

En conclusion, sa conception de l’impérialisme comme facteur de progrès en Amérique du Sud coïncide avec l’idée que la grande propriété est l’introducteur du capitalisme dans les zones rurales. Sa pensée met en valeur les atouts d’un capital plus concentré et plus développé. Or l’une des caractéristiques du marxisme est de considérer non seulement le développement du capital mais aussi celui de ses contradictions. Et les contradictions du capitalisme ne se résument pas à la lutte politique du prolétariat : le capital engendre des contradictions dans la reproduction même de sa domination économique. C’est en temps de crise et de guerre que s’exprime la suprême contradiction du capital avec lui-même. C’est au sein de ces contradictions que le prolétariat agit politiquement et parvient à mettre fin à la domination de la bourgeoisie.

"Nous savons que tous les phénomènes économiques actuels visent un même but : l’appauvrissement des masses et la diminution de leur pouvoir d’achat, accentuant ainsi les effets de la surproduction et entraînant l’effondrement des cours, jusqu’à ce que le capital ne verse plus qu’un revenu insignifiant et que les masses désespérées en finissent avec l’ordre social en vigueur et le mode capitaliste de production." Il est intéressant de souligner que pour Lallemant, dans ce passage, la révolution est issue du "désespoir" des masses. Ce désespoir reste cependant un facteur marginal ; il ne peut prendre une forme révolutionnaire sans avoir accumulé auparavant une expérience politico-historique.

Par ailleurs, la révolution ne survient pas comme réponse à l’exploitation universelle et homogène du prolétariat : les colonies se rebellent contre les métropoles, les classes moyennes contre les oligarchies, les paysans contre les grands propriétaires terriens, les secteurs bourgeois expropriés contre leurs concurrents qui triomphent, … Lallemant conçoit la stratégie du grand capital triomphant mais mésestime le rôle du capital dépendant, petite propriété foncière ou capital national, face à l’impérialisme. Il est curieux de constater que malgré de telles conceptions, un national-marxiste comme José Ratzer se soit réclamé de Lallemant alors que la pensée de ce dernier était alors plus anti-nationale et pro-oligarchique que celle de Juan B. Justo.

Les critiques du réformisme Lallemant critique à maintes reprises le socialisme réformiste et prend ses distances vis-à-vis de ce dernier. Fin 1896 il déclare que le socialisme "se réduit aux 300 membres du Club Vorwärts et parmi eux, combien sont de vrais socialistes convaincus ?" Au sujet du parti socialiste récemment constitué, il affirme que s’y mêlent Marx et Spencer, Lombroso et Ferro, l’accusant ainsi d’une indéniable hétérogénéité idéologique. Dans un article pour Die Neue Zeit, il dénonce la base idéologique instable du socialisme et met exagérément l’accent sur le rôle des Allemands du Vorwärts. Il dénonce la publication, par une maison d’édition fondée par des socialistes, d’une traduction d’un ouvrage de Ferri, socialiste italien évolutionniste, devenu depuis la "bible des socialistes du coin"

"Ce même éditeur a également publié le médiocre livre d’un étudiant ignorant, truffé d’absurdités [il s’agit de Qu’est-ce que le socialisme de José Ingenieros] … Les camarades allemands du Vorwärts se sont insurgés contre cet ouvrage alors que l’édition en espagnol de La Vanguardia socialiste refuse de débattre sur ce sujet, probablement pour ne pas faire de tort à la maison d’édition. La Vanguardia publie fréquemment, sans le moindre critère de sélection, des traductions d’articles de Ferri et de Lorio."

"Sans les camarades allemands, la totalité des ouvriers serait tombée entre les mains des anarchistes."

Dès 1908, il dénonce durement le réformisme du parti de Juan B. Justo : "Le parti socialiste, amoindri, a sérieusement souffert bien que ses actions soient on ne peut plus tranquilles et timorées. La quasi-totalité de ses chefs est passée dans le camp de Turati comme cela s’est clairement vu lors du Congrès d’Amsterdam. Ce changement lui a valu peu de sympathie de la part des ouvriers du secteur … Les éléments moteurs du parti socialiste sont des idéologues bourgeois qui ne sont pas prêts à traverser un certain Rubicon ; voilà pourquoi ils s’apparentent à des disciples de Turati."

Lallemant fait ici référence à un congrès de l’Internationale Socialiste à Amsterdam en 1904 durant lequel l’aile gauche tenta de liquider définitivement le révisionnisme à la Bernstein. L’aile droite, Turati en tête, s’y opposa ; c’est à cette fraction que le socialisme argentin apporta son soutien.

On ne peut cependant pas accepter en bloc ces affirmations de Lallemant. Premièrement, croire que le groupe Vorwärts est un secteur marxiste homogène n’est qu’une utopie. Dans un article paru dans Prensa Obrera, nous avons démontré qu’un grand éclectisme, rappelant en certains points la théorie de Lasalle, régnait au sein du Club Vorwärts. C’est ainsi que l’appel du 1er mai 1890 lancé par le Congrès Socialiste de Paris devint pour eux "fête du travail".

Une question de taille : d’où émane la critique du réformisme socialiste formulée par Lallemant ? du Bureau de l’Union Civique Radicale de San Luis ? Cette hypothèse devient plausible si l’on connaît la théorie de José Rartzer et Puiggrós sur l’existence au sein du socialisme argentin d’un "courant", dont Lallemant est le chef de file, opposé dès le début au réformisme pro-impérialiste de Juan B. Justo. Selon eux "Lallemant et son groupe", guidés par leur sens du bien national et populaire, auraient agi comme contrepoids de gauche et pourraient être considérés comme l’origine larvée, embryonnaire de ce que fut le socialisme révolutionnaire matérialisé par la fondation du Parti Communiste en 1918. Mais laissons de côté ces élucubrations qui nous parlent d’un groupe qui ne se reconnaît pas en tant que tel, qui n’énonce ses positions qu’occasionnellement et loin du mouvement ouvrier local et qui, en bien des aspects, ressemble à son présumé "ennemi" réformiste.

Conclusion Germán Avé Lallemant s’est davantage illustré comme scientifique que comme militant socialiste. Alors que le radicalisme de San Luis donna un cadre à son activité politique, sa participation au socialisme local se réduit à la publication du journal El Obrero pendant quelques mois, à sa candidature parlementaire en 1896 et à ses contributions à la meilleure revue du marxisme international, Die Neue Zeit, dirigée par Karl Kautsky.

Son activité journalistique fondamentale se développe au sein d’une publication bourgeoise visant à encourager l’agriculture, objectif qui coïncide avec le propre pronostic de Lallemant sur l’Argentine. Parallèlement il combat l’industrie nationale, glorifie le rôle de la grande propriété foncière et exalte le rôle de l’impérialisme comme facteur de civilisation des pays sud-américains.

Une partie importante de sa production journalistique (y compris ses articles parus dans des revues bourgeoises) présente un trait commun : il y explique en détail les concepts de base des conceptions économiques de Marx, citant largement ce dernier ainsi qu’Engels, publiant intégralement l’œuvre de Kautsky sur La question agraire, donnant des nouvelles du socialisme européen, etc. Cette défense du marxisme nous amène à reconsidérer ses idées et ses apports au socialisme argentin car nous défendons le camp dans lequel il souhaita s’inscrire et c’est dans ce cadre précis que nous cherchons à le critiquer. Sans ce cadrage, fouiller les archives à la recherche de ses articles n’aurait aucun sens.

Cela n’enlève rien à ses efforts constants pour trouver une solution au problème de l’invasion des langoustes, pour faire la description géologique et phyto-zoologique du pays ou proposer des "aides" au fermier et au propriétaire argentins. Nous ne pouvons contester l’activité journalistique de Lallemant mais cela ne doit pas nous empêcher d’établir un bilan objectif de ses propositions et de leur impact.

Loin de nous l’idée d’affirmer que notre militantisme au sein du socialisme suffit à dresser un bilan positif de son œuvre. Dans cet article, nous avons étudié certains aspects de sa pensée dont la valeur est manifeste indépendamment de leur connexion avec le mouvement ouvrier argentin. Mais une position non engagée n’aurait pu engendrer ses critiques du réformisme socialiste car elles impliquent directement sa conception de ce qu’est ou n’est pas un parti révolutionnaire.

L’ensemble de ses postulats correspond parfaitement à son militantisme radical à San Luis. Comme nous l’avons vu, Lallemant plaide pour le triomphe du grand capital, de la grande propriété foncière, de l’impérialisme, de la grande industrie européenne. Il considère également qu’avec l’introduction de l’Argentine dans le cycle capitaliste mondial, commence l’ère du triomphe de la démocratie libérale bourgeoise dans ce qu’elle a de chimiquement pur : suffrage, libertés démocratiques, parlementarisme, etc. Le radicalisme, et non le socialisme, est l’atout que cette démocratie doit jouer. En effet, si le socialisme est le seul à pouvoir fournir un diagnostic scientifique de la réalité, son rôle politique se résume à une tâche de "maintien" idéologique jusqu’à ce que le désespoir des masses ne fasse sonner le glas du capitalisme. Ce n’est qu’une fois la démocratie consommée que le socialisme commencera à primer entre les masses. Si les nationalistes de tout acabit se revendiquent de Lallemant, c’est qu’ils partagent avec lui les mêmes idées, aujourd’hui encore. L’Amérique latine doit encore développer sa nationalité et ses institutions démocratiques ; l’heure du socialisme n’a pas encore sonné. ¿ Que font donc ces militants au sein de la gauche ? Soyons optimistes : certains ont déjà pris conscience que leur véritable place se trouve dans les rangs des partis bourgeois.

L’existence, autour de Lallemant, d’un groupe qui aurait conservé clandestinement un marxisme révolutionnaire au sein d’un socialisme majoritairement réformiste est une pure invention de Puiggrós et Ratzer. Un tel groupe, un tel marxisme révolutionnaire, une telle genèse n’existent pas. Les auteurs ne cherchent qu’à se raccrocher émotionnellement à un "mythe originel" qui démontrerait que les "ancêtres" de leurs idées n’avaient pas tous joué le mauvais rôle. Pour que leurs critiques de Juan B. Justo soient plus convaincantes, ils inventèrent un Lallemant rebelle, "injustement oublié".

Le véritable marxisme révolutionnaire ne croit pas aux origines pures et passe tout au crible de la critique car c’est uniquement d’elle que naîtra la compréhension objective des conditions qui forgèrent l’histoire du mouvement ouvrier.

Notes

1. Ferrari, Roberto A., Germán Avé Lallemant, ICCED, San Luis, 1993. L’article de Fermín Chávez "Un marxista alemán en San Luis", a été publié dans Todo Es Historia nº 310, mai 1993.

2. García Costa, Víctor O., El Obrero : selección de textos, CEAL, Buenos Aires, 1985.

3. Ratzer, José, Los marxistas argentinos el 90, Pasado y Presente, Córdoba, 1969. Voir aussi El movimiento socialista en Argentina, Agora, Buenos Aires, 1981.

4. Puiggrós, Rodolfo, Historia crítica de los partidos políticos argentinos, Argumentos, Buenos Aires, 1956, p. 151.

5. Paso, Leonardo, La clase obrera y el nacimiento del marxismo en la Argentina, Anteo, Buenos Aires, 1974.

6. Chávez, Fermín, op. cit.

7. García Costa, Víctor, op. cit.

8. Marx, Karl et Engels, Friedrich, Manifeste du parti communiste.

9. García Costa, Víctor., op. cit., p. 42.

10. Idem, p. 46.

11. Idem, p. 47.

12. Paso, Leonardo, op. cit., p. 195.

13. En La Vanguardia, 21 juillet 1894, cité par Emilio Corbière dans l’introduction à Bauer, Alfredo, La Asociación Vorwärts y la lucha democrática en la Argentina, Legasa, Buenos Aires, 1989, p. 19.

14. Oddone, Jacinto, Historia del Socialismo Argentino, Talleres Gráficos La Vanguardia, Buenos Aires, 1934, 2 tomes.

15. "La industria nacional", La Agricultura nº 189, 13-8-96, p. 600.

16. "La exposición proyectada. Agricultura e industria. Lo que hace falta", La Agricultura nº 181, 18-6-96, p. 464.

17. "La industria nacional", La Agricultura nº 189, 13-8-96, p. 600.

18. "La exposición proyectada. Agricultura e industria. Lo que hace falta", La Agricultura nº 181, 18-6-96, p. 464.

19. Malaj, Norberto, "Juan B. Justo : ¿Un Lasalle latinoamericano ?", En Defensa del Marxismo nº 12, Buenos Aires, mayo de 1996.

20. Cité dans Paso, Leonardo, op. cit., p. 87.

21. Idem, p. 89.

22. Idem, p. 90.

23. "Colonización o latifundios", La Agricultura nº 132, 11-7-95, p. 534.

24. "Estancias", La Agricultura nº 157, 2-1-96, p. 20.

25. Oddone, Jacinto, op. cit., tomo II, p. 385.

26. Justo, Juan B., Teoría y práctica de la historia, Líbera, Buenos Aires, 1969, p. 104.

27. Kautsky, Karl, A questão agrária (La question agraire) Proposta, San Pablo, 1980.

28. Cité dans Paso, Leonardo, op. cit., p. 188.

29. Idem, p. 189.

30. Idem.

31. "La depreciación de nuestra moneda", La Agricultura, p. 93, article signé sous le pseudonyme de "Demócrata".

32. Cité dans Paso, Leonardo, op. cit., p. 192.

33. Idem, p. 179.

34. "Fenómenos notables en el campo de la evolución económica", La Agricultura nº 120, 18-4-95, p. 318.

35. "La industria nacional y las huelgas", La Agricultura nº 201, 5-11-96, p. 796.

36. Paso, Leonardo, op. cit., p. 167.

37. Idem. Voir également l’article de María Rosa Labastié de Reinhardt, "Una polémica poco conocida. Germán Avé Lallemant - José Ingenieros (1895-1896)", dans Nuestra Historia nº 14, Buenos Aires, avril 1975, p. 86, où la polémique est exposée en détail à partir du « Vorwärts ».

38. Paso, Leonardo, op. cit., p. 167.

39. Idem, p. 205.

40. Joll, James, La II Internacional. Movimiento obrero 1889-1914, Icaria, Barcelone, 1976.

41. "El 1º de Mayo de 1890", en Prensa Obrera de mayo de 1996.

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