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La revue Sciences humaines et les pratiques capitalistes de La Poste

dimanche 27 février 2005

La revue Sciences humaines publie, en commun avec le groupe La Poste, dans son supplément au n° 145 de janvier 2004 un dossier de vingt pages ayant pour titre « La Poste une entreprise en mutation, bilan de huit années de recherches », avec pour sommaire : « La modernisation des entreprises publiques », « La Poste et ses territoires », « Dans les coulisses de La Poste », « Du guichetier au facteur : des métiers de contact », « Performances sociales et innovation locale ». Le tout présenté par M. Didier Brune, directeur de la stratégie du groupe La Poste.

« La Poste finance des recherches en sciences sociales au sein d’une mission depuis 1995. » Selon M. Brune, « La Poste est une entreprise comme les autres » mais « pas tout à fait comme les autres » (on admirera la subtilité de l’argumentation…). A ce titre, elle « peut être l’objet de recherches passionnantes » dont « la double nature rend la conduite du changement, nécessaire à la Poste comme partout ailleurs dans la société, peut-être un peu plus délicate qu’ailleurs parce que le nombre de paramètres à prendre en compte est plus important. La recherche peut nous aider à prendre la distance nécessaire à la maîtrise de cette complicité ». Qu’en termes châtiés ces choses-là sont dites !

Traduction simultanée en grille ou langue lutte de classe : dans le cadre des directives européennes, tous les services publics doivent être restructurés, réorganisés pour être soumis et compétitifs face à la concurrence. Les résistances des personnels et des syndicats « représentatifs » étant difficiles à contrer, tous les arguments sont bons à utiliser - y compris ceux avancés par les « scientifiques », sociologues, anthropologues, psychologues, ergonomes, économistes, gestionnaires et idéologues au service du patronat et de l’Etat exploiteur. Et le tout, bien sûr, au nom du « progrès » et du « bien commun » républicain.

La Poste n’est pas la seule entreprise productrice de recherches. La RATP, Renault, la SNCF, EDF-GDF, Nestlé ont impulsé de nombreuses recherches en sciences sociales. Au moment même où les chercheurs, les fonctionnaires sont mobilisés pour obtenir des fonds suffisants afin de pouvoir travailler avec un minimum de moyens, voilà que l’on apprend que les entreprises semi-publiques ou privées obtiennent des moyens pour travailler en parallèle avec des objectifs immédiats et déclarés de rentabilisation de ces mêmes services. Sans la moindre autonomie et au service direct de ces employeurs, bien évidemment. Voilà la belle démonstration, l’aveu de nos dirigeants qui étranglent et saccagent la recherche indépendante pour mieux utiliser les autres selon leurs méthodes, leurs critères de rentabilité capitaliste, la Poste étant ici un exemple parmi d’autres des techniques employées pour arriver à leurs fins.

Etant donné l’importance du dossier de Sciences humaines, nous nous limiterons à aborder l’article intitulé : « Du guichetier au facteur : des métiers de contact ». Ce texte porte avant tout sur la normalisation du métier « Il faut maîtriser les outils d’information et bien connaître les produits. » Pendant son travail d’observation, la sociologue Fabienne Hanique a comptabilisé qu’un guichetier effectuait en moyenne 400 opérations par jour, pour 6 h 30 de vacation « soit près d’une opération par minute ». Extraordinaire quand on regarde et vit soi-même cette journée de travail. Dans quel type de bureau (Paris - quel arrondissement , banlieue ou ville de province), a-t-elle mené son enquête ? Fabienne Hanique oublie de nous fournir cette information capitale : elle ne mentionne pas non plus les difficultés que les postiers rencontrent pour se faire comprendre : personnes âgées, gens parlant et comprenant mal le français ; problèmes de papiers, d’écritures pour les adresses, mandats à envoyer ou à recevoir, etc.

Pourtant, n’importe quel postier qui a travaillé au guichet fait face chaque jour ce type de difficultés pour comprendre les usagers, se faire comprendre d’eux, éviter les tensions, les énervements, les conflits, du fait de l’état de misère sociale et culturelle de certains voire des problèmes psychologiques.

L’autre point qui a retenu l’attention de notre sociologue est celui de l’individualisation du salaire et de « l’activité de compte ». Sans aller plus loin on constate tout de suite les objectifs : rentabilisation financière, limitation des effectifs. Et là aussi on fait l’impasse sur les revendications du personnel. En fait de sociologie de l’entreprise, il s’agit plutôt que d’une étude critique, d’une véritable apologie de la gestion de l’entreprise La Poste. (C.B.)

« CRÉER DE LA DISTANCE »… EN SUPPRIMANT LA PAROLE DES SALARIÉS

L’un des credos des scientifiques, et notamment de ceux qui sévissent en sciences humaines, est la « prise de distance ». En lisant ce supplément à Sciences humaines on voit bien à quoi sert cette « distance » : à négliger complètement le vécu et l’expérience quotidienne des salariés. Or , « nier ou mépriser la subjectivité et l’affectivité, ce n’est rien moins que nier ou mépriser en l’homme ce qui est son humanité, c’est nier la vie elle-même. » (Michel Henry, cité par Christophe Dejours, auteur de La souffrance en France, Seuil, 199.) Lorsque Christophe Dejours dénonce « toutes les formes (…) de condescendance et de dédain vis-à-vis de la subjectivité qui sont devenues le credo des élites manégériales », son coup de gueule s’applique parfaitement au travail mené par les économistes, psychologues et sociologues qui travaillent pour la Mission Recherche de la Poste. Pourquoi l’entreprise a-t-elle mis en place cette opération ?

Selon Catherine Georges qui dirige la Mission : « La Poste a misé sur l’intérêt d’une production croisée. Il y a des correspondants recherche dans chacune des directions du siège (…). Leur rôle consiste à faire remonter les problèmes et les enjeux rencontrés (…). » Chaque recherche est restituée puis validée par le Comité de pilotage ainsi que par la Direction de stratégie qui décident de l’opportunité ou non de sa diffusion. La plupart des travaux sont édités dans une collection spéciale et diffusés systématiquement à l’ensemble des « correspondants recherche » ainsi qu’à toute personne intéressée. Ils sont aussi signalés sur les différents canaux de diffusion de l’entreprise (Intranet, lettre des cadres, etc.).

En clair l’accès de ces informations est réservé aux encadrants : aucun chercheur ne se formalise que le produit de ses réflexions soit dissimulé à l’immense majorité des salariés, pourtant cobayes de leurs travaux.

Qui sont ces correspondants recherche, quelles sont précisément leurs tâches, à partir de quelle démarche, quels documents, quels questionnaires, quels critères sont-ils recrutés ? Là aussi le supplément de Sciences Humaines nous le dissimule, comme si cette opacité totale garantissait la scientificité des résultats.

Qui compose le comité de pilotage et comment fonctionne-t-il ? quels sont les critères de validation et de publication des données ? Quels sont les retours de la part des divers participants et surtout des « acteurs », leur position et les divers métiers des usagers interrogés ? Sur tous ces aspects encore une fois la revue ne nous apprend rien.

A la question « Quelles sont les retombées attendues de cet investissement ? » Mme Georges, répond par une autre question « Doit-elle éclairer les besoins de la société ou les besoins de l’entreprise ? », et elle ajoute : « La réponse tient certainement dans un subtil équilibre entre les deux termes de cette alternative. » Bel exercice de langue de bois ! « Selon moi il existe deux niveaux de restitution [des informations] : le niveau politique (les décideurs) et les professionnels. Ces deux cibles impliquent des actions restitution et de diffusion différenciées. » Dans ce dossier de Sciences humaines, la prudence, l’ambivalence et l’ambiguïté des propos tentent de masquer les contradictions entre les objectifs non déclarés de la Poste et les propos flous sur les « personnels » et les « usagers ». En fait, Mme Georges et M. Brun sont les metteurs en scène et les commanditaires d’une opération visant à promouvoir une politique décidée à l’avance, ailleurs, et à un niveau plus déterminant - par exemple celui des Etats ou des grands groupes qui mettent en coupe réglée les services publics européens, comme cela se vérifie aux Telecom et à EDF-GDF.

Selon la présentation du dossier de Sciences humaines : « Le rôle des services de recherche en sciences humaines et sociales est d’inventer une capacité à créer de la distance. » Mais dans cette manière de traiter de l’organisation du travail, des difficultés des postiers, de leurs rapports au public, la fameuse « distance » proclamée est beaucoup plus une distance vis-à-vis des difficultés et les souffrances quotidiennes des postiers que des objectifs de la direction.

Christian Béridel, postier

DROIT DE REPONSE

Bonjour,

Je découvre sur votre site que je fréquente régulièrement une "lettre" signée d’un certain Christian Béridel, postier, consacrée à La revue Sciences humaines et les pratiques capitalistes de La Poste. (juillet 2005) Cet article, virulent, met en cause le travail d’un certain nombre de chercheurs ... et le mien par la même ocasion. La chose est d’autant plus difficile à lire, qu’elle se révèle profondément infondée, pour ne pas dire calomnieuse. Contrairement à ce qui est écrit par ce Christian Béridel, mes travaux s’efforcent précisément de "restituer la parole des salariés"... quitte à ce que cela déplaise à la direction... et cela déplaît effectivement. c’est d’ailleurs la raison pour laquelle mes travaux, publiés sous le titre de "le sens du travail. Chronique d’une modernisation ordinaire", ont bénéficié d’une publicité pour le moins discrète de la part de la Direction de La Poste.

J’aimerais penser que les propos de Christian Béridel ne sont que le fruit d’une "négligence" certes coupable (celle qui consiste par exemple à ne pas lire les auteurs que l’on accuse, et leur prêter des intentions pour le moins aberrantes au regard de leurs travaux). L’hypothèse de la négligence est nourrie par les multiples erreurs par ailleurs commises par ce monsieur dans cet article (informations délirantes, identités erronées, informations infondées). En tous les cas, de tels propos ne peuvent rester sans suite. Un droit de réponse me paraît être le minimum qui puisse être fait. A défaut, que ce monsieur vérifie ses informations et apporte lui-même des "correctifs" à sa prose diffamatoire.

Merci de votre réponse Cordialement

Fabienne Hanique, sociologue

BREVE REPONSE de Ni patrie ni frontières

Chère madame,

J’ai bien reçu votre réponse et l’ai transmise à Christian qui vous répondra à la fois sur le site et dans le prochain numéro de "Ni patrie ni frontières" dès qu’il paraîtra. Je tiens cependant à vous signaler que votre texte agressif et insultant ("prose diffamatoire" "calomnieuse", "informations délirantes", etc.) ne relève pas une seule erreur précise dans l’article.

Cela nous obligera à répondre sans doute pas sur le même ton méprisant mais en tout cas de façon très générale puisque vos propos accusatoires restent dans le vague le plus complet. Si, comme vous le prétendez, vous avez écrit des documents plus attentifs aux intérêts des postiers, nous nous ferons un plaisir de leur donner l’écho nécessaire.

Jusqu’à preuve du contraire, je ne peux voir dans votre colère que l’expression du refus d’un membre appartenant à la caste des chercheurs et chercheuses d’entendre la parole d’un travailleur qui "ose" exprimer une opinion différente de la sienne sur une réalité (les pratiques d’exploitation de la Poste) qu’il connaît mieux qu’elle (il a travaillé pendant 35 ans à la Poste, ce qui n’est pas votre cas ni celui des chercheurs rémunérés par l’entreprise) et contre laquelle il a lutté pendant des décennies.

Dans l’attente de lire de votre part une réponse solidement argumentée. Cordialement.

Yves Coleman

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