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A propos de Nicolas Balutet : « La montée du militarisme en Espagne - D’une dictature à l’autre (1923-1939)

lundi 18 octobre 2004

Cette critique de livre est extraite du site d’Alternantes FM : www.alternantes.fr.fm et correspond à l’émission Le monde comme il va animée par Patsy

Lorsque la crise s’empare d’un pays, que les tensions grandissent et les dissensions apparaissent irréductibles, la tentation est grande de rechercher l’homme, évidemment providentiel, capable par sa stature, son rang, de remettre un peu d’ordre dans le chaos. En France, le Maréchal Pétain fut un temps cet homme providentiel pour la majorité de nos parents et grands-parents ; en 1958, c’est De Gaulle, un Général, qui mit fin à sa traversée du désert pour « sauver la République ». Aurait-on affaire là à un syndrome typiquement français ? Evidemment pas : sur tous les continents, l’armée a été amenée à jouer un rôle directement politique et ce n’est qu’avec l’affermissement des démocraties bourgeoises que les militaires ont été contenus dans leurs casernes. De la même façon, nous avons tendance à penser que les forces armées sont aux ordres du groupe dominant et n’interviennent que pour le sauver de la débâcle. Si l’idée n’est pas fausse, elle nous fait oublier que souvent, ces militaires faisant irruption sur la scène politique sont allés au-delà : ils avaient des idées plus ou moins claires sur la façon dont la Nation devait être gouvernée, sur sa stratégie internationale etc. Souvenons-nous de Thomas Sankara ou de Mustafa Kemal Ataturk !

De l’autre côté des Pyrénées, on fit souvent recours à l’armée pour régler les querelles partisanes et les conflits de classe. C’est elle qui mit fin par exemple en 1874 à la première République fédérale démocratique d’Espagne. C’est encore à elle que le Roi Alphonse XIII fait appel pour sortir le pays du chaos en 1923. C’est cette histoire que nous raconte Nicolas Balutet dans « La montée du militarisme en Espagne » publié par L’Harmattan.

L’Espagne du début des années 1920 est un pays secoué par une crise multiforme : la classe politique est corrompue et incapable ; dans les campagnes, les caciques font régner l’ordre ; les élections sont des simulacres ; dans les usines, la colère gronde et les syndicalistes sont de plus en plus nombreux et actifs ; quant à l’armée, elle s’avère incapable de mettre fin à la rébellion d’Abd-el-Krim au Maroc. S’offre au Roi Alphonse XIII une alternative : réformer la Constitution et les habitus politiciens afin de permettre aux forces de gauche de s’intégrer au jeu parlementaire ou faire appel à un homme providentiel. La bourgeoisie et les grands propriétaires terriens étant favorables à une option militaire temporaire, Alphonse XIII se range à leur avis.

Cet homme providentiel a pour nom Miguel Primo de Rivera. Ce n’est pas un inconnu. A Barcelone, il s’est fait connaître par sa dureté envers les milieux révolutionnaires et pour ses prises de position en faveur de l’autonomie de la Catalogne. Il considère que l’Espagne est un pays malade, que les querelles de partis en sont responsables, et qu’il convient donc de la « régénérer » en mettant fin à la période de la Restauration.

Le voici donc, en septembre 1923, à la tête d’un directoire militaire pour, dit-il, quelques jours, le temps que « le peuple désigne les civils capables de gouverner, en dehors, bien entendu, de ceux qui appartiennent à la classe politique ». Le court intérim durera en fait un septennat ; un septennat durant lequel Primo de Rivera va militariser la société espagnole. Alphonse XIII en est pour ses frais : lui qui entendait court-circuiter les Cortès, l’Assemblée nationale espagnole, en gouvernant en sous-main, se retrouve avec un putschiste qui entend réellement diriger le pays !

Le programme de Primo de Rivera est d’ailleurs intéressant à détailler : d’un côté il lance une politique de grands travaux (électrification, irrigation, modernisation des structures économiques, développement du réseau routier) et fait adopter quelques lois sociales susceptibles d’empêcher la radicalisation politique de la classe ouvrière (cela lui fit gagner le soutien des socialistes espagnols) ; de l’autre, son pouvoir se caractérise, nous dit Nicolas Balutet, « par la totale mainmise de l’armée sur la société espagnole à tel point que, peu à peu, la population s’habitua à la présence de troupes dans les campagnes et les villes et finit par considérer les militaires comme les seuls garants de la normalité politique et institutionnelle ». Au nom de l’ordre et de la sécurité, on censure la presse, on interdit le Parti communiste espagnol et le syndicat anarcho-syndicaliste CNT, on s’en prend aux intellectuels et on organise des milices civiles de petits-bourgeois chargées de faire la chasse aux révolutionnaires.

Primo de Rivera ne fait pas l’unanimité, y compris dans une armée déchirée entre « africanistes » et « péninsulaires ». Les « africanistes » reprochent aux seconds d’être des bureaucrates, des militaires de salon et de vouloir lâcher le Maroc ; les « péninsulaires », pour beaucoup, ont le sentiment qu’une entente avec les Marocains est préférable à un enlisement qui coûte cher en hommes et en argent. Finalement, la Guerre du Rif tourne à l’avantage des troupes coloniales quand Abd-el-Krim s’attaque à l’armée française en 1925. Le rebelle kabyle ne peut que s’incliner devant la riposte conjuguée des deux armées. Primo de Rivera, qui a pris la tête du corps expéditionnaire espagnol, sort grandi de ce conflit… tout comme les troupes coloniales et un certain Général de brigade nommé Francisco Franco.

L’euphorie dure peu de temps. En 1930, malade, fatigué par les découvertes récurrentes de complots militaires contre lui, et assuré de ne plus être soutenu par la haute-hiérarchie militaire, Primo de Rivera démissionne.

Pour le remplacer, Alphonse XIII fait appel à un autre militaire, le Général Damaso Berenguer, pour défendre la Monarchie. Or celle-ci est condamnée : beaucoup de civils et de jeunes officiers, ne veulent plus de ce système figé dans lequel règne les coteries et le clientélisme ; quant à l’état-major, il est monarchiste mais sent parfaitement que le régime est au bout du rouleau. Entre grève générale et soulèvement militaire, le pouvoir chancèle si fortement qu’Alphonse XIII convoque à la hâte des élections municipales en avril 1931. Le scrutin est sans appel : si les campagnes, contrôlées par les caciques, demeurent monarchistes, les villes, elles, sont en grande majorité républicaines !

Alphonse XIII désavoué quitte le pays et le 14 avril 1931, la Deuxième République est officiellement proclamée.

Ce changement de régime n’amène pas la stabilité, bien au contraire. La réforme agraire irrite les latifundistes, la hausse des salaires déplaît aux industriels, les projets d’autonomie qui émergent en Catalogne et au Pays-Basque font s’insurger la droite, la volonté de laïciser l’Etat et l’école inquiète tous ceux qui considère que l’Espagne est catholique avant tout ; quant à la réforme d’une armée pléthorique qui compte un officier pour cinq soldats et que le régime espère purger de ses éléments monarchistes, elle ne peut que provoquer des dissensions internes. Attaqué par la droite qui l’accuse de tous les maux et par une fraction de l’armée qui accepte mal de ne plus jouer de rôle politique, le nouveau régime fait face également aux militants ouvriers et paysans révolutionnaires pour qui c’est la Révolution qui est à l’ordre du jour et non la Réforme.

Les années 1930-1933 sont des années de troubles et de violences où l’on voit monter en puissance à la fois les courants anticapitalistes et réactionnaires. L’arrivée de la droite au pouvoir en 1933 n’y change rien : en défaisant les réformes sociales et politiques engagées précédemment, elle radicalise les oppositions. Et quand les Asturies et la Catalogne s’enflamment en 1934, elle comprend bien vite que son salut viendra de l’armée, mais d’une armée remise entre les mains des officiers conservateurs, c’est-à-dire fermement catholiques et anti-socialistes. La répression qui s’en suit est féroce : un millier de morts, 3000 blessés, plus de 15000 arrêtés dont beaucoup sont torturées.

La polarisation de la société espagnole est telle que la victoire du Front populaire, sur un programme des plus modérés, ne peut que provoquer une riposte de la faction la plus conservatrice des militaires appuyée par les monarchistes, la droite et l’extrême-droite, les fameuses phalanges dirigées par José Antonio Primo de Rivera, le fils de l’ancien dictateur.

La suite, vous la connaissez : c’est une Histoire sanglante, terrible et magnifique à la fois, ce sont Guernica, les Brigades internationales, les collectivités agraires anarchistes, le visage de Durutti, Madrid assiégé, puis l’exode, l’internement dans les camps de concentration du Pays des droits de l’homme et l’arrogance du Caudillo.

Durant la plus grande partie du 19e siècle, la vie politique espagnole fut marquée par une longue liste de pronunciamento. Ces coups d’Etat, comme celui qui mit fin à l’expérience de la Première République, mettaient un coup d’arrêt temporaire aux crises politiques opposant deux fractions de la bourgeoisie, l’une conservatrice, l’autre libérale. En mettant au point son système de la Restauration en 1874, Antonio Canovas del Castillo, un conservateur, avait une idée en tête : pacifier les relations entre libéraux et conservateurs en permettant l’alternance politique ; or, pour se faire, il fallait maintenir dans ses casernes l’appareil militaire. Ce système marcha 50 ans et « il fallut attendre l’enlisement économique, politique et social de 1917 et les 6 années d’agonie qui suivirent pour que l’armée reprît un rôle de premier plan ». Un rôle qu’elle gardera jusqu’à la mort de Franco en 1975.

Conclusion

J’ai eu le plaisir de vous parler ce soir du livre de Nicolas Balutet : « La montée du militarisme en Espagne - D’une dictature à l’autre (1923-1939) », paru aux Editions L’Harmattan. Si la lecture de ce petit libre ne vous suffit pas, lisez alors « Le labyrinthe espagnol - Origines sociales et politiques de la Guerre civile » de Gérald Brenan, ouvrage paru dans les années 1980 en France et qui fait encore, à ma connaissance, référence.

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