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Une discussion sur les conseils ouvriers (2)

mardi 28 octobre 2014

Le début de cette discussion, Discussion sur les conseils ouvriers (1) est paru dans le n° 144 d’Echanges. Les textes ci-dessous dans les numéros 145 et 147 d’Echanges.

Correspondance

D’un camarade du Doubs

Ta réponse à mon dernier courrier concernant les conseils ouvriers (Discussion sur les conseils ouvriers (1)) révèle en fait une notable différence d’appréciation entre nous quant au rôle que doivent remplir ou, pour ce que tu en juges, ne sont plus en mesure d’accomplir ceux-ci. Je laisserai donc de côté, dans un premier temps, cette dernière divergence sur la question de l’obsolescence des conseils ouvriers, pour t’exposer ma conception qui n’a d’ailleurs rien d’original, du rôle leur incombant et ainsi démontrer que, pour ma part, cette obsolescence n’a pas de raison d’être.

Mais, en préalable, et ceci est important, je reviendrai sur la citation de Pannekoek que tu places en introduction à ta réponse, non pour te « faire la leçon » mais pour présenter mon point de vue. Si tu soulignes qu’il s’agit là d’un de ses derniers textes, il m’apparaît nécessaire de préciser que celui-ci reflète surtout le terme de l’évolution (je dirais même : l’involution) de sa pensée qui s’élabore dans cette période charnière débutant à la fin des années 1920 avec sa participation au GIC (Groupe des communistes internationalistes de Hollande). Ce groupe communiste de conseil, issu de la Gauche communiste dont Pannekoek fut lui-même une figure majeure, rompra finalement avec ce courant politique pour s’orienter sur des positions conseillistes typiques. Nous avons donc affaire en 1952 au Pannekoek théoricien du conseillisme, même si son conseillisme (1) ne peut être confondu avec celui, que tu évoques, des années 1968.

Pour appréhender correctement le rôle des conseils ouvriers, il convient donc de se défaire de cette déformation et véritable aberration (résultantes d’erreurs du mouvement ouvrier lui-même et érigées en principes par le conseillisme) voulant les définir comme « principe de l’autogestion ouvrière des entreprises et de la production ». Que dire en effet de cette définition, si ce n’est que les conseils ouvriers, dans cette optique conseilliste, ne s’offrent à la classe ouvrière que comme une autre forme d’exploitation en l’occurrence, et que le « communisme » ainsi fagoté se résume à la promesse d’un capitalisme ouvrier.

Je veux bien applaudir des deux mains l’obsolescence d’une telle fumisterie et mystification, l’ouvrier intérimaire que je suis n’ayant aucune envie d’autogérer sa « vie » de précaire, continuer à « jouir » de sa condition de prolétaire et surtout devoir produire sous la pression de collègues soucieux du bien de l’entreprise autogérée. Bref : si les fruits du capitalisme d’Etat ont amplement montré qu’ils étaient pourris, ceux du « paradis » autogestionnaire sont plus que douteux. Au moins un Lénine n’avait pas l’outrecuidance d’appeler socialisme son capitalisme d’Etat.

De concert avec les conseillistes, les anarcho-syndicalistes, autres chantres de l’autogestion, ne manqueront pas de crier à l’infamie. Mais peut-on vraiment croire que les bolchéviks ne rêvaient que de Loubianka et de goulag ? Pour un Lénine manœuvrier a-marxiste et fanatique de la terreur, combien de Miasnikov, Riazanov... ? D’ailleurs pourquoi, alors, Stépan Petrichenko, le marin insurgé, rappelait-il en 1925, que la Résolution adoptée par les Kronstadiens en 1921 « ne voulait pas rompre avec le parti communiste en son entier » ?

Ceci pour dire qu’il n’est pas question de remettre en cause la sincérité des uns et des autres, mais de comprendre qu’il n’est nul besoin d’un patron pour faire notre malheur, que l’Etat ou pire nous-mêmes pouvons nous en charger si nous ne changeons pas radicalement nos conditions de vie : un bagne autogéré demeure un bagne rempli de bagnards.

Si Marx a disséqué à ce point le Capital, c’est bien en vue de son éradication et non pas juste en vue de l’élaguer. Non pas lui couper seulement le tronc mais le dessoucher consciencieusement au risque de le voir réapparaître sous une forme ou une autre. Les anarchistes dénoncent à juste titre les barons et la bourgeoisie rouges que le léninisme a généré et fut incapable de reconnaître. Tous les autogestionnaires sont tout autant incapables de concevoir que leur idéal d’autogestion est une autre boîte de Pandore (2).

Puisse donc ton « adieu l’autogestion » être fondé. Quant aux conseils ouvriers, ceux-ci n’ont aucune vocation à être les nouveaux gestionnaires de ce qui demeurerait, sous un masque différent, le Capital. Pour s’ouvrir, justement, de nouveaux horizons, il faudra tout d’abord abattre tous les murs de ce système et non les repeindre en rouge. Et pour cela, en finir précisément avec toute forme de gestion et imposer la primauté de la satisfaction des besoins, nous libérer du travail contre tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, nous expliquent que « le travail rend libre » (3) , du règne de l’argent et de la marchandise, de cette condition de prolétaire qui devra être abolie et non généralisée et encensée...

Bien sûr, tout ne se fera pas du jour au lendemain, mais nul besoin de période de transition (de contre-révolution, en réalité) mais bien de mesures communistes réelles, radicales et immédiates, propres à avancer sur le chemin menant à une société sans classes et non à nous embourber dans la gestion d’un système que nous devrions reprendre en mains, pour qu’il finisse par nous les trancher ! L’autogestion pourrait très bien, de fait, être la fossoyeuse de la prochaine révolution.

En conclusion, comme écrit par ailleurs Pierre Nashua (cf. Perspectives sur les conseils, la gestion ouvrière, et la gauche allemande. Un exposé concis de 1974, disponible aux éditions Spartacus)*, les conseils ouvriers ne peuvent être appréhendés correctement dans leurs spécificités et leurs limites (4) qu’en ayant à l’esprit leur caractéristique essentielle que celui-ci donne d’eux : « C’est l’auto-organisation de la classe con­trainte d’agir. » Enfermer cette action dans des préoccupations gestionnaires, c’est la réduire et permettre son annihilation, la détourner de son but social qui pour la classe ouvrière ne consiste « pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise » (Marx). Cette libération exigera en premier lieu des mesures destructrices (on ne se libère qu’en brisant ses chaînes), correspondantes au communisme inférieur, avant et afin que l’œuvre constructrice à proprement parler du communisme puisse s’accomplir.

C’est bien à des tâches sociales primordiales que devront s’atteler les conseils ouvriers dont l’auto-organisation spontanée est le prémice de l’émancipation de la classe ouvrière, de sa condition d’esclave du Capital. Elle sera précisément « contrainte d’agir » par le Capital même, car menacé dans ses fondements. C’est une guerre sociale qui s’annonce, pas une querelle de gestionnaires. Ou les prolétaires s’affirmeront comme Humains (5) contre le Capital et devront l’abattre, de fond en comble, pour l’être réellement, ou ils n’arriveront pas à s’extirper de cette condition de prolétaires en la perpétuant de façon autogestionnaire ou autre et finiront de nouveau sous la coupe du Capital.

Qu’importe donc l’évolution des structures du capitalisme pour le prolétariat en charge de les détruire de toute manière et ainsi de s’en libérer. Que cette évolution mette à mal les projets autogestionnaires et affecte une classe ouvrière réduite en esclavage, tout ceci démontre qu’il n’y a ni solution, ni compromis possible avec le Capital, que celui-ci exige sa destruction totale, qu’« il n’existe pas d’autre voie de salut, qu’autrement [le mouvement ouvrier] sera tout simplement pulvérisé par la masse énorme du capitalisme » (Pannekoek, Marx der Ethiker, 1910).

Par leur auto-organisation, les conseils ouvriers amorcent l’auto-destruction de la classe ouvrière pour le Capital. C’est en cessant d’être des « ouvriers » que les prolétaires détruiront le capitalisme. L’acte ultime de la classe est sa négation, condition de son émancipation. Et c’est par les conseils ouvriers que tout débutera, même s’il paraît évident que le communisme effectif n’adviendra que par le dépassement de ceux-ci, leur véritable obsolescence.

Mais pour l’heure c’est bien une nécessité sociale qui les générera et la hargne de l’esclavage relevant la tête qui les animera, « le cri de haine et de menace contre le bourreau, c’est l’appel du combattant qui invite les camarades encore endormis et dominés par l’angoisse à prendre part à la lutte... cet appel exaltant au combat (qui) relève tout aussi peu de l’éthique que le cri de douleur d’un animal à la torture » (Pannekoek, ibidem ; cf. Pannekoek et les conseils ouvriers de Serge Bricianer). Car les coups de knout du capital qui instillent la soumission provoquent aussi la rébellion et un jour la révolution. L’une de ces « grandes batailles historiques », comme l’écrivait Marx à Weydemeyer, qu’il serait absurde, pour reprendre ton qualificatif, de ramener à une question comptable.

L. K.,

le 6 octobre 2013

P. S. : J’ai quelque peu dû « tordre le bâton dans l’autre sens », pour reprendre la formule de Lénine, afin de dénoncer ce mythe autogestionnaire si tenace et donc focaliser sur le rôle « destructeur » des conseils ouvriers contre ce préjugé conservateur de réappropriation des moyens de production et de leur développement, qui « oublie » que ces instruments et leur croissance ont été forgés par et pour le Capital.

A l’instar de Marx qui, à la lumière de l’expérience de la Commune de Paris, a révisé son jugement sur l’Etat et ainsi clarifié l’objectif en la matière pour le prolétariat (à savoir que le premier ne peut être mis au service du second, mais doit être détruit), c’est bien le mouvement réel qui finira par démontrer qu’il est impossible de conquérir les moyens de production et d’orienter leur développement dans une finalité communiste, mais qu’au contraire le communisme exige leur destruction.

Pannekoek, entre autres, bien qu’associé à l’émergence du « nouveau mouvement ouvrier », est malgré tout resté ­prisonnier de certaines conceptions conservatrices de l’ancien. Il ne peut lui en être tenu grief car le « nouveau mouvement ouvrier » a été vaincu et pulvérisé par la contre-révolution avant d’avoir pu livrer tous ses enseignements. Du « nouveau mouvement ouvrier » qui renaîtra, et donc des conseils ouvriers, on ne peut donc raisonnablement parler que « négativement » et pour ainsi dire : heureusement. Car le mouvement réel « n’a rien à voir avec un programme de réalisations pratiques » (pour reprendre les termes de Pannekoek) et que, surtout, même les « erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur “Comité central” », comme le signifie Rosa Luxembourg. Marx lui-même ne répugnait pas pour rien à faire bouillir les marmites de l’avenir : il ne nous appartient pas en effet d’en dicter les modalités aux générations futures mais, au vu de la marche dévastatrice du Capital, leur permettre seulement d’advenir et de construire leur monde nouveau.

Avec mes sincères salutations, en te remerciant pour ta précédente réponse, précieuse à la clarification de ce sujet, bien que et parce qu’elle a fait apparaître d’autres divergences plus significatives et intéressantes.

NOTES

(1) L’objet de ce courrier n’étant pas de discuter spécifiquement de Pannekoek, et afin d’être le plus bref possible sur ce point, je suis obligé de schématiser et porter un jugement expéditif qui non seulement ne rend pas compte au mieux de la pensée de celui-ci (même sur le tard) mais aussi prive de l’essentiel de celle-ci qui ne mérite aucunement d’être réduite au conseillisme. Et ce, même si Pannekoek n’est pas étranger au conseillisme.

(2) Au mieux reconnaissent-ils des abus, des dérives. Ainsi pour donner un exemple tangible et récent : « les mésaventures de travailleurs de chez Agone, maison d’édition en principe autogérée, où se sont mises en place des techniques de management tout à fait capitalistes » (cf. Anarchosyndicalisme !, n° 136, octobre-novembre 2013, publication de la CT-AIT-Toulouse.fr dite « réseauiste »). Mais nos « libertaires » demeurent incapables de voir le fond du problème et n’ont donc pas fini de vitupérer contre la réapparition de pratiques « autoritaires » dans leurs propres rangs. Car comme dit le proverbe : chassez le naturel, il revient au galop. Décidément, autogestion rime très bien avec exploitation.

(3) En allemand : Arbeit macht frei. C’est sous cette devise qu’on pénétrait dans le camp d’Auschwitz I. La véritable finalité est connue de tous, surtout des ordures négationnistes. Le travail ne rend libre que son exploitation jusqu’à son ultime extrémité : l’extermination. Les nazis ont porté le tripalium à son paroxysme de l’époque. Avis à tous les thuriféraires de la « valeur travail » : tant que ce tripalium existera, nous ne serons pas libres mais menacés d’autres Auschwitz.

* Pierre Nashua (pseudonyme de Pierre Guillaume), Perspectives sur les conseils, la gestion ouvrière, et la gauche allemande, éditions de l’Oubli, 1977 ; brochure reprise par les éditions Spartacus sous le n° A54. (NdE).

(4) Je ne m’étendrai pas sur ces dernières pour ne pas surcharger davantage ce courrier. Je signale simplement que, pour ma part, les conseils ouvriers ne se suffisent pas à eux-mêmes, ne sont pas la panacée et bien sûr le fin mot de l’histoire. Ces « insuffisances » impliqueraient d’aborder la question importante de la propagande pouvant être occultée en l’état de la discussion.

(5) Il ne s’agit ici nullement d’humanisme mais bien de la lutte d’une classe dont la radicalité mène à la négation de celle-ci comme catégorie du Capital, génère un prolétariat révolutionnaire qui ne peut vaincre qu’en détruisant la société de classes et donc est conduit à s’humaniser pour détruire le Capital, tout autant qu’il s’humanise en le détruisant.

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Réponse

au texte du camarade L. K. paru dans Echanges n° 145

Pour tout être humain qui par son activité, seul ou en association avec d’autres, réalise une œuvre quelconque (objet ou création intellectuelle), l’idée toute naturelle est que cette réalisation est sa (leur) création et qu’il a (ils ont) le droit naturel d’en disposer comme cela lui (leur) chau. Dans cette activité, qu’il soit seul ou associé à d’autres, il entend, tout naturellement en être le maître, c’est-à-dire en définir le projet, l’organisation, le rythme et l’ensemble des composants qui contribueront à la réalisation de l’œuvre.

Si je rappelle ainsi ce qui me paraît une évidence dans tout régime communiste, c’est pour souligner que de la règle de base du système capitaliste – l’appropriation du produit de l’exploitation de la force de travail – découlent pour les travailleurs de tous ordres les conséquences suivantes (laissant de côté la conséquence économique primordiale de cette appropriation) :

-l’idée chez les travailleurs de cont rôler leur propre activité dans leur participation à une réalisation quel conque ne peut venir que de celui ou ceux qui ont œuvré pour cette réalisation dans ce que sous le capital on appelle le secteur productif, c’est-à-dire que la notion de conseil ouvrier ou d’autogestion n’a vraiment de sens que dans ce secteur d’activité ;

- que si par hasard, cette notion de conseil et/ou d’autogestion peut être évoquée dans un des secteurs improductifs c’est-à-dire gérant la distribution de ces réalisations, leur vente et le retour du produit argent de cette vente, secteurs entièrement dépendants du secteur productif, elle n’a alors qu’un sens très restrictif car le « autonome » ne peut s’appliquer qu’à un accessoire et non à une réalisation quelconque dont de toute façon il dépend entièrement ;

- lors de la disparition sous le capital d’unités d’activité du secteur productif ou improductif pour une raison quelconque (concurrence, obsolescence du produit, mauvaise gestion, concentration, etc.) on trouve souvent exprimée, d’une manière directe ou diffuse, l’idée que le produit et tout le matériel de l’unité de travail ne représente en fait que le produit de leur travail. L’occupation, le « » de marchandises n’est alors qu’une réappropriation qui semble tout à fait normale et dans la ligne logique de l’activité, illustrant alors la rupture – toute temporaire- avec le cadre légal de fonctionnement de l’unité de travail et de l’appropriation du produit par le capital.

Si de telles idées et actions peuvent, en quelque sorte naturellement, germer et se produire au cours de luttes ou dans des débats autour d’un futur social, les débats, quand ils parviennent à se concrétiser en autogestion ou autour du conseil ouvrier, sont souvent faussés par le fait que - aussi bien critiques que débats – mélangent deux notions contradictoires.

D’un côté les projets ou concrétisations qui se développent dans le système capitaliste ne sont rien d’autre qu’un moyen de lutte et pour ceux qui luttent une tentative de maintenir l’unité de travail et l’emploi, d’assurer tout simplement sa condition de salarié, rien de plus. Voir dans ces tentatives l’amorce d’un projet vers une alternative au capitalisme est une totale illusion. Les problèmes concrets d’une cellule autogérée dans le système, quelle que soit sa dimension, montrent, à travers maintes réalisations passées ou récentes, les limites étroites de ces tentatives interdisant toute extrapolation vers un système global d’autogestion ou de conseils ouvriers.

Quant à la conception d’un monde communiste basé sur une généralisation des conseils telle qu’elle a pu être formulée souvent en des termes concrets d’organisation d’une telle société par le mouvement des conseils allemands, par des groupes comme Socialisme ou Barbarie ou l’Internationale Situationniste et par d’autres, ou dans le passé par les anarcho-syndicalistes prenant pour base le syndicat, ou par les tenants de l’autogestion prônant une autogestion généralisée, elle ne peut être vue – et critiquée que de deux manières :

1) Soit en considérant l’ensemble des tentatives qui ont pu se faire historiquement ou dans le régime capitaliste (en gros la coopérative et l’autogestion), ou dans celles qui eurent une certaine projection révolutionnaire

2) Soit en faisant ressortir que dans les projets utopistes trop érigés en système productif, le problème de la valeur n’est pas évacué et d’une manière ou d’une autre reproduira le système qu’il prétend remplacer.

Une critique sommaire de l’autogestion soutient que les travailleurs, dans toute expérience de gestion ouvrière, poursuivraient le même type de production que dans l’usine non autogérée (comme tu le dis dans ta lettre). Cette remarque est particulièrement vraie dans la société actuelle pour une seule unité de production, lorsque l’autogestion, si elle peut se réaliser n’est qu’un moyen de garantir activité et salaire, un moyen comme un autre de défense de classe et pas du tout une construction idéologique considérant cette action comme la première pierre dans la construction d’une nouvelle société. Par contre si une telle critique est adressée, comme on c’est le cas fréquemment, à une nouvelle société basée sur les conseils ouvriers, on ne peut que la renvoyer à l’idée pas seulement léniniste que les travailleurs sont incapables de dépasser la conscience trade-unioniste donc d’échapper à un mode de fonctionnement qui les ramènerait sous une forme ou une autre de capitalisme, d’où la nécessité sinon du parti , du moins d’une élite consciente, destiné à guider, donner des solutions, élever la conscience, etc.

A mon avis, toute projection vers une société communiste ne peut aller au-delà de l’affirmation élémentaire et simple que ce seront les acteurs des actions qui décideront alors eux-mêmes et eux seuls de ce qu’ils feront, comment ils le feront et comment seront organisés les rapports sociaux. Et cela dans les circonstances, les structures, les évolutions techniques de ce que sera alors la société capitaliste contre laquelle ils se dresseront.

Cette constatation me ramène à ce que j’ai développé au début de cet article pour considérer comment, historiquement les travailleurs ont réagi devant l’exploitation de leur force de travail et l’appropriation du produit de leur activité par le capital. Car les tentatives concrètes et les concepts idéologiques sont nés pourrait-on dire avec le capital lui-même. Elles ont pris des formes différentes liées aux techniques et aux structures du capital qui en découlent, mais schématiquement, on peut classer tentatives et théories en deux courants pas forcément contradictoires, qui ont pu se chevaucher :

- l’organisation de structures autogérées visant à affranchir les travailleurs des conséquences les plus dramatiques pour eux de l’exploitation capitaliste et éventuellement, par leur expansion pouvant constituer l’ossature d’une autre société. Essentiellement le mouvement coopératif.

- la formation ex nihilo d’une cellule autonome à l’intérieur de la société actuelle cherchant à échapper le plus possible aux contraintes du système et à promouvoir un nouveau type de relations humaines économiques et sociales.. Essentiellement le mouvement des communautés de vie.

Je laisserai de côté ce dernier mouvement mais soulignerai seulement que malgré des échecs historiques retentissants, il continue à proliférer notamment dans des périodes qui suivent les désillusions après l’échec de mouvements sociaux ayant pu soulever l’espoir d’un changement radical de société.

Par contre, le mouvement coopératif s’inscrit dans la droite ligne de la discussion à propos d’un historique des tentatives ouvrières d’échapper à la férule du capital et à tracer dans les faits et théoriquement les contours d’une société communiste, cet historique incluant dans sa période récente les conseils ouvriers.

Créé par des travailleurs dans la première moitié du XIXe siècle le mouvement coopératif fut, au départ un moyen d’exprimer la solidarité ouvrière face à la répression qui au nom de la liberté du travail sanctionnait durement toute association ouvrière contestant les conditions d’exploitation du travail. Cette solidarité tentait de pallier les conséquences dans la vie quotidienne d’un niveau de vie misérable : les premières coopératives de consommation (fournir aux travailleurs des produits de base à moindre prix) s’élargirent à la sphère de la production. Le mouvement coopératif prit une grande extension dans tous les domaines/ production industrielle et agricole, distribution, finance, sous des formes diverses, s’intégrant de plus en plus dans les circuits capitalistes, bien loin de leurs caractères d’origine même s’ils gardaient des lambeaux plus ou moins importants de leurs modes originels d’autogestion.

Non seulement cette intégration n’en faisait plus des organes d’émancipation ouvrière mais les coopératives furent dépossédées de la solidarité de lutte qu’elles pouvaient contenir au départ par la légalisation des syndicats. Ceux-ci, tout au moins à leur début et pour une fraction des militants, pouvaient contenir cette même tendance à l’émancipation ouvrière. L’anarcho-syndicalisme exprimait très concrètement cette possibilité de construire une société communiste ayant pour base une hiérarchie d’organisations syndicales depuis les cellules de base d’entreprise jusqu’aux fédérations syndicales.

On pourrait épiloguer sur le fait que cette conception syndicale correspondait à une structure de petites entreprises, qu’elle n’était pas adéquate aux grandes concentrations industrielles et que l’apparition de la forme conseil ouvrier a correspondu au développement du capitalisme et l’apparition de ces concentrations. Si l’attitude de base restait l’idée que le producteur devait être le maître de ce qui concernait le processus productif, ce concept ne pouvait trouver une application concrète que dans les structures dominantes du système. L’apparition des conseils ouvriers en 1905, un concept entièrement mis en pratique avant même que tout théoricien ait pu le formuler (hormis Rosa Luxembourg dans Grève générale parti et syndicats) et aucune organisation le promouvoir, correspondait à cette prééminence des grandes unités de production. C’était dans la ligne de ce qu’avait pu tisser l’anarcho-syndicalisme mais les conseils reléguaient dans l’obsolescence les constructions autour du syndicat.

A partir de cette ,un mouvement des conseils devait se développer dans le XXe siècle, un développement qui peut être divisé en deux périodes : une première période qui court sur cinquante années environ (1905- 1956) qui vit des réalisations concrètes d’établir à un niveau plus ou moins restreint ou général des conseils ouvriers.

une seconde période aussi de cinquante années (1960 jusqu’à aujourd’hui) qui vit une expansion des débats théoriques mais bien peu de réalisations concrètes.

On peut observer que le mouvement, dans la première période, était qualifié de « communisme de conseils » et dans la seconde de « conseillisme », ce qui marque le développement d’une idéologie.

Pour la première période, les étapes du développement de ce mouvement furent marquées par des tentatives et réalisations toutes temporaires fort diverses. On put ainsi trouver dans ce cours historique de gestion ouvrière de la production, voire de la société, aussi bien la formation spontanée de conseils par la base, que la création de conseils par les militants du parti qui en faisaient des cellules de base d’une réorganisation sociale hiérarchisée (comme en Hongrie et 1919 ou en Italie en 1920) ou que la conquête de conseils par un parti (comme ce fut pour les bolcheviks en Russie en 1917 ou les sociaux-démocrates en Allemagne dans les années 1920). Néanmoins d’une manière ou d’une autre, ces conseils ouvriers existèrent d’abord en Russie (1905 et 1917)sous le nom de soviets, en Grande-Bretagne pendant la première guerre mondiale (sous la forme du mouvement shop stewards), en Allemagne (1917-1920), en Hongrie (1917-1919), en Italie (1919 -1920), dans l’Espagne républicaine (1936-1939), en Hongrie et dans différents pays du glacis soviétique (1953-1956), en Iran (1979) selon certains. Par contre, si l’on met à part les productions théoriques du mouvement communiste de conseil allemand [par exemple Fondements de la production et de la distribution communistes via le mouvement germano- hollandais notamment autour de la seconde guerre mondiale qui s’appuient sur le mouvement réel des années 1917 -1920 , toute la production des cinquante dernières années est plus théorique ( la très brève existence des conseils hongrois de 1956 n’impliquait aucune gestion quelconque de l’appareil productif) , et idéologique d’où l’apparition du terme « » jamais utilisé auparavant. Pour revenir aux prémices de cet article et aux différentes expressions historiques concrètes de la réappropriation par les acteurs de la totalité de leur pouvoir créateur, on doit considérer non seulement les structures de la production capitaliste mais, à l’intérieur de ces structures, l’organisation de l’activité de chaque travailleur. A l’époque de la naissance des coopératives, non seulement la plupart des entreprises étaient de petite taille mais il y avait une juxtaposition de tâches identiques impliquant souvent un procès complet de fabrication : il était parfaitement concevable pour les travailleur de mettre en commun des activités identiques qui impliquaient une parfaite égalité dans le processus de production. De plus localisation et simplicité des circuits de distribution conduisaient naturellement à faire passer les coopératives de consommation aux coopératives de production et à la finance : on trouvait alors, quasi naturellement, un concept de gestion globale aux systèmes de production. Cela pouvait s’appliquer, en raison de la structure interne de la production aussi bien à de petites unités qu’à des grandes.

Le développement de la grande industrie, dont l’apothéose fut le taylorisme et le fordisme autour et après la première guerre mondiale, eut de multiples effets eu égard à cette aspiration d’être gestionnaire de son activité de producteur. D’un côté, la production capitaliste était en général organisée dans de grandes unités où s’accomplissait l’ensemble des opérations conduisant au produit final. Cette intégration verticale s’accompagnait d’une division importante du travail de sorte que le travailleur n’avait plus la maîtrise d’une opération mais était soumis à la discipline d’un geste limité et répétitif sur lequel il n’avait d’autre pouvoir qu’en limiter éventuellement le seul rythme. Le concept du conseil ouvrier gérant cette unité de production – avec une modification éventuelle d’une autre forme d‘organisation du travail, mais pas de retour à l’ouvrier professionnel maître de l’opération globale de fabrication d’un produit, était possible ; cependant, rien n’était changé fondamentalement dans l’organisation du processus productif et l’incluait dans une hiérarchie des tâches non seulement dans l’unité de production mais aussi à l’échelle de la société toute entière. Cela rejoignait en partie ce que l’anarcho-syndicalisme avait pu prévoir autour de 1914 du rôle du syndicat dans une société nouvelle, qu’il allait tenter de construire en partie en Espagne. Dans cette optique, la pyramide verticale des conseils exprimée par différents courants autour de Mai 68, correspondait à la vision du système soviétique où les conseils étaient dominés par le parti.

La question non négligeable que l’on peut se poser aujourd’hui est de tenter d’expliquer pourquoi ce développement idéologique ne correspond nullement à la réalité des luttes importantes qui se sont déroulées au cours des cinquante dernières années (sauf cet intermède spécifique iranien). En particulier, en 1968 et 1969, en France ou en Italie, on n’a vu presque aucune tentative de créer des conseils ouvriers. Il en est de même dans tous les mouvements ouvriers qui se sont trouvés des éléments moteurs dans les événements étiquetés sous le titre de « arabes ». Si l’on trouve ici ou là des propositions ou réalisations d’autogestion, de communautés ou de coopératives avec toutes les explications et problèmes que nous avons évoqués, celles-ci restent trop peu nombreuses et trop mineures pour permettre de conclure à une résurgence de quelque intérêt. Les frontières entre les époques historiques ne sont jamais franchement tranchées et chaque période peut voir alors que la société se transforme en laissant subsister des formes antérieures historiquement dépassées. Une réponse peut être tentée à la lumière de ce que nous avons constaté dans l’évolution des formes d’organisation tendant à exprimer la résistance des travailleurs à leur exploitation et à exercer une maîtrise plus ou moins totale sur leur activité créatrice. En cinquante années, les structures du capital ont considérablement changé. D’une part, non seulement une bonne partie des entreprises ont vu leur activité s’internationaliser, avec une multiplicité d’établissements répartis dans le monde entier mais il n’existe pratiquement plus d’usine intégrée verticalement seulement une multitude d’établissements spécialisés répartis internationalement produisant une faible part d’un produit final, ayant souvent des statuts juridiques différents de l’entreprise mère, laquelle se réduit souvent à une chaîne de montage ou même à de simples bureaux.

D’autre part, l’automatisation a modifié les conditions de travail de l’usine fordiste alors même que cette organisation fordiste se développait à une échelle mondiale et dans des activités où elle était ignorée (par exemple, les industries alimentaires). La situation qui pouvait conduire le travailleur à envisager la gestion d’une unité de production à travers une mise en autogestion ou un conseil ouvrier – ce qui pourrait être l’amorce d’une transformation sociale- n’existe plus aujourd’hui et c’est, pensons noud, la raison pour laquelle cette notion ne s’impose nullement dans les luttes. Il est intéressant de noter que ces luttes, lors de situations qui pourraient être le point de départ de cette idée de gestion, n’ont le plus souvent pour but que d’obtenir des indemnisations plus fortes. S’il apparaît parfois des occupations, des actions violentes sur la propriété ou la personne des dirigeants ou des propositions d’autogestion, ces actions ne sont plus que des moyens de lutte pour obtenir cette indemnisation. Cela marque une régression car il s’agit d’une discussion sur le prix de la force de travail, sur les conditions d’exploitation entérinées du même coup et nullement une sortie, même timide de cette exploitation. Reste la question centrale qui ne peut s’exprimer dans des luttes, qu’elles soient ou généralisées, car les travailleurs – et aucun stratège syndical ou politique- ne peuvent envisager de prendre la voie de l’autogestion ou des conseils pour être les maîtres de leur propre activité voire d’une société où ils s’émanciperaient totalement. La perception d’une part d’une marche inexorable d’un système capitaliste en crise, d’autre part d’une internationalisation (ou mondialisation), rendant vaine toute solution particulière dans une unité de travail, dans un trust ou dans une branche d’industrie ou à une échelle nationale et finalement l’individualisation d’une partie des postes de travail, font que les tentatives antérieures paraissent ou obsolètes ou intégrées dans le système et que rien ne paraît pouvoir prendre le relais de ce qui appartient au passé. Dans les années récentes, on a vu apparaître à une échelle sans précédent, dans différents pays, industrialisés ou en voie de développement des formes nouvelles de protestation. Si ces protestations étaient globales (en ce qu’elles ne prétendaient pas représenter des intérêts spécifiques), si, sans se rejoindre, elles exprimaient néanmoins une certaine forme d’internationalisation, elles n’ont pas associé, sauf comme force d’appoint, les travailleurs de tous les secteurs économiques. Si elles exprimaient une sorte de ras-le-bol des conséquences matérielles du système, elles ne mettaient pas du tout en cause ses fondements et restaient particulièrement vagues quant à leurs objectifs. Tous ces caractères ambigus ont fait qu’elles ont été réprimées et ont perdu, pour le moment, tout dynamisme. Il est difficile de dire si, de par leurs caractères, elles contenaient le germe de nouvelles formes d’un assaut contre le système, palliant notamment pour l’ensemble des travailleurs l’impossibilité d’utiliser les formes devenues obsolètes tout en permettant finalement à chacun de contrôler totalement sa propre activité créatrice.


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Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers

Le mouvement des Conseils ouvriers en Allemagne, par Henk Canne-Meijer (1938)

Notes pour une histoire des conseils ouvriers en Allemagne

Fondements de la production et de la distribution communistes

Misère du conseillisme

Discussion sur les conseils ouvriers (1)

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