mondialisme.org

Chausses trappes de l’humanisme

dimanche 25 octobre 2009

(Ce petit texte est extrait d’une discussion à propos de Mansoor Hekmat et du communisme ouvrier en Irak et en Iran qui a eu lieu en 2007. Il n’a malheureusement pas suscité de réponses mais nous le publions quand même comme modeste contribution aux débats nécessaires dans les milieux "révolutionnaires". Pour plus de détails sur le courant "hekmatiste" on se reportera aux sites solidariteirak.org et marxists.org/francais/hekmat/index.htm ainsi qu’à l’article de Nicolas Dessaux sur ce site : mondialisme.org/spip.php ?article474 et (pour une fois) au texte paru sur Wikipedia : wikipedia.org/wiki/Mansoor_Hekmat)

Ceux qui veulent faire de Marx un “humaniste” sont parfois aussi ceux qui veulent le rapprocher de la religion chrétienne (version “personnalisme” et existentialisme chrétien (1) dans les années 40 et 50, puis “théologie de la libération” dans les années 60), ou réduire le marxisme à une philosophie (une parmi d’autres) séparée du militantisme politique de Marx et de ses travaux “économiques” et “sociologiques” menés dans un but explicitement subversif et révolutionnaire.

Tandis que parmi ceux qui rejettent l’humanisme comme une idéologie “bourgeoise” (ce qu’il est effectivement, si tant est que l’on puisse réduire une philosophie multiforme au simple reflet des intérêts d’une classe sociale ou d’une fraction de classe), on trouve les partisans de la “science” marxiste. Des « bordiguistes » à Althusser... (2)

En ce qui concerne Raya Dunayevskaïa et CLR James, ce qui est le plus important pour eux chez Marx mais aussi chez Lénine (cf. Les Notes sur la Dialectique) c’est le rapport à Hegel et l’importance de la dialectique. Le courant du “marxisme humaniste” américain de Raya Dunayevskaïa et CLR James (le groupe s’appelait et s’appelle encore News and Letters” et il a connu plusieurs scissions…) était un courant antistalinien, issu du mouvement trotskyste, qui a accueilli avec ferveur la révolution hongroise de 1956, les mouvements pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, Mai 68, le mouvement féministe, etc. Mais qui a toujours été très critique vis-à-vis de tous ceux qui voulaient construire un Parti. Ils étaient et sont très “conseillistes-spontanéistes”, si on veut leur coller une étiquette.

Rien à voir donc avec le Parti communiste ouvrier d’Irak et d’Iran sur ce plan-là. (C’est pourquoi il n’est pas étonnant que Mansoor Hekmat ne fasse pas explicitement référence à eux. Cela lui aurait demandé trop d’explications.)

Si l’on voulait leur trouver un vague “équivalent” français, ils seraient plus proches d’Echanges (l’intérêt pour la « philosophie » marxiste étant moins mise en avant chez ces derniers) dans la mesure où News and letters était un groupe qui avait une sainte (et en partie saine) aversion pour les intellectuels (tout comme ICO puis Echanges et Henri Simon), mais qui voulait en même temps initier les ouvriers à la “philosophie” marxiste et à la dialectique hégélienne (chez Echanges ce serait plutôt l’ « économie politique », si l’on veut schématiser et simplifier à outrance) dans un but politique révolutionnaire. Leur idée était que, de par leur exploitation, leurs conditions de travail et leur vie quotidienne, les ouvriers étaient beaucoup plus à même de comprendre la valeur révolutionnaire de la dialectique, de l’appliquer tous les jours, que les intellos ou les profs (là aussi on trouvera cette même idée dans Echanges transposée : les ouvriers comprennent mieux l’exploitation et les mécanismes politiques que les intellectuels). Les journaux d’entreprise de « News and Letters » ne ressemblaient pas aux bulletins de boîte de LO, inutile de préciser !

Autre petit (ou même gros) bémol sur “l’humanisme” supposé de Marx ou du “marxisme” :

A chaque mode philosophique, on tente de faire passer Marx pour un précurseur de telle ou telle philosophie en vogue. En France, cela a été l’existentialisme (Sartre), le personnalisme (Mounier), le freudomarxisme (Reich), le structuralisme (Althusser), les théories de la déconstruction littéraire (Derrida), etc. Mais aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne on a aussi eu des tentatives d’annexer Marx à tel ou tel courant philosophique anglosaxon. Le maoïsme (chinois) représentait aussi une tentative de fusionner confucianisme et “marxisme” stalinien. Ces intellectuels ou ces courants ont essayé de s’annexer une partie de la pensée de Marx, et évidemment à chaque fois une partie différente, celle qui les arrangeait ou qui leur semblait la plus “moderne”.

Derrière ces démarches, il y a plusieurs attitudes et motivations possibles :

• on traite la pensée de Marx de façon ahistorique, sans lien avec son époque, comme on s’intéresserait à n’importe quel philosophe (en clair on n’applique pas la méthode matérialiste à la pensée de Marx, on la traite comme une idéologie intemporelle, porteuse de valeurs universelles, séparées des luttes sociales et des intérêts sociaux) ;

• on traite Marx comme étant quasiment un précurseur de toutes les avancées ou tous les courants philosophiques (cela, c’est pour les plus timorés et/ou les plus dogmatiques) ;

• on s’annexe une partie de sa pensée (en quelque sorte on profite de son aura intellectuelle), en l’amputant de sa finalité révolutionnaire et de sa dimension militante.

Ce n’est pas le cas chez Raya Dunayevskaïa et chez le Parti communiste ouvrier d’Irak et d’Iran, mais c’est le cas chez la plupart des gens qui vont chercher de “l’humanisme” chez Marx. Donc il faut avancer sur ce terrain en sachant que l’on n’est pas forcément en très bonne ou en tout cas en très “radicale” compagnie. Et que cette démarche a déjà plusieurs précédents, historiquement et politiquement marqués.

Aujourd’hui la redécouverte d’un Marx “humaniste” par les trotskystes et les néostaliniens (cf. la revue Actuel Marx) correspond à une tentative de répondre aux intellectuels antitotalitaires (Furet, BHL, Glucksman, Finkielkraut) qui expliquent que le ver était non seulement dans le fruit (Le Manifeste ou Le Capital) mais déjà bien avant dans la philosophie des Lumières, qui voyait l’Homme comme spontanément bon, et la société comme la source de tous les maux. Il suffisait donc de changer la société pour que l’Homme soit de nouveau en contact avec sa bonté “naturelle” (cf. la citation de Mansoor Hekmat sur la bonté, la générosité qui se cacheraient - selon lui - sous la peau de tout être humain).

Les libéraux antitotalitaires sont beaucoup plus pessimistes sur la “nature” de l’homme, ce qui est une hypothèse que l’on peut discuter, mais le plus ennuyeux est qu’ils sont très pessimistes (pour dire les choses de façon modérée) sur les chances qu’un changement social radical puisse véritablement permettre l’épanouissement individuel et collectif de l’humanité. Du pessimisme sur l’humanité à la justification du statut quo, la marge est étroite. Et beaucoup la franchissent allégrement, par intérêt, désillusion, ou par conviction

Par conséquent, ce n’est pas forcément une bonne chose de vouloir répondre aux libéraux antitotalitaires sur le terrain de l’humanisme, de valeurs universelles, éternelles, ahistoriques. D’abord parce que cela nous met dans une dangereuse proximité avec ceux qui expliquent que les religions seraient elles aussi détentrices de valeurs universelles éternelles, donc qu’il faudrait mieux enseigner les religions à l’école pour que “nos enfants aient de vraies valeurs”. Et cela risque de nous amener à dire, pourquoi pas, que le marxisme et les religions auraient beaucoup de valeurs communes (on sait que cette chanson beaucoup de gens la chantent, de Tarik Ramadan à Daniel Bensaid !) Ensuite parce qu’il n’est pas souhaitable que le “marxisme” puisse et doive répondre à toutes les questions existentielles de l’humanité. Laissons les êtres humains inventer, bricoler, imaginer toutes sortes de valeurs, de morales, ou mieux d’éthiques, sans les enfermer dans UNE philosophie, l’humanisme, qui serait le résumé de tout ce qu’il y a de bon et de bien dans l’Homme et l’humanité

Le terme d’ “antihumains” qui revient souvent dans les textes du Parti communiste ouvrier d’Irak et d’Iran, par exemple à propos des actes des islamistes ou des Américains en Irak, est très dangereux. Aucun être humain n’a le monopole de l’ “humanité”. La déshumanisation de l’adversaire est un des leitmotiv les plus douteux que l’on retrouve dans la propagande de tous les groupes révolutionnaires, radicaux, gauchistes, libertaires, etc.

Y.C. (2007)

(1) Plus personne ne s’en rend compte aujourd’hui mais une revue comme Esprit, qui est aujourd’hui liée à la CFDT et à la gauche caviar, quand ce n’est pas au centre gauche, était une revue beaucoup plus à gauche et fortement engagée en faveur des prêtres ouvriers, contre la guerre d’Algérie, etc.

(2) En fait, cette affirmation demande à être précisée et nuancée. Tous les staliniens des années 60 n’étaient pas "anti-humanistes" bien au contraire. Ce sont les philosophes officiels du PCF (Garaudy, Sève), les mêmes qui avaient prôné pendant des années le rapprochement entre catholiques et "communistes" au nom des valeurs communes, qui expliquaient que le "marxisme était un humanisme".

Et c’est un philosophe dissident et minoritaire (Althusser) épaulé par ses étudiants ou disciples maoistes ou en voie de le devenir (Balibar, Macherey, Badiou, etc.) qui se servit des écrits philosophiques de Staline et de Mao pour réfuter "l’humanisme" de Marx.

Post-scriptum (27 octobre)

Un internaute me signale : « Je m’étonne quand même que tu n’y signales pas que Marx s’est revendiqué lui-même de l’humanisme, en particulier dans "La Sainte famille" ! » Vérification faite le terme « humanisme » apparaît seulement 2 fois dans la Sainte famille notamment dans la phrase « Les communistes français plus scientifiques, Dézamy, Gay, etc., développent, comme Owen, la doctrine du matérialisme en tant que doctrine de l’humanisme réel et base logique du communisme. »

On peut citer à l’appui de l’hypothèse de notre correspondant quelques phrases comme : « Etre radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même » (Critique de la philosophie du droit de Hegel) ou « Le point de vue de l’ancien matérialisme est la société "bourgeoise". Le point de vue du nouveau matérialisme, c’est la société humaine, ou l’humanité socialisée. » (10e Thèse sur Feuerbach). Et moins d’une dizaine d’occurrences du mot humanisme dans les Manuscrits de 1844.

Mais en dehors de ces quelques phrases ou expressions isolées, il est difficile de démontrer que l’humanisme ait été l’une des préoccupations principales de Marx, et plus largement des théoriciens du mouvement ouvrier et socialiste avant la Première Guerre mondiale. Quant à Lénine et la Troisième Internationale, ou aux différents mouvements trotskystes ou ultragauches depuis 70 ans, l’humanisme n’a jamais été non plus leur tasse de thé, tant ils étaient pour la plupart convaincus de la prétendue scientificité du marxisme, ou plus exactement de leur marxisme. Le texte reproduit ci-dessus s’adressait à des militants marxistes qui souhaitaient, il y a deux ans, créer en France une organisation sœur (ou en tout cas très proche, toute proche) du Parti communiste ouvrier d’Iran et d’Irak (dont le théoricien est Mansoor Hekmat), et connaissaient donc bien Marx. Je n’avais donc pas jugé utile de leur rappeler les écrits de leur maître à penser.

Mais puisque ce camarade pose la question, je ne suis pas convaincu que l’humanisme ait eu le même sens au milieu du XIXe siècle qu’il avait après la Seconde Guerre mondiale quand on a découvert les Manuscrits de 1844 (ils avaient été publiés pour la première fois en 1932 mais on ne s’y est vraiment intéressé qu’après 1945), pour la marxiste-humaniste américaine Raya Dunanayevskaïa dans les années 40 et suivantes, ou pour Maximilien Rubel quand il a proposé sa lecture de Marx, bien différente de celle des léninistes, des staliniens ou des trotskystes. Quand à l’acception du terme humanisme aujourd’hui, elle me semble encore plus éloignée de la conjoncture philosophique d’il y a 150 ans.

C’est pourquoi j’appelais mes interlocuteurs à un usage prudent et précis de ce terme. En clair : ce n’est pas parce qu’un concept a été utilisé par un révolutionnaire maousse costaud il y a 150 ans, que nous devons le reprendre à notre compte, sans voir quel sens exact ce terme peut avoir dans les luttes politiques et idéologiques aujourd’hui.

Or quiconque se penche sur la production des organisations internationales de « défense » des droits de l’homme, à commencer par l’ONU, ne peut qu’être surpris à quel point tous les diplomates du monde entier, sans exception, font référence dans leur rapport à leur attachement aux droits de l’homme, à la lutte contre le racisme, les inégalités, le sexisme, j’en passe et des meilleures. Attention, donc, à ne pas brandir inconsidérément des termes ou des expressions que l’adversaire de classe utilise tous les jours, sans lui donner un autre contenu.

Mais comme je l’ai proposé à ce camarade, je suis tout à fait prêt à reproduire sur ce site voire dans la revue Ni patrie ni frontières des traductions des textes de la fondatrice du courant « marxiste humaniste », Raya Dunayevskaïa ou de CLR James, que la revue a de toute façon l’intention de traduire un jour (en tout cas ceux de James sur la question noire aux Etats-Unis).

Ceux qui lisent l’anglais, se reporteront au site MIA pour les textes de Dunayevskaïa http://www.marxists.org/archive/dun... et http://www.marxists.org/archive/jam... pour ceux de CLR James.

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