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Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (3)

lundi 6 août 2007

Suite de :

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (1)

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (2)

CONCLUSIONS ET COMMENTAIRES

1. Nature exceptionnelle du phénomène piquetero

Nulle part ailleurs qu’en Argentine, un chômage massif n’a donné lieu à un mouvement social aussi particulier que le mouvement piquetero (62). Visiblement, le taux élevé du chômage n’est pas un facteur suffisant pour provoquer ce type d’organisation des luttes. Il faut probablement aller en chercher l’explication du côté de la tradition de lutte en dehors des lieux de travail que la classe prolétaire argentine a développée par nécessité, principalement en raison de l’absence d’un système étatique de protection sociale efficace. Le fait que la lutte se situe sur le terrain de la reproduction immédiate explique la présence massive des femmes dans le mouvement.

Nous avons déjà vu que l’origine de certains groupements de chômeurs se trouve dans la crise interne et la contestation externe de certaines institutions caritatives et/ou clientélistes bien antérieures à l’explosion du chômage du milieu des années 1990. Depuis le début des années 1990, une multitude d’activités se sont développées et ont tissé des liens entre les travailleurs à l’extérieur des lieux de travail. Almeyra cite notamment des cantines et des crèches, des jardins communautaires, des boulangeries communautaires, la construction de logements collectifs, des ateliers de couture, des bibliothèques... (63). De telles activités fournissaient instantanément le substrat des liens que les chômeurs devaient tisser entre eux pour se regrouper et passer à la phase piquetera.

Un autre exemple est celui de Luis d’Elía, leader piquetero de la FTV-CTA. Sa formation initiale est celle des « communautés ecclésiales de base » (CEBS), qui remontent aux années 1980. C’est en tant que membre d’une telle communauté qu’il participa en janvier 1986, à La Matanza, à la création d’un « bidonville-colonie ». Cette opération, qui avait le soutien du diocèse de Quilmes et de la CGT, était organisée méticuleusement sur le plan matériel et urbanistique, tandis que sur le plan idéologique, les colons utilisaient les textes de la Bible pour jusifier leur action. Il y eut ensuite d’autres initiatives du même type, jamais improvisées : les colons repéraient un terrain, et ce n’est qu’après de nombreuses réunions préparatoires dans le cadre des CEBS que l’opération était menée, souvent la nuit pour déjouer la police. On estime qu’en 1990, il existait 109 bidonvilles de ce type dans le grand Buenos Aires, regroupant 173 000 habitants (64).

Lorsque, à partir de 1995, le ralentissement économique s’accéléra, ces institutions se trouvèrent contestées parce qu’elle ne pouvaient plus suffire face à une demande d’assistance en pleine augmentation. En même temps que se formaient des coordinations ou autres formes de regroupement, par scission de l’Eglise ou du réseau des manzaneras (femmes [cuisinières] responsables d’un pâté de maison), les licenciements massifs résultant de la politique forcenée de privatisation menée par le gouvernement faisaient affluer vers les mouvements de chômeurs des militants syndicalistes ou politiques de diverses origines. On a vu ainsi les ouvriers du pétrole de Neuquén ou de Salta, devenus chômeurs, inventer les barrages routiers et être la cheville ouvrière des mouvements de chômeurs de leur région.

Guillermo Almeyra prend les choses un peu de la même façon, mais plus en amont. Six facteurs, selon lui, ont rendu possibles les piqueteros et leurs organisations territoriales. En premier lieu, il y a l’existence même du système d’assistanat créé par Alfonsín en 1985 : le Plan alimentaire national, avec ses manzaneras et ses punteros (hommes de main, chargés d’obtenir la collaboration de la population au moment des élections ou des manifestations). La crise de ce système a été évoquée plus haut. Almeyra la prend en compte également pour expliquer comment manzaneras et punteros ont pu passer dans le camp piquetero - simplement parce que leur tutelle politique ne fournissait plus la contrepartie matérielle de leur collaboration politique. Il mentionne également l’existence « d’un vaste réseau d’ex-travailleurs, anciens syndicalistes... avec une éducation péroniste... ». Il désigne là le transfert, au moins partiel, des pratiques militantes dans le milieu des chômeurs où ces syndicalistes sont précipités par la crise. Apparaissent ainsi de nouveaux leaders, mais cette fois dans les quartiers, pas dans les usines. C’est pour Almeyra le quatrième facteur favorable à la formation du phénomène piquetero : l’existence de dirigeants vivant dans les mêmes quartiers que les chômeurs, alors que les dirigeants syndicalistes étaient des bureaucrates vivant très loin du monde ouvrier qu’ils représentaient. Cinquième facteur : les révoltes elles-mêmes, qui explosaient périodiquement dans les quartiers à l’occasion de divers conflits (sur les loyers, sur les coupures d’électricité, sur l’alimentation...). Almeyra cite enfin les pratiques de racket des organisations de gauche qui s’implantaient dans les quartiers et qui « elles aussi ont intégré dans leurs structures des punteros et des manzaneras. Elles font l’appel de leurs affiliés pour les obliger à aller aux manifestations, sous peine de ne pas donner le sac de provisions et l’allocation du Plan... (65) »

Il existait donc, dans la société argentine, toute une tradition de luttes dures en dehors des lieux de travail et sur une base territoriale. Les chômeurs y ont trouvé un terrain fertile pour développer le phénomène piquetero.
L’importance de la base territoriale dans la naissance du mouvement piquetero est à la mesure de la désindustrialisation du pays et donc du fait que les usines perdaient beaucoup de leur rôle de regroupement de la classe ouvrière. A l’inverse, les quartiers jouaient d’autant plus ce rôle que les femmes y avaient déjà, depuis des années, une activité de survie immédiate collective (cuisine ou ateliers de couture, garde-robe), a fortiori quand ces quartiers étaient des bidonvilles-colonies développés par la classe ouvrière dans un mouvement organisé collectivement. Cette base territoriale de regroupement piquetero explique aussi l’extraordinaire solidarité dont ont plusieurs fois bénéficié les piqueteros face à la répression. Nous avons ainsi vu la population sortir de chez elle et les rejoindre face à la police et à l’armée, par exemple lors des deux Cutralcazo ou à Mosconi en mai 2000 et en juin 2001. Ces mouvements ont montré l’intensité du lien entre les piqueteros et leur base territoriale.

2. Limites floues du monde piquetero

Il ne faut pas s’étonner de ce que le monde des piqueteros ait des limites un peu floues, débordant la catégorie des seuls chômeurs. On a vu que des ouvriers en grève recouraient au barrage de route quand c’était nécessaire. Les lieux de travail perdaient de leur importance stratégique. Car à un niveau plus fondamental, la désindustrialisation rapide de l’Argentine dans les années 1990 explique le transfert de la lutte du terrain des lieux de production à celui de la circulation des marchandises et de la reproduction immédiate du prolétariat. La fraction encore salariée du prolétariat, on l’a vu, ne néglige pas ce facteur et utilise souvent la méthode piquetera dans la lutte contre les patrons ou l’Etat. La généralisation des barrages routiers correspond ainsi à l’orientation du capital argentin vers l’extérieur, à la primauté de la circulation de la valeur sur la production de plus-value fraîche, au désintérêt du capital mondial pour l’Argentine en tant que pôle possible d’accumulation de capitaux nouveaux.

Dès le départ, il y a eu de nombreuses passerelles entre les mouvements de chômeurs et le monde politico-syndical institutionnel (PJ, UCR, CGT) ou alternatif (CTA, gauchistes, syndicats divers). Et lorsque, en 1997, se forma l’Alliance, pour préparer les élections de 1999, le vote des chômeurs fut cultivé grâce à ces passerelles. La CTA était le relais syndical de l’Alliance, et elle avait une branche chômeurs, constituée par la FTV. Outre le rassemblement de voix pour l’Alliance, l’objectif de la CTA était, selon Luis Oviedo, d’éviter que le « mouvement piquetero ne ruine la campagne électorale ... antipiquetera de l’Alliance. La paralysie volontaire de la CTA durant la montée politique de l’Alliance provoqua un sérieux recul de la centrale syndicale alternative, qui ne participa pratiquement pas aux grandes luttes qui se déroulèrent dans les provinces de Corrientes, Tucumán et Jujuy » (66).

Les limites sont également floues en ce qui concerne la composition sociale des barrages de piqueteros. Il semble bien que c’était toujours les mêmes chômeurs de base qui assuraient la violence nécessaire à la mise en place et à la défense du barrage, qui se tapaient les permanences nuit et jour. Mais dans de très nombreux cas, ils étaient associés à d’autres catégories sociales (travailleurs, femmes au foyer, petits commerçants ou même petits patrons) avec lesquelles l’affrontement n’était qu’exceptionnel. L’association des chômeurs avec ces catégories sociales se faisait dans les assemblées dites « multisectorielles » ou « populaires » sur la base de la crise économique locale dont souffraient la région ou la ville concernées. Il y avait toutes sortes de passerelles entre le monde des piqueteros et ces autres catégories sociales, et on a vu les syndicats, les partis et l’Eglise jouer ce rôle plusieurs fois au détriment des chômeurs de base, qui se laissaient apparemment flouer par des accords mal ficelés et sans garanties entre les notables locaux et les autorités. Il n’empêche que c’est la lutte des piqueteros, au travers de ses victoires si partielles, qui a peu à peu engendré tout le système actuel d’assistance sociale public/privé, avec ses plans financés par le public mais gérés par le privé.

3. Les revendications des piqueteros

On a vu plus haut que les piqueteros n’étaient pas des acharnés de la politique, et qu’ils se défiaient des politiciens cherchant à exploiter le mouvement au profit de leurs organisations. Et cependant, comme on l’a vu aussi, ils finissaient toujours par se laisser représenter par un personnel politique couvrant pratiquement tout l’éventail de la vie politique argentine. Cela se retrouve dans les revendications posées dans les luttes piqueteras.

On peut y distinguer plusieurs niveaux :

- au niveau de la reproduction la plus immédiate, les piqueteros demandaient de la nourriture ou de l’argent. Dans le cas des planes de trabajo (que la revendication porte sur leur niveau ou sur leur nombre), on a vu que l’argent ne donnait pas toujours lieu à une contrepartie travaillée, de sorte que l’on peut bien parler ici de reproduction immédiate. A ce niveau, les représentants des piqueteros, quels qu’ils soient, jouent le rôle d’un syndicat de chômeurs de base. La revendication demandant la distribution d’actions d’YPF est de la même nature. Ces actions avaient été promises au moment de la privatisation, et ce n’est que pour leur valeur que les piqueteros les réclamaient (pas pour intervenir dans les assemblées générales !) ;

- au niveau de la reproduction du capital, la revendication constante d’emplois « vrais » dans l’industrie place les intermédiaires des piqueteros dans une position de syndicat d’un type déjà plus fédéral, où la revendication d’un « vrai » travail doit tenir compte de l’état de l’économie et de l’entreprise supposée fournir ces postes de travail. La mise en place de travaux publics, le refus des licenciements s’inscrivent aussi dans cette catégorie, où les représentants des piqueteros jouent un rôle de hauts bureaucrates syndicaux, prenant le point de vue de la classe ouvrière dans son ensemble pour revendiquer une certaine politique économique ;

- au niveau de la reproduction de la société capitaliste dans son ensemble, les piqueteros demandaient des choses comme les renationalisations, l’appropriation et le réinvestissement contrôlé des revenus pétroliers dans une politique économique de développement autocentré, la rupture des rapports avec le FMI, le non-remboursement de la dette. Leurs représentants intervenaient là à un niveau politique très éloigné des motifs immédiats des conflits piqueteros, pratiquement comme des bureaucrates politiques.

Tout ça pour dire que la situation où se trouvaient les piqueteros mettaient en mouvement tous les niveaux d’intermédiation où les différentes factions du personnel politico-syndical pouvaient tenter leur chance dans la remise en marche de la reproduction capitaliste et gagner ainsi une place dans les cercles du pouvoir, quel qu’en soit le niveau.

4. Frange radicale

La question de l’objectif que s’assignent les organisations piqueteras est permanente dans le mouvement. S’agit-il d’obtenir des aides alimentaires et des emplois, « vrais » ou subventionnés, ou bien s’agit-il de poser les bases d’une société nouvelle en partant de la base ? Les grandes organisations piqueteras, celles qui sont liées aux partis et syndicats officiels (y compris comme on vient de le voir la CTA et le CCC) s’en tiennent à la première option. Ceux qui sont partisans de la seconde option sur le mode gauchiste (les trotskystes par exemple, qui critiquent l’idéologie d’assistance et le clientélisme sans fard des grandes organisations), considèrent les barrages comme des soviets où se forge la conscience politique du prolétariat, mais ne peuvent cependant survivre qu’en participant au jeu de la première option : être un maillon de moins en moins informel dans cette chaîne d’aide sociale, et donc défendre leur place vis-à-vis des autres organisations pour l’obtention de subsides de la part des autorités nationales ou municipales. Ils sont à leur tour critiqués par des piqueteros dits « autonomes », qui sont caractérisés par le fait qu’ils n’ont droit qu’aux miettes dans la distribution des aides. Ces autonomes constituent la frange radicale du mouvement piquetero. Ils vivent dans un équilibre précaire, tantôt revendiquant leur capacité à faire vivre des micro-entreprises de façon presque indépendante des aides, tantôt rejetant ces expériences comme micro-capitalisme qui reproduit une auto-exploitation dont ils cherchent à se débarrasser.

L’absence d’issue capable d’assurer la reproduction immédiate de ces prolétaires ne va pas sans un certain désespoir. Un membre du MTD Solano témoigne : « La situation de grande misère et de manque de ressources dans laquelle nous nous trouvons nous amène à dire : “Soit nous mourrons dans le quartier, soit nous mourrons au cours d’une marche ou d’un barrage routier.” La mort est déjà installée ici, dans tous les sens du terme (67). » Mais par-delà ce désespoir, l’activité de ces « autonomes » illustre bien la contrainte à l’expérimentation dont nous parlions plus haut (p. 37) : les conditions de la lutte des classes imposent aux prolétaires de trouver des solutions à la marge de la reproduction capitaliste du prolétariat, des formes de vie qui sont en même temps dans et hors des conditions “normales” de la reproduction des prolétaires. C’est la base de la contestation des valeurs capitalistes revendiquée par les autonomes. Nous avons vu, par exemple, le cas d’une boulangerie où de nouveaux rapports entre les individus semblaient aussi importants que le pain produit.

J’ai essayé d’éclairer un peu cette question à propos du MTD Solano (p. 36) et d’identifier le contexte où naissent les pratiques sociales engendrant le discours sur l’horizontalité et le refus des chefs (la boulangerie sans personnel qualifié, les conflits avec les entreprises frigorifiques pour obtenir de la viande...). Ce sont des pratiques de crise qui reproduisent une misère encore plus grande que la gestion des planes de trabajo. Fatalement, même le MTD Solano est contraint de reproduire le système. Mais il le fait sous une contrainte à l’expérimentation qui caractérise l’activité de crise du prolétariat lorsque lee relations normales entre les classes se bloquent. Dans le cas présent, cette contrainte s’exerce dans un contexte d’isolement marqué par rapport au reste du prolétariat, et en particulier par rapport au prolétariat productif. Une rupture plus profonde, englobant une large partie des salariés qui travaillent encore, multiplierait les initiatives de façon exponentielle à partir d’un affrontement plus frontal avec la classe capitaliste. Car la contrainte à l’expérimentation naît de cet affrontement où les prolétaires prennent possession d’éléments de la propriété capitaliste pour assurer leur reproduction immédiate (au sens strict de non médiée par la reproduction du capital constant, et donc aussi sans que l’élément pris en possession dicte automatiquement l’activité qui doit s’y appliquer : valoriser le capital en serrant des boulons, etc.). La question posée à Solano n’est pas simplement : quelle activité pourrions-nous avoir maintenant qu’il n’y a plus de travail ni assez de planes de trabajo ? Elle est d’abord : qu’est-ce qu’il est possible de récupérer sur la propriété pour assurer notre survie, que nous adapterons selon les moyens dont nous disposerons, et dont nous auront fait la conquête contre les capitalistes. Malheureusement, on ne dispose pas d’informations sur la façon dont les piqueteros ont résolu cette question : on ne sait pas d’où viennent les locaux et les équipements de la boulangerie et des cordonneries.
Un soulèvement général du prolétariat serait amené à se poser les mêmes questions, mais les réponses qu’il apporterait seraient d’une envergure qualitativement différente du fait de la possibilité de prendre possession de tout l’appareil de production et de circulation du capital, ou en tout cas d’une partie beaucoup plus large. Cela laisserait aux prolétaires une marge de liberté bien supérieure à celle dont disposait le MTD de Solano.

S’agit-il par exemple des cinquante jardiniers du MTD Anibal Verón ? « Cinquante chômeurs travaillent sans contremaître ni patron et consomment ce qu’ils produisent. Ils espèrent construire une économie alternative, avec un réseau de production et de distribution d’aliments qui se consolide et qui leur permette d’être indépendants des plans d’emplois (68). » On apprend ici deux choses : d’une part que nos jardiniers radicaux dépendent, pour le moment en tout cas, du système d’assistance sociale comme les gauchistes qu’ils critiquent. Ils sont sans doute moins bien servis, et se lancent dans une expérience de jardin collectif qui complète la faiblesse des aides qu’ils reçoivent. Le moteur de l’action, c’est alors la faillite du système d’aide sociale que constituent les planes de trabajo et toute la pyramide clientéliste qui les accompagne. D’autre part on apprend que leur objectif n’est autre que de se réinsérer dans le circuit économique par un « réseau de production et de distribution ». Avons-nous donc toujours la même limite, celle du micro-capitalisme ? L’un des jardiniers s’en défend, et déclare à Almeyra : « Nous essayons de lancer des projets de production qui ne soient pas des PME. Ce qui est fondamental, ce n’est pas de produire, ni la marchandise produite, mais comment on produit et les relations de travail horizontales. En outre, nous produisons pour notre propre consommation, pas pour la vente (69). »

Dans cette citation, l’échec du jardin est pratiquement annoncé par l’importance donnée à la manière de faire par rapport au résultat attendu. Je pense que cela va tout à fait dans le sens de ce que veut dire la revue Meeting sur l’opposition interne qui apparaît dans chaque projet « autonome » qui se forme (70). Avec ceci de plus qu’on voit ici concrètement comment se passe le mouvement de radicalisation : sur la base de l’échec d’une tentative autogestionnaire, les jardiniers commencent à envisager le rapport direct entre les individus comme premier vis-à-vis du rapport de production. On a vu la même chose avec la boulangerie de Solano. Ces relations horizontales ne vont pas vraiment au-delà de la nécessité économique, mais montre que les prolétaires essaient d’y échapper. Et, comme pour le confirmer, ils ajoutent qu’ils sont favorables à l’auto-consommation - ce qui est en contradiction avec leur projet de « réseau de production et de distribution », dont on voit mal comment il échapperait à l’échange.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de solution « communiste » dans un environnement capitaliste même en crise - il n’y a que la mise en place très progressive de la possibilité du communisme, à savoir les rapports directs entre les individus prolétaires sur la base de leur prise de possession d’éléments de la propriété capitaliste (71). Ce qui manque à nos jardiniers, c’est le développement de cette possibilité au travers de l’entrée de l’ensemble du prolétariat dans une « activité de crise » qui, englobant la totalité des moyens de production, inventera des solutions complètement différentes. Et quand je dis « ensemble de la classe », je parle au niveau mondial.

Un texte de l’agence Lavaca (72) donne un autre exemple de cette évolution des mouvements piqueteros radicaux. En juin 2006, les MTD de Allen et de Cipoletti ont décidé de changer de nom pour marquer leur volonté de changer de fonction. Désormais, ils se nomment respectivement Movimiento Social Descubrir et Movimiento Social Dignidad. Avant comme après, ce sont des groupes qui insistent sur l’initiative à la base, qui refusent de devenir de simples rouages de la machine d’assistance. Ils disposent d’ateliers - de tissage, de confection -, d’une garde-robe communautaire et d’une boulangerie. Ils ont le projet d’un centre de santé et d’une cantine. Ils considèrent les revendications comme des luttes défensives et prônent un développement horizontal autonome. La lutte contre le chômage n’est plus leur problème. Ils citent plutôt des actions de solidarité, comme le soutien aux professeurs ou aux entreprises récupérées. Ils citent aussi le cas de manifestations des deux groupes pour faire sortir des jeunes d’une maison de redressement. De ces manifestations, ils retiennent comme important qu’il n’y ait pas eu de barrage routier. A la place, des manifestations en ville assurent que le mouvement est plus en communion avec le reste de la société, et ça favorise l’approfondissement de la crise : « Tu montres ta radicalité et le questionnement critique aux institutions, les mettant en crise... ça engendre une nouvelle subjectivité dans le mouvement... Nous voulons que la société nous regarde différemment, qu’elle voie que nous sommes créatifs.... ».

S’ils veulent survivre, il leur faut une « nouvelle radicalité [qui] va venir d’une conception que nous ne sommes pas des chômeurs ». Leur militantisme doit avoir pour champ l’ensemble de la société, et pas seulement les chômeurs. Cet élargissement exprime le besoin de trouver en dehors du ghetto chômeur une dynamique plus créative, comportant plus de possibilités, s’appuyant sur de nouveaux rapports interindividuels. « Avoir un projet productif, ce n’est pas seulement produire des choses matérielles, mais principalement des relations sociales distinctes. C’est plus difficile que d’aller à un piquet ou brûler des pneus sur la route. »

Ce développement interactif peut-il se faire sans les aides de l’Etat ? C’est vrai qu’elles sont indispensables, « mais les camarades demandaient toujours plus et nous leur disons maintenant : “Si tu veux de la nourriture, tu vas à la mairie et ils vont t’en donner... Nous, nous parions sur un projet de vie, sur quelque chose de différent.” » Et ils accusent Kirchner de noyer la radicalité du mouvement sous les aides matérielles !
La radicalité, la « nouvelle subjectivité », consiste donc pour les deux groupes à pratiquer un militantisme élargi visant à aider l’ensemble des secteurs sociaux en difficulté, mais avec encore moins de moyens que les autres MTD. Evidemment, ça suppose une forte dose de volontarisme, et l’idéalisme militant imprègne toutes les déclarations des membres du groupe. La cause en est que la reproduction immédiate que permet l’activité des deux groupes est plus difficile que dans un MTD « assistantialiste » normal. Ce « volontarisme militant » est vu par eux comme une subjectivité accrue, une interaction plus forte entre les individus pour le changement des rapports sociaux. En fait, il n’y a pas de changement des rapports sociaux, mais reproduction du prolétariat à la limite de l’impossibilité de sa propre survie. Dans un mouvement de révolution communiste, les solutions ou les initiatives des groupes interactifs d’individus devront améliorer radicalement, et tout de suite, les conditions de vie des participants. C’est bien sûr une des conditions du succès de la révolution : résoudre la question matérielle et non pas lui tourner le dos, mettre fin à la misère, et non pas l’habiller de radicalité nouvelle. Cela ne signifie nullement reprendre le travail sur de nouvelles bases, mais rompre l’isolement des groupes d’individus interactifs par rapport à ces éléments de l’appareil de production qui permettront simultanément de résoudre la question matérielle et de mettre les rapports sociaux au cœur de chaque activité.

Produire pour changer les mentalités, pas seulement pour produire, disent les deux MSD. Leur limite sur ce point est qu’ils produisent à peine, et que les mentalités sont celles de camarades qui demandent toujours plus d’abnégation aux militants qu’ils sont. On peut déduire de ce passage sur les camarades trop gourmands que le changement de fonction que recherchent les deux groupes en changeant de nom vient de leur échec à se placer dans la chaîne d’assistance. Ils n’ont pas assez de planes pour satisfaire leur public, et ils en déduisent qu’il faut mettre la question matérielle au second plan. Ceci est tout à fait conforme à l’approfondissement de la crise vers la production de l’individu dénué de tout sauf de sa propre subjectivité, mais dans des conditions où la crise n’est pas dépassable dans un sens communiste.

L’activité de crise des piqueteros est fatalement bornée par la poursuite de la reproduction capitaliste ailleurs, en Argentine et dans le cycle mondial. Mais elle présente aussi les caractéristiques classiques de l’activité du prolétariat dans toutes les crises de son histoire : prise de possession d’éléments de la propriété capitaliste et très forte interaction sociale entre les individus, éléments qui sont à la base de la possibilité même de la révolution communiste. Dans le contexte argentin actuel, aucune autonomie, aucune horizontalité ne permettront à ces groupes de sortir de l’ornière où les met leur isolement par rapport au reste du prolétariat et à l’appareil de production. Et l’aspect « révolutionnaire » de leur activité pourrait tout aussi bien être désigné comme mécanisme « contre-révolutionnaire » de reproduction immédiate ou de micro-capitalisme. Cette ambiguïté est inévitable, fait partie du principe même de la reproduction du rapport capital/travail. Elle existera jusqu’au bout - mais dans le cas des piqueteros argentins, la balance ne peut que pencher du côté de la reproduction capitaliste. L’interactivité, la subjectivité des groupes piqueteros les plus radicaux ne nous donne qu’une idée très grossière de ce que sera le mécanisme de la crise qui produira le prolétariat capable de briser l’ambiguïté, de faire pencher la balance du côté du communisme une fois pour toutes. Idée grossière mais sans doute la plus claire actuellement : la crise argentine frappe une section relativement avancée du capitalisme mondial et cela donne lieu à des pratiques prolétariennes de crise qu’il faudrait étudier sous leurs autres aspects (trocs, assemblées, récupérations d’entreprises), de façon plus complète (73).

ANNEXES

Les organisations piqueteras

Liste établie par Guillermo Almeyra (74).

- Alliance des « possibilistes » :

Federación Tierra y Vivienda (Fédération terre et logement), dirigée par Luis d’Elía. Elle appartient à la Confederación de Trabajadores Argentinos (Confédération des travailleurs d’Argentine), elle a des liens avec l’Eglise catholique et avec le président Nestor Kirchner. Elle est celle qui détient le plus de plans Jefes y Jefas (75).

- Corriente Clasista y Combativa (Courant de classe combatif) :

lié au Parti communiste révolutionnaire, maoïste.
Son leader à La Matanza est Juan Carlos Alderete. Il forme une alliance avec la FTV, compte 150 000 affiliés et gère 100 000 planes de trabajo. La base de cette alliance se trouve à La Matanza, mais elle est forte aussi dans les provinces de Buenos Aires, Santa Fe, Formosa, Chaco, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy et Chubut.

- Bloc piquetero (les « durs ») :

c’est une alliance formée par le Pôle ouvrier (lié au Parti Ouvrier) et que dirige Nestor Pitrola, le Movimiento Teresa Rodríguez (MTR) que dirige Roberto Martino, de La Matanza, le Movimiento Territorial de Liberación (MTL) affilié à la CTA et lié au Parti communiste, la Coordinora Urbana Barrial (CUBA, Coordination urbaine de quartiers), guévariste, liée au Parti révolutionnaire de libération, la Federación de Trabajadores Combativos (Fédération des travailleurs combatifs, influencée par le MAS, trotskyste, mais aussi par Convergence socialiste et le FOS, Front ouvrier socialiste, tous les deux trotskystes, d’une autre tendance), Barrios de Pie (Quartiers debout), lié au parti Patría Libre, un secteur de la Coordinadora Anibal Verón, le Movimiento Independiente de Jubilados y Pensionados de Prensa (Mouvement indépendant des retraités et pensionnés de la presse), de Raúl Castells, en plus du Movimiento Sin Trabajo Teresa Vive (Mouvement sans travail Teresa vivante), lié au Mouvement socialiste des travailleurs, trotskyste, le MTD Resistir y Vencer (Résister et vaincre) et le Frente Barrial 19-de-Diciembre (Frontdes quartiers 19-décembre), tous deux proches de la CTD.
Cette alliance compte à peu près 50 000 affiliés et contrôle près de 30 000 plans Jefes y Jefas. Sa base se trouve dans la capitale fédérale, le grand Buenos Aires, Mar del Plata, La Plata et dans les provinces du Chaco et de Córdoba.

- Les autonomes :

Anibal Verón est une alliance entre la Coordinadora de Trabajores Descupados (CTD, Coordination des travailleurs au chômage), dirigée par Nicolas Lista, et le Movimiento de Trabajadores Desocupados (MTD), dirigé par Juan Cruz Dalfunchino.
La CTD a des liens avec Quebracho, des militants péronistes insurrectionnels et, comme la Anibal Verón, elle s’abstient de voter aux élections. Cette alliance est forte à La Plata et dans le grand Buenos Aires.

Le MTD compte environ 10 000 membres dans tout le pays et la CTD la moitié ; ces deux organisations ensemble gèrent 9 000 plans Jefes y Jefas.

- Les « petits » :

finalement, il y a beaucoup de groupes locaux, plus petits, qui s’occupent surtout, comme les autonomes, de réaliser des projets productifs de quartier.

Par exemple, la Unión de Trabajadores Desocupados (UTD, Union des travailleurs au chômage), de Berisso et Ensenada, le Movimiento de Unidad Popular (MUP, Mouvement d’unité populaire) de Florencio Varela et La Plata, la Unión de Trabajadores en Lucha (UTL, Union des travailleurs en lutte) et la Unión de Trabajadores Desocupados y Ocupados (UTDO, Union des travailleurs occupés et inoccupés), qui ont été membres du Bloc, les autonomes MTD de Moreno et La Matanza (celui de Toty est le seul qui refuse de recevoir des plans et des provisions), les MTD de Mataderos et La Boca, qui sont sortis de Barrios de Pie, le Movimiento Sin Trabajo (Mouvement sans travail) de La Matanza , le MTD La Florida, le MTD Ituzaingo, le Frente de Desocupados Únidos (FDU, Front des chômeurs unis), l’Unión de Trabajadores Piqueteros (UTP, Union des travailleurs piqueteros), le MTD Evita, et le Frente de Desocupados Eva Perón (Front des chômeurs Eva Perón).

Index des sigles

ATE : Asociación de Trabajadores del Estado, syndicat des fonctionnaires

ATEN : syndicat des fonctionnaires du Neuquén

CCC : Corriente Clasista y Combativa, bras syndicaliste/piquetero du PCR

CGT : Confederación General del Trabajo

CTA : Central de los Trabajadores Argentinos, centrale syndicale alternative fondée en 1992.

CTD : Coordinadora de Trabajadores Desocupados

Frenapo : Frente Nacional contra la Pobreza

Frepaso : Frente País Solidario : parti politique fondé en 1995

FTC : Frente de Trabajadores Combativos

FTV : Federación Tierra y Vivienda, branche piquetera de la CTA

Futrade : Frente Único de Trabajadores Desocupados

MAS : Movimiento al Socialismo

MIJP : Movimiento Independiente de Jubilados y Pensionados de Prensa

MMD : Movimiento de Mujeres Desocupadas

MTD : Movimiento de Trabajadores Desocupados
MUP : Movimiento de Unidad Popular

PCR : Partido Comunista Revolucionario : maoïste, fondé en 1966

PJ : Parti Justicialiste, peroniste

PO : Partido Obrero, trotskyste

PTP : Partido del Trabajo y del Pueblo

UCR : Unión Cívica Radical

UTD : Unión de Trabajodores Desocupados

YPF : Yacimientos Petroleros Fiscales, société pétrolière nationale vendue en 1999 au groupe espagnol Repsol

NOTES

(62) Durant la grande crise de 1929, aux Etats-Unis, il y eut des regroupements de chômeurs qui luttèrent contre les expulsions, les coupures de gaz, etc. Il y eut des réquisitions de produits alimentaires dans les magasins. Il y eut aussi des réseaux de troc. Autant de phénomènes présents en Argentine depuis 1995. Mais le principe du barrage routier n’est pas présent aux Etats-Unis dans les années 1931-1934, du moins d’après le récit qu’en fait Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, éd. Agone, 2002, p. 437 sq. Par ailleurs, Jean-Louis Rocca, dans La Condition chinoise (L’Harmattan, 2006, p. 188), signale qu’en Chine les autorités « craignent particulièrement le blocage des artères de centre-ville ou d’un axe ferroviaire » par des ouvriers licenciés victimes des restructurations du secteur public. Rien n’indique que ces actions ont une ampleur et une durée comparable à l’Argentine.

(63) Guillermo Almeyra : Rébellions d’Argentine, Tiers Etat, luttes sociales et autogestion, éd. Syllepse, 2006, p. 190.

(64) Sur cet aspect du mouvement, voir Raúl Zibechi : Argentine, Généalogie de la révolte, Editions CNT-RP, Paris 2004, p. 138 sq.

(65) G. Almeyra, op. cit., p. 173.

(66) Oviedo, op. cit., p. 82.

(67) Cité in Recueil de textes argentins, novembre 2003. Mutines Séditions, BP 275, 54005 Nancy cedex.

(68) G. Almeyra, op. cit. p. 175.

(69) Ibid.

(70) « Ce qui s’est passé d’essentiel... c’est que toutes les formes d’auto-organisation, d’autonomie, de récupération, d’assemblées ont immédiatement rencontré leur limite sous la forme d’une opposition et d’une contradiction interne les traitant comme perpétuation de la société capitaliste ». (Meeting, n° 2, septembre 2005.)

(71) Bruno Astarian, Le Travail et son dépassement, éd. Senonevero, 2001, ch VIII.

(72) « ¿ Que significa hoy ser piquetero ? », agence Lavaca, juin 2006. http://lavaca.org/seccion/actualidad/1/1376.shtml

(73) Voir L’Argentine, de la paupérisation à la révolte : une avancée vers l’autonomie, op. cit.

(74) Guillermo Almeyra, Rébellions d’Argentine, Tiers Etat, luttes sociales et autogestion, éd.Syllepse, 2006, p. 220.

(75) Jefes y Jefas : créé en avril 2002, ce programme d’aide aux familles dont le (ou la) chef(fe) est au chômage, prévoit un montant de 150 pesos par mois, contre quatre à six heures de travail (pour la municipalité par exemple).