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Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (2)

lundi 6 août 2007

Suite de :

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (1)

Deuxième partie

la période 2002-2006

1. Après les journées de décembre 2001

On ne dispose pas d’une source aussi exhaustive que celle de Luis Oviedo pour suivre l’évolution du mouvement piquetero dans les années 2002-2006. Essayons d’esquisser la trajectoire à partir d’éléments disparates. La tendance générale fut celle d’une dichotomie croissante entre l’institutionnalisation des mouvements piqueteros qui se transformaient en agences de distribution d’aides sociales et la radicalisation d’une frange, principalement dans les MTD, qui cherchaient à garder une ligne anticapitaliste.
Bien que les luttes n’aient pas cessé après la chute du gouvernement Duhalde, elles devinrent bientôt plus éclatées. Trois types de conflit se côtoyaient : les ouvriers luttaient contre les licenciements, les fonctionnaires contre les retards de salaire et les chômeurs pour des moyens de survie. En 2002, le nombre des barrages a varié entre 2 300 et 6 000 selon les sources.

Le 16 février 2002, des groupes piqueteros radicaux tinrent une troisième assemblée nationale (41). La CTA et la CCC n’y participèrent pas, ni donc les organisations de chômeurs qui leur étaient affiliées. Il y avait deux mille délégués, des représentants des syndicats et des ouvriers de Bruckmann et de Zanón. Les piqueteros évoquèrent plusieurs projets de barrages : devant les raffineries de Repsol-YPF, devant les banques, tout en regrettant que les travailleurs de ces entreprises ne se mettent pas en grève de solidarité. Un blocage de toutes les raffineries du pays aura effectivement lieu le 25 février. Mais les travailleurs des raffineries ne se mirent pas en grève. L’assemblée décida pour le 20 février un ensemble de barrages et un cacerolazo (concert de casseroles) pour soutenir les revendications suivantes :

- libération des camarades emprisonnés et amnistie ;
- jugement et condamnation des responsables des morts lors des journées de décembre ;
- pas de paiement de la dette extérieure ;
- nationalisation des banques et institutions financières ;
- interdiction des licenciements et lock-out ;
- remboursement immédiat de leurs économies aux petits épargnants ;
- postes de travail véritables et durables par la répartition du travail disponible sans baisse de salaire ;
- salaire minimum et soutien aux chômeurs en fonction du coût de la vie ;
- « à bas Duhalde et le FMI » ; « Pour un gouvernement de travailleurs. »

Certaines de ces revendications marquent la présence de militants trotskystes, communistes et guevaristes dans l’assemblée. Ceux-ci ont transformé l’assemblée en combat de tranchées pour imposer leurs slogans au travers de « leurs » organisations de chômeurs. Les militants moins aguerris n’y voyaient que le retour, en petit, de la politique professionnelle que tout le monde rejetait (« Que se vayan todos », « Qu’ils s’en aillent tous »). Le fractionnement du mouvement piquetero se précipita en une multitude de conflits locaux.

Le 26 juin 2002, des piqueteros d’Avellaneda (zone sud de Buenos Aires) se rendirent en manifestation vers le centre de la capitale pour protester contre la venue de représentants du FMI. La répression fut particulièrement forte. La police tira à balles réelles et fit deux morts, assassinés de sang-froid, et des centaines de blessés par balle, dans ce qu’on dénomma le massacre d’Avellaneda. Ces événements, qui reçurent une forte couverture médiatique, contribuèrent à précipiter les élections qui allaient amener Kirchner au pouvoir. Ils eurent aussi pour effet de démobiliser le mouvement, notamment dans les classes moyennes.

Marcela Lopez Levy (42) estime qu’il y avait, en 2002, plus de douze organisations nationales de piqueteros dans le pays. Il est remarquable que les participants actifs à ces groupements aient été à 80 % des femmes. Marcela Lopez Levy distingue trois courants dans les groupes piqueteros :

- ceux qui étaient organisés par les syndicats indépendants comme la CTA ou le CCC. On estime qu’ils représentaient les deux tiers du mouvement piquetero, et ce sont ceux qui disposaient des meilleures ressources, grâce à leurs liens avec les partis politiques, notamment socialistes et nationalistes. Ces chômeurs se considéraient comme des travailleurs en puissance, voulant récupérer leurs droits et insistaient sur leur dignité ;
- ceux qui se regroupaient autour des partis d’extrême gauche. Ils représenteraient 20 % du total. Ils considéraient que les barrages routiers étaient le début de la révolution qui renverserait l’Etat. Ils étaient très critiques à l’égard de tout le monde politique officiel ;
- les MTD (14 % du total) étaient les plus aguerris au combat de rue contre la police. Leur discours était celui de l’autonomie : « Nos principes sont l’horizontalité, l’autonomie et la démocratie directe... Je ne suis pas un leader (43). » La plupart ne tenaient que grâce aux aides publiques, mais ils insistaient sur leur objectif de parvenir à s’en passer. Le MTD La Matanza se distinguait par le refus des aides publiques. Mais il disposait d’aides de l’étranger, y compris en nature : comme ce MTD suscitait beaucoup d’intérêt de la part d’universitaires étrangers, il n’acceptait d’être un objet d’étude qu’en échange de cours de sociologie et de formation au travail social. Les MTD étaient actifs sur une base locale, mais se fédéraient à un niveau plus large. Un exemple est la coordination Anibal Verón, du nom du militant tué par la police au cours d’un barrage.

La structure décrite par Marcela Lopez Levy indique donc que le mouvement piquetero comportait un fort noyau plus ou moins bureaucratisé et jouant sans arrière-pensée le jeu du clientélisme pour attirer les militants et adhérents. A l’opposé, les MTD, parents pauvres de la distribution des planes, étaient engagés dans une radicalisation où le discours anticapitalisme ne disparaissait pas.

2. La CTD Anibal Verón et le MTD Solano

La Coordinadora de Trabajadores Desocupados Anibal Verón (44) fut créée officiellement en août 2002. Elle regroupait environ sept mille personnes, surtout dans la zone sud de Buenos Aires. La CTD Anibal Verón refusait de collaborer avec les partis électoralistes, y compris de gauche, et voulait agir à la base de façon indépendante. Elle y travaillait depuis plusieurs mois et comptait déjà à son actif :
- un réseau d’ateliers ;
- une boulangerie, employant vingt ouvriers en quatre équipes pour produire 200 kg de pain par jour ;
- des cantines ;
- des cordonneries ;
- la construction de logements ;
- des bibliothèques ;
- des jardins ouvriers. Pour cela, il a fallu que le MTD d’Almirante Brown, membre de la Coordination occupe un terrain. Ils étaient trois cents quand la police arriva, mais une demi-heure plus tard, ils étaient mille, et bientôt six mille ;
- une pharmacie communautaire ;
- une briqueterie à Lanus (3 000 briques/jour).

La CTD Anibal Verón comptait 14 MTD parmi ses membres. Il y avait notamment le MTD Solano (45), qui avait démarré quelques années plus tôt en occupant pendant deux ans l’église de Solano. Il était basé dans six quartiers et regroupait régulièrement 5 000 participants. Il disposait de cantines populaires, dont l’alimentation en viande venait souvent des usines frigorifiques du coin en conflit. Comme tous les autres, le MTD Solano gérait des planes de trabajo ou équivalents, mais insistait pour qu’ils soient utilisés par ses propres militants pour « développer une nouvelle forme de vie commune ». Cette utilisation en interne n’a pas été facile à réaliser, car il fallut lutter contres les punteros (hommes de main) des partis officiels pour obtenir le contrôle des aides.
Pour ce qui concerne le « nouveau mode de vie », le cas de la boulangerie en donne un exemple : il n’y avait dans l’équipe qu’un boulanger professionnel, mais il transmettait son savoir-faire à qui voulait et le travail se faisait ainsi de façon égalitaire et instructive. Ceci explique sans doute la faible productivité de la boulangerie (vingt personnes pour passer quatre sacs de farine par jour !). Et c’est aussi une des raisons pour lesquelles les membres du MTD insistaient régulièrement sur le fait que la production matérielle n’était pas leur seul objectif, mais qu’ils avaient aussi la volonté de modifier les rapports entre les gens. Par exemple, ils insistaient pour prendre leurs décisions par la recherche du consensus, et non par des votes. Cela prenait sûrement beaucoup plus de temps, mais était considéré comme nécessaire pour ce fameux changement des mentalités. C’est un thème qui reviendra constamment au sein du courant autonome dans les années suivantes.

Ces deux éléments sont importants : faible productivité assumée de la boulangerie, et caractère interactif des rapports dans la production. Ils sont ce qui reste quand la politique d’assistance, officielle ou officieuse, a échoué, c’est-à-dire est restée insuffisante pour assurer une aide sociale (ou même une assistance liée à un travail) qui rapporte assez aux piqueteros pour qu’ils mènent une vie « normale ». Il montre ce à quoi les prolétaires sont contraints quand le rapport salarial (même dans sa forme distendue d’aide sociale) ne se reproduit plus (46). On reviendra en conclusion sur cette contrainte à l’expérimentation (47) que créent pour les prolétaires les circonstances de la crise du capital.

3. Baisse de popularité des piqueteros

C’est en avril 2003 que Kirchner est élu président. Sa politique vis-à-vis des piqueteros est d’abord conciliante, et il se fait un allié de Luis d’Elía, le secrétaire général de la FTV, en échange d’un programme d’aides sociales et de la création de coopératives (48). Cela provoque une rupture dans le mouvement piquetero, au point que d’Elía se dit prêt à prendre les armes contre les piqueteros « révolutionnaires ».

En 2003, le nombre des barrages aurait baissé de moitié. Les organisations de piqueteros, même celles favorables à Kirchner, ne contrôlaient plus que 10 % des planes de trabajo, le reste étant contrôlé par les leaders péronistes locaux (49), fidèles à Kirchner, et qui utilisaient les planes de trabajo de façon tout aussi clientéliste que les organisations piqueteras. Il y a alors en tout environ 2,2 millions de personnes qui bénéficient d’une forme ou d’une autre d’aide sociale (le pays compte 38 millions d’habitants).

En mars 2003 (50), la typologie du mouvement piquetero était la suivante :

— les modérés :
- la Federación Tierra y Vivienda ;
- le Corriente Clasista y Combativa.
Ils contrôlaient 70 % de la part piquetera des aides. La FTV, qui revendiquait 120 000 adhérents, faisait campagne pour que les planes passent, à long terme, à 380 pesos plus 60 pesos par enfant à charge (51) ;

— les radicaux :
- le Bloque piquetero nacional ;
- le Polo Obrero (façade piquetera du Partido Obrero, trotskyste) ;
- le Movimiento Territorial de Liberación (Parti Communiste) ;
- le Movimiento Teresa Rodríguez ;
- le Movimiento Socialista de Trabajadores (MST Teresa Vive)
- le MIJP (initialement mouvement de retraités, dirigé par Raúl Castells (trotskyste) ;
- la CTD Anibal Verón.

Le total des planes attribués aux organisations de piqueteros est estimé entre 230 000 et 280 000.

L’année 2003 a été marquée par une sensible reprise de la production industrielle, et ce nouveau climat économique n’a pas été favorable aux piqueteros. Socialement, la reprise impliquait la fin de l’alliance objective entre le prolétariat et les classes moyennes, qui avait culminé durant les journées de décembre 2001. Les piqueteros ne s’arrêtèrent pas pour autant. Et les appels de la classe moyenne à une politique de répression ferme, notamment contre les barrages routiers, laissaient le gouvernement de Kirchner hésitant. En novembre, des piqueteros incendièrent un réservoir de pétrole de la société privée Tec Petrol, située à Tartagal. Ils bloquèrent aussi plusieurs raffineries à Salta. La police les délogea le 23 novembre 2003, mais les gens de Mosconi descendirent dans la rue et cela donna lieu à des batailles et des destructions. La revendication de départ n’était pas nouvelle : les piqueteros demandaient que soit tenue la promesse de distribuer des actions de la société pétrolière publique YPF au moment de sa privatisation. Ce mouvement fut réprimé, plusieurs piqueteros furent arrêtés : un campement s’installa devant le tribunal pour réclamer leur libération, qui intervint en février 2004. Malgré ces luttes et ces succès locaux, l’unité du mouvement dans son ensemble était impossible. En décembre, deux groupes distincts de piquetereros n’arrivèrent pas à s’unir pour célébrer les journées des 19 et 20 décembre 2001 en bloquant le centre de Buenos Aires (52).

En 2004, les barrages étaient quotidiens, mais il y avait une certaine lassitude, tant dans l’opinion publique et dans l’alliance avec la classe moyenne que chez les radicaux eux-mêmes, qui relâchèrent « le harcèlement auquel les entreprises étaient soumises. On a enregistré ces dernières semaines très peu de plaintes pour menace et le nombre d’attaques a diminué (53) ».

La politique de division et de séduction de Kirchner en direction des organisations piqueteras poursuivait ses effets. L’apparition de revendications nouvelles indique le déplacement des centres d’intérêts des mouvement de chômeurs. En juillet 2004, le Movimiento de Unidad Popular et le MTD de La Plata manifestèrent devant le tribunal de La Plata pour la libération d’un de leurs militants. Ensuite, ils marchèrent jusqu’à la mairie pour poser les revendications habituelles comme de la nourriture, des équipements pour les cantines, des travaux d’infrastructure dans les quartiers, mais aussi l’achat par la mairie d’une partie de la production des micro-entreprises mises sur pied par les groupes (54). Cette dernière revendication donne une mesure de la difficulté rencontrée par tous les groupes à développer des activités permettant de se passer du système d’assistance sociale.

Durant cette période, les piqueteros subissaient la politique de la carotte et du bâton de la part de Kirchner. Après les avoir tolérés pendant la première année de son mandat, celui-ci leur envoya la police quand ils essayèrent de bloquer les guichets d’une des grandes gares de Buenos Aires, Constitución. Pour que le message soit clair, le nombre de policiers était le double de celui des piqueteros.

Il envoya aussi la police place de Mai contre une manifestation protestant contre la visite du directeur du FMI (31 août). Mais à la mi-septembre, il convia le CCC et le MTD Anibal Verón à dialoguer autour d’une offre de dix mille planes de trabajo. Le MTD Anibal Verón en était en effet arrivé à la notion de « soutien critique » à Kirchner, cherchant surtout à discuter avec le gouvernement du nombre des planes de trabajo et de l’organisation de travaux publics. De son côté, le Polo Obrero admettait qu’il n’avait « plus besoin de descendre dans la rue tous les jours », et qu’il allait devoir former de nouvelles alliances. Les piqueteros modérés partisans de Kirchner formèrent d’ailleurs un nouveau Frente de Organisaciones Populares.

Il est normal, dans ce climat, que de petits groupes de piqueteros aient cherché à radicaliser leurs actions, par exemple en occupant des péages d’autoroute, ou en occupant neuf restaurants MacDo. D’autres attaquèrent le siège du groupe espagnol Repsol, une des sociétés pétrolières privées qui a repris YPF. On signale aussi le saccage d’un commissariat après la mort d’un piquetero arrêté par la police (55).

Rien que fin août et début septembre 2004, on peut repérer les actions suivantes (56) :

- le MIJP, dont le leader Raúl Castells était en prison en attente de jugement pour « réquisition » dans des supermarchés, continuait de camper devant la Fiscalia de Investigaciones (bureau du procureur) de la ville de Resistenza (capitale du Chaco) ;
- le CCC et une partie du MTD Anibal Verón barraient le pont de Puyrredon. Leurs revendications étaient la généralisation des planes de trabajo et l’augmentation de leur valeur ;
- le FTC bloquait les guichets de la gare Constitución de Buenos Aires pour inciter les voyageurs à circuler gratuitement et pour demander du travail et la renationalisation des chemins de fer. Il protestait aussi contre la criminalisation de la protestation sociale ;
- d’autres groupes coupèrent l’autoroute à La Plata ;
- un grand nombre d’organisations de chômeurs (57) s’unirent pour organiser, place de Mai, une manifestation de protestation contre la répression. Le gouvernement boucla la place avant qu’elles n’y pénètrent.

En 2005, la reprise économique se confirma, mais l’inflation revint avec elle. Au premier semestre, elle était déjà de 17 % en rythme annuel. Un des facteurs favorables à la reprise économique était que le gouvernement était parvenu à restructurer la dette de façon à ce que les créanciers acceptent de remplacer leurs titres par de nouvelles obligations d’Etat, de moindre valeur, portant de plus faibles intérêts sur une échéance plus longue. Au total, ils ne récupèrent ainsi que 33 % de leurs droits - et encore, uniquement sous forme de papier promettant paiement... Ce nouveau climat ne supprimait pas le chômage, ni donc les piqueteros et leurs mouvements. Mais il les isolait un peu plus et les livrait plus facilement à la répression.

Ainsi en juin 2005, un cortège de piqueteros essayait d’atteindre la place de Mai de Rosario pour présenter une pétition à Kirchner. Ils étaient accompagnés de plusieurs organisations et partis politiques. A l’angle de deux avenues, ils furent confrontés à un groupe d’une centaine de personnes dont beaucoup portaient des écharpes « Barrios de Pie » ou « Barrios de Pie Seguridad » qui leur barraient le passage et les insultaient (« On en a marre de vous », « On ne vous donne pas le passage »). Ils les attaquèrent et volèrent même la caméra du représentant local de l’agence Indymedia (58).

Tandis que la presse relayait de plus en plus le message selon lequel « les gens en ont assez des grèves et des barrages », vingt organisations piqueteras mirent sur pied en août 2005 un programme de lutte d’une semaine, portant les revendications habituelles (généralisation et augmentation des planes de trabajo, libération des camarades emprisonnés, obtention de « véritables » emplois, etc.). Il consista à établir un campement sur la place de Mai, organiser des marches dans la ville, ouvrir certains péages d’autoroute et, en province (Jujuy, Salta, Tucumán) établir des barrages routiers.
Les organisations participantes étaient de ces structures radicales qu’Indymédia qualifie d’« organisations de chômeurs indépendantes de l’Etat » (il y avait notamment le Polo Obrero, l’Unión de Trabajadores Piqueteros, le Frente Popular Dario Santillan, le MTD Anibal Verón, la CTD Anibal Verón, le FTC [59] Nacional, le FTC Mesa National, le Movimiento Teresa Rodríguez La Dignidad, le MTR-Coordinadora de Unidad Barrial...). Cette liste incomplète donne une idée des scissions qui ont eu lieu dans le mouvement piquetero « radical » et de la dispersion que cela a entraîné. La difficulté croissante de ces petites organisations à obtenir une masse suffisante d’aide de la part de l’Etat pour survivre fait probablement partie des causes de cette dispersion.

L’article d’Indymedia conclut d’ailleurs : « Ni les journaleux, ni le gouvernement ne parviennent à comprendre comment, avec tout ce harcèlement de la part de la presse et de l’Etat, qui distribue de façon discrétionnaire l’aide sociale au profit de ses hommes de main (punteros), les mouvements de chômeurs continuent d’exister partout dans le pays, montant des cantines, des établissements productifs, formant et éduquant les gens, tenant des assemblées, organisant les quartiers et offrant une possibilité de dignité face à l’oppression quotidienne du pouvoir. »

Confirmant l’aggravation du climat répressif, une manifestation-commémoration a été bloquée pour la première fois le 26 août 2005. Le Frente Popular Dario Santillán, le MTD et d’autres organisations commémoraient l’assassinat de Dario Santillán et de Maximiliano Kosteki (le 26 février 2002) en établissant un barrage pacifique sur le pont Puyrredon tous les 26 du mois. Ce 26 août, l’accès au pont leur fut interdit par la police. Et quand les organisations voulurent remplacer le barrage par une manifestation place de Mai, elles la trouvèrent bouclée par la police.

4. Création d’un mouvement de chômeuses

C’est aussi en août 2005 qu’a été fondé le Movimiento de Mujeres Desocupadas (MMD) de Tartagal. Une quarantaine de femmes, en majorité jeunes et chefs de famille, dont certaines appartenaient à l’un des deux mouvements piqueteros majoritaires de la ville, décidèrent qu’elles préféraient lutter seules en tant que femmes et demander du travail sans intermédiaires. Cette notion d’intermédiaires renvoie sans doute au fait que, si les femmes étaient majoritaires dans les organisations piqueteras, elles ne l’étaient pas dans les organes dirigeants de celles-ci. Et elles étaient probablement lésées au moment de la répartition de ce que le mouvement avait remporté.

L’activité des militantes du MMD commença par du porte-à-porte dans les usines - où on leur répondit qu’il n’y avait du travail que pour les hommes. Vers la fin de l’année 2005, elles décidèrent d’établir des barrages. Le premier jour, elles furent aussitôt arrêtées et relâchées. Le deuxième jour, elles y retournèrent, et l’entreprise leur proposa onze postes d’une durée d’un mois à 500 pesos. Elles acceptèrent et se partagèrent, à parts égales entre toutes, la somme des onze salaires. Depuis, tout en revendiquant des « vrais » emplois et des bourses scolaires pour leurs enfants, elles cherchent des petits boulots et tiennent trois jardins.

Le 27 janvier 2006, trente femmes du groupe se rendirent à Piquirondo, à 25 km au nord de Tartagal, pour réclamer du travail. Elles bloquèrent un chemin d’accès utilisé par les sociétés pétrolières. On leur envoya la police - du personnel féminin. Les piqueteras formèrent une chaîne et résistèrent victorieusement aux policières. Le lendemain, les policières revinrent accompagnées de l’infanterie. Elles furent délogées, dix-sept d’entre elles arrêtées, douze libérées le jour même tandis que les cinq autres restèrent détenues pendant cinq jours.

Pour l’instant, c’est tout ce qu’on sait du MMD de Tartagal. Mais il n’est pas besoin d’en savoir plus pour comprendre que sa création marque un recul dans le mouvement d’ensemble. La séparation de la lutte des chômeuses de celle des chômeurs, comme toute séparation fondée sur la race, l’âge, la nationalité, etc., va à l’encontre de l’abolition des catégories de la société capitaliste, que l’on voit ébranlées dans les phases de lutte plus intense.

5. Le cas du secteur pétrolier de la province de Santa Cruz

Depuis la mi-2004, toute la province était agitée de mouvements multiples sur des questions de salaires des fonctionnaires et de luttes contre la répression. Le 25 août 2004, les sociétés pétrolières privées de la province de Santa Cruz essayaient d’acheter la paix sociale en signant un accord avec la municipalité de la ville de Pico Truncado. Celle-ci recevait un total de 12 millions de pesos par an pour « atténuer l’impact au niveau de l’emploi... et mettre en marche de nouvelles infrastructures » (60). Dans les faits, si au départ sept cents personnes reçurent une allocation de 700 pesos, elles n’étaient plus que cent en décembre 2005. La mairie expliquait que les sommes non distribuées étaient investies dans une usine de retraitement des déchets.

Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, les travailleurs aient trouvé que la paix sociale avait été mal « vendue » et que l’accord ne tenait plus. En juillet 2005, des piqueteros barrèrent les routes 12 et 99 à Canadon Seco pour réclamer des emplois dans le secteur pétrolier. Le 19 juillet, 200 chômeurs occupèrent une usine de Repsol et bloquèrent les bureaux de Vintage Oil. Ils furent délogés le 20, et 44 personnes arrêtées furent emmenées à Caleta Olivia, où les protestations entraînèrent de nouvelles arrestations. Par ailleurs, le 1er septembre 2005, les travailleurs du secteur pétrolier bloquèrent la sortie des camions de Repsol à cause du licenciement de deux délégués syndicaux - qui seront réintégrés. Les travailleurs demandaient aussi une augmentation de salaires, pour passer de 650 à 850 ou 900 pesos par mois. Ils n’obtinrent sans doute pas satisfaction, puisque le 21 octobre, quatre cents travailleurs du pétrole s’installaient devant le gouvernement provincial de Santa Cruz. Un groupe de policiers venu pour les réprimer se joignit à eux : dans la nuit, le gouverneur acceptait verbalement toutes les revendications. Il ne tiendra pas parole, et ça repartira en novembre.

Le 23 janvier 2006, deux mille travailleurs du pétrole se mirent en grève à Las Heras (localité de 15 000 habitants dans la province de Santa Cruz). Ils demandaient la suppression d’un impôt sur leurs revenus et l’application de la convention collective du pétrole (et pas celle de la construction dont ils dépendaient à ce moment). Ils appuyèrent leur arrêt de travail en coupant la Route 43.

Si les salaires des travailleurs du pétrole étaient relativement bons, il faut tenir compte du fait que le coût de la vie est nettement plus élevé dans cette province du sud. Les puits de pétrole avaient cessé d’être exploités à la fin des années 1990, puis le travail avait repris. Les conditions étaient très dures, tant à cause du climat que des sociétés exploitantes. Les puits étaient éloignés de Las Heras où habitaient les ouvriers, ce qui obligeait à de longs transports, et les journées étaient très longues. La ville elle-même était tristement célèbre pour le nombre élevé des suicides de jeunes, à tel point que l’Unicef y avait envoyé une équipe spécialisée dans la résolution des conflits (61).
Le 6 février, alors que la grève et le barrage continuaient, l’arrestation du dirigeant de la grève provoqua une manifestation devant la prison La police attaqua la foule, qui atteignait quatre mille personnes. Des coups de feu furent tirés de part et d’autre, et un policier fut tué. Le dirigeant fut bientôt libéré.

Le 24 février 2006, des dissidents de la section locale du syndicat des ouvriers du pétrole de Las Heras manifestèrent pour demander le retrait des gendarmes de la localité, qui vivait de plus en plus sous un régime de répression proche de l’état d’urgence. La mobilisation fut faible (trois cents personnes selon le quotidien La Razón). Le leader piquetero Pitrola (PO) participait à la manifestation, notamment. A Buenos Aires, le Correpi (organisation de défense des droits de l’homme et de protestation contre la répression) appela à une manifestation de solidarité pour le lundi 27 février.
Le 11 mars 2006, un communiqué protestait contre le licenciement de quarante-deux travailleurs de la société d’exploitation pétrolière Indus « pour avoir exercé le droit de grève ». La grève était toujours la même et posait toujours les mêmes revendications. Le communiqué dénonçait la militarisation de Las Heras : nombreuses arrestations, interventions de groupes paramilitaires, les téléphones portables ne marchaient plus, Internet était coupé. La ville était quasiment coupée du reste du pays. Le communiqué était signé « familles des détenus, travailleurs d’Indus, travailleurs du pétrole, peuple de Las Heras, organisations des droits de l’homme ». Et il informait qu’une assemblée permanente se tenait dans l’église du village, « unique lieu sûr... pour l’instant » à Las Heras.

On ne sait pas comment s’est terminée cette phase où la lutte des chômeurs et celle des salariés sont étroitement liées et recourent toutes deux à la forme piquetera. Mais dans l’ensemble du pays, la lutte des chômeurs se poursuit, même si c’est dans une dispersion et une indifférence toujours plus grandes. Pour l’instant, la stabilisation de la situation argentine fait que les possibilités du mouvement social sont limitées à des actions ponctuelles, qui montrent au moins que la forme piquetera fait définitivement partie de l’arsenal quotidien des prolétaires argentins.

NOTES

(41) Ce qui suit d’après El Argentinazo : Aufstand in Argentinen, supplément à Wildcat-Zirkular n°63, mars 2002.

(42) Op. cit. p. 80.

(43) Julio Ferreyra (MTD Lanus), cité par Marcela Lopez Levy,
op. cit., p. 88.

(44) Pour ce qui suit voir Mouvement communiste n°6, janvier 2003.

(45) Pour ce qui suit, voir www.alencontre.org

(46) Un autre signe de cet échec de la politique d’assistance est le développement exponentiel de la profession de chiffonnier (cartonero). La coopérative de Lomas de Zamora regroupait ainsi 15 000 familles, dans une ville de 800 000 habitants.(The Economist du 22 août 2002.)

(47) Selon l’expression de la revue Meeting dans « Argentine, une lutte de classe contre l’autonomie » (Meeting
n° 2, septembre 2005,
BP 31, Marseille cedex 20).

(48) D’Elía devint brièvement ministre du logement en février 2006. Il dut démissionner en novembre de la même année pour un désaccord publiquement exprimé en matière de politique étrangère (The Economist du 18 novembre 2006).

(49) The Economist
du 18 décembre 2003.

(50) D’après le site latinreporters.com

(51) Selon le quotidien britannique Financial Times du 11 décembre 2003.

(52) Pour ce qui précède, la source est l’agence sur Internet Indymedia.

(53) D’après un haut fonctionnaire cité par Courrier International du 7 octobre 2004 citant El País (s. d.). Même source pour tout ce paragraphe.

(54) Source Indymedia.

(55) The Economist, 1er juillet 2004.

(56) Source Indymedia.

(57) Bloque Piquetero Nacional, Movimiento sin Trabajo, Teresa Vive, MIJD, CTD Anibal Verón, Bloque Obrero y Popular, Frente Popular Dario Santillán, assemblées populaires, organisations des droits de l’homme, partis de gauche.

(58) Source Indymedia.

(59) Frente de Trabajadores Combativos.

(60) Voir Ramón Amaya, « Petroleo y protesta social. El caso de Santa Cruz ». Sur Internet, http://lavaca.org/seccion/actualidad/1/1318.shtml

(61) « Vida cotidiana en Santa Cruz, Sociedad democratica o latifundio » (6 février 2006), http://lavaca.org/seccion/actualidad/1/1287.shtml1.

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