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Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (1)

publié le lundi 6 août 2007

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Présentation

Le texte qui suit a pour objet de déc­rire le mou­ve­ment que les chômeurs argen­tins ont développé depuis le début des années de crise, autour de 1995. La crise argen­tine a pro­duit un mou­ve­ment social riche d’expéri­ences nou­vel­les, et pas seu­le­ment dans la sec­tion du prolé­tariat qui était au chômage en raison de la poli­ti­que de dégra­is­sages, de restruc­tu­ra­tions et de pri­va­ti­sa­tions qui fut menée à tom­beau ouvert par le gou­ver­ne­ment et les patrons. Cependant, mon étude se limite pra­ti­que­ment au cas des chômeurs, tant pour des rai­sons de place que parce que les pique­te­ros argen­tins cons­ti­tuent un mou­ve­ment social excep­tion­nel jus­ti­fiant qu’il soit considéré pour lui-même.

Dans l’his­toire mon­diale du prolé­tariat, il n’y a pas d’exem­ple où l’on ait vu les chômeurs dével­opper une acti­vité propre aussi appro­fon­die et cons­truite que celle des pique­te­ros argen­tins. Le chômage, même quand il est massif, est le plus sou­vent considéré et vécu comme l’anti­cham­bre du tra­vail, tandis que le chômeur de la célèbre « armée de rés­erve » est vu comme un tra­vailleur poten­tiel plus que comme une figure en soi. Le cas de l’Argentine bous­cule ces images. Certes, les pique­te­ros ne se sont pas privés de deman­der du tra­vail, ainsi qu’on le verra. Mais la façon même dont ils ont agi et se sont orga­nisés pour déf­endre leurs reven­di­ca­tions les a cons­ti­tués en un mou­ve­ment qui, sans être coupé du reste du prolé­tariat, s’est développé selon une logi­que à lui, a inventé des modes d’action spé­ci­fiq­uement adaptés à ses condi­tions pro­pres. Ce mou­ve­ment a en quel­que sorte promu une iden­tité que le terme de pique­tero reven­di­que et résume, et qui lui donne une place à part dans le prolé­tariat argen­tin.

Le terme de pique­tero vient de « piquet », au sens de bar­rage. Dans le cas des chômeurs argen­tins, il ne s’agis­sait pas de barrer l’entrée ou la sortie d’une usine, mais de barrer la route et d’inter­dire la cir­cu­la­tion. Dès que le prolé­tariat mani­feste, il per­turbe la cir­cu­la­tion. Avec les pique­te­ros, on verra que les choses sont allées bien au-delà d’une simple per­tur­ba­tion, puis­que l’arrêt de la cir­cu­la­tion a pu durer des jours, voire des semai­nes. C’est une des par­ti­cu­la­rités du mou­ve­ment pique­tero. C’est pour com­pren­dre com­ment un tel mou­ve­ment, unique au monde, s’est pro­duit que j’ai voulu déc­rire d’aussi près que pos­si­ble ses cir­cons­tan­ces et ses actions. Au risque de la répé­tition (et donc de façon beau­coup plus détaillée que dans les pages consa­crées aux pique­te­ros dans une pré­céd­ente bro­chure d’Echanges et Mouvement [1]), j’ai consi­gné toutes les infor­ma­tions concrètes que j’ai pu ras­sem­bler, car je pense que la pre­mière chose à faire est de déc­rire aussi fidè­lement que pos­si­ble ce qui s’est passé. Les pique­te­ros ont fait l’objet de nom­breux com­men­tai­res et dis­cus­sions, mais de peu de des­crip­tions fac­tuel­les. Chacun y est allé de son inter­pré­tation, mais trop sou­vent sans donner les faits bruts. Il me semble que le res­pect élém­ent­aire de ces luttes impose en pre­mier d’en déc­rire le contenu. C’est la base préa­lable de toute inter­pré­tation, et contri­buer à l’établir a été mon souci pre­mier.

J’ai uti­lisé les sour­ces que j’ai trouvées en France, et des cama­ra­des argen­tins ont cor­rigé quel­ques erreurs mani­fes­tes. Il en reste sans doute et j’en pren­drai connais­sance avec intérêt. Pour le reste, j’espère que cette petite étude sati­sa­fera la curio­sité de ceux qui, comme moi au départ, ont la curio­sité de mieux connaître cette forme inha­bi­tuelle de lutte qui a rendu les pique­te­ros célèbres dans le monde entier.

B. A. Avril 2007

Première partie

des ori­gi­nes à déc­embre 2001

1. Premières expéri­ences

Le terme de pique­tero vient de « piquet » qui désigne géné­ra­lement un groupe de tra­vailleurs bar­rant l’entrée d’une usine en grève. La pra­ti­que argen­tine a élargi le terme aux bar­ra­ges rou­tiers. Les pique­te­ros sont les ouvriers (le plus sou­vent chômeurs), et très sou­vent leurs femmes, qui tien­nent ce bar­rage rou­tier. Les pre­mières appa­ri­tions du mou­ve­ment pique­tero ont eu lieu dans la pro­vince de Neuquén à la fin de 1994, lors­que l’achè­vement de grands tra­vaux de bar­ra­ges flu­viaux dans la région a entraîné une poussée du chômage. A Senillosa, cité-dor­toir pour les ouvriers tra­vaillant sur ces bar­ra­ges, des tra­vailleurs licen­ciés ont alors com­mencé à s’orga­ni­ser en assem­blée popu­laire, d’où sortit la pro­po­si­tion d’établir un bar­rage rou­tier. Celui-ci se dével­oppa et bientôt ce fut toute la loca­lité qui se mit en grève géné­rale.

On trouve dans ces évé­nements des éléments qui seront cons­tants par la suite : l’assem­blée popu­laire, qui regroupe plu­sieurs caté­gories socia­les, toutes tou­chées par la crise éco­no­mique ; la pré­pa­ration du bar­rage, qui ne se forme pas dans un brus­que accès de rage de la part des chômeurs ; et l’asso­cia­tion de la popu­la­tion locale à la lutte, dans ou à côté du bar­rage pro­pre­ment dit.

A la même époque, à Neuquén, une coor­di­na­tion de chômeurs s’est cons­ti­tuée, avec la par­ti­ci­pa­tion notam­ment de deux orga­ni­sa­tions trots­kys­tes, le Partido Obrero (PO) et le Movimiento al Socialismo (MAS). Cette coor­di­na­tion cou­vrait une ving­taine de quar­tiers et fai­sait de l’agi­ta­tion. Sous sa pres­sion, les syn­di­cats furent bientôt contraints d’orga­ni­ser une mani­fes­ta­tion. Elle fut convo­quée pour le 9 août 1995, mais la veille, le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial fit passer une loi (dite loi 2128), prévoyant une aide men­suelle de 200 pesos par chef de famille chômeur. Cette ini­tia­tive désamorça le mou­ve­ment, mais pas long­temps, car les chômeurs durent se battre pour obte­nir le pre­mier ver­se­ment (occu­pa­tion de la Intendencia [siège du gou­ver­ne­ment de la pro­vince] de Neuquén, de celle de Senillosa...). Le deuxième ver­se­ment, celui de sep­tem­bre, n’eut pas lieu. Le 2 octo­bre, plus de mille chômeurs mar­chaient sur le siège du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial, l’assiègeaient puis l’enva­his­saient. Pendant qu’une délé­gation était reçue par les auto­rités, la police atta­quait les pique­te­ros et les pour­chas­sait sau­va­ge­ment dans les quar­tiers.

La ges­tion des aides avait été confiée à une com­mis­sion où se trou­vaient l’Eglise, le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial et deux cen­tra­les syn­di­ca­les, la CGT (2) et la CTA (3). La ques­tion du contrôle de leur dis­tri­bu­tion est appa­rue dès le départ, et elle revien­dra de façon cons­tante dans les luttes ultéri­eures. Car si les fonds ont pour ori­gine la puis­sance publi­que (Etat ou auto­rités loca­les), leur ges­tion est restée confiée à des asso­cia­tions, partis ou syn­di­cats, voire à l’Eglise, qui s’en ser­vent de façon clientél­iste. Dans bien des cas, les aides aux chômeurs ont été tout ce qu’il res­tait aux hommes de main péron­istes pour main­te­nir leur influence dans les quar­tiers ouvriers. Et ce pou­voir leur a été âpre­ment dis­puté par les syn­di­cats alter­na­tifs et les gau­chis­tes.

C’est à partir de ces expéri­ences loca­les et d’autres du même type que les aides aux chômeurs se développèrent puis furent for­ma­lisés en planes de tra­bajo. Mis au point par le gou­ver­ne­ment fédéral en 1996, les planes de tra­bajo [nous avons gardé l’expres­sion espa­gnole, car la tra­duc­tion cou­rante « plans de tra­vail » n’est pas satis­fai­sante] sont « une occu­pa­tion tem­po­raire des tra­vailleurs sans emploi, de pré­fér­ence chefs de famille, et d’une durée de trois à six mois ». L’occu­pa­tion du chômeur doit être consa­crée à des tra­vaux d’infra­struc­ture sociale ou éco­no­mique, comme le pavage des rues, l’entre­tien des écoles ou de l’écl­ai­rage public. Le tra­vailleur ne reçoit pas un salaire, mais une aide de 200 pesos par mois (réd­uite ensuite à 150 pesos - envi­ron 36 euros). Ce paie­ment ne com­porte aucune coti­sa­tion sociale, de sorte que ses béné­fici­aires n’ont pas de pro­tec­tion. Face à cette forme d’assis­tance liée à l’obli­ga­tion de tra­vailler, cer­tai­nes frac­tions du mou­ve­ment pique­tero deman­daient cons­tam­ment « 500 pesos pour tous les chômeurs de plus de 16 ans », sans obli­ga­tion de tra­vail. Le but était que les planes de tra­bajo ne rem­pla­cent pas, pour beau­coup moins cher, des emplois déjà exis­tant dans le public ou le privé. En 1996, le nombre de ces planes attei­gnait cent mille, pour la plu­part dis­tri­bués par les auto­rités loca­les ; il sera de quatre cent mille en 2000, indi­que Luis Oviedo dans son livre sur l’his­toire du mou­ve­ment pique­tero (4). On estime qu’en 2003, il y avait deux mil­lions de béné­fici­aires des planes de tra­bajo, pour un « salaire » moyen de 150 pesos, ne cou­vrant qu’un tiers du coût men­suel de la vie (5).

Fin 1995-début 1996, au moment où l’appa­rente prospérité éco­no­mique liée à la ges­tion du minis­tre des finan­ces Domingo Cavallo cédait le pas à la réc­ession qui allait durer plu­sieurs années, les ini­tia­ti­ves des chômeurs se mul­ti­plièrent.

Dans la pro­vince de Buenos Aires, où les bar­ra­ges rou­tiers n’appa­raîtront que plus tard, Luis Oviedo signale le cas de Bahia Blanca, où 800 chômeurs plantèrent, en sep­tem­bre 1995, une tente devant les bureaux de la Intendencia. Au bout d’une semaine, ils obte­naient plus de 100 planes de empleo (planes de tra­bajo financés par la pro­vince). En novem­bre 1995 fut fondée la Comisión de Desocupados de La Matanza, éga­lement dans la pro­vince de Buenos Aires. Cette com­mis­sion appa­rut publi­que­ment en orga­ni­sant, le 19 juin 1996, une mani­fes­ta­tion de 1 000 chômeurs qui se diri­gea vers la Intendencia. Elle fut repoussée par la police et, à la muni­ci­pa­lité, per­sonne ne voulut rép­ondre à ses reven­di­ca­tions. Plusieurs ten­dan­ces par­ti­ci­paient à la com­mis­sion : le Frepaso (6), la CTA, le PTP-PCR (7) et le PO (8). Dès le départ, le débat entre ces ten­dan­ces a été animé. Selon Oviedo, lui-même membre du PO, la dis­cus­sion por­tait en par­ti­cu­lier sur les objec­tifs qu’il fal­lait assi­gner au mou­ve­ment. Fallait-il réc­lamer une aide systé­ma­tique de 500 pesos par chômeur et la rép­ar­tition des heures de tra­vail sans baisse de salaire (PO), ou bien fal­lait-il deman­der de la nour­ri­ture et des pro­gram­mes de réac­ti­vation de l’indus­trie et des planes de tra­bajo (PTP-PCR) ? La CTA était favo­ra­ble à la col­la­bo­ra­tion avec les PME, et sou­hai­tait que le mou­ve­ment des chômeurs sou­tien­nent leurs reven­di­ca­tions de crédits et d’aide, dans l’idée qu’elles créeraient ensuite des emplois.

Ce débat a été per­ma­nent depuis lors dans le mou­ve­ment pique­tero. D’un côté, une ten­dance fron­tiste veut asso­cier le mou­ve­ment des chômeurs et les PME, dans une lutte pour une poli­ti­que de relance éco­no­mique. La CTA et le PTP-PCR étaient ainsi favo­ra­bles aux assem­blées mul­ti­sec­to­riel­les, où chômeurs, syn­di­cats ouvriers, petits patrons, curés, etc. se retrou­vaient lors­que le chômage et la dés­ind­ustr­ia­li­sation rava­geaient une com­mu­nauté et que, sou­vent sous l’impul­sion des chômeurs, elle se rév­oltait et deman­dait des aides aux auto­rités. Cela avait été le cas, par exem­ple, dans la pro­vince de Jujuy, à la fin de l’année 1995. Le syn­di­cat des employés muni­ci­paux et pro­vin­ciaux, en lutte pour le paie­ment des salai­res en espèces plutôt qu’en bons, avait rejoint une assem­blée mul­ti­sec­to­rielle d’intérêts divers qui, eux aussi, souf­fraient de la ruine des finan­ces de la pro­vince. Ce syn­di­cat était dirigé par un membre du PCT-PCR. D’un autre côté, des grou­pes ou orga­ni­sa­tions comme le PO vou­laient orga­ni­ser les chômeurs sur une base pure­ment prolé­tari­enne et, à terme, créer un syn­di­cat de chômeurs qui s’intègre dans une cen­trale de la classe ouvrière, par exem­ple pour mener à la grève géné­rale - l’objec­tif mille fois répété du PO.

Autre ini­tia­tive locale, à Berazategui (au sud-est de la conur­ba­tion de Buenos Aires, voir carte page 19), une coor­di­na­tion fut mise en place au début de 1996. En août, elle lança une soupe popu­laire heb­do­ma­daire et réc­lama des aides à la mairie. Celle-ci refusa de donner de l’argent, mais pro­posa des pro­duits ali­men­tai­res. Ils furent acceptés à condi­tion que leur rép­ar­tition soit assurée par la coor­di­na­tion, et non par les hommes de main du Parti jus­ti­cia­liste (PJ, péron­iste).

Syndicats et partis poli­ti­ques ne furent pas longs à s’intér­esser aux chômeurs. En juin 1996, pas moins de quatre-vingt-sept orga­ni­sa­tions de toute sorte du grand Buenos Aires se réu­nirent dans le quar­tier de San Justo pour pré­parer une marche des chômeurs. En Argentine, ceux-ci ne man­quèrent pas d’orga­ni­sa­teurs béné­voles ! La « Marche contre la faim, le chômage et la répr­ession » eut lieu le 6 sep­tem­bre. Elle ras­sem­bla mille per­son­nes jusqu’à la place de Mai, la place cen­trale de la capi­tale argen­tine.

2. Les deux Cutralcazo

Les bar­ra­ges de routes qui ont fait connaître les pique­te­ros par­tout dans le monde ont été établis en 1996 à Cutral Co et Plaza Huincul, dans la pro­vince de Neuquén. C’est ce qui fut appelé le pre­mier Cutralcazo. Cutral Co et Plaza Huincul sont deux villes qui n’exis­tent que par l’acti­vité d’YPF, la société pét­rolière natio­nale que Carlos Menem, pré­sident de 1989 à1999, déci­dera en 1991 de pri­va­ti­ser. Quatre mille sala­riés furent licen­ciés d’un seul coup. D’autres emplois furent sup­primés par la suite. Sans guère d’indem­nités de licen­cie­ment ou de chômage, les habi­tants se firent bientôt couper le gaz et l’élect­ricité. Non seu­le­ment YPF était le prin­ci­pal employeur de ces loca­lités, mais de plus la société avait tra­di­tion­nel­le­ment une poli­ti­que sociale avancée (pro­tec­tion sociale, loge­ment, loi­sirs) qui en fai­sait un état dans l’Etat (9). La réaction des tra­vailleurs licen­ciés fut d’autant plus forte. Car en plus des licen­cie­ments mas­sifs, tout le système de pro­tec­tion sociale fut dém­antelé pour ceux qui res­taient sala­riés d’YPF. Après la répr­ession d’octo­bre 1995, la pro­vince de Neuquén avait réduit la valeur des planes de tra­bajo de la loi 2128 à 150 pesos, contre 200 pesos aupa­ra­vant, tout en vérifiant de plus près qu’avant que cette aide don­nait bien lieu à un tra­vail effec­tif. Elle avait aussi baissé le salaire des pro­fes­seurs et des employés muni­ci­paux. Il y eut toutes sortes de mobi­li­sa­tions contre la dég­ra­dation de la situa­tion sociale. Fin avril 1996, 5 000 tra­vailleurs coupèrent les routes pen­dant quel­ques heures pour pro­tes­ter contre la baisse des salai­res. On voit par là que, dès le départ, la tac­ti­que des bar­ra­ges rou­tiers n’était pas réservée aux chômeurs.

Finalement, la goutte qui fit déb­order le vase fut l’échec, en juin 1996, d’une négoc­iation pour l’ouver­ture d’une usine d’engrais, qui pour­tant ne devait créer que cin­quante emplois. Une com­mis­sion « mul­ti­sec­to­rielle » appela la popu­la­tion à couper la route prin­ci­pale. La popu­la­tion éleva cinq bar­ra­ges prin­ci­paux et plu­sieurs bar­ra­ges secondai­res pour inter­dire les accès de la ville. Dès le 19 au soir, la radio locale appe­lait à venir sur les bar­ra­ges, et les taxis trans­por­taient gra­tui­te­ment les gens vers les bar­ra­ges. Cela laisse penser que la rév­olte était aidée en sous-main par les adver­sai­res poli­ti­ques du gou­ver­neur de la pro­vince, Felipe Sapag. Par exem­ple, l’ex-gou­ver­neur Adolfo Grittini payait des camion­neurs pour qu’ils appor­tent des pneus sur les bar­ra­ges, et don­nait 50 pesos la nuit aux jeunes pique­te­ros pour qu’ils res­tent sur la route (il récupérait la somme en leur ven­dant ensuite de l’alcool et de la drogue ; mais le bar­rage d’Anelo et d’autres bar­ra­ges mineurs restèrent sans alcool tout au long du conflit).

Le prin­ci­pal bar­rage était celui de la Torre Uno. C’est là qu’il y avait le plus de monde et le plus de poli­ti­ciens de tous bords. L’uni­ver­si­taire amé­ricain Javier Auyero décrit dans l’arti­cle qu’il a consa­cré à la vie d’un piquet de grève (10) la tra­jec­toire per­son­nelle de Laura, une femme qui devien­dra porte-parole des pique­te­ros sans avoir eu aucune expéri­ence poli­ti­que ou syn­di­cale antéri­eure. Ayant entendu dire qu’il y avait de la nour­ri­ture et même des langes sur les bar­ra­ges, elle s’était rendue une pre­mière fois à Torre Uno. Elle y retourna quand elle enten­dit à la radio que cer­tains bar­ra­ges man­quaient de poêles pour faire la cui­sine. Se don­nant du cou­rage avec sa voi­sine, et compte tenu du fait que « la vie est si ennuyeuse », elle se rendit sur un autre bar­rage, celui d’Anelo, parce qu’elle avait entendu dire qu’il s’y trou­vait peu de gens et beau­coup de nour­ri­ture.

Quand la radio annonça la convo­ca­tion d’une réunion géné­rale de tous les piquets à Torre Uno, le bar­rage d’Anelo délégua Laura. Elle déc­ouvrit là-bas une réunion de cinq mille per­son­nes où ceux qui étaient au micro tenaient des dis­cours sans rap­port avec ce qu’elle considérait comme les pré­oc­cu­pations des gens : du lait, des cou­ches, etc. Elle retourna à Anelo, pour y enten­dre une avo­cate venue de Torre Uno dire qu’il fal­lait lais­ser passer les camions de pét­role, ce qui allait contre la consi­gne « per­sonne n’entre ni per­sonne ne sort » (de la ville). Du coup, Laura et les autres pique­te­ros d’Anelo convo­quèrent une autre réunion de délégués de bar­ra­ges à l’aéroport, sans poli­ti­ciens. Le soir même, cette réunion dres­sait un cahier de reven­di­ca­tions, pre­mière ver­sion d’un docu­ment que Laura signera fina­le­ment avec le gou­ver­neur : des emplois, des aides pour les chômeurs, le report des impôts locaux, le rétabl­is­sement du gaz et de l’élect­ricité dans les foyers où ils avaient été coupés. Cette liste fut approuvée le len­de­main par une autre réunion à l’aéroport. Ainsi, dès le départ, il y a une nette césure entre l’uti­li­sa­tion poli­ti­cienne des bar­ra­ges et leur acti­vité à la base pour la déf­ense de reven­di­ca­tions pro­pres.

Le blo­cage dura une semaine. Le matin du 25 juin 1996, un juge et quatre cents gen­dar­mes arrivèrent pour faire lever les bar­ra­ges. Ils en forcèrent un, mais furent aus­sitôt confrontés à une mani­fes­ta­tion de vingt mille per­son­nes (soit la moitié de la popu­la­tion locale) qui s’avançait vers eux (11). Le juge ordonna aux gen­dar­mes d’arrêter. Le len­de­main, une négoc­iation eut lieu avec le gou­ver­neur Sapag, que les pique­te­ros contrai­gni­rent à venir sur le bar­rage, plutôt que de se rendre dans ses bureaux. De plus, ils refusèrent de se lais­ser représ­enter dans cette négoc­iation par les poli­ti­ciens locaux (12). Le gou­ver­neur céda sur tous les points ; il accepta de décréter un « état d’urgence social », de dis­tri­buer des emplois publics, des colis ali­men­tai­res et de n’exer­cer aucune représailles contre les pique­te­ros. Luis Oviedo ajoute que les chômeurs obtin­rent le rétabl­is­sement du gaz et de l’élect­ricité dans les foyers où ils avaient été coupés, l’attri­bu­tion d’une aide de 50 pesos à de nom­breux chômeurs, ainsi que la réa­li­sation de tra­vaux publics urgents (tels que la cons­truc­tion d’un hôpital). De plus, il fut convenu que le gise­ment de gaz d’El Mangrullo serait exploité par l’Etat et que sa pro­duc­tion serait réservée aux deux villes.

Aussitôt les bar­ra­ges levés, les auto­rités mon­trèrent le peu de souci qu’elles avaient de res­pec­ter ces accords et la répr­ession s’accen­tua contre les pique­te­ros, tandis que l’admi­nis­tra­tion des aides éch­appait aux chômeurs au profit d’un orga­nisme « mul­ti­sec­to­riel » où se trou­vaient aussi les patrons locaux. Ce qu’Oviedo dén­once avec dépit comme une « contre-révo­lution démoc­ra­tique ».

Le deuxième Cutralcazo

Le non-res­pect des pre­miers accords entraîna la reprise de la lutte, et le second Cutralcazo eut lieu en mars-avril 1997. En mars, les pique­te­ros coupèrent les routes d’accès aux gise­ments d’YPF de Rincón de los Sauces et encer­clèrent l’aéroport local pour empêcher la venue de María Julia Alsogaray, poli­ti­cienne notoi­re­ment cor­rom­pue. En même temps, une grève mas­sive des ensei­gnants se dével­oppait. La CTA s’appuya sur elle pour pro­mou­voir la for­ma­tion d’assem­blées mul­ti­sec­to­riel­les. Le 24 mars les grév­istes coupèrent les ponts sur la rivière Limay, séparant la ville de Neuquén de l’Etat du Río Negro. Ces ponts furent évacués de manière négociée au bout de deux jours, mais la grève conti­nuait et la pres­sion res­tait forte. ATEN, le syn­di­cat des fonc­tion­nai­res du Neuquén, convo­qua donc une journée de mobi­li­sa­tion le 9 avril, pour « mar­cher sur les routes » dans les différ­entes loca­lités de la pro­vince.

A Cutral Co, la police atten­dit trois jours avant de faire évacuer la route, mais quand elle le fit, elle pour­sui­vit les pique­te­ros à tra­vers la ville avec une telle sau­va­ge­rie que cela pro­vo­qua la rév­olte de la popu­la­tion : quinze mille per­son­nes firent fuir la police après des com­bats où il y eut de nom­breux blessés et où une ensei­gnante, Teresa Rodríguez, fut tuée d’une balle dans le cou (13). S’étant rendue maître de la ville et de la route, la popu­la­tion recons­trui­sit les bar­ri­ca­des et forma une assem­blée popu­laire (pro­ba­ble­ment proche d’une mul­ti­sec­to­rielle) qui diri­gea de fait la zone. L’assem­blée avait un secré­tariat de douze per­son­nes, renou­ve­la­ble par tiers avant chaque réunion avec les auto­rités, afin d’empêcher la cor­rup­tion des négoc­iateurs comme cela avait été le cas en 1996. Cela n’empêcha pas cette assem­blée d’expro­prier de leur vic­toire les pique­te­ros, qui n’y par­ti­ci­paient pas beau­coup, au profit des représ­entants des patrons locaux. Du côté des pro­fes­seurs, les bureau­cra­tes d’ATEN négocièrent un accord avec le gou­ver­neur de la pro­vince pen­dant les batailles contre la police. Cet accord sou­leva la pro­tes­ta­tion des pro­fes­seurs, mais finit par passer après plu­sieurs AG « de ramol­lis­se­ment » (14). Les pro­fes­seurs repri­rent donc le tra­vail, mais le bar­rage de la Route 22, qui passe à Cutral Co et Plaza Huincul, fut main­tenu. Pour obte­nir sa levée, un vice-pré­sident d’YPF s’y rendit à l’aube du 17 avril, pour pro­po­ser aux pique­te­ros présents un emploi et 200 pesos d’avance sur leur pre­mier salaire. Les pique­te­ros ne dirent ni oui ni non : ils demandèrent que cette solu­tion fût offerte à tous les chômeurs. En atten­dant, le bar­rage conti­nuait.

Cependant, comme par hasard, l’assem­blée popu­laire de ce même matin, tenue en prés­ence des Intendentes de Cutral Co et Plaza Huincul, se vit pro­po­ser pour la pre­mière fois de sus­pen­dre le bar­rage afin de faci­li­ter la négoc­iation dans la capi­tale pro­vin­ciale. La manœuvre fut repoussée, mais pour vingt-quatre heures seu­le­ment. Le len­de­main, la motion fut votée, le bar­rage levé et une com­mis­sion alla négocier. Quand elle revint avec les 19 points pro­posés par le gou­ver­ne­ment, les pique­te­ros repri­rent leur bar­rage tandis que com­mençait l’assem­blée, dans une ambiance ner­veuse. Les pique­te­ros déclarèrent qu’il fal­lait conti­nuer le bar­rage jusqu’à ce que ces points soient ins­crits dans une loi. Mais ceux qui étaient en faveur de la levée pro­posèrent une sus­pen­sion de séance et mono­po­lisèrent la sono après la reprise. A 20 h 20, le cou­rant fut coupé, plon­geant l’oppo­si­tion dans le noir, où elle dis­pa­rut. Luis Oviedo signale un fait intér­essant : cette assem­blée était la pre­mière à laquelle les pique­te­ros « du ter­rain » (les fogo­ne­ros) par­ti­ci­paient de façon active. Ils disaient habi­tuel­le­ment qu’ils « étaient là pour se battre, pas pour faire de la poli­ti­que » (p. 50).

Dix jours après la levée du bar­rage, une ten­ta­tive de le remet­tre en place pour pro­tes­ter contre la mau­vaise appli­ca­tion de l’accord échoua com­plè­tement. Tout le mou­ve­ment finit par des élections, en sep­tem­bre 1997. Le porte-parole de l’assem­blée popu­laire, Ramón Rioseco, membre du Frepaso, se prés­enta et reçut l’appui de nom­breux pique­te­ros, à qui il appa­rais­sait comme le garant de l’appli­ca­tion de l’accord. Mais il se dés­ista une semaine avant, appe­lant à voter pour un poli­ti­cien de l’UCR (15), Eduardo Benitez qui, après son élection, le nomma secrét­aire du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial.

3. Autres mou­ve­ments en pro­vince

- Tartagal-Mosconi.

En 1997, imméd­ia­tement après le deuxième Cutralcazo, c’est dans le nord de la pro­vince de Salta que les pique­te­ros font parler d’eux. La ten­sion avait com­mencé à monter dès le mois de jan­vier, lors­que des diri­geants de l’Unión de Trabajodores Desocupados (UTD) de cette zone avaient été arrêtés parce qu’ils étaient allés voir le Consejo Deliberantes (conseil muni­ci­pal) de Mosconi pour poser des reven­di­ca­tions. Cela avait donné lieu à l’auto-convo­ca­tion (16) d’une assem­blée de 1 000 habi­tants pour deman­der, et obte­nir, leur libé­ration. En mars, la dég­ra­dation du ser­vice de l’élect­ricité consé­cu­tive à la pri­va­ti­sa­tion pro­vo­qua une « extinc­tion des feux » col­lec­tive et simul­tanée pour pro­tes­ter. Fin avril, une mani­fes­ta­tion eut lieu pour pro­tes­ter contre l’assas­si­nat de Teresa Rodríguez.

Le 7 mai se réunit à Tartagal une assem­blée popu­laire convo­quée par différents syn­di­cats et le PO. Les deux mille par­ti­ci­pants votèrent de barrer la route à General Mosconi, ville dis­tante de 7 km où ils se ren­di­rent en cortège. Dès l’établ­is­sement du bar­rage de Mosconi, les ini­tia­ti­ves se mul­ti­plièrent et il y eut bientôt une cen­taine de bar­ra­ges dans le dép­ar­tement de San Martín (où se trou­vent Tartagal et Mosconi). Le blocus de Mosconi allait durer une semaine, durant laquelle une assem­blée popu­laire ouverte à tous fut formée. Cette assem­blée désigna une Commission des habi­tants, qui était de fait une mul­ti­sec­to­rielle - com­posée d’un délégué par sec­teur de la popu­la­tion -, pour gérer la lutte au quo­ti­dien. Mais les tra­vailleurs avaient un délégué et les chômeurs un aussi, alors que les patrons en avaient un par cham­bre pro­fes­sion­nelle, ce qui leur don­nait un poids dis­pro­por­tionné. Les reven­di­ca­tions comp­taient trente-six points, dont :

- aide de 400 pesos men­suels aux chômeurs ;
- 5 000 emplois (et non pas des « planes de tra­bajo ») ;
- un fonds de répa­ration his­to­ri­que ali­menté par les royal­ties du pét­role et du gaz ;
- plu­sieurs points intro­duits au der­nier moment par les patrons pour obte­nir diver­ses aides à leurs entre­pri­ses.

Le 13 mai, des représ­entants du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial arrivèrent en hélicoptère avec l’évêque d’Orán (17). Ils entrent aus­sitôt en réunion avec la com­mis­sion. Comme, au bout de six heures, rien ne sor­tait de la réunion, quel­ques pique­te­ros com­mencèrent à encer­cler le lieu de la réunion et à blo­quer l’hélicoptère. Finalement, en fin de journée, la com­mis­sion annonça les rés­ultats de la négoc­iation devant une assem­blée popu­laire de dix mille per­son­nes. Il y avait, entre autres :

- 1 000 aides au chômage (applau­dis­se­ments) ;
- 1 420 postes dans le sec­teur pét­rolier (idem) ;
- des planes de tra­bajo (huées).

Pour l’ensem­ble de ces conces­sions, le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial deman­dait la levée des bar­ra­ges. L’assem­blée refusa. La com­mis­sion retourna en réunion avec l’évêque, qui la rép­rim­anda dure­ment et atta­qua l’assem­blée popu­laire. Au même moment, les curés avaient déjà prévu une pro­ces­sion et une messe d’action de grâce pour la vic­toire des tra­vailleurs, tandis que cer­tai­nes radios loca­les rép­andaient la nou­velle que 70 % des reven­di­ca­tions étaient satis­fai­tes. De leur côté, les patrons locaux annonçaient qu’ils ces­saient de donner des vivres aux pique­te­ros des bar­ra­ges. Le porte-parole de l’assem­blée popu­laire arriva à convain­cre quel­ques pique­te­ros de lever le bar­rage, mais celui-ci fut rétabli une demi-heure plus tard. Cette nuit-là, le bar­rage fut tenu par mille pique­te­ros, selon Oviedo, mais selon d’autres sour­ces (per­son­nel­les), la mobi­li­sa­tion a été moins sou­te­nue qu’il ne l’écrit. Il n’y aurait eu qu’une poi­gnée de mili­tants de l’Unión de Trabajadores Desocupados autour de Pepino Fernández, un ancien ingénieur du pét­role, agi­ta­teur per­ma­nent qui a fait l’objet de plu­sieurs ten­ta­ti­ves d’assas­si­nat. Mais le doute et le flot­te­ment avaient été intro­duits dans la popu­la­tion. Dans la nuit, l’évêque ren­contra seul cer­tains diri­geants pique­te­ros et, usant de pro­mes­ses et de mena­ces, les convain­quit de lever le bar­rage.

Le 14 mai, l’assem­blée votait la levée du bar­rage sur la base de :

- 1 000 « fonds de chômage » de 220 pesos pour un an ;
- 2 200 planes de tra­bajo sub­ven­tionnés de 220 pesos pour un an ;
- 1 000 emplois pour six mois ;
- 800 emplois dans les entre­pri­ses privées du pét­role ;
- pas de représailles.

Ces pro­mes­ses ne furent que par­tiel­le­ment tenues.

- Jujuy, mai-juin 1997.

De la pro­vince de Salta, l’agi­ta­tion passa aus­sitôt à celle, voi­sine, de Jujuy. Là aussi, le mécan­isme démoc­ra­tique des assem­blées mul­ti­sec­to­riel­les allait jouer son rôle, malgré une ten­ta­tive des pique­te­ros d’y éch­apper. Des ouvriers agri­co­les (zafre­ros) au chômage coupèrent la Route 34 à hau­teur de la ville d’Ingenio Ledesma. La répr­ession de la gen­dar­me­rie, le 22 mai, pro­vo­qua aus­sitôt l’arrivée de quinze cents voi­sins sur le bar­rage, et la rév­olte éclata dans toute la région : en une semaine, des bar­ra­ges appa­ru­rent à Perico, Palpala, San Pedro, La Quiaca, La Mendieta et Abra Pampa. Les fonc­tion­nai­res déclarèrent la grève géné­rale. Dans la seule ville de San Pedro, les chômeurs deman­daient quatre mille emplois. Or le gou­ver­ne­ment n’offrait, pour l’ensem­ble de la pro­vince, que deux mille quatre cents planes de tra­bajo à 200 pesos, et même 150 pesos seu­le­ment quand le paie­ment était assuré par les muni­ci­pa­lités.

A Ingenio Ledesma, le bar­rage rou­tier naquit en oppo­si­tion à l’assem­blée mul­ti­sec­to­rielle qui lui préex­istait et qui com­pre­nait des chômeurs, mais aussi des représ­entants du patro­nat local. Cette assem­blée comp­tait même trois com­mis­sions de chômeurs, mais ceux qui montèrent le bar­rage avaient rompu avec elles. Sur plu­sieurs bar­ra­ges, les pique­te­ros cri­ti­quèrent très dure­ment ceux de leurs représ­entants qui négociaient avec les auto­rités. A en croire Luis Oviedo, les pique­te­ros ne vou­laient pas de planes de tra­bajo, mais de « vrais emplois » à 500 pesos, « ce qui sup­po­sait la natio­na­li­sa­tion des mono­po­les du sucre, de l’agri­culture, du com­merce et de l’énergie qui domi­nent ces régions » (18). Cet appa­rent maxi­ma­lisme des pique­te­ros colle mal avec l’issue du conflit, car malgré le rejet d’un pre­mier accord, celui qui fut fina­le­ment accepté par la coor­di­na­tion des chômeurs reconnais­sait l’Eglise comme seule intermédi­aire dans la ges­tion de tous les acquis de la lutte, postes de tra­vail et aides. Il y avait notam­ment 12 579 planes de tra­bajo. Les pique­te­ros levèrent donc les bar­ra­ges, mais ins­tallèrent des soupes popu­lai­res sur le bord de la route. Cette façon de faire semble indi­quer une ten­ta­tive de combat d’arrière-garde de la part des mili­tants s’efforçant de surfer sur la vague des luttes. Ici comme dans les cas pré­cédents, on est frappé par le contraste entre la radi­ca­lité des pique­te­ros au début du mou­ve­ment, sur le ter­rain, et leur appa­rente naïveté au moment de la réso­lution finale du conflit : malgré leurs déc­la­rations contre les poli­ti­ciens, ils les lais­sent tou­jours bou­cler la grève sur des bases insa­tis­fai­san­tes et sur­tout sans garan­ties.

- Cruz del Eje, pro­vince de Córdoba. Des bar­ra­ges ont éga­lement été implantés à Cruz del Eje en juin 1997. Les pique­te­ros tenaient les cinq accès prin­ci­paux de la ville. Le 27 juin, une « com­mis­sion mul­ti­sec­to­rielle » par­vint à un accord avec les envoyés du gou­ver­ne­ment. L’assem­blée popu­laire, cepen­dant, rejeta l’accord et, de plus, des­ti­tua la com­mis­sion en la trai­tant de « traîtres qui signent par der­rière ». L’inten­dant fut hué et l’évêque insulté. La nou­velle com­mis­sion, cepen­dant, resta aussi démoc­ra­tique et réc­ep­tive aux deman­des des PME loca­les que la pré­céd­ente. Le 28 juin, quatre mille per­son­nes votèrent la pour­suite des bar­ra­ges. Le 29, alors que la nou­velle com­mis­sion mul­ti­sec­to­rielle (dirigée par un curé) deman­dait à l’assem­blée la levée des bar­ra­ges, huit mille per­son­nes votèrent à nou­veau leur main­tien. Le 30 juin, la com­mis­sion arriva enfin à faire voter la levée à l’assem­blée. La ges­tion des planes de tra­bajo obte­nus fut confiée à la com­mis­sion, qui se conver­tit en ONG et devint rapi­de­ment un centre de clientél­isme et de cor­rup­tion.

4. Buenos Aires

Le mou­ve­ment pique­tero s’est développé plus tar­di­ve­ment dans la conur­ba­tion et la pro­vince de Buenos Aires. Il est issu notam­ment de la crise du système d’assis­tance mis en place par le péron­iste Duhalde : les soupes popu­lai­res où les hommes de main du Parti jus­ti­cia­liste dis­tri­buaient de la nour­ri­ture en éch­ange de diver­ses contri­bu­tions (votes, sou­tien aux can­di­dats...). Non seu­le­ment il deve­nait de plus en plus dif­fi­cile pour les chômeurs de se prêter à ce jeu en faveur des poli­ti­ciens qui mili­taient acti­ve­ment pour les pri­va­ti­sa­tions, la pré­ca­ri­sation, etc., mais de plus les femmes qui fai­saient la cui­sine dans ces soupes popu­lai­res en eurent bientôt assez de le faire gra­tui­te­ment, et elles demandèrent qu’on les rémunère en leur attri­buant des planes de tra­bajo. A Avellaneda, un regrou­pe­ment de ces femmes eut lieu vers la mi-1997, pour deman­der à la mairie des planes de tra­bajo. Ce fut là, selon Oviedo, l’une des ori­gi­nes des mou­ve­ments de chômeurs dans la région de Buenos Aires.

Il y en a d’autres. Le ter­rain sur lequel le mou­ve­ment pique­tero s’est développé four­millait d’ini­tia­ti­ves à la base. Ainsi qu’on le verra plus loin, l’Argentine connaît une tra­di­tion mili­tante active, notam­ment dans l’Eglise, qui remonte au moins aux années 1970-1980 et qui sait orga­ni­ser des opé­rations d’enver­gure regrou­pant de nom­breux déshérités. Oviedo signale qu’en mai 1996, à La Matanza (zone ouest du grand Buenos Aires), un groupe de mili­tants gau­chis­tes ins­talla une soupe popu­laire devant la mairie, pour réc­lamer des planes de tra­bajo. Ils obtin­rent des pro­duits ali­men­tai­res. En juillet 1997, ils coupèrent la Route n° 3 pen­dant trois jours. Mille chômeurs par­ti­ci­paient à l’action et obtin­rent soixante planes de tra­bajo. Sur cette base, ils formèrent le Corriente Clasista y Combativa-Desocupados de la Matanza. Ce schéma n’est pas isolé. Selon les propos d’un mili­tant local, « nous lan­cions un projet quel­conque d’infra­struc­ture qui nous per­met­tait d’entrer dans un plan natio­nal ou pro­vin­cial », et à partir de là ils recru­taient des chômeurs et s’implan­taient dans les quar­tiers. Toute une partie du mou­ve­ment pique­tero s’est ainsi développé comme cour­roie de trans­mis­sion du système d’assis­tance sociale, en concur­rence avec les réseaux péron­istes ou allian­cis­tes.

A Florencio Varela (zone sud du grand Buenos Aires), un regrou­pe­ment appa­raît en 1997. Là aussi, le ter­rain four­millait d’ini­tia­ti­ves loca­les qui se struc­tu­re­ront peu à peu sous forme de Movimiento de Trabajadores Desocupados (MTD). Parmi les cou­rants qui se regroupèrent alors, il y avait notam­ment, en 1997, le MTD Teresa Rodríguez autour de Roberto Martino, implanté dans la grande ban­lieue sud et à Mar del Plata, ainsi que des grou­pes à ten­dance auto­no­miste, à Solano, et d’autres petits grou­pes en for­ma­tion.

Luis Oviedo indi­que qu’il y avait des mili­tants venant du parti Quebracho (natio­na­liste de gauche), d’autres venant de l’anar­chisme, d’autres de l’Eglise et d’autres se reven­di­quant des Mères de la place de Mai (19). Le dis­cours poli­ti­que du MTD de Florencio Varela reven­di­quait en même temps du tra­vail, des planes de tra­bajo et la prise du pou­voir, et se caracté­risait par un fort rejet des partis poli­ti­ques. Des mili­tants du PO, actifs dans la fon­da­tion de ce MTD, en furent plus tard expulsés parce qu’ils étaient, précisément, des mili­tants poli­ti­ques. Quoi qu’il en soit, un pre­mier petit bar­rage de route permit d’obte­nir cin­quante planes de tra­bajo, qui ser­vi­rent de base de regrou­pe­ment. Le deuxième bar­rage mobi­lisa quinze cents chômeurs et permit d’obte­nir mille planes de tra­bajo. A Noël 1997, un bar­rage dura treize jours, mais fut défait par une forte répr­ession qui mar­quait un tour­nant dans la poli­ti­que de l’Etat : réd­uction des aides aux chômeurs, non-renou­vel­le­ment des planes. Les poli­ti­ciens des grands partis voyaient que leur clientél­isme était de plus en plus contesté par celui des petits partis et grou­pus­cu­les hos­ti­les à toute la poli­ti­que offi­cielle. Les dével­op­pements ultérieurs mon­tre­ront cepen­dant que ceux-ci cons­ti­tuaient un relais indis­pen­sa­ble. Il semble que ce soit dans ce contexte de recul et de luttes déf­en­sives que le MTD entra en crise et que son diri­geant prin­ci­pal, Roberto Martino, fut expulsé (fin 1998). Martino fonda alors le Movimiento Teresa Rodríguez (MTR). Le MTD devien­dra plus tard la Coordinadora de Desocupados Anibal Verón (voir p. 36).

L’ori­gine du MTD de Solano se trouve, quant à elle, dans la crise du système d’assis­tance de l’Eglise. Cette crise impulsa la for­ma­tion de nom­breux grou­pes, qui com­po­se­ront en 2002 la base d’un impor­tant mou­ve­ment de chômeurs de la zone sud, le MTD Solano. L’Eglise possédait un réseau de réf­ect­oires et de dis­tri­bu­tion de médi­caments, notam­ment dans la zone sud de Buenos Aires. Devant la détér­io­ration de la situa­tion sociale, quel­ques prêtres vou­lu­rent orga­ni­ser les chômeurs pour reven­di­quer plus d’aides, mais la hiér­archie tenait à ce que son réseau reste pure­ment cari­ta­tif. Ces prêtres, dans un pre­mier temps, reçurent un aver­tis­se­ment, puis furent chassés de l’Eglise. Certains résistèrent et occupèrent les cha­pel­les avec l’aide des habi­tants. D’une de ces crises surgit le MTD Solano, dirigé par le prêtre (des­ti­tué) Alberto Spagnuolo (20).

Toujours dans la zone sud de Buenos Aires, le Movimiento Independiente de Jubilados y Pensionados de Prensa (MIJP) fut fondé en 1993 par Raúl Castells pour pro­tes­ter contre la démo­lition du système des retrai­tes. Le MIJP mit en place une ving­taine de réf­ect­oires vers les­quels affluèrent bientôt, en plus des retraités, des chômeurs éga­lement dans la misère. Pour les ali­men­ter, le MIJP inventa la réq­ui­sition de super­mar­chés : un cortège de retraités et chômeurs se ren­dait devant un super­mar­ché, et une délé­gation allait deman­der au direc­teur des mar­chan­di­ses. Généralement ils en obte­naient. Le 12 mai 1997, en soli­da­rité avec les pique­te­ros de Tartagal et en liai­son avec le CCC (21), le MIJP réa­lisa le pre­mier bar­rage rou­tier du grand Buenos Aires : le pont de la Noria fut coupé pen­dant quel­ques heures. Le bar­rage fut vio­lem­ment dis­persé par la police. En août 1997, tous les cen­tres du MIJP se mobi­lisèrent pour couper le pont Pueyrredon pen­dant quel­ques heures, avant de mar­cher jusqu’à la Intendencia de Avellaneda. Ils obtin­rent cent planes de tra­bajo et la pro­messe de trois tonnes de pro­duits ali­men­tai­res par mois. De là, ils allèrent réq­ui­siti­onner le super­mar­ché Wal Mart (22) local pour obte­nir d’autres pro­duits ali­men­tai­res.

A Mar del Plata, le mou­ve­ment des chômeurs appa­rut en 1997, avec le bar­rage de la Route 88. Le mou­ve­ment obtint une pro­messe de six mille planes de tra­bajo, dont deux mille furent effec­ti­ve­ment attri­bués. Mais sur­tout, le mou­ve­ment obtint que ces planes soient contrôlés par lui-même, et non par les représ­entants de l’Alliance (23) et du Parti jus­ti­cia­liste. De même pour les pro­duits ali­men­tai­res obte­nus : c’est les pique­te­ros qui contrôlaient leur dis­tri­bu­tion. Sur cette base fut formée une coor­di­na­tion, dénommée Unión de Comisiones por el Movimiento Teresa Rodríguez, animée par des mili­tants du MTD TR et prés­ente dans trente quar­tiers.

En déc­embre 1997, cepen­dant, la coor­di­na­tion ne regrou­pait plus que six quar­tiers, tandis que cinq nou­vel­les com­mis­sions tra­vaillaient en dehors de la coor­di­na­tion. Oviedo ne nous dit rien de cette crise. En avril 1998, le mou­ve­ment occupa le siège du Consejo Deliberante, et alla jusqu’à couper la Route 226. En juillet 1999, le MTR de Mar del Plata occupa la cathéd­rale pen­dant vingt et un jours pour obte­nir l’exten­sion des planes de tra­bajo, la rép­ar­tition des heures de tra­vail. Les occu­pants furent chassés par une police parallèle.

5. Montée des luttes en pro­vince

Avec l’appro­fon­dis­se­ment de la crise, il y eut plu­sieurs conflits (24) caractérisés d’une part par le fait que les chômeurs et les tra­vailleurs luttèrent côte à côte, et d’autre part par le fait que les tra­vailleurs adoptèrent assez natu­rel­le­ment la mét­hode pique­tera du bar­rage rou­tier.

Il faut dire que les tra­vailleurs concernés étaient sou­vent des tra­vailleurs fraîc­hement licen­ciés ou des fonc­tion­nai­res lut­tant pour des arriérés de salaire. Le fait même que ces der­niers ne soient pas payés mon­trait le peu d’intérêt que l’Etat avait pour leur « pro­duc­tion », de sorte qu’un arrêt de tra­vail, même sur le tas, ne pou­vait pas être très effi­cace. Ce n’est pas exac­te­ment le cas, cepen­dant, des mineurs de Río Turbio.

- Río Turbio, 1998.

Río Turbio est un centre char­bon­nier de la pro­vince mérid­io­nale de Santa Cruz. La mine avait été pri­va­tisée au début des années 1990, ce qui avait pro­vo­qué une grève impor­tante contre les licen­cie­ments en 1994. Une nou­velle grève éclata le 3 avril 1998 pour pro­tes­ter contre le licen­cie­ment de 39 tra­vailleurs. Une partie des grév­istes s’enferma dans une gale­rie, tandis qu’une autre partie mar­chait jusqu’à Río Gallegos (la capi­tale pro­vin­ciale) et com­mençait une grève de la faim devant le palais du gou­ver­neur, avec le sou­tien des ensei­gnants et des étudiants. Enfin, les femmes et les enfants des mineurs coupèrent les routes d’accès à Río Turbio et à la ville « 28-de-Noviembre », tandis que les ensei­gnants des deux loca­lités votaient une grève de soli­da­rité. On est donc là devant un exem­ple caractérisé de lutte ouvrière employant les mét­hodes pique­te­ras et asso­ciant de larges sec­teurs de la popu­la­tion locale. Dans le dos des grév­istes, les bureau­cra­tes de l’ATE (Associación de Trabajadores del Estado, le syn­di­cat des fonc­tion­nai­res) préparèrent un accord qui fut rejeté au cours d’une pre­mière assem­blée géné­rale, puis accepté une semaine plus tard.

- Las Heras, 1998-1999.

Dans la même pro­vince, la région pét­rolière de Las Heras a connu cinq mille licen­cie­ments en 1998, entraînés par la baisse du prix du pét­role. Début 1998, on comp­tait dans cette région trente-six équipes d’explo­ra­tion, et un an plus tard il n’en res­tait que trois.

A Noël 1998, la coor­di­na­tion des chômeurs de Caleta Olivia, ville côtière proche de Las Heras, orga­nisa une soupe popu­laire qui devint le point de ral­lie­ment des ouvriers du pét­role licen­ciés, et sur­tout de leurs femmes. Il y avait à ce moment des bar­ra­ges rou­tiers à Las Heras et à Pico Truncado. Fin jan­vier 1999, la coor­di­na­tion de Caleta réunie en assem­blée géné­rale vota le bar­rage de la Route n° 3. Le gou­ver­neur, Nestor Kirchner (qui devien­dra pré­sident de l’Argentine en 2003) céda en pro­met­tant un pro­gramme de trois cents planes de tra­bajo et les bar­ra­ges furent levés. Mais en août 2000, la région explosa de nou­veau. Les licen­ciés du pét­role encer­clèrent les ins­tal­la­tions d’YPF-Repsol à Las Heras et de Vintage à Canadon Seco. Ils obtin­rent quatre cents planes de tra­bajo à 500 pesos, dont deux cent qua­rante dans des sociétés pét­rolières ou sous-trai­tan­tes et cent soixante dans des muni­ci­pa­lités. Ces planes étaient financés par les pét­roliers et gérés par le syn­di­cat des pét­roliers (proche de Kirchner).

- Corrientes, juillet-déc­embre 1999.

Depuis le mois de juillet 1999, les tra­vailleurs du sec­teur public de la pro­vince (ensei­gnants et autres fonc­tion­nai­res) lut­taient pour le paie­ment d’arriérés de salai­res, pour le fonc­tion­ne­ment normal des ser­vi­ces sociaux et contre tout licen­cie­ment. En diver­ses occa­sions, ils coupèrent le pont qui unit la ville de Corrientes à la pro­vince du Chaco, et obtin­rent que l’Etat fédéral avance des fonds au budget de la pro­vince, qui était en faillite. Le 10 déc­embre 1999, jour de la prise de fonc­tions du nou­veau pré­sident, De la Rúa , mille d’entre eux barrèrent encore le pont, et cette fois cela dura une semaine. Mais le gou­ver­ne­ment annonça net­te­ment qu’il n’avan­ce­rait pas de fonds. Le gou­ver­neur fit tirer sur les pique­te­ros du pont et il y eut deux morts. Une fois le pont rou­vert, il s’occupa de rép­ondre au mou­ve­ment en oppo­sant les unes aux autres ses différ­entes frac­tions, payant les pro­fes­seurs, mais pas les retraités, licen­ciant des fonc­tion­nai­res pour assai­nir les finan­ces de la pro­vince.

Luis Oviedo considère que c’est au cours de ce mou­ve­ment que furent inventées les « auto-convo­ca­tions » (mais nous les avons déjà ren­contrées à Tartagal-Mosconi). Cela com­mença par les pro­fes­seurs. Puis vin­rent les fonc­tion­nai­res, les étudiants, les chômeurs, et même la police. L’auto-convo­ca­tion consis­tait à plan­ter une tente sur la place cen­trale de Corrientes, rebap­tisée pour l’occa­sion place de la Dignité. La tente ser­vait de point de ral­lie­ment, et il y en eut ainsi plu­sieurs en même temps pen­dant plu­sieurs mois.

- Tartagal-Mosconi, déc­embre 1999.

En novem­bre 1999, 162 fonc­tion­nai­res muni­ci­paux furent licen­ciés à Tartagal. Après diver­ses ten­ta­ti­ves pour orga­ni­ser une riposte, un rap­pro­che­ment inter­vint entre les fonc­tion­nai­res, les chômeurs et les béné­fici­aires de planes de tra­bajo. Ils tentèrent quatre fois de couper la Route 34. Finalement, le 13 déc­embre, ils réus­sirent à établir plu­sieurs bar­ra­ges. La police essaya de les déloger, mais elle dut recu­ler, notam­ment parce qu’elle se trou­vait à court de muni­tions, lors­que la popu­la­tion sortit en masse pour aider les pique­te­ros. Le com­mis­saire demanda une trêve, et les bar­ra­ges restèrent en place. Ces évé­nements ont eu un impact considé­rable dans le pays, et ont servi de modèle à de nom­breux grou­pes (source per­son­nelle, entre­tien avec des cama­ra­des argen­tins).

Elisant chacun leurs délégués, les fonc­tion­nai­res, les béné­fici­aires de planes et les chômeurs des différents bar­ra­ges formèrent une assem­blée qui établit plu­sieurs reven­di­ca­tions, notam­ment :

- 1 420 emplois dans l’indus­trie pét­rolière (promis en 1997) ;
- la réint­égration des tra­vailleurs licen­ciés ;
- le refus de la pri­va­ti­sa­tion de l’édu­cation et de la santé ;
- l’amnis­tie de tous les tra­vailleurs pour­sui­vis par la jus­tice.

Contrairement au soulè­vement de 1997, il n’y eut pas cette fois-ci d’assem­blée mul­ti­sec­to­rielle. L’assem­blée géné­rale des pique­te­ros inter­dit de parole les représ­entants de l’Alliance et du Parti jus­ti­cia­liste, ainsi que ceux de l’Eglise. Le rejet du fron­tisme eut comme conséqu­ence que les pique­te­ros ne reçurent aucune aide matéri­elle des com­merçants et petits patrons qui avaient été asso­ciés en 1997. Il n’y avait donc, sur les bar­ra­ges, qu’un repas par jour.

Les bureau­cra­tes de l’ATE pro­posèrent d’envoyer une délé­gation de pique­te­ros à Buenos Aires mais, dans un pre­mier temps, ceux-ci rét­orquèrent que c’était aux représ­entants de l’Etat de venir sur place. Finalement, le 23 déc­embre, un accord permit la levée des bar­ra­ges :

- réinc­or­po­ration des 162 licen­ciés ;
- main­tien de 1 963 planes de tra­bajo natio­naux et création de 3 000 autres ;
- pro­ro­ga­tion pour un mois de 2 653 planes de tra­bajo pro­vin­ciaux.

Mais aucun emploi dans le pét­role.

- Tartagal-Mosconi, mai 2000.

Les gains obte­nus en déc­embre 1999 ne résistèrent pas à l’absence de solu­tion de fond : les planes de tra­bajo n’étaient jamais que tem­po­rai­res, et les fonc­tion­nai­res étaient en partie payés en tickets d’ali­men­ta­tion. De façon géné­rale, dans le nord de Salta comme ailleurs, la situa­tion se dég­radait rapi­de­ment (expul­sion de loge­ments, faillite du système de santé...).

La rév­olte com­mença comme un bar­rage de route impro­visé par un groupe d’une qua­ran­taine de pique­te­ros, à Mosconi. Décidés à faire un exem­ple, les gou­ver­ne­ments natio­nal et pro­vin­cial envoyèrent leurs poli­ces, lour­de­ment armées, qui occupèrent la ville durant la nuit. Il y eut deux morts. Au lever du jour, les habi­tants, alertés par les pom­piers, réalisèrent ce qui se pas­sait, et une énorme mani­fes­ta­tion (vingt mille per­son­nes selon cer­tai­nes sour­ces) arriva des vil­la­ges envi­ron­nants, notam­ment de Tartagal. Luis Oviedo indi­que que les femmes jouèrent un rôle impor­tant dans ce soulè­vement. Il sou­li­gne aussi que, si les bâtiments de la muni­ci­pa­lité et de la banque pro­vin­ciale furent mis à sac, il n’y eut pas de pillage de super­mar­chés. Il considère que c’est le signe d’une « cons­cience de classe poli­ti­que élevée » (25) du mou­ve­ment. Une ensei­gnante de Tartagal tém­oigne : « Dès que nous entendîmes parler de la répr­ession, nous décidâmes de quit­ter nos lieux de tra­vail et de nous ras­sem­bler pour mar­cher jusqu’à Mosconi, dis­tant de 7 km. A un moment, les gens vou­lu­rent s’arrêter pour brûler l’hôtel que Romero possède à la sortie de la ville, ou pour piller un super­mar­ché. Mais moi, me sou­ve­nant qu’Altamira (26) avait dit dans un dis­cours qu’il fal­lait passer au large des super­mar­chés pour mar­cher là où se trouve le pou­voir poli­ti­que, je pro­po­sais de ne pas nous arrêter et de mar­cher jusqu’à Mosconi pour aider nos cama­ra­des (27). »

A Mosconi, les mani­fes­tants par­vin­rent à repren­dre le contrôle de la route, de l’hôpital, de la caserne de pom­piers, où les forces de police s’étaient ins­tallées. Au moment où les poli­ciers allaient être contraints de céder com­plè­tement, l’Eglise par­vint à impo­ser une trêve. A partir de là, le mou­ve­ment se struc­ture autour d’une assem­blée popu­laire, avec élections de délégués et réd­action d’un cahier de reven­di­ca­tions :

- libé­ration des pri­son­niers et amnis­tie géné­rale ;
- 15 000 « vrais » emplois ;
- aug­men­ta­tions des salai­res des planes de tra­bajo ;
- réd­uction de douze heures à huit heures de la journée de tra­vail dans le pét­role, et embau­ches cor­res­pon­dan­tes ;
- tri­ple­ment des royal­ties sur le pét­role ;
- satis­fac­tion des reven­di­ca­tions his­to­ri­ques des peu­ples ori­gi­nai­res sur la terre ;
- tra­vaux publics ;
- pas de baisse de salaire des ensei­gnants ;
- achats locaux et aides aux PME.

De même que l’inci­dent du super­mar­ché, ce cahier de reven­di­ca­tions est le signe d’un enca­dre­ment poli­ti­que assez étroit du mou­ve­ment - ce que dém­entent d’autres aspects, comme la spon­tanéité du bar­rage de Mosconi ou le caractère massif de la mani­fes­ta­tion.

L’accord final se limita à :
- main­tien des planes de tra­bajo actuels jusqu’en déc­embre 2000, avec un salaire de 160 pesos ;
- libé­ration des pri­son­niers ;
- pas de procès ;
- crédits et aides aux PME ;
- « examen » des autres reven­di­ca­tions des pique­te­ros.

Il semble que cet « examen » permit notam­ment d’obte­nir cent planes de tra­bajo qui, de plus, ne seraient pas rép­artis par les poli­ti­ciens locaux, mais seraient sous le contrôle d’une Commission qui obtint éga­lement l’intég­ration de 150 tra­vailleurs dans les sociétés de recher­che sis­mi­que (28). Voici la façon dont la com­mis­sion rép­artit les planes à Mosconi : « Une partie aux cama­ra­des les plus engagés dans la lutte, une autre aux plus néc­es­siteux, et le reste tiré au sort en public (la coor­di­na­tion de Tartagal venait d’appli­quer la même mét­hode (29). »

Dans tout ce mou­ve­ment, le PO reven­di­que un rôle de pre­mier plan. Pour lui, la vraie solu­tion du pro­blème de la pro­vince de Salta était « la rena­tio­na­li­sa­tion d’YPF sous contrôle ouvrier, avec réinv­est­is­sement des béné­fices dans l’indus­tria­li­sa­tion locale (30) ». Rien de moins !

6. Argentina pique­tera

Fin 2000 et début 2001, la crise prit une dimen­sion natio­nale. L’Argentine se cou­vrit de bar­ra­ges. Mais dès avant cette explo­sion, il faut signa­ler :

- La Matanza (pro­vince de Buenos Aires), juin 2000 : 1 500 pique­te­ros cou­pent la Route n° 3 et obtien­nent 9 000 planes de tra­bajo, 650 tonnes de pro­duits ali­men­tai­res frais, 70 tonnes de pro­duits ali­men­tai­res secs et 3 unités sani­tai­res. Les pro­mes­ses ne seront pas tenues, et le conflit repren­dra en novem­bre.

- Las Heras (pro­vince de Santa Cruz), juillet 2000 : les tra­vailleurs licen­ciés d’YPF assiègent les locaux d’YPF-Repsol et de Vintage (sociétés privées qui ont repris YPF) pour récupérer leurs postes de tra­vail.

- San Fernando (zone nord du grand Buenos Aires), sep­tem­bre 2000 : la coor­di­na­tion des chômeurs plante une tente devant la mairie. Au bout de deux mois, ils obtien­nent des planes de tra­bajo et de la nour­ri­ture.

- Plottier (pro­vince de Neuquén), octo­bre 2000 : les chômeurs cou­pent les routes et obtien­nent la pro­lon­ga­tion sine die des planes de empleo muni­ci­paux, un panier de vivres de 50 pesos par mois et de nou­veaux planes.

On a déjà remar­qué que les mét­hodes pique­tero étaient de plus en plus sou­vent employées par des tra­vailleurs non chômeurs. C’est confirmé dans cette pér­iode, avec la lutte des employés muni­ci­paux de Capitán Bermudez, des chauf­feurs de la société La Internacional et des ouvriers de Zanón.

- La Matanza, octo­bre-novem­bre 2000.

L’accord de juin n’ayant pas été res­pecté, un regrou­pe­ment de nom­breu­ses orga­ni­sa­tions pré­para une nou­velle série de bar­ra­ges. La liste des orga­ni­sa­tions par­ti­ci­pan­tes (de chômeurs et syn­di­cats) est longue : FTV-CTA (31), CCC, Red de Barrios, Movimiento de Mujeres, Trabadojes deso­cu­pa­dos de Laferrere, ATE, Suteba Mantanza, Lista Naranja Grafíca, Lista Gris del UOM, Polo Obrero (32). Fin octo­bre 2000, la Route n°3 était coupée par trois mille pique­te­ros pen­dant plu­sieurs jours. Le gou­ver­ne­ment céda après que qua­torze autres bar­ra­ges furent appa­rus, dans la région de Buenos Aires et ailleurs.

Le 4 novem­bre, deux mille pique­te­ros votèrent à main levée leur accord pour :
- 8 400 planes de tra­bajo natio­naux et 7 500 pro­vin­ciaux (contre 10 000 demandés en tout au départ). Le gou­ver­ne­ment et la pro­vince s’enga­gent de plus à main­te­nir ces planes jusqu’à ce que le chômage tombe « de façon dras­ti­que » ;
- 2 870 tonnes de pro­duits ali­men­tai­res frais et secs à l’année ;
- la réa­li­sation de tra­vaux publics ;
- des chaus­su­res et des aides diver­ses.

Cet accord ne concer­nait que les pique­te­ros de La Matanza. Oviedo dép­lore qu’ils aient levé leur bar­rage sans se pré­oc­cuper de la satis­fac­tion des reven­di­ca­tions des autres bar­ra­ges.

- Sud de la conur­ba­tion de Buenos Aires.

Plusieurs bar­ra­ges avaient été dressés à Solano (33) et à Varela (quar­tiers de Quilmes), à Lanus, à Claypole Almirante Brown, après l’annonce de la trans­for­ma­tion des planes de tra­bajo natio­naux en emplois-jeunes à 100 pesos ou en « emplois deuxième chance » pour les chômeurs de plus de 45 ans, le tout assorti de condi­tions d’accès plus res­tric­ti­ves. A La Plata, la Coordinadora de Trabajadores Desocupados (CTD) dressa un bar­rage sur la route de l’ouest, à Los Hornos. Elle deman­dait mille emplois. Les auto­rités pro­posèrent d’en accor­der 840, mais 120 seu­le­ment seraient gérés par la CTD, tandis que 720 seraient mis à la dis­po­si­tion d’un « comité d’urgence du tra­vail (34) » où la CTD n’aurait qu’un stra­pon­tin et dont le Parti jus­ti­cia­liste aurait le contrôle. Il était notam­ment prévu que les représ­entants de la CTD per­draient leurs aides s’ils pre­naient des ini­tia­ti­ves sans consul­ter ce comité d’urgence (35). Après le refus de la CTD, la police délogea les pique­te­ros.

- Zone nord de Buenos Aires.

Bien que moins active en général, la zone nord de Buenos Aires n’est pas absente de cette explo­sion de novem­bre 2000. A Tigre, malgré la prés­ence poli­cière et les pres­sions de Caritas, l’orga­ni­sa­tion cari­ta­tive de l’Eglise, cinq cents chômeurs coupèrent la Route n° 9 pen­dant vingt-quatre heures et obtin­rent des planes de tra­bajo et de la nour­ri­ture.

-Tartagal, novem­bre-déc­embre 2000.

A Tartagal éga­lement, le non-res­pect des accords du mois de mai relança la lutte des chômeurs. Ceux-ci vou­laient aussi pro­tes­ter contre les mani­pu­la­tions de Caritas dans la ges­tion des planes (on se sou­vient que l’Eglise était arrivée à impo­ser sa méd­iation au moment où la crise attei­gnait son paroxysme). Les pique­te­ros étaient éga­lement furieux d’appren­dre que le gou­ver­neur envi­sa­geait d’inves­tir 1,6 mil­lion de dol­lars pour cons­truire une autre route afin de mini­mi­ser les effets des bar­ra­ges. Les pique­te­ros étab­lirent le cahier de reven­di­ca­tions sui­vant, qui fut voté à l’una­ni­mité le 3 novem­bre :
- 1 000 planes de tra­bajo à 280 pesos/mois ;
- une aide de 300 pesos ;
- l’ins­tau­ra­tion d’un salaire mini­mum ;
- un salaire horaire de 2,50 pesos de l’heure pour les manœuvres (ayu­dan­tes) ;
- la baisse de la journée de tra­vail de douze heures à huit heures dans le pét­role ;
- la création d’un fonds ali­menté par le tri­ple­ment des royal­ties, notam­ment pour finan­cer la refo­res­ta­tion des zones d’explo­ra­tion ;
- à quoi s’ajoute un appel à la for­ma­tion d’un Congrès natio­nal des tra­vailleurs et chômeurs, ce qui signale la prés­ence des trots­kys­tes du PO dans l’orga­ni­sa­tion du bar­rage.

Le bar­rage fut établi fin novem­bre et dura deux semai­nes. Il se ren­força et reçut le sou­tien d’autres sec­teurs de la popu­la­tion (notam­ment les popu­la­tions autoch­to­nes). Pour mieux se déf­endre en cas d’agres­sion, il se déplaça même de Tartagal à Mosconi, où il se posi­tionna devant le dépôt de car­bu­rant de la société Refinor, posi­tion non seu­le­ment straté­gique, mais éga­lement his­to­ri­que puis­que d’autres bar­ra­ges s’étaient déjà tenus là.

Le 10 déc­embre à l’aube, la police atta­qua le bar­rage et assas­sina de sang-froid Anibal Verón. Cela pro­vo­qua une forte réaction de la popu­la­tion, qui atta­qua le com­mis­sa­riat et d’autres édi­fices publics et privés et obli­gea la police à se réfugier dans une caserne de Tartagal. Dans les jours sui­vants, des négoc­iations se tin­rent dans cette caserne et les bar­ra­ges furent fina­le­ment levés le 13 déc­embre. Les pique­te­ros n’obte­naient que quatre cents planes sup­plém­ent­aires et quel­ques aides.

- Mosconi, février 2001.

En février 2001, l’UTD Mosconi barra les routes d’accès à plu­sieurs ins­tal­la­tions pét­rolières pour impo­ser l’embau­che de « cama­ra­des pro­posés par la coor­di­na­tion ». Depuis les bar­ra­ges de mai 2000, plu­sieurs cen­tai­nes de chômeurs avaient déjà pu être imposés dans les sociétés pét­rolières. La lutte dura vingt-trois jours, avec deux piquets devant une raf­fi­ne­rie et trois piquets de soli­da­rité à Mosconi. Finalement, deux sociétés acceptèrent d’embau­cher quatre cents ouvriers.

7. Contre-offen­sive de l’Alliance.

Au début de l’année 2001, l’Etat était au bord de la ces­sa­tion de paie­ment. L’Alliance, au gou­ver­ne­ment depuis un an, lança une contre-offen­sive contre les pique­te­ros. Il y eut notam­ment le cas de La Matanza. Le minis­tre du Travail, qui appar­te­nait au Frepaso, annonça une opé­ration de recen­se­ment des 8 400 planes de tra­bajo du dis­trict. Il s’agis­sait, sous cou­leur de sta­tis­ti­que, d’en réd­uire le nombre et d’en repren­dre le contrôle au profit des acti­vis­tes de l’Alliance et du PJ local. En même temps, Luis d’Elía, diri­geant de la FTV, membre du Frepaso et conseiller de la Matanza, était atta­qué en jus­tice. Pour ripos­ter, la FTV et le CCC appelèrent à un bar­rage à La Matanza. Six mille pique­te­ros se ras­sem­blèrent, mais au lieu de couper l’axe impor­tant qu’est la Route n° 3 en un point névr­al­gique, ils choi­si­rent de couper une route de moin­dre impor­tance, la Route n° 4.

Les pique­te­ros deman­daient :
- 10 000 planes de tra­bajo ;
- l’exé­cution des pro­mes­ses antéri­eures ;
- le rejet du recen­se­ment annoncé.

Après six jours de bar­rage, le ministère confirma son inten­tion de procéder au recen­se­ment, tandis que les auto­rités pro­vin­cia­les et natio­na­les refu­saient de négocier. Pour sortir de l’impasse, les pique­te­ros se ren­di­rent en cortège au ministère du Travail, mais en revin­rent abso­lu­ment bre­douilles. Cet échec engen­dra une séri­euse crise poli­ti­que au sein du mou­ve­ment pique­tero de La Matanza.

Une crise du même type sur­vint au sein du MTD de Varela, qui dut lever un bar­rage au bout de douze jours à Bosques sans avoir obtenu grand-chose.

Le gou­ver­ne­ment pour­sui­vit son offen­sive dans ce climat de déf­aite des pique­te­ros. Durant les mois de février, mars et avril 2001, il arrêta de payer 2 800 planes, tandis que des ins­pec­teurs com­mencèrent à vérifier que les autres planes don­naient effec­ti­ve­ment lieu à une pres­ta­tion de tra­vail. La riposte pique­tera prit la forme d’un bar­rage de dix-sept jours à Isidro Casanova, l’un des quar­tiers de La Matanza. Finalement, le gou­ver­ne­ment céda et renou­vela 7 500 planes sur les 8 400 qui avaient été accordés en novem­bre 2000.

8. Mosconi : les pique­te­ros du bâtiment

Au cours de la deuxième semaine du mois de mai 2001, un conflit éclata sur le chan­tier de l’agran­dis­se­ment de l’hôpital de Mosconi. Les ouvriers se mirent en grève et firent une soupe popu­laire sur le chan­tier pour reven­di­quer un salaire de 2,50 pesos de l’heure, ou 600 pesos par mois (ce qui impli­que des mois de 240 heures, soit encore des semai­nes de 60 heures envi­ron). Au bout de qua­torze jours de grèves, les ouvriers décidèrent de couper la Route 34 et leur reven­di­ca­tion s’élargit à tout le dép­ar­tement de San Martín. A Tartagal, c’étaient les mem­bres de la CTD qui allaient sur les chan­tiers pour appe­ler les maçons à s’arrêter et à rejoin­dre les piquets. Oviedo prés­ente ces actions comme autant de gestes de soli­da­rité ordi­naire (des chômeurs allant sur les chan­tiers pour appe­ler les maçons à la grève). Il dit très exac­te­ment « des pique­te­ros de la Coordination des chômeurs, mégap­hone en main, par­cou­raient les chan­tiers... (36) ». Ces détails indi­quent que ces chômeurs étaient des mili­tants et que la « vague » de grève qui s’étendait n’était pas si impétu­euse puis­que que quand elle arriva à Embarcación, ce fut sous la forme d’une ten­ta­tive de bar­rage rou­tier par le Front uni­taire des quar­tiers. La ten­ta­tive échoua et se conver­tit en l’ins­tal­la­tion d’un piquet « au bord de la route, avec ses pro­pres reven­di­ca­tions de postes de tra­vail et de nour­ri­ture en soli­da­rité avec les reven­di­ca­tions sala­ria­les des autres loca­lités (37) ».

On est là en prés­ence d’un des nom­breux exem­ples de triom­pha­lisme d’Oviedo, et quand il reconnaît que « le mou­ve­ment n’a pas été aussi massif que les autres fois » (ibid.), on doit peut-être com­pren­dre que les mili­tants trots­kys­tes ont essayé de rejouer les soulè­vements de 1997 et 2000 à partir de la grève des maçons d’un chan­tier. Et c’est pro­ba­ble­ment sous forte influence trots­kyste qu’une coor­di­na­tion dép­ar­tem­en­tale établit le cahier de reven­di­ca­tions sui­vant :

- amnis­tie ;
- salaire mini­mum de 2,50 pesos de l’heure sur les chan­tiers privés et publics ;
- un plan de tra­vaux publics à exé­cuter imméd­ia­tement dans le dép­ar­tement de San Martín ;
- dép­ense des royal­ties du pét­role dans le dép­ar­tement ;
- rétabl­is­sement des postes de tra­vail sup­primés, et du tra­vail pour tous les chômeurs ;
- dis­tri­bu­tion régulière de cinq tonnes de pro­duits ali­men­tai­res ;
- dis­tri­bu­tion imméd­iate d’actions YPF, dues au titre de la par­ti­ci­pa­tion, à ceux qui ont été licen­ciés de l’entre­prise ;
- rena­tio­na­li­sa­tion des entre­pri­ses pri­va­tisées.

Bien que cer­tai­nes entre­pri­ses aient fait des conces­sions, les bar­ra­ges se main­tin­rent. Un nou­veau bar­rage fut même établi au nord de Tartagal. Plusieurs mili­tants, notam­ment du PO, furent arrêtés, ce qui entraîna des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion, comme la grève du 5 juin à Tartagal et Mosconi. Pendant le bar­rage, la société pét­rolière Refinor aurait pu uti­li­ser d’autres voies de com­mu­ni­ca­tion que la Route 34 pour conti­nuer à tra­vailler. Il semble qu’elle ne l’ait pas fait pour aggra­ver déli­bérément la crise et tenter de vider l’abcès une fois pour toute.

Le 17 juin, la police dis­lo­que vio­lem­ment le bar­rage sud de Mosconi, occupe la ville et y répand la ter­reur. Mosconi est isolée du reste du pays. Il y a deux morts. Mais le len­de­main, la popu­la­tion sort dans les rues et reprend le contrôle de la ville. Deux mille tra­vailleurs repous­sent peu à peu les gen­dar­mes, qui encer­clent alors la ville et protègent les ins­tal­la­tions pét­rolières, Les tra­vailleurs ins­tal­lent des tentes sur la place cen­trale de Mosconi, qui devient le foyer de la rés­ist­ance. Le gou­ver­neur de la pro­vince se rend sur les lieux, mais per­sonne n’accepte de le ren­contrer, pas même les patrons de la cham­bre de com­merce. Alors que la ville semble s’ins­tal­ler dans cette situa­tion confuse, le Frepaso appelle à des élections et encou­rage les lea­ders pique­te­ros de Mosconi à se prés­enter et, pour­quoi pas, à gérer la ville. Pour contre­car­rer cette ruse démoc­ra­tique, les trots­kys­tes du PO, qui étaient d’ailleurs systé­ma­tiq­uement pour­chassés par la police, appel­lent à la for­ma­tion d’une assem­blée popu­laire cons­ti­tuante qui seule serait capa­ble d’exer­cer le pou­voir dans le sens des reven­di­ca­tions du mou­ve­ment. Luis Oviedo ne nous en disant rien, on sup­pose que cet appel est resté sans suite. Cet aspect du récit d’Oviedo est, lui aussi, ambigu. Les deux mille mani­fes­tants qui ont repoussé la police et pris le contrôle de la ville parais­sent peu nom­breux par rap­port aux vingt mille de mai 2000 (voir p. 23).

La ville de Mosconi subit la répr­ession de la police pen­dant des mois, au cours des­quels les grou­pes de Buenos Aires se sont efforcés de mar­quer leur soli­da­rité, notam­ment en cou­pant plu­sieurs ponts de la ville, opé­ration qui obtint une bonne cou­ver­ture méd­ia­tique. Les par­ti­ci­pants à cette action étaient le MTR, les grou­pes du MTD de Solano (38), le MTD Teresa Rodríguez et le MIJP. Le succès de l’action amena la for­ma­tion, sans le MIJP tou­te­fois, de la Coordination Sud.

Fin juillet, le gou­ver­ne­ment sup­prima deux cents planes de tra­bajo au MTR, qui pro­testa en occu­pant une banque et des bureaux d’un ministère. La coor­di­na­tion jugea ces actions irres­pon­sa­bles et exclut le MTR (source per­son­nelle).

9. Les assem­blées natio­na­les de pique­te­ros.

Au même moment (24 juillet 2001) se tint à La Matanza la pre­mière assem­blée natio­nale des pique­te­ros. Elle ras­sem­blait toutes les orga­ni­sa­tions poli­ti­ques et syn­di­ca­les gau­chis­tes impli­quées dans le mou­ve­ment pique­tero :

- la CCC ;
- la FTV ;
- le Frente Único de Trabajadores Desocupados (Futrade),

qui sont des orga­ni­sa­tions plus ou moins natio­na­les, à quoi s’ajou­tait des représ­entants pro­vin­ciaux de Tucumán, Buenos Aires, Catamarca, Nord Salta, Chaco, Mar del Plata, et le Plenario de orga­ni­sa­cio­nes de lucha de la zona sur de Buenos Aires (le Movimiento Teresa Rodríguez (MTR), des MTD. Il y avait enfin des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les de base comme des sec­tions de la CTA de Neuquén ou des mineurs de Río Turbio.

Deux points de vue s’opposèrent, expli­que Oviedo. Selon le PO, la ques­tion du pou­voir se posait dans un contexte de crise éco­no­mique mon­diale. Selon la CTA, il s’agis­sait de mettre en place une stratégie de « choc redis­tri­bu­tif » par l’intermédi­aire d’un front natio­nal contre la pau­vreté, com­por­tant notam­ment les PME et la banque coopé­ra­tive. L’assem­blée se contenta de voter à l’una­ni­mité un plan natio­nal de lutte pour par­ve­nir à :
- la sup­pres­sion de la loi d’ajus­te­ment (une des nom­breu­ses mesu­res d’austérité prises au cours des der­niers mois) ;
- la libé­ration des cama­ra­des empri­sonnés et une amnis­tie.

Le pro­gramme de lutte consis­tait en appels natio­naux à des bar­ra­ges pro­gres­sifs de vingt-quatre, qua­rante-huit et soixante-douze heures. Il fut appli­qué : la pre­mière semaine, à partir du lundi 30 juillet, il y eut plus de trois cents bar­ra­ges dans le pays. La deuxième semaine, Oviedo ne parle pas de bar­ra­ges de qua­rante-huit heures, mais signale la mobi­li­sa­tion de qua­rante mille tra­vailleurs sur la place de Mai. La troi­sième semaine, il écrit que « les bar­ra­ges aug­men­tent » et indi­que que des tra­vailleurs retournèrent place de Mai.

Malgré ou à cause de ce fiasco appa­rent, une deuxième assem­blée natio­nale fut convo­quée pour le début du mois de sep­tem­bre. Entre-temps, la pro­vince de Buenos Aires était entrée dans une crise finan­cière aiguë. Les pro­fes­seurs et les planes de empleo (planes de tra­bajo pro­vin­ciaux) étaient payés en bons dénommés pata­co­nes (nom d’une ancienne mon­naie). Au moment de l’assem­blée, les pro­fes­seurs étaient en grève et les chômeurs de La Matanza et de Berisso cou­paient les routes pour refu­ser les pata­co­nes et obte­nir des pesos. L’assem­blée se pré­oc­cupa de pro­blèmes généraux comme le rejet de la dette et du FMI ou les rena­tio­na­li­sa­tions, et appela à l’orga­ni­sa­tion d’une grève géné­rale active de trente-six heures.

10. Les journées de déc­embre 2001

Dès le début déc­embre (39), en pro­vince, des super­mar­chés furent assiégés et contraints de donner des vivres, voire pillés. Dans la matinée du 19 déc­embre, le mou­ve­ment appa­rut à Buenos Aires, où les ban­lieues étaient plei­nes de rumeurs sur des dons de vivres que feraient les super­mar­chés locaux. La popu­la­tion s’y rendit, et comme il ne se pas­sait rien, elle finit par piller les rayons éga­lement. Le soir du 19, à 23 heures, le pré­sident De la Rúa pro­clama l’état d’urgence. Immédiatement, la popu­la­tion des­cen­dit dans la rue. Tandis que les orga­ni­sa­tions poli­ti­ques et syn­di­ca­les, en com­plet déca­lage avec le mou­ve­ment, dis­cu­taient de savoir s’il fal­lait ou non mani­fes­ter malgré l’état d’urgence, le centre de Buenos Aires était envahi par la popu­la­tion dans un immense cace­ro­lazo. Il y eut par exem­ple des réunions dans les locaux des Hijos (40) et au Frenapo (Frente Nacional contra la Pobreza). Ce der­nier décida une grève de vingt-quatre heures contre l’état d’urgence, à comp­ter de ce jour-là minuit, mais sans mani­fes­ta­tion ni mobi­li­sa­tion. Pendant ce temps, la foule, toutes caté­gories socia­les confon­dues, enva­his­sait le centre-ville en tapant sur tout ce qui pou­vait faire du bruit. Dans cette foule, on ne voyait pas les ban­de­ro­les habi­tuel­les des orga­ni­sa­tions, mais pas mal de dra­peaux argen­tins. L’atmos­phère était à la fête, au moins jusqu’à une heure du matin, quand la police atta­qua avec des gaz lacry­mogènes et des balles en caou­tchouc. Tandis qu’une partie des mani­fes­tants s’enfuyait, une autre com­mençait à élever des bar­ri­ca­des et à mettre le feu aux pal­miers de la place de Mai. Les vitri­nes des ban­ques furent brisées, et la police fut atta­quée à coup de pier­res.

Dans la journée du 20 déc­embre, les gens revin­rent vers le centre-ville, et cela donna lieu à des heures de bagar­res avec la police et d’atta­ques de bâtiments publics et privés. De la Rúa dém­issi­onna et dut fuir en hélicoptère le palais de la pré­sid­ence. Durant cette journée de bataille, les cour­siers moto­risés jouèrent un rôle impor­tant de liai­son et d’offen­sive. Par grou­pes de cent motos, ils obligèrent les agen­ces de cour­ses à fermer et allèrent s’atta­quer à la police (qui dis­po­sait éga­lement de motos). Déjà la veille, beau­coup s’étaient spon­tanément joints au cace­ro­lazo.

Le 23 déc­embre, Rodríguez Saá devient pré­sident en pro­met­tant un mil­lion d’emplois, un salaire mini­mum de 450 pesos et le non-paie­ment de la dette extéri­eure. Mais le 28 déc­embre, la Cour suprême confirma la légalité du cor­ra­lito (limi­ta­tion des retraits ban­cai­res), ce qui pro­vo­qua un nou­veau cace­ro­lazo. D’impor­tan­tes mani­fes­ta­tions conver­gent alors vers la place de Mai, qui rede­vient un champ de bataille. A 16 heures, des mani­fes­tants enva­his­sent le Parlement, met­tent le feu au mobi­lier qu’ils jet­tent sur le trot­toir. D’autres atta­quent les ban­ques ou les fast foods amé­ricains.

Saá dém­issi­onne le 30. Le 2 jan­vier 2002, il est rem­placé par Eduardo Duhalde.

Durant toute cette pér­iode, les mani­fes­ta­tions furent nom­breu­ses et quo­ti­dien­nes. Les ban­ques étaient régul­ièrement atta­quées, vitri­nes brisées et mobi­lier brûlé. A Casilda (petite ville à l’ouest de Rosario), une mani­fes­ta­tion de 7 000 per­son­nes, convo­quée par les chômeurs, les syn­di­cats et même les petits patrons, détr­uisit les six ban­ques.

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Le mou­ve­ment des pique­te­ros. Argentine 1994-2006 (3)

NOTES

(1) L’Argentine, de la paupé­ri­sation à la rév­olte : une avancée vers l’auto­no­mie, Echanges et Mouvement 2002.

(2) La Confederación General del Trabajo (CGT)a été fondée en 1930. Etroitement liée aux péron­istes, elle est plus un relais du pou­voir qu’un organe de déf­ense des tra­vailleurs.

(3) La Central de los Trabajadores Argentinos (CTA) : cen­trale syn­di­cale alter­na­tive fondée en 1992, prin­ci­pa­le­ment par des tra­vailleurs du sec­teur public, pour s’oppo­ser à la poli­ti­que de la CGT. La FTV (Federación Tierra y Vivienda) est la bran­che pique­tera de la CTA.

(4) Luis Oviedo : De las pri­me­ras coor­di­na­do­ras a las assem­bleas nacio­na­les - una his­to­ria del movi­miento pique­tero, éd. Rumbos, 2001.

(5) James Petras : Argentina from popu­lar rebel­lion to « normal » capi­ta­lism, avril 2004, dis­po­ni­ble sur le site Internet de l’auteur : http://lahaine.org/petras/arti­culo....

(6) Frepaso : Frente País Solidario : parti poli­ti­que fondé en 1995.

(7) PTP : Partido del Trabajo y del Pueblo PCR : Partido Comunista Revolucionario : maoïste, fondé en 1966.

(8) Partido Obrero (trots­kyste).

(9) Grimson & Kessler : On Argentina and the Southern Cone, New York, 2005, p. 160.

(10) Voir Javier Auyero, « La vida en un piquete. Biografía y pro­testa en el sur argen­tino », in Apuntes de Investigación del Centro de Estudios en Cultura y Política, año VI, nº 8, Buenos Aires, junio de 2002.

(11) Marcela Lopez Levy : We are mil­lions, Neoliberalism and new forms of poli­ti­cal action in Argentina, Latin American Bureau ed., Londres 2004, p. 84.

(12) Ibid.

(13) La par­ti­ci­pa­tion des femmes à la lutte des pique­te­ros a été mas­sive dès le départ. Elles ont joué un rôle de pre­mier plan dans le regrou­pe­ment des chômeurs ; c’est elles qui s’occu­paient de l’ali­men­ta­tion, se regrou­pant et s’aidant pour nour­rir leurs famil­les, puis créant des can­ti­nes dont l’appro­vi­sion­ne­ment était un combat quo­ti­dien.

(14) L’expres­sion est de Luis Oviedo, op. cit. p. 49. De façon géné­rale, malgré ses limi­tes trots­kys­tes, cet ouvrage est celui qui donne le plus d’infor­ma­tions pour la pér­iode 1994-2001, et je ne le cite pas systé­ma­tiq­uement en référ­ence pour éviter les répé­titions.

(15) Unión Cívica Radical, vieux parti de droite, membre de l’Internationale socia­liste. Succéda en 1999 au péron­isme à la pré­sid­ence de la République avec De la Rúa, qui fut chassé du pou­voir par les émeutes de déc­embre 2001.

(16) Néologisme inventé pour désigner des actions col­lec­ti­ves qui ne rép­ondent à l’appel d’aucun parti poli­ti­que ou syn­di­cat établi, mais à une ini­tia­tive locale et spon­tanée - ce qui n’exclut nul­le­ment les grou­pus­cu­les locaux (voir M. Lopez Lévy, op. cit. p. 75, et ci-des­sous).

(17) San Ramón de la Nueva Orán, ville située au sud-est de Tartagal.

(18 ) Oviedo, op. cit., p. 60.

(19) L’asso­cia­tion des Mères de la place de Mai regroupe des femmes argen­ti­nes dont les enfants ont « dis­paru », assas­sinés sous la dic­ta­ture mili­taire des années 1976-1983. Chaque jeudi après-midi, por­tant des fou­lards blancs (à l’ori­gine : les langes en tissu de leurs bébés), elles se ras­sem­blent et tour­nent sur la place pen­dant une demi-heure, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, remon­tant ainsi sym­bo­li­que­ment le temps et cri­ti­quant l’impu­nité des mili­tai­res res­pon­sa­bles des mas­sa­cres et des tor­tu­res. Les mili­tai­res ont admis que plus de 9 000 per­son­nes kid­nappées ne sont tou­jours pas comptées comme dis­pa­rues. Le gou­ver­ne­ment civil a estimé le nombre de dis­pa­rus à 11 000. De leur côté les Mères de la place de Mai esti­ment que ce nombre est proche de 30 000.

(20) Luis Oviedo, op. cit, p. 70.

(21) Corriente Clasista y Combativo, bras syn­di­ca­liste/pique­tero du PCR (maoïste).

(22) La chaîne amé­ric­aine de super­mar­chés Wal Mart, implantée dans quinze pays (Amérique du Nord, Amérique latine, Chine, Japon, Royaume-Uni) est la pre­mière chaîne de super­mar­chés du monde et la pre­mière société mon­diale par le chif­fre d’affai­res.

(23) L’Alliance a été formée en 1997 entre l’UCR et le tout récent Frepaso, en vue d’arra­cher le pou­voir aux péron­istes aux élections de 1999. Elle rem­porta les lég­is­la­tives en octo­bre et son diri­geant, Fernando de la Rúa, fut élu pré­sident de l’Argentine.

(24) Je ne men­tionne ici que les prin­ci­paux conflits dont parle Luis Oviedo, qui en cite de nom­breux autres mais sans donner de détails.

(25) Oviedo, op. cit., p. 98.

(26) Dirigeant du PO.

(27) Oviedo, op. cit., p. 101, note 143.

(28) Oviedo, op. cit., p. 125.

(29 ) Oviedo, op. cit., p. 125.

(30) Oviedo, op. cit., p. 100.

(31) La Federación Tierra y Vivienda (terre et loge­ment) est une orga­ni­sa­tion membre de la CTA.

(32) Le Polo Obrero est la façade sociale/pique­tera du PO.

(33) Où Spagnuolo, le prêtre des­ti­tué, déc­lare : « Nous ne vou­lons la prés­ence d’aucun fonc­tion­naire ni méd­iateur ni ecclési­as­tique, car ils sont tous com­pli­ces de cette situa­tion » (Oviedo op. cit., p. 106).

(34) Les comités d’urgence sont un autre type de mul­ti­sec­to­rielle, caractérisés par la par­ti­ci­pa­tion du gou­ver­ne­ment au côté des représ­entants des autres caté­gories socia­les.

(35) Oviedo, op. cit., p. 37.

(36) Oviedo, op. cit., p. 146.

(37) Ibid.

(38) Il semble (source per­son­nelle) que ce qui est devenu, en 2002, le MTD Solano (connu pour ses ten­dan­ces auto­no­mis­tes) ait pris forme à partir de nom­breux grou­pes actifs dans cette zone.

(39) Ibid.

(40) Regroupement « affec­tif et poli­ti­que » d’enfants de mili­tants dis­pa­rus sous la dic­ta­ture (1976-1983). Apparus en 1995, les Hijos ont procédé à des dén­onc­iations publi­ques (escra­ches) de tor­tion­nai­res impu­nis.

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