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Signification de la révolte de Juin 1953 en Allemagne orientale

par A. Vega et Cajo Brendel

publié le vendredi 10 août 2007

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Ce texte est paru dans Socialisme ou Barbarie n°13 (janvier-mars 1954).

Les évé­nements de juin 1953 en Allemagne Orientale sont une mani­fes­ta­tion de la crise géné­rale du bloc russe. L’élément essen­tiel de cette crise est la rés­ist­ance de la classe ouvrière à l’exploi­ta­tion de la bureau­cra­tie (1).

Le mou­ve­ment d’Allemagne fait écho aux grèves de Tchécoslovaquie, à la sourde oppo­si­tion des ouvriers russes qui a dét­erminé les réc­entes conces­sions du régime en U.R.S.S.

L’élément fon­da­men­tal de la pro­duc­tion, le prolé­tariat, refuse de col­la­bo­rer à des tâches qu’il ne reconnaît plus comme les sien­nes. La divi­sion du régime bureau­cra­ti­que en clas­ses et l’anta­go­nisme irréd­uc­tible des intérêts de ces clas­ses, appa­rais­sent au grand jour.

Les journées de juin cons­ti­tuent un éclatant dém­enti à la pro­pa­gande sta­li­nienne sur l’édi­fi­cation du socia­lisme et la par­ti­ci­pa­tion des ouvriers à la ges­tion de l’éco­nomie et de l’Etat. Démenti qui a été donné non seu­le­ment par l’action des tra­vailleurs, mais par l’atti­tude même du S.E.D. et du gou­ver­ne­ment, dont les jérém­iades hypo­cri­tes - « nous n’avons pas su nous faire écouter par la classe ouvrière », « nous avons appli­qué une poli­ti­que erronée » - et les accu­sa­tions dépitées - « les ouvriers n’ont pas fait preuve de cons­cience de classe » - prou­vent bien que le parti et l’Etat sont deux corps étr­angers, extérieurs au prolé­tariat, auquel ils impo­sent un régime et une poli­ti­que. Leur iso­le­ment est frap­pant au cours de ces journées lâchés par la majo­rité de leurs pro­pres fonc­tion­nai­res et par une partie de la police popu­laire, ils n’ont évité l’effon­dre­ment que grâce à l’inter­ven­tion des trou­pes russes. Leur rôle : fusilleurs d’ouvriers et ser­vi­teur de l’impér­ial­isme russe. Voici ce qui ne fait plus de doute pour les tra­vailleurs alle­mands. Egalement évid­ente l’atti­tude anti-ouvrière de la « grande amie de l’Est », la Russie bureau­cra­ti­que, dont les trou­pes sont inter­ve­nues pour mater la rév­olte ouvrière.

Mais l’essen­tiel de ce mou­ve­ment c’est la démo­nst­ration qu’il est pos­si­ble pour la classe ouvrière de rés­ister, de s’orga­ni­ser et de passer à l’atta­que dans un régime du type tota­li­taire sta­li­nien et de l’obli­ger à faire des conces­sions impor­tan­tes. Démenti irré­fu­table donné à tous les déf­ait­istes, tous les ex révo­luti­onn­aires qui nous rebat­taient les oreilles avec la prét­endue trans­for­ma­tion des prolét­aires en « escla­ves » sous le régime sta­li­nien, avec l’inca­pa­cité du prolé­tariat à lutter contre le capi­ta­lisme bureau­cra­ti­que.

Sans doute les évé­nements de juin ont-ils été dét­erminés par une série de fac­teurs précis, dont cer­tains déc­oulent de la situa­tion par­ti­cu­lière de l’Allemagne Orientale. Par exem­ple, la proxi­mité de l’Ouest, la pos­si­bi­lité donc de main­te­nir des contacts avec les ouvriers des pays occi­den­taux, la pos­si­bi­lité d’exploi­ter les hési­tations de l’occu­pant, pour lequel la zone orien­tale a long­temps été un objet de mar­chan­dage et dont la pro­pa­gande pour l’uni­fi­ca­tion de l’Allemagne entra­vait la liberté de mou­ve­ment.

Mais d’autres fac­teurs ont, eux, une signi­fi­ca­tion et une valeur géné­rales.

Le fait que l’action ait eu lieu dans les régions de forte concen­tra­tion indus­trielle est la preuve que seule la classe ouvrière est capa­ble de mener la lutte contre l’exploi­ta­tion bureau­cra­ti­que. Les villes de la zone orien­tale ont une tra­di­tion révo­luti­onn­aire fort ancienne. Ce prolé­tariat qui se rév­olte en 1953 contre le sta­li­nisme est le même que celui du mou­ve­ment spar­ta­kiste de jan­vier 1919 à Berlin, de l’insur­rec­tion de 1921 en Saxe et en Thuringe, le même qui a com­battu les che­mi­ses brunes pen­dant des années et a main­tenu une sourde rés­ist­ance au nazisme. Ce n’est pas la masse brute aux réactions élém­ent­aires qu’aime à déc­rire le jour­na­lisme bour­geois, mais une classe capa­ble de conser­ver vivante son expéri­ence de lutte et d’orga­ni­sa­tion.

Cette expéri­ence, les ouvriers ont su s’en servir après la fin de la guerre. Le sou­tien qu’ils ont accordé aux mesu­res de natio­na­li­sa­tion prises par les sta­li­niens, leur ten­ta­tive d’inter­ven­tion dans la ges­tion des usines à tra­vers des comités d’entre­prise, n’ont pas été de longue durée. Dans la mesure où le caractère bureau­cra­ti­que de l’Etat s’est dévoilé, les ouvriers ont mani­festé leur oppo­si­tion au régime et celle-ci est deve­nue peu à peu plus cons­ciente et plus ferme, ils ont orga­nisé leur rés­ist­ance à l’exploi­ta­tion en pro­fi­tant de toutes les pos­si­bi­lités qu’offrait l’appa­reil bureau­cra­ti­que ; ils ont su modi­fier les formes de la lutte sui­vant le lieu, l’époque et l’adver­saire immédiat.

Dès 1949, après la pér­iode de recons­truc­tion pro­pre­ment dite, de famine aussi, l’oppo­si­tion entre la couche des diri­geants, formée par des anciens tech­ni­ciens et des anciens ouvriers promus bureau­cra­tes, et l’ensem­ble des tra­vailleurs se pré­cise.

Dans les usines, c’est la lutte contre les « sta­kha­no­vis­tes » et les chro­nométreurs. Dans les assem­blées d’usine, dans les réunions syn­di­ca­les, les ouvriers s’oppo­sent au relè­vement des normes de tra­vail, aux mesu­res ten­dant à les pous­ser au ren­de­ment. Ils uti­li­sent même les orga­nes de l’appa­reil bureau­cra­ti­que qui sont le plus près d’eux, les orga­nis­mes syn­di­caux de base, pour déf­endre leurs droits et ils par­vien­nent à les faire res­pec­ter dans bien des cas.

Cette oppo­si­tion s’accen­tue au début de 1953. La poli­ti­que de réar­mement, d’indus­tria­li­sa­tion à outrance, de col­lec­ti­vi­sa­tion rapide de l’agri­culture, aggrave la pénurie de pro­duits de consom­ma­tion et pro­vo­que l’aug­men­ta­tion des prix des denrées du marché libre. En même temps, la cam­pa­gne offi­cielle pour le relè­vement « volon­taire » des normes se dével­oppe. Le Gouvernement exige un ren­de­ment accru des ouvriers. Mais il dimi­nue les pres­ta­tions des assu­ran­ces socia­les et annule la réd­uction de 75 % sur les billets de chemin de fer pour les ouvriers se ren­dant au tra­vail. Des grèves spo­ra­di­ques éclatent à Magdeburg et à Chemnitz.

En mai, une aug­men­ta­tion géné­rale de 10 % des normes est décidée. Elle doit être appli­quée à partir de juin.

Or, au même moment, le parti décide un tour­nant des­tiné à amél­iorer la situa­tion éco­no­mique et à faire écho à l’offen­sive de paix russe. Des mesu­res de dét­ente sont prises en faveur des pay­sans, du com­merce et de l’indus­trie privés, de l’Eglise. Mais aucune mesure ne concerne direc­te­ment les ouvriers.

On sait com­ment cette situa­tion a pro­vo­qué l’explo­sion des 16 et 17 juin, com­ment la grève, com­mencée sur les chan­tiers de cons­truc­tion de la Stalinallee, à Berlin, s’est trans­formée en mani­fes­ta­tion de rue et s’est étendue en un vaste mou­ve­ment de rév­olte de tous les ouvriers de l’Allemagne Orientale (2).

Mais ce qu’il faut sou­li­gner c’est la nette cons­cience que les tra­vailleurs ont mani­festé du caractère anti-ouvrier du régime, leur dyna­misme dans la lutte, leur capa­cité d’orga­ni­sa­tion, la portée poli­ti­que de leurs ini­tia­ti­ves.

La for­ma­tion des comités de grève est un fait établi, reconnu même par la presse offi­cielle. A Berlin, on connaît ceux des usines « Kabelwerke », du Block 40 de la Stalinallee, des chan­tiers de Friedrichshein, des aciéries de Henningsdorf. Ce sont d’ailleurs ces mét­allos de Henningsdorf qui, le matin du 17, avec les ouvriers d’Oranienburg, par­cou­rent 14 kilomètres pour par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions et occu­pent le Stade WalterUlbricht, où des dis­cus­sions ont lieu sur la ques­tion du rem­pla­ce­ment du Gouvernement, pen­dant les­quel­les des ouvriers lan­cent l’idée d’un « Gouvernement des mét­all­urg­istes » (3).

Le caractère de la grève est très net dès le début à Berlin. Le 16, devant le siège du Gouvernement, les ouvriers pro­cla­ment des reven­di­ca­tions pré­cises : abo­li­tion de l’aug­men­ta­tion de 10 % des normes, dimi­nu­tion de 40 % des prix du ravi­taille­ment et des mar­chan­di­ses ven­dues dans les maga­sins du sec­teur libre, dém­ission du Gouvernement, élections libres. Au minis­tre Selbmann qui essaie de les calmer et s’écrie : « Camarades, je suis aussi un ouvrier, un com­mu­niste... », ils rép­ondent : « Tu ne l’es plus, les vrais com­mu­nis­tes, c’est nous ». Dans les villes indus­triel­les de la zone, l’action ouvrière est encore plus nette et vio­lente.

- A Brandenburg, les ouvriers du bâtiment for­ment un comité de grève avec ceux des chan­tiers de cons­truc­tions nava­les « Thälmann » ; ils envoient aus­sitôt des cyclis­tes aux prin­ci­pa­les usines. 20.000 mani­fes­tants par­cou­rent les rues. Ils libèrent les pri­son­niers poli­ti­ques, atta­quent le local du S.E.D. La plu­part des « vopos » (police popu­laire) sont désarmés ou rejoi­gnent les mani­fes­tants ; une mino­rité se défend.

- A Leipzig, plus de 30.000 mani­fes­tants atta­quent le Bâtiment de la Radio, les locaux du parti. Des poli­ciers popu­lai­res sont désarmés.

- A Rosslau (Elbe), la grève com­mence aux Chantiers de cons­truc­tions nava­les « Rosslauer ». Les ouvriers se diri­gent vers la mairie, où le maire finit par se join­dre à eux. Ils uti­li­sent des camions avec haut-par­leur pris aux « vopos ». Ils pénètrent dans la prison et libèrent 20 pri­son­niers poli­ti­ques. Ayant ren­contré un camion plein de « vopos », ils les dés­arment et les enfer­ment en prison.

- A Iéna, les grév­istes atta­quent les locaux du parti, des jeu­nes­ses, détr­uisent leurs dos­siers, s’empa­rent de quel­ques armes. Ils atta­quent la prison et libèrent les détenus poli­ti­ques.

- A Halle, les pri­son­niers poli­ti­ques sont libérés. A 6 heures du soir des mil­liers de grév­istes se réun­issent sur le « Hallmarkt » et le « Grossenmarkt » ; des ora­teurs impro­visés pren­nent la parole ; les tanks russes sont arrêtés au milieu des mani­fes­tants. Un comité cen­tral de grève est élu.

- A Magdeburg, le Palais de Justice, la préf­ec­ture, sont atta­qués, les dos­siers brûlent. 1.000 grév­istes atta­quent la prison de Sudenburg-Magdeburg. Ils ne peu­vent libérer qu’une partie des détenus, car la police popu­laire tire des toits et les tanks russes inter­vien­nent : 12 morts.

- A Gera, en Thuringe, les grév­istes occu­pent le siège de la police.

- A Erfurt, la grève est géné­rale et les pri­son­niers poli­ti­ques sont libérés.

- Aux usines Leuna, près de Merseburg, 20.000 ouvriers débraient. Ils for­ment un comité de grève ; une délé­gation est envoyée à Berlin pour pren­dre contact avec les grév­istes de la capi­tale. Le comité de grève de Leuna uti­lise les ins­tal­la­tions de radio de l’usine. Les ouvriers mar­chent sur Merseburg. Environ 240 « vopos » sont désarmés ou rejoi­gnent les colon­nes des mani­fes­tants.

- A Merseburg, 30.000 mani­fes­tants par­cou­rent les rues, libèrent les pri­son­niers poli­ti­ques, dés­arment les « vopos ». 70.000 per­son­nes se réun­issent sur la Uhlandplatz. Il y a là les ouvriers des usines Leuna et Buna, des mines de Gross-Kayna, de la pape­te­rie de Königsmühle, du bâtiment, les tra­mi­nots, des employés, des « vopos », des ménagères. Ils élisent un comité cen­tral de grève de 25 mem­bres. Ayant appris que les trou­pes russes arrêtent des grév­istes et les gar­dent, les ouvriers se diri­gent vers la prison et se font remet­tre les détenus par les russes.

- A Bitterfeld, dans la même région, envi­ron 35 000 mani­fes­tants se réun­issent sur la Platz der Jugend.

Le comité cen­tral de grève donne l’ordre aux pom­piers de net­toyer la ville des ins­crip­tions et affi­ches sta­li­nien­nes.

Ce même comité envoie un télégr­amme qui com­mence ainsi : « Au soi-disant Gouvernement Démocratique Allemand. Nous, tra­vailleurs de l’arron­dis­se­ment de Bitterfeld, exi­geons : 1° Le retrait du soi-disant Gouvernement Démocratique Allemand qui est arrivé au pou­voir par des élections tru­quées ; 2° La cons­ti­tu­tion d’un Gouvernement pro­vi­soire de tra­vailleurs pro­gres­sis­tes » Il envoie éga­lement un télégr­amme au Haut Commissaire sovié­tique deman­dant la levée de l’état de siège à Berlin et « de toutes les mesu­res prises contre la classe ouvrière pour qu’ainsi, nous, alle­mands, puis­sions conser­ver la croyance que vous êtes effec­ti­ve­ment le représ­entant d’un régime de tra­vailleurs ».

Dans toutes ces villes, pen­dant quel­ques heures, une journée, les ouvriers sont les maîtres de la rue. Des bruits se rép­andent : le Gouvernement aurait dém­issionné, les russes n’ose­raient pas le sou­te­nir. Les blindés russes sor­tent enfin, l’état de siège est pro­clamé, les ras­sem­ble­ments inter­dits. La police popu­laire se regroupe. Les ouvriers bat­tent en retraite. Mais la grève dure encore un jour ou deux, davan­tage dans cer­tai­nes usines.

La rés­ist­ance des ouvriers n’est pas brisée. Le Gouvernement envoie des émiss­aires dans les usines pen­dant que le comité cen­tral du parti publie, le 22 juin, un pro­gramme des­tiné à amél­iorer le niveau de vie et à aider à effa­cer « l’acri­mo­nie contre le Gouvernement ». Il com­porte les dix points sui­vants :
- 1. Retour à des normes de pro­duc­tion plus fai­bles et calcul des salai­res sui­vant le système en vigueur le 1er avril 1953.
- 2. Réduction des tarifs de trans­port pour les ouvriers gagnant moins de 500 marks par mois.
- 3. Réévaluation des pen­sions de veuves et inva­li­des et des pen­sions de vieillesse.
- 4. Les congés de mala­die ne seront pas décomptés du congé annuel normal.
- 5. Pas d’ins­crip­tion obli­ga­toire à la Sécurité Sociale.
- 6. Accroissement de 3.600 mil­lions de marks des crédits budgét­aires pour les cons­truc­tions d’appar­te­ments et d’immeu­bles privés.
- 7. Attribution de 30 mil­lions de marks sup­plém­ent­aires pour l’amél­io­ration des ins­tal­la­tions sani­tai­res et des ser­vi­ces sociaux dans les usines de l’Etat.
- 8. Attribution de 40 mil­lions de marks sup­plém­ent­aires pour un nou­veau pro­gramme cultu­rel des­tiné à la cons­truc­tion d’un plus grand nombre de cinémas, de théâtres, d’écoles, de jar­dins d’enfants et d’ins­ti­tuts cultu­rels pour les heures de loisir.
- 9. Amélioration des chaus­su­res et des vêtements de tra­vail dis­tri­bués par les syn­di­cats.
- 10. Réduction des cou­pu­res de cou­rant aux dépens de l’indus­trie lourde.

Le mou­ve­ment a obligé la bureau­cra­tie à recu­ler. La rés­ist­ance paie. Enseignement de ces journées que les tra­vailleurs n’oublie­ront pas et qui peut avoir des pro­fon­des rép­erc­ussions dans les autres pays du « glacis » russe.

Mais si la rés­ist­ance ouvrière est par­ve­nue à s’expri­mer ouver­te­ment, à arra­cher des conces­sions au régime, c’est parce que celui-ci se débat dans de pro­fon­des contra­dic­tions.

L’indus­tria­li­sa­tion des pays satel­li­tes se fait en fonc­tion des besoins de l’U.R.S.S., sans que celle-ci soit capa­ble de satis­faire aux néc­essités en pro­duits de consom­ma­tion cou­rante et en biens d’équi­pement. D’où la pénurie de vivres et les dif­fi­cultés de la pla­ni­fi­ca­tion. Les bureau­cra­ties natio­na­les sont divisées tandis qu’une partie obéit aveu­glément à Moscou, l’autre partie sou­haite une poli­ti­que qui tien­drait davan­tage compte des intérêts « natio­naux » et s’effraie du fossé qui se creuse entre elle et la majo­rité de la popu­la­tion.

Le soi-disant par­fait fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme bureau­cra­ti­que, qui serait arrivé â rés­oudre toutes les contra­dic­tions du capi­ta­lisme clas­si­que, est donc bien un leurre. Car ni la concur­rence, ni l’anar­chie du marché, que la pla­ni­fi­ca­tion peut amen­der, n’en cons­ti­tuent la cause pro­fonde. Celle-ci réside dans l’appro­pria­tion du tra­vail par une mino­rité qui oriente la pro­duc­tion en fonc­tion de ses intérêts et écarte la majo­rité pro­duc­trice de la ges­tion de l’éco­nomie et de la société. Dans ces condi­tions, l’indus­tria­li­sa­tion signi­fie exploi­ta­tion accrue du prolé­tariat. Par l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité indi­vi­duelle, par l’aug­men­ta­tion des heures de tra­vail ou par les deux à la fois, la masse des pro­duits aug­mente, mais la part que les ouvriers en reç­oivent reste la même quand elle ne dimi­nue pas. La partie de la pro­duc­tion des­tinée aux ouvriers, essen­tiel­le­ment des pro­duits de consom­ma­tion, dimi­nue par rap­port à la partie réinv­estie et à celle qui est des­tinée à la consom­ma­tion de la bureau­cra­tie.

Mais ce mécan­isme n’a rien d’auto­ma­ti­que. La pro­duc­tion moderne et sur­tout l’éco­nomie pla­ni­fiée, exi­gent une col­la­bo­ra­tion effec­tive des ouvriers au pro­ces­sus de pro­duc­tion. Nécessité tech­ni­que par suite de la com­plexité des roua­ges indus­triels et du plan. Nécessité poli­ti­que pour faire accep­ter les « sacri­fi­ces néc­ess­aires ».

C’est cette contra­dic­tion entre la col­la­bo­ra­tion indis­pen­sa­ble du prolé­tariat et son exploi­ta­tion, son alié­nation, qui est la cause pro­fonde de la crise du capi­ta­lisme, aussi bien tra­di­tion­nel que bureau­cra­ti­que. C’est elle qui se trouve à la racine des évè­nements de juin.

Depuis 1949, la classe ouvrière du sec­teur orien­tal a fait un énorme pas en avant. Surmontant la mys­ti­fi­ca­tion du « socia­lisme » sta­li­nien, elle a posé de nou­veau le vrai pro­blème : la lutte entre exploités et exploi­teurs.

Au cours de la rév­olte de juin, indis­cu­ta­ble­ment spon­tanée, elle a su se donner, au dehors du cadre syn­di­cal et poli­ti­que tra­di­tion­nel, des formes d’orga­ni­sa­tion pro­pres ? comités de grève ? et a fait des ten­ta­ti­ves impor­tan­tes pour coor­don­ner son action : for­ma­tion de comités cen­traux de grève, envoi de délé­gations aux usines de la région, dans le cas de Leuna, envoi d’une délé­gation à Berlin.

Sans doute le mou­ve­ment n’est-il pas par­venu à une grande clarté poli­ti­que. L’idée d’un Gouvernement des tra­vailleurs a été avancée dans cer­tains cas, adoptée, par exem­ple, par le comité de Bitterfeld et, à l’échelon de l’usine, les comités de grève se sont pra­ti­que­ment sub­sti­tués à la direc­tion offi­cielle. Mais l’inter­ven­tion de cou­ches non-prolé­tari­ennes dans les mani­fes­ta­tions, s’est tra­duite par des reven­di­ca­tions démoc­ra­tiques for­mel­les, sou­vent par du natio­na­lisme. Dans cer­tai­nes villes, la ten­dance social-démoc­rate des ouvriers s’est exprimée ouver­te­ment (4).

Il est clair que l’inter­ven­tion des trou­pes russes, avec la pro­cla­ma­tion de l’état de siège, a empêché le dével­op­pement, aussi bien poli­ti­que que d’orga­ni­sa­tion, du mou­ve­ment. Mais cette inter­ven­tion même, montre un autre aspect des limi­tes qui lui étaient imposées : la puis­sance de l’U.R.S.S. comme force contre-révo­luti­onn­aire et la pos­si­bi­lité pour Moscou d’uti­li­ser ses trou­pes contre les tra­vailleurs. Il y a aussi l’iso­le­ment de la rév­olte, le manque d’écho chez les ouvriers de l’Ouest. Il est cer­tain qu’un mou­ve­ment de soli­da­rité en Allemagne Occidentale, une grève géné­rale par exem­ple, aurait cons­ti­tué une puis­sante démo­nst­ration d’unité ouvrière face aux deux blocs impér­ial­istes et leurs ser­vi­teurs de Bonn et de Berlin. Mais les tra­vailleurs de l’Ouest, sous l’influence des diri­geants réf­orm­istes, n’ont pas bougé. A la place de la grève de soli­da­rité, il y a eu les mani­fes­ta­tions d’« union sacrée » de Berlin-Est présidées par Adenauer, l’exploi­ta­tion des évé­nements dans un sens natio­na­liste et la répugn­ante affaire de la dis­tri­bu­tion des colis de vivres. Dans les autres pays occi­den­taux, si des mili­tants isolés ont pu être encou­ragés par l’action de juin, l’ensem­ble des tra­vailleurs n’a pas non plus bougé.

Mais quel­les qu’aient été ses limi­tes, la rév­olte de juin reste un évé­nement majeur de la lutte révo­luti­onn­aire. Aboutissement du lent regrou­pe­ment des tra­vailleurs de la zone orien­tale et de leur rés­ist­ance crois­sante, elle peut représ­enter le point de départ d’une nou­velle étape.

Cajo Brendel, A. Vega

notes

(1) Sur le régime social en Allemagne orien­tale, voir l’étude de Hugo Bell, « Le Stalinisme en Allemagne orien­tale », publiée dans les n° 7 (p.1 à 45) et 8 (p.31 à 49) de Socialisme ou Barbarie.

(2) Voir l’arti­cle de Sarel, « Combats ouvriers sur l’avenue Staline », dans Les Temps Modernes d’octo­bre 1953.

(3) D’après le cor­res­pon­dant de L’Observateur.

(4) « A Magdeburg, vieux centre social-démoc­rate, les ouvriers mani­fes­tent en exi­geant la léga­li­sation, du parti social-démoc­rate. Les che­mi­nots de Magdeburg font partir des loco­mo­ti­ves avec l’ins­crip­tion : « Nous ne négoc­ierons ni avec Ulbricht, ni avec Adenauer. Nous négoc­ierons seu­le­ment avec Ollenhauer » (Ollenhauer, chef du parti socia­liste de l’Ouest, est ori­gi­naire de Magdeburg). » - « IVe Internationale », juillet 1958.

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