Accueil > Echanges et mouvements > Théorie > Correspondance de Pierre Chaulieu (Castoriadis) et Anton Pannekoek > Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

Castoriadis-Pannekoek

Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

mardi 15 mai 2007

Suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires  ; Premiers contacts ; Première réponse de Chaulieu (Castoriadis) ; Deuxième lettre de Pannekoek ; Un silence difficile à expliquer ? ; 6 et 7. « Encore sur la question du parti » (I et II) ; Les voiles commencent à se lever ;
Mise au point ; article 933 ; Le rejet par S ou B du courant communiste de conseils

Construction sortie de la lutte des classes ou de l’imaginaire de Castoriadis, militants sortis de l’affrontement capital-travail ou de leur révolte individuelle consciente contre la « chose », finalement, il importait peu car, dans tous les cas de figure théorique, qui s’étaient quand même posés en pratique dans différentes circonstances historiques, la question centrale restait celle des relations entre l’organisation « révolutionnaire » de ces « révolutionnaires conscients », d’où qu’ils proviennent, et les organisations de base créées par les travailleurs dans leur lutte et pouvant devenir, dans leur dynamisme, les organes de gestion d’une société communiste.

Castoriadis, même après avoir rompu avec Pannekoek sur ce thème - et pour cause - n’en restait pas moins parfaitement conscient de ce « problème » et le définira, sans pouvoir le résoudre, dans sa préface au tome 1 de La Société bureaucratique (10/18), paru en 1973 (on a écarté les prémisses de ces citations car elles ne font qu’expliquer ce qui est déjà connu, le « capitalisme bureaucratique » russe et la division « dirigeants-exécutants ») :

« Que l’expérience de l’exploitation et de l’oppression par la bureaucratie, venant après celle du capitalisme privé, ne laisserait aux masses insurgées d’autre voie que la revendication de la gestion ouvrière de la production, était une simple déduction logique formulée dès 1947 et amplement confirmée par la révolution hongroise de 1956. Que la gestion de la production par les producteurs et la gestion collective de leurs affaires par les intéressés dans tous les domaines de la vie publique étaient impossibles et inconcevables hors un déploiement sans précédent de l’activité autonome des masses, revenait à dire que la révolution socialiste n’est rien de plus et rien de moins que l’explosion de cette activité autonome, instituant de nouvelles formes de vie collective, éliminant au fur et à mesure de son développement non seulement les manifestations mais les fondements de l’ordre ancien, et en particulier toute catégorie ou organisation séparée de “ dirigeants ” (dont l’existence signifie ipso facto la certitude d’un retour à l’ordre ancien ou plutôt témoigne par elle-même que cet ordre est toujours là), créant à chacune de ses étapes des points d’appui pour son développement ultérieur en les ancrant dans la réalité sociale. » (Pages 21-22.)

« Si le socialisme est le déploiement de l’activité autonome des masses et si les objectifs de cette activité et ses formes ne peuvent découler que de l’expérience propre que les travailleurs font de l’exploitation et de l’oppression, il ne peut être question, ni de leur inculquer une “conscience socialiste” produite par une théorie, ni de se substituer à eux pour la direction de la révolution ou la construction du socialisme. » (P. 22.)

« Deux facteurs me semblent avoir été déterminants dans mon attitude de l’époque. Le premier c’est que je mesurais dans toute son ampleur l’étendue du problème de centralisation dans la société moderne - et dont je pense toujours qu’il était sous-estimé par ceux qui, dans le groupe, s’opposaient à moi sur cette question - et qu’il me paraissait, à tort, que le parti y fournissait un élément de réponse... Le deuxième, c’est l’antinomie impliquée dans l’idée même d’organisation et d’activité révolutionnaires : savoir, ou croire savoir, que le prolétariat devrait arriver à une conception de la révolution et du socialisme qu’il ne peut tirer que de lui-même et ne pas se croiser les bras pour autant. » (P. 23.)

Quelques pages plus loin, dans cette même introduction, Castoriadis constate que :

« le seul problème politique est précisément celui-ci : comment les hommes peuvent devenir capables de résoudre leurs problèmes eux-mêmes. Tout dépend donc de cette capacité, dont il est non seulement vain, mais intrinsèquement contradictoire, de chercher soit un substitut (bolchevisme) soit une “garantie objective” (la quasi-totalité des marxistes actuels)... »

Observons en passant que Castoriadis se pose la double question du « comment ? » et de la « capacité » (des hommes à résoudre leurs problèmes). Cette capacité ne peut donc venir, d’après Castoriadis, ni de la situation objective dans le procès de production, ni des luttes en découlant. Cela ouvre la porte à l’idée d’« élévation de la conscience » ; ce faisant, il dénie aux « marxistes actuels » et à tous autres la possibilité de résoudre cette question, tout en s’estimant lui-même capable de la faire. On peut rapprocher la manière de poser cette question d’une petite phrase jetée dans l’article de Libre déjà cité à propos des conseils hongrois : « C’est en quoi réside l’importance de la revendication autogestionnaire des conseils ouvriers hongrois et de la revendication de la formation de conseils dans tous les secteurs de la vie nationale... » (c’est nous qui soulignons, NDLE) (Libre, p 71). Le terme « revendication » est repris quelques lignes plus loin pour étayer une demande de « participation au pouvoir politique ». On reste surpris devant une telle formulation car une « revendication » et une « participation » supposent qu’un pouvoir reste extérieur aux conseils qui, s’ils existent dans toute leur dimension, sont le pouvoir, n’ayant rien à « revendiquer » et pas d’autres organismes avec lesquels « participer ». (48).

Ce qui suit dans le même texte de La Société bureaucratique (10/18, tome 1, pp.38 et 39) éclaire notre observation :

« La question du statut d’une organisation révolutionnaire se trouvait derechef posée. Il devenait définitivement clair, et il était clairement affirmé, qu’à aucun moment et à aucun titre une telle organisation, qui restait et reste indispensable (c’est nous qui soulignons, NDLE) ne pourrait, sans cesser d’être ce qu’elle voulait être, prétendre à un rôle “dirigeant” quelconque. Cela ne signifiait pas qu’elle devenait superflue, tout au contraire, mais qu’il fallait définir sa fonction, son activité, sa structure de manière radicalement différente que par le passé... La seule position cohérente était, et est toujours pour moi, que la fonction de l’organisation révolutionnaire est de faciliter aussi bien les luttes quotidiennes de travailleurs que leur accession à la conscience des problèmes universels de la société - que l’organisation de celle-ci fait tout pour rendre impossible - et qu’elle ne pouvait l’accomplir que par la guerre contre les mystifications idéologiques réactionnaires et bureaucratiques, et, surtout par le caractère exemplaire de son mode d’intervention, toujours orienté dans le sens de la gestion de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes et de sa propre existence, comme collectivité autogérée... ».

Chacun pourra juger, d’après une telle déclaration et tout ce que nous avons exposé auparavant, de la constance des positions de Castoriadis quant aux questions soulevées par Pannekoek et alors tout autant éludées. Les termes, à quelques variantes près, sont exactement les mêmes que ceux avancés en 1958 lors de la première grande crise au sein de Socialisme ou Barbarie, et qui justifiaient alors la constitution d’une organisation centralisée plus ou moins de type léniniste. Il n’est nullement expliqué pourquoi une telle organisation, même édulcorée par des considérations sur ce « qu’elle ne devrait pas être », « restait et reste indispensable ». Pas plus que n’est abordée la question centrale des relations de cette « organisation indispensable » avec les organismes de lutte (et éventuellement de pouvoir social) créés par les travailleurs eux-mêmes. Bien plus, si la « mission » de cette organisation indispensable ne peut s’accomplir que par « la guerre contre les mystifications... et par le caractère exemplaire de son mode d’intervention », on ne peut que se demander ce qui peut se cacher derrière ces mots et repenser à la question de Pannekoek sur ce que ferait une telle organisation si les conseils ou toute autre structure de base étaient en passe d’être conquis par une autre organisation « révolutionnaire ».

La réponse de Chaulieu/Castoriadis était sans ambiguïté : il faudrait prévenir cette conquête en les conquérant nous-mêmes. La phraséologie entourant la définition de cette « organisation révolutionnaire indispensable » ne permet nullement de lever le doute à ce sujet. Non seulement parce la vieille discussion n’est même pas évoquée, mais parce que le problème de cette relation entre organisation des révolutionnaires et organisations de base n’est même pas examinée, sauf pour faire de l’organisation des révolutionnaires les dépositaires d’une conscience au nom de laquelle ceux-ci doivent intervenir de manière exemplaire. Si « l’imaginaire » des travailleurs œuvre, comme dans le cas hongrois, pour « une création institutionnelle social-historique », en quoi une organisation distincte de ces créations est-elle nécessaire pour constituer une sorte de tribunal de l’Histoire ? Ou, pour paraphraser Orwell, tout le monde ayant une même et égale « conscience », certains pourtant sont-ils plus « conscients » que d’autres ?

Note

(48) Il est difficile de dire si le vocabulaire utilisé ici découle des conceptions mêmes de Castoriadis. Si tant est que les mots aient un sens, « revendication » signifie « demande à quelqu’un d’autre », en l’occurrence à des dirigeants disposant d’un pouvoir. On peut rapprocher cette ambiguïté des positions adoptées par Mothé à propos de l’autogestion et précisées dans la note 30 ci-dessus.


Lire la suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

Castoriadis-Pannekoek : 12. biographies, bibliographies