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Castoriadis-Pannekoek

Le rejet par S ou B du courant communiste de conseils

mardi 15 mai 2007

Suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires  ; Premiers contacts ; Première réponse de Chaulieu (Castoriadis) ; Deuxième lettre de Pannekoek ; Un silence difficile à expliquer ? ; 6 et 7. « Encore sur la question du parti » (I et II) ; Les voiles commencent à se lever ; Mise au point ; article 933

Comment expliquer le rejet par le groupe Socialisme ou Barbarie (par Chaulieu/Castoriadis) de toute référence au courant historique communiste de conseils ? C’est la question que l’on peut se poser au terme de cet exposé qui, s’il montre clairement qu’il y a eu, après de brefs échanges, effectivement une rupture (mal assumée d’ailleurs), ne donne finalement guère de clés permettant d’expliquer le pourquoi d’une telle attitude. Précisons qu’il ne s’agit nullement de formuler un jugement sur les convictions qui sous-tendaient cette attitude, mais de voir ce qui, dans les positions de base, permet de comprendre ce qui constituait ainsi une ligne politique.

Ce que nous venons de citer de l’opinion du camarade hollandais de Spartacus quelques années après la brusque rupture avec Pannekoek n’apporte pas non plus vraiment de réponse à cette question. L’attitude de Chaulieu/Castoriadis et de Socialisme ou Barbarie et l’impasse faite sur tout le mouvement des conseils germano-hollandais semblent d’autant plus paradoxale que peu de temps après cette polémique et cette rupture, lors de l’insurrection hongroise et des événements de Pologne, à la fin de 1956, Socialisme ou Barbarie consacra de longs développements à cette « révolution prolétarienne contre la bureaucratie » (n° 20, décembre 1956-février 1957) et tira à part une brochure reprenant les articles traitant de « l’insurrection hongroise ».

Cette soudaine apologie des conseils hongrois peut paraître d’autant plus curieuse que les articles en question ne faisaient aucune référence à un mouvement des conseils dont les premières manifestations étaient apparues en Russie en 1905, pour se développer ensuite dans la Russie de 1917 et prendre une dimension plus caractéristique dans l’Allemagne des années 1920. Les articles sur la Hongrie étaient suivis d’une conclusion rédigée par Chaulieu/Castoriadis, « La révolution prolétarienne contre la bureaucratie », dont les dernières lignes offrent un début de réponse à notre question :

« La révolution prolétarienne contre la bureaucratie vient de commencer. Pour la première fois depuis la révolution espagnole de 1936, la classe ouvrière crée à nouveau en Hongrie ses organismes autonomes de masse. Dès son premier jour, cette révolution se situe à un niveau plus élevé que les révolutions précédentes. Le régime bureaucratique est combattu de l’intérieur, par les travailleurs qu’il prétendait frauduleusement représenter, au nom du véritable socialisme qu’il a si longtemps prostitué. L’emprise des organisations bureaucratiques sur le mouvement ouvrier des pays capitalistes occidentaux ne se relèvera jamais du coup qu’elle vient de subir... ” (44)

Une seule référence aux collectivités espagnoles - encore sans les nommer - et aucune à la Commune hongroise qui avait pourtant duré de mars à août 1919 (45) et, bien sûr, encore moins aux conseils allemands. Ces quelques lignes donnent la première approche d’une réponse : l’insurrection hongroise « se situe à un niveau plus élevé que les révolutions précédentes ». On devine pourquoi : parce qu’elle est dirigée contre la bureaucratie. Là se trouve la clé de la réponse et elle découle directement des conceptions mêmes de Castoriadis et de Socialisme ou Barbarie à l’époque : l’URSS et les pays de l’Est, toutes les sociétés capitalistes d’Etat sont la forme avancée du capitalisme, celle vers laquelle progressent les sociétés du capitalisme de marché occidentales. De ce fait, les luttes qui peuvent surgir dans ces « sociétés bureaucratiques avancées » sont un modèle pour la lutte de classe dans les sociétés qui n’ont pas encore atteint ce stade extrême. Ce qui se déroule là devient, non seulement exemplaire mais totalement nouveau et ne peut être rattaché à aucun des mouvements paraissant similaires du passé.

Dans un article écrit pour la revue américaine Telos (n° 29, automne 1976) et reproduit dans la revue Libre (46) (n° 1, 1977) (soit dix ans après la disparition de Socialisme ou Barbarie, et cette fois sous la seule signature de Castoriadis) celui-ci développe clairement cette conception :

« La société moderne est une société de capitalisme bureaucratique. C’est en Russie, en Chine et dans les autres pays qui se font passer pour “socialistes”, que se réalise la forme la plus pure, la plus extrême - la forme totale - du capitalisme bureaucratique. La Révolution hongroise de 1956 a été la première et, jusqu’à présent, la seule révolution totale contre le capitalisme bureaucratique total - la première à annoncer le contenu et l’orientation des révolutions futures en Russie, en Chine et ailleurs... » (p. 53).

Nous n’aurons pas la cruauté d’insister sur le modèle russe pour les « révolutions futures », pas plus que nous ne nous égarerons dans l’utilisation de la Révolution hongroise qui aurait « posé en principe des formes organisationnelles et des significations sociales qui représentent une création institutionnelle socio-historique » pour justifier les développements de Castoriadis sur « l’imaginaire ».
Nous ne voulons que nous attacher ici, dans la ligne de la polémique Chaulieu-Pannekoek et de son évacuation, à tenter de cerner les constantes de pensée qui ont pu conduire Castoriadis à persévérer dans cette voie et dans ses conceptions sur l’organisation révolutionnaire.

Quelques pages plus loin, dans le même article, Castoriadis concède que :

« Les formes d’organisation - les conseils - créées par les ouvriers hongrois sont du même type que les formes créées antérieurement et ailleurs par les révolutions ouvrières. Les buts et les revendications proclamées par ces conseils sont dans la ligne de ceux qui ont été mis en avant par l’histoire tout entière du mouvement ouvrier... » (p.65).

Pour ajouter qu’il y a « dans le monde moderne une unité du projet révolutionnaire » (p.65) (nous n’épiloguerons pas ici sur cette notion de « projet révolutionnaire »). Mais quelques lignes plus loin il donne des dates pour cet « héritage et continuité historique ». « 1871, 1905, 1917, 1915, 1936-1937,1956 ». (1915 ? erreur ou bien escamotage encore une fois de tout le mouvement des conseils allemands ?). On ne peut y répondre, mais par contre on peut souligner la contradiction entre « l’imaginaire » des conseils hongrois et la continuité historique qui, elle, n’est pas du tout imaginaire. De même que nous n’aborderons pas le glissement, dans le même article, des conseils (souligné par nous - NDLE) hongrois vers « la revendication autogestionnaire (souligné par nous - NDLE) des conseils ouvriers hongrois » ce qui nous ramènerait aux positions de Castoriadis à propos de mai 1968 telles qu’elles sont exposés sous la signature de Jean-Marc Coudray dans Mai 1968 : la Brèche, invitant les militants révolutionnaires à rejoindre la CFDT pour y promouvoir l’autogestion sauce syndicale (p. 111-112) (47).

Si l’on tente une synthèse de l’ensemble des épisodes qui se sont ainsi déroulés dans la pensée de Castoriadis tant au sein de
Socialisme ou Barbarie qu’après la fin de ce groupe en 1967, vers et dans sa carrière universitaire, on ne peut qu’être frappé par la continuité de ses idées de base sur la division de la société capitaliste non en classes mais en dirigeants et exécutants, idées maintes fois développées dans ses écrits anciens ou récents. Même si cela peut paraître très schématique, nous pensons que Castoriadis a conservé du trotskysme de ses origines plusieurs lignes de force qui peuvent expliquer l’évolution de ses idées :

- la Révolution russe de 1917 a introduit un système en « progrès » par rapport aux vieux Etats capitalistes. On peut
relier ce concept à celui de l’Etat socialiste « dégénéré » des trotskystes ;

- dans la ligne de cette idée de « dégénérescence » et refusant dès les débuts de Socialisme ou Barbarie d’appliquer au « nouveau système soviétique » les notions traditionnelle de classe, Castoriadis invente ce qui reste la seule « opposition », celle de « dirigeants/exécutants » qui restera jusqu’à sa mort la fil conducteur de ses analyses, l’extrapolant rapidement dans tous les pays capitalistes puisque ceux-ci sont supposés suivre la tendance « progressiste » de la société soviétique ;

- comme les notions de classes et de lutte des classes sont devenues obsolescentes, et que par suite de l’abandon des théories marxistes, les développements et créations des luttes ouvrières ne peuvent venir de l’opposition capital-travail et se concrétiser dans cette dialectique, il faut réinventer le volontarisme (rejoignant en ceci le militantisme des révolutionnaires conscients du léninisme rejeté par ailleurs) et affubler les luttes de formes d’organisation tombées du ciel toutes armées dans « l’imaginaire » individuel et collectif. Rien n’est plus clair sur ce point que Castoriadis lui même : « Toute société présente, dans toutes ses manifestations, un foisonnement sans fin d’éléments qui n’ont rien à faire avec le réel, ni le rationnel, ni avec le symbolique, et qui relèvent de ce que j’ai appelé l’imaginé ou l’imaginaire... » (La Société bureaucratique, 1, « Introduction », p.52, 10/18, 1973) ;

- l’insurrection hongroise lui paraît être dès lors le « modèle » même de l’action révolutionnaire « moderne » parce que se déroulant dans un « capitalisme bureaucratique avancé », mais sans aucun lien avec tout ce qui a pu les précéder, même sous l’étiquette de « conseils ouvriers », parce que ces derniers n’étaient pas une lutte dans une société bureaucratique. On peut donc renvoyer aux oubliette les « vieilles lunes » de Pannekoek et autres et considérer comme totalement sans intérêt toutes les actions, toutes les créations et toutes les analyses de ce courant révolutionnaire qui, bien sûr, sapent totalement les constructions de Castoriadis. On peut se demander d’ailleurs ce que la timide référence à la Révolution espagnole de 1936 vient faire ici, car, précisément, elle ne se déroule pas dans un « Etat moderne bureaucratisé ».

On peut comprendre dès lors pourquoi fut brusquement interrompu ce bref échange avec celui qui « représentait » le communisme de conseils germano-hollandais. Mais pourtant, un problème essentiel subistait, celui-là même que Castoriadis (et la majorité de Socialisme ou Barbarie) avait rejeté en rejetant Pannekoek et qui dépassait celui des conseils allemands. C’était celui que Pannekoek avait posé dès sa première lettre, celui des relations entre l’organisation de militants révolutionnaires et les organisations de base créées par les travailleurs en lutte.

Notes

(44) Conclusion de l’article de Chaulieu dans Socialisme ou Barbarie
n° 20 (décembre 1956-février 1957) : « La révolution prolétarienne contre la bureaucratie ». Signalons qu’à l’époque, le groupe Socialisme ou Barbarie publie une brochure L’Insurrection hongroise. Questions aux militants du PCF.

(45) Deux ouvrages en français traitent des conseils hongrois de 1919 : 1919, la Commune de Budapest, de Roland Bardy (éd. de la Tête de feuilles, 1973), et
La Commune hongroise et les anarchistes (21 mars-7 août 1919) de Dauphin-Meunier (copie
de ce dernier sur demande à echanges.mouvement@laposte.net)

(46) Telos : revue universitaire américaine qui contribua à répandre, parmi, entre autres, les intellectuels ayant œuvré dans Socialisme ou Barbarie, les idées de Castoriadis, notamment par l’intermédiaire d’un traducteur de ses principaux textes, David Ames Curtis. Signalons que nombre des textes publiés dans Socialisme ou Barbarie furent traduits par le groupe anglais Solidarity et publiés sous forme de brochures (copies sur demande à echanges.mouvement@laposte.net). Libre, revue universitaire lancée par M. Abensour, C. Castoriadis, P. Clastres, M. Gauchet, C. Lefort et M. Luciani en 1977 (éd. Payot, « Petite Bibliothèque Payot ») ne connut que quelques numéros.

(47) Mai 1968 : la Brèche, Premières réflexions sur les événements (éd. Fayard, juin 1968, rééd. Complexe) est un ouvrage collectif comprenant
des articles distincts d’Edgar Morin, Claude Lefort et Jean-Marc Coudray- nouveau pseudonyme de Castoriadis qui, une fois de plus, révèle, par ses « conseils aux militants », l’ambiguïté de ses positions par rapport au système capitaliste.


Lire lasuite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

Castoriadis-Pannekoek : 12. biographies, bibliographies