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Castoriadis-Pannekoek

Les voiles commencent à se lever

mardi 15 mai 2007

Suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires  ; Premiers contacts ; Première réponse de Chaulieu (Castoriadis) ; Deuxième lettre de Pannekoek ; Un silence difficile à expliquer ? ; 6 et 7. « Encore sur la question du parti » (I et II)

A ce moment, en mai 1971, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts.
Jusqu’en mai 1958, lors du semi-coup d’Etat du général de Gaulle, les divisions au sein du groupe Socialisme ou Barbarie, sur cette « question de l’organisation » ne s’exprimaient que sous la forme de débats théoriques (on en trouve le reflet dans de nombreux numéros de la revue) avec des manipulations du genre de celles que nous venons d’évoquer ; celles-ci avaient, nous l’avons vu, abouti à écarter et finalement à faire le silence sur tout un pan du mouvement social européen : celui des conseils allemands des années 1920 et de l’approfondissement théorique qui avait suivi, tant en Allemagne qu’en Hollande. Ce courant avait eu d’ailleurs des prolongements dans d’autres pays, notamment en France, prolongements que la guerre avait interrompus mais qui pourtant avaient persisté après sous la forme de contacts personnels (26).

L’intérêt des événements historiques importants, c’est qu’ils placent ceux qui réussissaient à se voiler la face ou à maintenir des mariages artificiels devant des réalités, les pépins de la réalité, qui font voler en éclat ce qui n’était que le résultat de bonnes volontés, de routines. Il se vérifiait une fois de plus que, dans le domaine politique, on peut se retrouver dans une opposition à une majorité dominante, être acculé à sortir en bloc (par exemple la tendance Chaulieu-Montal qui, concrétisée au sein du PCI [Parti communiste internationaliste] et finalement sortie en bloc de ce parti, avait préservé son unité dans la fondation de Socialisme ou Barbarie), et finalement se déchirer sur des questions apparues mineures lors de la scission et devenues essentielles ultérieurement.

En mai 1958, on vit un afflux de nouveaux membres à Socialisme ou Barbarie, tout relatif d’ailleurs, principalement de jeunes, pour la plupart étudiants, plus ou moins mobilisés contre la guerre d’Algérie à cause de la révocation des sursis. Cela posait d’abord des problèmes pratiques : jusqu’alors le groupe avait fonctionné avec très peu de membres à Paris, qui tenaient tous dans un petite arrière-salle de bistrot, et quelques contacts en province. Un problème pratique d’organisation se posait et chacun essaya alors d’appliquer ce qui n’était auparavant que du domaine des affrontements idéologiques. Les divergences antérieures se concrétisèrent dans des affrontements tellement irréconciliables qu’une scission consacra une majorité qui conservait la revue
(et, plus important, son fichier) et une minorité qui fut plus
ou moins poussée vers la sortie, avec pour seuls bagages des
convictions qui étaient proches de celles des communistes de conseils. Cette minorité forma le groupe Informations Liaisons ouvrières qui, plus tard, à travers un regroupement interentreprises, se transforma en Informations Correspondance ouvrières
(ICO) (27).

Il était alors normal que les contacts, restés jusqu’alors plus ou moins personnels, avec le groupe hollandais Spartacus (qui devint plus tard Daad en Gedachte [Acte et Pensée]), devinssent des liens plus étroits de groupe à groupe.
Mais tout cela relève plus de l’histoire de ces divers groupes que de la question spécifique qui nous intéresse, à savoir la correspondance Chaulieu-Pannekoek. Car, il y eut une suite, plus de dix années plus tard, dans l’après-1968, période qui vit un regain d’intérêt pour les faits et les œuvres du mouvement communiste de conseils.

En mai 1971, une publication proche d’ICO (qui était devenu une sorte de fédération lâche de groupes très divers), Les Cahiers du Communisme de conseils (28), exhuma la seconde lettre de Pannekoek, celle du 15 juin 1954, qui s’était trouvée au centre des débats dans Socialisme ou Barbarie et des tergiversations que nous avons rapportées. Le n° 8 des Cahiers... publiait les trois premières lettres de la correspondance Chaulieu-Pannekoek (les seules connues à l’époque), précédées de l’introduction suivante, par Cajo Brendel :

« Les trois lettres qu’on trouve publiées ci-après dans leur ordre chronologique furent écrites en 1954. Des deux auteurs, l’un est mort depuis plus de dix ans. Anton Pannekoek, théoricien marxiste hollandais, déjà bien connu avant 1914 dans divers pays par ses écrits théoriques et sa lutte contre l’opportunisme et le réformisme au sein de la IIe Internationale, plus célèbre encore après par sa critique approfondie de la pratique et de l’essence même du léninisme, décéda à Wageningen en Hollande, le 28 avril 1960 (29).

 » A première vue, le sujet qu’abordent ces lettres, à savoir la position politique et théorique du groupe Socialisme ou Barbarie (S ou B)en France (position critiquée par Pannekoek et défendue par Chaulieu) est devenue définitivement une chose du passé. Le groupe S ou B n’existe plus ; la revue du même nom a cessé de paraître. Pourquoi alors, se demandera-t-on, ces trois lettres, bien que paraissant restreintes à un phénomène temporaire, ont-elles gardé un important caractère d’actualité ?

 » Ce n’est pas sans raison que Pannekoek, comme on le verra, parle d’une “discussion sur des questions fondamentales”. Les problèmes que ces lettres abordent ont, sous une forme différente à chaque époque, tenu une place essentielle dans le mouvement ouvrier et dans la lutte de classe, du début jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a qu’à substituer, par exemple, dans la critique de Pannekoek le terme “Socialisme ou Barbarie” par les termes “maoïstes” ou “Gauche prolétarienne” pour se trouver placé directement et précisément dans les coulisses de la scène de maintenant.

 » Bien sûr, Socialisme ou Barbarie, en son temps (1949-1965), exprimait autre chose que ce que représentent les groupuscules soi-disant “révolutionnaires” qui se sont formés plus tard, ou qui - comme les trotskystes traditionnels - restent toujours debout pour la seule raison que la mort politique ne les a pas encore rattrapés. Mais il y a tout de même une chose commune qui caractérise toutes les tendances en question : leur ambiguïté vis-à-vis de la lutte autonome des travailleurs, qu’elles stimulent plus ou moins verbalement (et même pas ça, dans certains cas !) en la gênant en réalité par leurs conceptions idéologiques et par leurs structures d’avant-garde.

 » Nous croyons que certains aspects principaux de cette ambiguïté apparaissent bien clairement quant au sort de S ou B et que 1’on peut dans ce cas spécial, les faire ressortir dans toute leur dimension, parce qu’il s’agit ici d’une histoire récente avec des résultats largement connus.

 » Le groupe S ou B s’était constitué dès 1946 au sein du troskysme français. Il s’en détacha un peu plus tard pour se présenter en 1949 avec une plate-forme bien différente dans une revue indépendante. Il se distinguait désormais du troskysme, en premier lieu par sa critique fondamentale et détaillée du mouvement syndical, dont il ne cessa pas de montrer la fonction importante en faveur de l’ordre existant. S ou B a dévoilé, en plusieurs occasions, le rôle hostile des syndicats vis-à-vis de n’importe quel conflit entre les ouvriers et le patronat. C’est surtout à cet égard que ses publications sont arrivées à un certain niveau, qui ne fut jamais atteint ni par le stalinisme, ni par le trotskysme et qui ne manquait pas d’attirer l’attention.

 » Cependant, pour bien suivre cette voie, jusqu’à ses dernières conséquences, il lui manquait, comme nous le verrons plus clairement tout à l’heure, surtout une base ouvrière. A un moment donné, ce défaut a entraîné une sorte de stérilité, qui devint comme un obstacle qui lui fit perdre le pas. Que Daniel Mothé (30) l’auteur de Militant chez Renault, formé dans le milieu de S ou B, ait adhéré plus tard facilement à la centrale syndicale CFDT, est - rétrospectivement - moins étonnant qu’il ne semble aux témoins du groupe, qui ne pouvaient regarder son attitude que comme une rupture complète avec leurs idées.

 » Par son nom, le groupe S ou B se rattachait à la position des anciennes organisations du mouvement ouvrier. Celles-ci pensaient exercer sur les masses prolétariennes une pression spirituelle telle qu’un mouvement ouvrier nouveau et différent, ne pourrait se constituer que lorsque la conscience ouvrière aurait été “réveillée” par des événements historiques et bouleversants. Cet événement, le groupe pensa d’abord que ce serait la troisième guerre mondiale. Il croyait la voir s’approcher d’une façon menaçante, comme une perspective du développement social et politique et, dans son idée, elle bloquait complètement toute initiative de la classe ouvrière. Seulement, au moment même où la guerre aurait éclaté, en même temps que les forces destructives, se seraient dressées les forces d’une résistance prolétarienne. L’humanité se serait donc trouvée à cet instant-là devant deux possibilités : la réalisation du socialisme, ou bien le déclin vers la barbarie.

 » A nos yeux, cette conception ne tient pas suffisamment compte du développement et des contradictions de la production capitaliste en général. Elle dérive, d’une manière unilatérale et trop absolue, de la considération d’une évolution particulière de la société capitaliste que l’on peut englober dans le mot “guerre”. Même si le prolétariat se soulevait au début d’une guerre, sa révolte en soi et, surtout, le contenu d’une telle action et son importance sociale ne pourraient être expliqués par la circonstance accidentelle que la classe ouvrière - comme tout le monde d’ailleurs - en serait bouleversée. Il ne faut pas oublier que le “capitalisme en temps de guerre” et le “capitalisme en temps de paix”, sont tous deux le même capitalisme, caractérisé toujours par les mêmes contradictions sociales ; il est vrai qu’en temps de guerre, ces contradictions sont devenues plus aiguës, mais néanmoins, elles ne sont pas remplacées par d’autres.

 » La lutte des travailleurs contre le capital en temps de guerre vient également des relations de production dans la société bourgeoise.

 » Parler comme le groupe S ou B des “possibilités révolutionnaires” en rapport avec la guerre, c’est penser que le problème du pouvoir se pose, au cours de ces événements, et qu’en même temps la conscience prolétarienne apparaît dans toute sa maturité. Eh bien la conscience ne mûrit pas d’un jour à l’autre, par exemple par le fait qu’on est bouleversé par la guerre qui éclate. La maturation de la conscience ouvrière est un processus qui s’accomplit dans la dure lutte de tous les jours, à travers toute une série de conflits, dans lesquels l’important est, suivant le proverbe, qu’on devient sage à ses dépens. Le problème du pouvoir ne peut être résolu que dans la mesure où les ouvriers apprennent à 1’exercer. Ils ne l’apprennent que par 1’expérience ; cela veut dire par leur propre action. Leur propre action demande qu’ils pensent eux-mêmes, qu’ils sachent eux-mêmes. Ils ne le font pas par miracle. Leur action suppose la pratique.

 » Du renouvellement du mouvement ouvrier, on doit dire la même chose. Il n’existe pas une erreur plus grande que celle de considérer qu’un nouveau mouvement ouvrier se formera relativement vite sous n’importe quelle pression extérieure, ou parce que les masses, tout à coup se sentiront abandonnées par les vieilles organisations. Le renouvellement du mouvement ouvrier, lui aussi, est un processus, lui aussi est une chose de la pratique. Il ne naîtra pas d’une simple décision. Le nouveau mouvement ouvrier ne sera pas fondé, il naît de la lutte ouvrière. Alors, à l’origine de chacun des problèmes du mouvement ouvrier futur, se trouve toujours la lutte de classe d’aujourd’hui.

 » Cette lutte de classe, menée dans 1’usine, fut particulièrement négligée par S ou B. Mieux encore : ce groupe la déclarait tout à fait impossible dans la situation d’après-guerre, spécialement en France, par suite de l’influence énorme du PC. Comme si l’influence politique de n’importe quel parti pouvait changer le vrai caractère des contradictions capitalistes dans lesquelles la lutte de classe bouillonne !

 » Ici, il faut ajouter un détail important ; sans doute S ou B comptait sur la guerre pour de “grandes possibilités révolutionnaires” car alors les masses seraient armées. Il échappait à ce groupe que le problème central de la révolution prolétarienne n’est pas l’armement des travailleurs, mais 1’abolition du travail salarié et la remise en marche de la production par les masses elles-mêmes. Même si la classe ouvrière était armée jusqu’aux dents, mais ne réalisait pas l’autogestion, il ne serait pas question d’une révolution sociale. Une manifestation ou un combat dans les rues, même par des ouvriers armés, représente tout autre chose qu’une lutte qui bouleverse le capitalisme, lutte qui ne peut que se baser sur les usines, et qui a comme enjeu la gestion de ces usines.

 » Le malentendu qui marquait le groupe S ou B, de ce point de vue, ne caractérise pas uniquement ce groupe. Pratiquement, le même malentendu se retrouvait l’été 1969, à Bruxelles, lors d’une rencontre internationale. Daniel Cohn-Bendit y fut fortement critiqué par un participant américain et par un ouvrier français du Comité d’action Citroën, sur le point que Cohn-Bendit prenait plus ou moins fait et cause pour la révolte fusil-en-main, selon le modèle des Panthères noires aux Etats-Unis. Il lui fut répondu sans ambages que la lutte des Panthères noires, quelque spectaculaire qu’elle puisse être, était bien sûr moins importante du point de vue de la transformation sociale que ce qui pouvait se passer à Détroit sur la chaîne de montage des usines Ford.

 » Les deux discussions - celle de Bruxelles en 1969, et celle autour de la revue Socialisme ou Barbarie au début des années 50 - ont, en dépit de leurs différences - trop de romantisme de la part de Cohn-Bendit, mauvaise perspective du côté du groupe S ou B - exactement la même racine : des positions détachées l’une de l’autre :
- d’une part sur les organisations traditionnelles d’autrefois,
- d’autre part sur la marée montante de la lutte ouvrière ; celle-ci se manifestait de plus en plus distinctement, contredisant ainsi les prédictions très sombres des militants de Socialisme ou Barbarie dont nous parlons ici.

 » En mars 1953, l’auteur de ces lignes s’informait auprès de Pierre Chaulieu - publiciste qui, comme idéologue en chef, a influencé plus qu’un autre les opinions de S ou B - s’il s’attendait prochainement à des grèves importantes en France. Chaulieu ne répondit pas seulement que non, il nia tout aussi strictement leur possibilité objective. Cinq mois plus tard, en août 1953, “1’impossible” se réalisait quand même : PTT, SNCF, services publics et beaucoup d’autres branches d’industrie débrayaient ; le pays se voyait confronté à une vague de combativité. S’il est vrai que cette vague frappait l’ordre capitaliste, il est vrai également qu’elle détruisait en même temps la perspective politique de S ou B. D’un seul coup le prolétariat français avait rendu visible la divergence totale entre cette perspective et la réalité sociale.

 » La majorité du groupe S ou B - c’est-à-dire ceux qui sont désignés plus loin comme “le centre” et “la droite” - n’avait pas le moindre besoin de changer son point de départ. Pour expliquer une lutte qui contredisait ses thèses initiales, elle posait une “théorie” qui, bien que ne sortant pas de la situation sociale en France, se distinguait quand même par une originalité peu convaincante mais très logique, si on se situe dans la perspective de la guerre. Selon cette “théorie” la combativité du prolétariat français serait la suite directe (!) d’une certaine détente politique, causée par un changement de route des responsables russes après la mort de Staline. Il était question d’un répit qui aurait atténué la pression sur les esprits ouvriers, et par conséquent aurait mis un terme à la paralysie des travailleurs. Une théorie, purement politique, qui n’avait d’autre résultat que de barrer toute compréhension des choses réelles.

 » Rien d’étonnant en cela pour celui qui se rend compte dans quelle mesure la condition prolétarienne et la lutte ouvrière forment une partie intégrante de cette réalité, justement ce qui était mal compris par S ou B. Dès son origine, on pourrait définir ce groupe comme une compagnie de jeunes intellectuels malgré la présence de quelques salariés, qui y formaient une minorité. Et ceci bien que, parmi les premiers, on en trouvât certains dont l’activité relevait plus d’une pratique bureaucratique que d’une activité de pensée. A cause de ce fait, à l’intérieur du groupe, surgit une lutte à l’occasion d’un problème aigu et permanent : la position propre du groupe vis-à-vis de la classe ouvrière. Il n’est que trop compréhensible qu’après les grèves de 1953 - à travers celles-ci et à travers les grèves qui suivirent -, la discussion à l’intérieur du groupe S ou B s’oriente vers la formation de diverses tendances très opposées. En principe, ces tendances existaient déjà depuis longtemps, mais d’une façon moins nette.

 » Dans ces pages, nous n’écrivons pas l’histoire du groupe S ou B, histoire qui, à nos yeux, fut finalement déterminée par les faits décisifs que nous avons signalés ci-dessus :

1/ la divergence entre la plate-forme théorique et l’évolution réelle des luttes ouvrières ;

2/ l’incapacité de bien comprendre - justement en tant que groupe intellectuel - la cohérence directe entre cette divergence et la vie intérieure propre du groupe.

 » Au sein de S ou B on discutait les questions qui se posaient - la question du parti, de l’avant-garde, de l’autogestion, etc. - presque toujours d’une manière abstraite et, par suite, le rapport direct entre les positions diverses et l’expérience sociale restait plus ou moins caché. Nous croyons qu’il ne serait pas trop difficile de montrer - en examinant les analyses publiées dans la revue - que les contradictions qui à la fin ont fait sauter le groupe S ou B reflétaient exactement des contradictions sous-jacentes ayant toujours existé dans le monde capitaliste extérieur. Mais il nous semble superflu d’en faire ressortir le détail au cours des années. Pour mieux faire comprendre le plan réel de la correspondance de 1954, qui illumine en un éclair le vrai caractère de S ou B et de son destin historique, il suffit de retracer ce qui se passait à 1’intérieur de ce groupe en ce temps-là et au cours de la période précédente.

 » Assez tôt, trois courants distincts se manifestèrent dans S ou B. A côté d’un accord presque unanime sur le problème syndical, on pouvait distinguer des divergences d’opinion sur la question du parti :

 » 1° - il y avait une petite minorité qui interprétait la forme du parti comme une organisation passée, qui ne pouvait jouer dans la lutte ouvrière que le rôle d’un frein. A cette minorité
- qui se trouvait pratiquement proche du communisme de conseils et qui s’en approchait sans cesse - appartenaient quelques personnes qui, par les circonstances de leur vie, étaient très proches du prolétariat, ou étaient des prolétaires eux-mêmes et qui, à la première scission que connut S ou B en 1958, se retrouvaient dans le groupe ICO (au départ ILO). Dans cette minorité, on trouvait aussi Claude Lefort, agrégé de philosophie, qui exprimait dans un langage très intellectuel tantôt les mêmes idées (31), tantôt des idées “progressistes”, qui se distinguaient à peine des idées des esprits les plus cultivés du pays, et qui n’avaient aucune signature marxiste (32). Lui, bien qu’il ait participé à la formation d’ILO en 1958, suivra vers 1961 son propre chemin vers un “Cercle Saint-Just”(33) dont la fondation ne peut pas être comprise séparément de l’histoire totale de S ou B. mais dont le sort ne nous intéresse plus ici ;

 » 2° - il y avait à l’opposé de cette minorité, mais de l’autre côté du centre majoritaire, un courant qui n’était ni stalinien, ni trotskyste, mais qui se définissait cependant comme “léniniste” ; ce courant regardait le parti traditionnel comme 1’organisation naturelle de la classe ouvrière dans le domaine de la politique. Plus encore que pour la majorité du groupe, ce courant tendait à examiner tous les phénomènes d’un point de vue purement politique, en en négligeant toutes les facettes sociales. Son représentant le plus important était in émigré espagnol, membre du POUM dans sa jeunesse, détail qui fait comprendre pourquoi un ancien militant du communisme de conseils en France disait un jour qu’il lui semblait entendre les porte-parole de ce parti de l’Espagne républicaine chaque fois que l’aile droite de S ou B se faisait entendre ;

3° - entre les deux ailes que nous venons de caractériser, il y avait le grand centre de S ou B qui, avec la “droite”, défendait énergiquement le parti comme forme d’organisation nécessaire et indispensable, mais qui se distinguait d’elle en parlant - avec toutes les variations qu’on peut imaginer - d’un “parti d’un type nouveau” complètement différent du parti de type traditionnel. Le théoricien dominant de ce centre était Pierre Chaulieu, homme autant intellectuel que bureaucrate, ayant 1’habitude de s’exprimer dans un style difficile et peu précis, qualité qui le rendait extrêmement précieux dans son rôle de gardien à tout prix de l’unité de 1’organisation. Justement dans ce rôle-là, une franchise soit politique, soit sociale, comme elle qui caractérisait à la fois sa droite et sa gauche, lui auraite té plus gênante qu’utile. Voilà pourquoi les explications brillantes de Chaulieu - et plus encore celles de son aide de camp, Philippe Guillaume (34) - se distinguaient par leur imprécision. Cette imprécision avait, avant tout, comme fonction de ne pas laisser deviner leurs conceptions sur le niveau de l’organisation ; celles-ci étaient liées à des conceptions de la lutte de classe sans rapport avec la lutte autonome des travailleurs qui commençait alors à se dégager en France.

 » L’aile gauche de S ou B, c’était bien clair, se solidarisait ouvertement avec cette autonomie de la lutte comme étant la seule possibilité offerte par l’évolution sociale. La droite était, aucune raison d’en douter, contre et présentait aux travailleurs la nécessité d’un parti. Qu’est-ce que faisait le centre ? Il parlait moins souvent du parti, plus souvent de l’avant-garde. Mais que voulait dire particulièrement ce terme ? A coup sûr une couche spécifique qui se distingue des masses seulement par le fait même que son existence leur dénie la capacité de se soulever spontanément, ou bien, si elle admet quand même la logique sociale de leur action propre, veut néanmoins en dicter la direction et la cadence Toutefois, comment Pierre Chaulieu et ceux qui pensaient comme lui, proposaient-ils que cette avant-garde fonctionne ? Et quelle était sa tâche politique, dont ils parlaient fréquemment, comme si la révolution prochaine ne devait pas avoir, avant tout, un caractère social ?

 » La réponse à ces questions brûlantes fut donnée pour la première fois, sans aucune réserve, dans la réplique de Chaulieu à une lettre de Pannekoek. Chaulieu déclarait expressément ceci : face à la menace d’un parti néo-stalinien quelconque se préparant à s’emparer des conseils ouvriers qui viendraient de se constituer, c’est-à-dire à prendre le pouvoir pour le lendemain, une avant-garde minoritaire devait immédiatement faire exactement la même chose.

 » Et Chaulieu d’ajouter tout de suite après à Pannekoek : “Je ne pense pas que vous soyez en désaccord avec tout cela.” Mais Pannekoek ne tardait pas à protester. Il fit savoir que la lutte du parti, telle que Chaulieu le proposait, serait un pas vers une nouvelle oppression.

 » Cette protestation de Pannekoek, les lecteurs de la revue S ou B d’alors ne l’ont jamais eue sous les yeux. Bien que Chaulieu ait fait savoir, à la fin de son épître, que son groupe accueillerait avec joie dans sa revue tout ce que Pannekoek voudrait bien lui envoyer, et bien qu’il ne manquait pas d’exprimer son espoir que la discussion pourrait se poursuivre et s’approfondir (!), la lettre ne fut jamais publiée (35).

 » Environ six mois après l’envoi de la deuxième lettre de
Pannekoek nous demandâmes, en accord avec lui, une explication au groupe S ou B. On nous promit de nouveau de la publier. Mais cette promesse ne fut pas tenue. La lettre en question fut - dans le cadre de la correspondance complète Pannekoek-Chaulieu - publiée pour la première fois dans une revue hollandaise (36) traduite avec soin de l’original anglais mis à sa disposition par Pannekoek. Le texte inséré ci-dessous [voir infra, pages 30-32] en est donc la première édition française. Elle est une retraduction du hollandais, car l’original anglais n’est plus en nos mains. Probablement il se trouve, depuis la mort de Pannekoek, avec tous ses papiers, à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.

 » La raison pour laquelle Pierre Chaulieu a supprimé la deuxième lettre de Pannekoek, de la même façon que Staline a supprimé le testament de Lénine, saute aux yeux du lecteur (37). Ce n’est pas seulement à propos de la critique fondamentale de ses intentions avant-gardistes. Il y a autre chose aussi. Ce qui était démontré par Pannekoek, entre autres, était que les positions caractéristiques du groupe S ou B sur les tâches politiques d’une avant-garde dans l’évolution de la lutte de classe, se reliaient à une position particulière sur la lutte de classe elle-même. Cette position ne correspondait pas à la sienne. Qui plus est, cette autre conception de la lutte de classe conduit à une idée différente du caractère de la révolution prolétarienne et - par conséquent - à une interprétation différente de la révolution russe par exemple. C’est cet ensemble complexe de problèmes essentiels qui donne à la correspondance Pannekoek-Chaulieu son intérêt.

 » En la lisant, on constatera que Pannekoek lui aussi se sert du terme “parti”. Il ne faut pas, pensons-nous, trop s’attacher à cette expression, et ceci pour deux raisons. D’abord, même si Pannekoek parle du parti, il est bien évident qu’il entend par ce mot tout autre chose que Chaulieu : même si celui-ci a en vue un parti d’un type nouveau. Deuxièmement, et plus important encore : bien que Pannekoek, pour plus de facilité, emploie dans sa lettre le terme traditionnel, il ne considère plus à ce moment-là le parti comme l’organisation nécessaire de la lutte de classe.

 » Il est assez intéressant, en rapport avec tout cela, de se reporter à ce que Pannekoek nous écrit le 30 octobre 1953, juste une semaine avant sa première lettre à Chaulieu. En parlant du groupe S ou B il s’exprimait ainsi :... “Ils ne se sont pas libérés du « virus » bolchevik, inoculé par Trotsky, de « 1’avant-garde » et du parti révolutionnaire qui doit faire la révolution ou en prendre la direction..”. Et quelques lignes plus loin, il oppose à ce “virus” son idée que “les ouvriers aussi, dans leur lutte pour le pouvoir, doivent rester les maîtres de leur destin, doivent se battre d’une manière autonome et doivent chercher leur propre chemin”.

 » Pannekoek dit aussi, dans cette même lettre que nous venons de citer : “Dans la lutte pour le pouvoir, des organes autonomes de la classe ouvrière seront construits, et on verra que ces organes ne sont rien d’autres que les conseils ouvriers débutants, accomplissant leurs premières tâches et exerçant leurs premières fonctions.”

 » Voilà une conception qui est toute autre que celle de Chaulieu ; voilà une divergence d’opinion qui explique bien les arrières-plans de la correspondance qui suit.

 » Cette correspondance montre aussi très clairement que les événements de mai 68 en France ne furent anticipés, comme on a pu le dire, ni par le groupe S ou B comme tel, ni par Chaulieu personnellement. »

Notes

(26) De petits groupes ou individualités de France avaient pris contact avec les communistes de conseils allemands ou hollandais dès les années 30 et tenté de propager faits et idées, mais sans résultats appréciables, il faut dire à cause de la domination du léninisme soit par la voie bolchevique puis stalinienne soit par la voie trotskyste. Néanmoins, ces contacts étaient assez solides pour se renouer après la seconde guerre mondiale à travers des individualités, puis par des contacts de groupes pour permettre après mai 1968 aux idées communistes de conseils et aux oeuvres des germano - hollandais un essor jamais connu auparavant - y compris des contre offensives directes ou détournées des zélateurs du léninisme. Toute une histoire de ces courants en France reste à faire.

(27) Au cours de l’été 1958, les « minoritaires » du groupe Socialisme ou Barbarie, en désaccord avec la formation, en raison de l’afflux de membres actifs après le semi-coup d’Etat gaulliste, d’une organisation de type parti plus ou moins léniniste, furent pratiquement acculés à sortir du groupe et à former une autre organisation, Informations liaison ouvrières (ILO), qui parallèlement impulsa un « regroupement interentreprises » dans lequel des travailleurs, militants d’entreprise, discutaient de leurs expériences de lutte, notamment dans leurs affrontemenst avec les syndicats. En 1962, ILO disparut et le regroupement interentreprises se transforma en Informations Correspondance Ouvrières (ICO), qui subsista jusqu’en 1974. L’histoire de ces groupes est retracée dans un entretien avec Henri Simon réalisé par Anti-Mythes en 1974, « De la scission avec Socialisme ou Barbarie à la rupture avec ICO », dans le texte d’Henri Simon ICO, un point de vue, et dans les discussions qui suivirent la publication de ce dernier texte. (Tous textes disponibles à Echanges.)

(28) L’animateur des Cahiers du communisme de conseils, Robert Camoin, évoqué ci-dessus, était à l’époque, autour de mai 68, un des participants aux travaux d’ICO. Les membres et contacts de ce groupe alimentèrent pour partie le contenu des Cahiers..., d’où ce texte apporté par Cajo Brendel, du groupe hollandais Daad en Gedachte, qui était lui-même en contact étroit avec ICO.

(29) Voir la biographie et les références bibliographiques à la fin de la brochure.

(30) Daniel Mothé (pseudonyme de Jacques Gautrat) : d’ouvrier fraiseur P2 à Renault Billancourt dans les années 1950, il a fini sa carrière comme sociologue du travail au CNRS. D’opposant syndical, un des animateurs de Tribune ouvrière Renault, il a fini par prendre des responsabilités dans la CFDT après un bref passage à Force ouvrière. D’analyses de la condition ouvrière, il en est venu à conseiller aux patrons de recourir à l’autogestion car « la revendication autogestionnaire a donc l’avantage non seulement de ne pas porter atteinte au catéchisme industriel mais au contraire d’aller dans le sens de la réduction des prix de revient... » (Militant chez Renault, Seuil, 1965). Venu du bordiguisme, et après son passage à Socialisme ou Barbarie, il se trouva en 1976 au Parti Socialiste dans lequel il voyait une alternative politique. Le texte d’Anti-Mythes « Entretien avec Daniel Mothé » (1974) donne des précisions sur son évolution et une bibliographie. (Copie disponible à Echanges.)

(31) Les Cahiers du communisme de conseil signalaient en note : « Voir l’article publié par C. Lefort dans ce temps-là contre J.-P. Sartre dans un des numéros des Temps modernes. » Il semble que cet article soit « Le marxisme et Sartre », Les Temps modernes, n° 90, mai 1953.

(32)Note des Cahiers... : « Voir l’article de C. Lefort sur la politique extérieure du Kremlin qui fut (en 1953 ou 1954 si je ne me trompe) publié dans Les Temps modernes. » Nous n’avons pas retrouvé les références de cet article.

(33) Cercle Saint-Just : Un des nombreux cercles créés dans les années 60 où se rencontraient des oppositionnels politiques, des syndicalistes et des intellectuels divers et où s’élaborèrent les idéologies de rechange en vue d’une relève du gaullisme et du stalinisme. Castoriadis, Lefort, Mothé, entre autres participèrent au club de ce nom avec d’autres futures personnalités alors déjà bien installées dans le système.

(34) Il ne faut pas confondre Pierre Guillaume (son véritable nom), le négationniste, avec Philippe Guillaume, pseudonyme de Cyrille de Beauplan (la mention
« P. Guillaume » dans les premiers numéros de Socialisme ou Barbarie avant 1958 dans le comité de rédaction ou dans des articles peut entretenir la confusion). Ce dernier Guillaume était sorti du PCI avec la tendance Chulieu-Montal (il devait d’ailleurs garder des liens personnels avec certains adhérents du PCI et être un lien dans les discussions que nous évoquons par ailleurs). Economiste à l’OCDE de même que Castoriadis, il démissionna de ce poste en 1958, pensant que l’agitation ouvrière allait ouvrir des perspectives d’intervention, suivant en cela les positions de la majorité de Socialisme ou Barbarie, mais ne se contentant pas d’une position en retrait, mettant en conformité sa pratique avec ses idées. Il alla s’embaucher à Renault Billancourt comme OS et, ne tenant pas le coup physiquement, atterrit aux PTT dans un centre de tri de gare, où il ne tint pas plus le coup. Chômeur, il finit par être journaliste de faits divers à Paris Jour. En 1968, il participa à ICO. Il est mort au début des années 1970.
Pierre Guillaume était d’une autre génération ; membre de Socialisme ou Barbarie en 1960, il suivit la scission de Pouvoir ouvrier en 1963 pour en être expulsé en 1965 à cause d’obscures manœuvres pour prendre le contrôle du groupe ; il commença alors sa carrière à la librairie La Vieille Taupe avec un cercle informel de militants, fut très actif en mai 1968 dans les comités ouvriers étudiants de Censier, et finit dans le négationnisme et la mouvance d’extrême droite. Pour plus de détails sur les deux Guillaume , se reporter à l’ouvrage de
P. Gottraux, Socialisme ou Barbarie... (voir page 8, note 3).

(35) Note de Cajo Brendel dans les Cahiers... : « Au cours de l’été 1967, lors d’une rencontre internationale à Taverny (banlieue de Paris), l’auteur de ces lignes discutait avec un représentant du GLAT (Groupe de liaison pour l’action des travailleurs) des dangers qui menaceraient les conseils ouvriers de la part d’une avant-garde politique. Pour me faire mieux comprendre, je me référai à la correspondance qui fait 1’objet de ce texte. A ma surprise, mon interlocuteur me répondit que 1’exemple que je lui avais indiqué ne se trouvait pas dans ces lettres. Je compris après que sa réaction n’était que trop compréhensible et juste. J’avais simplement oublié que par le “soin” de Chaulieu le texte qui devait illustrer mes intentions lui était complètement inconnu. D’autre part, le fait que ce texte aurait été utile pour clarifier les positions ne prouve que son actualité. »

(36) Note des Cahiers... : « Daad en Gedachte (Acte et Pensée), octobre 1954. La revue ronéotée de ce nom était éditée en ce temps par le groupe Spartacus. Il ne faut pas la confondre avec une autre revue, du même nom, publiée en Hollande depuis 1965 par un autre groupe, sorti du premier à la suite d’une scission.

(37) Allusion à un fait historique, que l’on peut retrouver dans de nombreux ouvrages sur cette époque. Il est certain qu’avant sa mort, Lénine se méfiait particulièrement de Staline. Des notes critiques sur le parti et ses dirigeants, visant spécialement Staline*, furent qualifiées de « Testament » et furent longtemps tenues secrètes par les successeurs avant d’être divulguées par bribes à l’étranger. La mort de Lénine en 1924 précipita une évolution déjà bien amorcée et accéléra la domination totale de Staline, que Lénine essayait bien tardivement, et alors qu’il était très diminué physiquement, de prévenir. L’accusation portée contre Castoriadis peut paraître déplacée mais l’auteur du texte connaissait Castoriadis pour ses brillantes qualités de manipulateur et d’escamoteur dans les débats politiques.
[* Notamment : « Staline est trop brutal et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste... »]


Lire la suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

Mise au point

article 933

Le rejet par S ou B du courant communiste de conseils

Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

Castoriadis-Pannekoek : 12. biographies, bibliographies