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Castoriadis-Pannekoek

Deuxième lettre de Pannekoek

mardi 15 mai 2007

Suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires , Premiers contacts, Première réponse de Chaulieu (Castoriadis)

Après ce premier échange, il semblerait que des relations fructueuses puissent se tisser ultérieurement, en dépit des divergences qui, déjà, pouvaient se faire jour. On comprend dès lors que Pannekoek réponde, le 15 juin 1954, par une lettre adressée, comme la première, nominalement à Chaulieu (13) :

« J’ai constaté avec beaucoup de plaisir que vous avez publié dans votre revue Socialisme ou Barbarie une traduction de ma lettre annotée de remarques critiques, de manière à faire participer vos lecteurs à une discussion sur des questions fondamentales. Comme vous exprimez le désir de poursuivre la discussion, je vous envoie quelques remarques sur votre réponse. Naturellement, il reste des divergences d’opinion qui peuvent apparaître dans la discussion avec une plus grande clarté. De telles divergences sont normalement le résultat d’une appréciation différente de ce qu’on considère comme les points les plus importants, ce qui à son tour est en rapport avec nos expériences pratiques ou le milieu dans lequel on se trouve. Pour moi, ce fut l’étude des grèves politiques en Belgique (1893), en Russie (1905 et 1917), en Allemagne (1918 à 1919), étude par laquelle j’essayai de parvenir à une claire compréhension du caractère fondamental de telles actions. Votre groupe vit et travaille parmi l’agitation de classe des ouvriers d’une grande ville industrielle ; par conséquent, votre attention est complètement concentrée sur un problème pratique : comment des méthodes de lutte efficaces pourraient-elles se développer au-delà de la lutte inefficace des partis et des grèves partielles d’aujourd’hui ?

 » Naturellement, je ne prétends pas que les actions révolutionnaires de la classe ouvrière se dérouleront toutes dans une atmosphère de discussion paisible. Ce que je prétends est que le résultat de la lutte, souvent violente, n’est pas déterminé par des circonstances accidentelles, mais par ce qui est vivant dans la pensée des ouvriers, comme la base d’une conscience solide acquise par l’expérience, l’étude ou leurs discussions. Si le personnel d’une usine doit décider de faire la grève ou non, la décision n’est pas prise en frappant du poing sur la table, mais normalement par des discussions.

 » Vous posez le problème d’une manière entièrement pratique : qu’est-ce que le parti ferait s’il avait derrière lui 45 % des membres des conseils et s’il attendait qu’un autre parti (néo-stalinien qui s’efforcerait de conquérir le régime) tente de saisir le pouvoir par la force ? Votre réponse est : il faudrait le devancer en faisant ce que nous craignons qu’il fasse. Que sera le résultat définitif d’une telle action ? Regardez ce qui s est passé en Russie. Là existait un parti, avec de bons principes révolutionnaires, influencés par le marxisme ; et assuré, de plus, du soutien des conseils déjà formés par les ouvriers ; cependant, il fut obligé de saisir le pouvoir, et le résultat fut le stalinisme totalitaire (si je dis “il fut obligé” cela veut dire que les circonstances n’étaient pas assez mûres pour une vraie révolution prolétarienne Dans le monde occidental dans lequel le capitalisme est plus développé, les circonstances certainement sont plus mûres ; la mesure en est donnée par le développement de la lutte de classe). Alors, on doit poser la question : la lutte du parti tel que vous le proposez, pourrait-elle sauver la révolution prolétarienne ? Il me semble qu’elle serait plutôt un pas vers une nouvelle oppression.

 » Certainement, il y aura toujours des difficultés. Si la
situation française, ou mondiale, exigeait une lutte en masse des ouvriers, les partis communistes tenteraient tout de suite de transformer l’action en une démonstration pro-russe dans le cadre du parti. Il faut mener une lutte énergique contre ces partis. Mais nous ne pouvons pas les battre en suivant leurs méthodes. Cela n’est possible qu’en pratiquant nos méthodes propres. La vraie forme d’action d’une classe en lutte, c’est la force des arguments, basée sur le principe fondamental de l’autonomie des décisions ! Les ouvriers ne peuvent prévenir une oppression venant du parti communiste que par le développement et le renforcement de leur propre pouvoir de classe ; cela veut dire leur volonté unanime de prendre les moyens de production sous leur contrôle et de les gérer.

 » La condition principale pour la conquête de la liberté pour la classe ouvrière est que la conception de 1’auto-gouvernement et autogestion de l’appareil de production soit enracinée dans la conscience des masses. Cela concorde, dans une certaine mesure, avec ce que Jaurès écrit sur la Constituante, dans son Histoire socialiste de la révolution française :

 » “Cette assemblée, toute nouvelle, discutant de sujets politiques, savait, à peine réunie, déjouer toutes les manœuvres de la Cour. Pourquoi ? Parce qu’elle détenait quelques grandes idées abstraites, longuement et sérieusement mûries et qui lui donnaient une vue claire de la situation.” *

 » Bien sûr, les deux cas ne sont pas identiques. Au lieu des grandes idées politiques de la Révolution française, il s’agit des grandes idées sociales des ouvriers, c’est-à-dire : la gestion de la production par une coopération organisée. Au lieu de 500 députés forts de leurs idées abstraites acquises par l’étude, les travailleurs seront des millions guidés par l’expérience de toute une vie d’exploitation dans un travail productif. Voilà pourquoi je vois les choses de la manière suivante :

 » La tâche la plus noble et la plus utile d’un parti révolutionnaire est, par sa propagande dans mille petits journaux, brochures, etc. d’enrichir la connaissance des masses dans le processus d’une conscience toujours plus claire et plus vaste.

 » Maintenant, quelques mots sur le caractère de la révolution russe La traduction du mot anglais “middle class revolution” par “révolution bourgeoise” n’exprime pas exactement sa signification. Lorsqu’en Angleterre, les soi-disant classes moyennes saisirent le pouvoir, elles se composaient en grande partie de petits capitalistes, ou d’hommes d’affaires, propriétaires de l’appareil industriel de production. La lutte des masses était nécessaire pour chasser l’aristocratie du pouvoir ; mais en dépit de ce fait, cette masse n’était pas encore
capable de s’emparer elle-même de l’appareil de production ; la capacité spirituelle, morale et organisatrice pour le faire, les ouvriers ne peuvent l’atteindre qu’à travers la lutte de classe dans un capitalisme assez développé. En Russie, il n’existait pas de bourgeoisie d’une certaine importance ; la conséquence fut que, de l’avant-garde de la révolution, allait naître une nouvelle “classe moyenne” comme classe dirigeante du travail productif, gérant l’appareil de production, et non comme un ensemble de propriétaires individuels possédant chacun une certaine part de cet appareil de production, mais comme propriétaires collectifs de l’appareil de production dans sa totalité.

 » En général, nous pouvons dire : Si les masses laborieuses (puisqu’elles sont le produit des conditions pré-capitalistes) ne sont pas encore capables de prendre la production dans leurs propres mains, inévitablement cela aura pour résultat qu’une nouvelle classe dirigeante deviendra maître de la production. C’est cette concordance qui me faisait dire que la révolution russe (dans son caractère essentiel et permanent) était une révolution bourgeoise. Certainement le pouvoir de masse du prolétariat était nécessaire pour détruire le pouvoir de l’ancien système (et ce fut en cela une leçon pour les travailleurs du monde entier). Mais une révolution sociale ne peut obtenir rien de plus que ce qui correspond au caractère des classes révolutionnaires, et si le plus grand radicalisme possible était nécessaire pour vaincre toutes les résistances, plus tard, il fallait revenir en arrière.

 » Cela semble une règle générale de toutes les révolutions jusqu’à nos jours : jusqu’en 1793, la révolution française devenait de plus en plus radicale, jusqu’à ce que les paysans soient devenus définitivement les maîtres libres du sol, et que les armées étrangères soient repoussées ; à ce moment, les Jacobins furent massacrés et le capitalisme fit son entrée comme nouveau maître. Lorsqu’on regarde les choses de cette façon, le cours de la révolution russe fut le même que celui des révolutions précédentes qui toutes vainquirent le pouvoir, en Angleterre, en France, en Allemagne. La révolution russe ne fut nullement une révolution prolétarienne prématurée. La révolution prolétarienne appartient au futur.

 » J’espère bien que cette explication, quoiqu’elle ne contienne pas d’arguments nouveaux, pourra aider à clarifier quelques divergences dans nos points de vue. »


Lire la suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

Un silence difficile à expliquer ?

6 et 7. « Encore sur la question du parti » (I et II)

Les voiles commencent à se lever

Mise au point

article 933

Le rejet par S ou B du courant communiste de conseils

Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

Castoriadis-Pannekoek : 12. biographies, bibliographies