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sécurité et liberté

Murs virtuels ou murs réels, l’enfermement au nom de la protection

publié le lundi 14 mai 2007

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Pourquoi le capital pénètre-t-il tous les aspects de la vie ? Les murs visibles, outil matériel de protection des puissances et des puissants, outil de protection de la propriété et du capital d’une emprise insidieuse sur toute activité humaine.

I

L’ORIGINE HISTORIQUE DE L’ENFERMEMENT

Le pas­sage du noma­disme à l’état séd­ent­aire agri­cole a entraîné la néc­essité de l’appro­pria­tion de la terre, moyen de pro­duc­tion des besoins de la vie auquel le tra­vail don­nait et accrois­sait une valeur spé­ci­fique. Cette appro­pria­tion néc­es­sitait des pro­tec­tions d’où l’appa­ri­tion conco­mi­tante de systèmes poli­ti­ques en fixant les limi­tes juri­di­ques et les moyens matériels (murs et force armée).

« Comparativement à l’ancienne orga­ni­sa­tion de la gens (de la tribu ou du clan), l’Etat se dis­tin­gue pre­miè­rement par la rép­ar­tition des res­sor­tis­sants d’après la divi­sion ter­ri­to­riale.

[...] Le second trait dis­tinc­tif de l’Etat, c’est l’ins­tal­la­tion d’un pou­voir public qui ne coïn­cide plus direc­te­ment avec la popu­la­tion, laquelle s’orga­nise en force armée. Ce pou­voir public spécial est indis­pen­sa­ble parce que l’orga­ni­sa­tion de la popu­la­tion en armes est deve­nue impos­si­ble depuis la scis­sion de la société en clas­ses. [...] Ce pou­voir public existe dans chaque Etat. Il ne com­prend pas seu­le­ment les hommes en armes mais encore des acces­soi­res matériels, pri­sons et ins­ti­tu­tions coer­ci­ti­ves de toutes sortes qu’ignore la société de la gens (1). »

Ainsi, la pro­priété voit se dével­opper des orga­nes matériels pour faire face aux mena­ces contre toute dép­oss­ession, à la fois contre les enne­mis extérieurs et contre ceux de l’intérieur qui trans­gres­se­raient l’ordre social établi autour de la pro­priété du sol et de ses pro­duits ou se rév­ol­teraient contre lui.

La néc­essité de ces pro­tec­tions concerne les indi­vi­dus, et leur regrou­pe­ment dans des royau­mes petits ou grands, dans des empi­res. Tous ces regrou­pe­ments doi­vent se cons­truire pour protéger un ordre intérieur et se protéger contre des mena­ces extéri­eures : une fois qu’ils sont cons­ti­tués, leur acti­vité essen­tielle est de définir un ordre et d’assu­rer leur pér­ennité.

PROTECTIONS MATÉRIELLES ILLUSOIRES

Quelques exem­ples his­to­ri­ques : les empi­res romains, chi­nois

L’his­toire est jalonnée de ces vaines pro­tec­tions qui devaient arrêter le cours de l’évo­lution his­to­ri­que des sociétés et assu­rer la pér­ennité d’une domi­na­tion sup­posée être à l’abri de cons­truc­tions ter­ri­to­ria­les matéri­elles.

Les empi­res chi­nois et romains eurent à la fois des mar­ches de royau­mes plus ou moins vas­saux qui for­maient des Etats tam­pons contre les « bar­ba­res » et que l’on rame­nait à la raison par la force si besoin était. Mais face à des situa­tions aléat­oires, les deux empi­res romains et chi­nois cons­trui­si­rent des murailles.

Les Romains bâtirent le limes (mot latin qui signi­fie chemin de patrouille à la fron­tière), système de for­ti­fi­ca­tions mar­quant la fron­tière entre l’empire et le monde bar­bare (les peu­ples ne par­lant ni grec, ni latin). Les limes sont plus ou moins élaborés. Le plus célèbre est le mur d’Hadrien, cons­truit à partir de 122 au nord de l’Angleterre. Le plus grand était établi le long du Rhin et du Danube, par une suc­ces­sion de tours de guet, de cas­tella (for­tins), de places fortes reliées par un réseau très dense de voies.

En Chine, la cons­truc­tion de la Grande Muraille a com­mencé sous la dynas­tie Qin, de l’an 221 à 206 av. J.-C. Son but était d’abord d’empêcher les trou­peaux des tribus voi­si­nes de se mél­anger avec ceux de l’Empire chi­nois, et ainsi d’éviter les conflits plutôt que d’empêcher une armée de passer : la muraille est aisément fran­chis­sa­ble en raison de sa faible hau­teur. Elle a pris au xviiie siècle sa forme actuelle pour empêcher les armées tur­ques et mon­go­les d’enva­hir la Chine.

Aucune de ces « pro­tec­tions » n’a vrai­ment protégé les empi­res en ques­tion, même s’ils ont plutôt implosé que suc­combé à des inva­sions de l’ennemi de l’extérieur. Pas plus que les « murs » récents n’ont pér­ennisé une situa­tion poli­ti­que. La raison en est simple : les sociétés évoluent, sou­mi­ses comme tout être vivant à un envi­ron­ne­ment éco­no­mique et social, des tech­ni­ques nou­vel­les appa­rais­sent. Non seu­le­ment les murs devien­nent obsolètes mais l’affai­blis­se­ment et les trans­for­ma­tions inter­nes font qu’ils ne cor­res­pon­dent plus aux situa­tions qui les avaient fait paraître indis­pen­sa­bles.

LE MOYEN-ÂGE ET L’INDIVIDUALISATION DES PROTECTIONS

Une pér­iode d’enfer­me­ment total indi­vi­dua­lisé

Dans une pér­iode plus réc­ente, notam­ment en Europe, le Moyen-Age a vu les murailles en quel­que sorte s’indi­vi­dua­li­ser dans les châteaux forts et les cein­tu­res for­ti­fiées des villes. Les sei­gneurs devaient se protéger à la fois contre les sei­gneurs rivaux, contre les bandes pillar­des et les pay­sans serfs (qui trou­vaient tout autant une pro­tec­tion contre les guer­riers et les bandes à l’intérieur des murailles du château sei­gneu­rial). Les villes qui avaient conquis leur auto­no­mie devaient éga­lement se protéger. Toutes ces pro­tec­tions ne tin­rent guère devant l’évo­lution des tech­ni­ques de guerre (appa­ri­tion du canon) et la concen­tra­tion du pou­voir autour des royautés dans la nais­sance du capi­ta­lisme et des Etats nations.

Mais il y avait plus. Dans le plein dével­op­pement du Moyen-Age, la soli­dité des murs était aussi garan­tie par la domi­na­tion idéo­lo­gique de l’Eglise.

Lorsque, du fait des prém­isses de ce qui devien­dra le capi­ta­lisme, seront ren­forcés les monar­chies et les Etats cen­tra­lisés, l’affai­blis­se­ment de la domi­na­tion sei­gneu­riale fit que, pre­nant à la lettre les ensei­gne­ments de l’Evangile, différents mou­ve­ments d’éman­ci­pation, dans les cam­pa­gnes et dans les villes ébranlèrent plus sûrement le système de domi­na­tion, non parce que les murs n’exis­taient plus mais parce qu’il n’y avait pas assez de com­bat­tants pour les déf­endre. L’écra­sement de ces rév­oltes ne put se faire qu’au prix de coa­li­tions qui ren­forçaient le pou­voir royal et sapait par un autre biais l’ordre féodal (2).

LA DISPARITION DES MURS INTÉRIEURS

ET LA FORTIFICATION DES FRONTIÈRES

Depuis le déman­tèlement de la féo­dalité et de ses pro­tec­tions, l’aris­to­cra­tie et la classe bour­geoise mon­tante se pen­saient suf­fi­sam­ment fortes pour ne pas trop se sou­cier des « clas­ses dan­ge­reu­ses », dont l’impor­tance crois­sait pour­tant avec le dével­op­pement de l’emprise capi­ta­liste et de l’indus­tria­li­sa­tion : depuis la Renaissance et jusqu’à une date rela­ti­ve­ment réc­ente, les somp­tueu­ses demeu­res des clas­ses domi­nan­tes n’avaient plus guère besoin de pro­tec­tions.

En tém­oignent encore l’abon­dance des châteaux et autres demeu­res bour­geoi­ses qui jalon­nent les cam­pa­gnes franç­aises, le plus sou­vent lar­ge­ment ouver­tes vers l’extérieur, dans une esthé­tique de larges pers­pec­ti­ves. Les « clas­ses dan­ge­reu­ses » étaient suf­fi­sam­ment can­tonnées dans des zones indus­triel­les ou cer­tains quar­tiers de villes et condi­tionnées idéo­lo­giq­uement, pour ne pas faire l’objet d’atten­tions par­ti­cu­lières de « sécu­ri­sation » des possédants.

De plus, l’exis­tence d’une impor­tante classe moyenne avait son impor­tance et la pra­ti­que active d’un confor­misme bour­geois était un rem­part autre­ment puis­sant que les murailles d’autre­fois. La montée d’un prolé­tariat reje­tant la misère et com­bat­tant pour un autre système social pou­vait être contenu par la force - qui précisément s’appuyait sur la classe pay­sanne et sur cette impor­tante classe moyenne.

Par contre, dès l’ascen­sion des monar­chies abso­lues et jusqu’à la pre­mière guerre mon­diale, les fron­tières se cou­vri­rent de villes for­ti­fiées, autant de bas­tions sup­posés protéger contre les inva­sions des enne­mis de l’extérieur, les autres Etats engagés dans la compé­tition capi­ta­liste. Cette déf­ense des fron­tières éta­tiques s’accom­pa­gnait d’une double contra­dic­tion : l’appa­ri­tion d’une guerre de mou­ve­ment avec les guer­res napoléoni­ennes qui contour­nait ces déf­enses et les ren­dait obsolètes et le dével­op­pement d’empi­res colo­niaux qui recu­lait les fron­tières. Ces contra­dic­tions purent appa­raître par exem­ple dans la cons­truc­tion après la pre­mière guerre mon­diale, sur la fron­tière franco-alle­mande, d’une for­ti­fi­ca­tion ana­chro­ni­que, la ligne Maginot, à laquelle rép­ondit en face la ligne Siegfried. Ni l’une ni l’autre ne jouèrent un rôle dans la guerre sui­vante, puisqu’elles furent contournées en mai 1940. Déjà, avant la pre­mière guerre mon­diale, les Américains cher­chaient à créer sous forme idéo­lo­gique une sorte de pro­tec­tion avec la doc­trine de Monroe : l’Amérique aux Américains - rem­part idéo­lo­gique tra­duit rapi­de­ment en conquêtes et/ou domi­na­tion éco­no­mique.

Après la seconde guerre mon­diale, lors de la guerre froide, on vit res­sur­gir des bar­rières et des glacis de pro­tec­tion autour des deux puis­san­ces qui s’affron­taient alors que les autres empi­res per­daient leurs zones de pro­tec­tion colo­niale. Le glacis de l’URSS était formé des pays de l’Europe de l’Est der­rière le Rideau de fer ; les Etats-Unis repre­naient pied dans les ancien­nes colo­nies europé­ennes pour en faire aussi des zones de pro­tec­tion.

Mais devant les pro­grès des tech­ni­ques mili­tai­res, si l’on vit se matér­ia­liser de nou­veaux « murs » sous forme de for­ti­fi­ca­tions (par exem­ple le Mur de Berlin, en 1961), ils avaient, en empêchant la libre cir­cu­la­tion des hommes, plus une fonc­tion idéo­lo­gique (assu­jet­tis­se­ment rigou­reux à l’intérieur de fron­tières protégées) qu’une fonc­tion éco­no­mique.

D’une cer­taine façon, cette domi­na­tion idéo­lo­gique garan­tie par une domi­na­tion mili­taire et poli­cière pré­fi­gurait ce que l’on voit se dével­opper actuel­le­ment.

LES NOUVELLES BARRIÈRES

DE L’ÉPOQUE ACTUELLE

La montée des enfer­me­ments matériels et vir­tuels

Les différ­entes bar­rières entre Etats ou à l’intérieur de chaque Etat que nous avons évoquées étant plus ou moins abo­lies, on a vu, dans une pér­iode plus réc­ente, le dével­op­pement de nou­vel­les bar­rières, de murs autre­ment effi­ca­ces en raison des pro­grès des tech­ni­ques sécu­rit­aires, en même temps que le thème de l’insé­curité fait l’objet d’une méd­ia­ti­sation sans pré­cédent visant à dis­til­ler une angoisse col­lec­tive. Mais en même temps, on voit surgir de nou­veaux murs (par­fois très concrets) qui font pres­que penser aux limes que l’Empire romain édifiait pour se protéger contre les « bar­ba­res ». Leur fina­lité ne vise plus à une pro­tec­tion mili­taire ou idéo­lo­gique mais à pré­venir le dép­la­cement des popu­la­tions pour des rai­sons poli­ti­ques (comme le Rideau de fer) ou éco­no­miques.

Il y a une ten­dance crois­sante à limi­ter la libre cir­cu­la­tion des per­son­nes et à enclore le monde des riches. De ce point de vue, de véri­tables murs sont édifiés : à la fron­tière entre les Etats-Unis et le Mexique pour pré­venir l’inva­sion des Latinos, aux limi­tes (exten­si­bles) de l’Etat d’Israël pour pér­en­niser le ter­ri­toire autant que pour empêcher la cir­cu­la­tion des Palestiniens, qui ne trou­vent pra­ti­que­ment plus de tra­vail en Israël où ils sont rem­placés par des immi­grés ; aux fron­tières de l’enclave espa­gnole de Ceuta.

A ces murs bien réels s’est ajoutée réc­emment la ten­ta­tive d’édifier une sorte de glacis de pro­tec­tion en signant des accords avec les pays d’immi­gra­tion afin de stop­per l’inva­sion des « indé­si­rables » à la source. Des « patrouilles opé­rati­onn­elles » ten­tent de com­pléter ces dis­po­si­tifs bardés d’élect­ro­nique, par exem­ple aux limi­tes de l’Union europé­enne. A défaut de mur on cher­che à mettre en œuvre d’autres moyens de fil­trage ou d’arrêt.

Cette sécu­ri­sation ne s’arrête pas aux fron­tières mais gagne tous les possédants, y com­pris ceux qui n’ont guère de choses à protéger. Les murs et bar­ra­ges n’arrêtent pas les « bar­ba­res » qui réuss­issent quand même à s’infil­trer et s’ins­tal­lent dans des zones mar­gi­na­lisées. Ils sont là comme une menace per­ma­nente. Celle-ci amal­game d’ailleurs dans les « clas­ses dan­ge­reu­ses » à la fois les enne­mis de l’extérieur, les can­di­dats à l’immi­gra­tion, les immi­grés plus anciens qui ont réussi à s’incrus­ter et vivent dans une pré­carité vue comme la source de tous les com­por­te­ments illégaux, mais aussi ceux qui, de toutes ori­gi­nes et bien que légaux, sont réduits par l’évo­lution du système capi­ta­liste à vivre dans une sorte de mar­gi­na­lité.

D’où la per­ma­nence de la « sécu­ri­sation » matéri­elle et idéo­lo­gique.

Tous ces « enne­mis » sont soumis, par différ­entes voies, à une ség­régation géog­rap­hique. Des murailles vir­tuel­les les can­ton­nent sur des ter­ri­toi­res d’où ils ont bien du mal à sortir. Mais là aussi on voit se dével­opper des « pro­tec­tions » matéri­elles réelles qui concer­nent soit une classe bien définie soit des indi­vi­dus de toutes clas­ses socia­les. Ce sont ces clas­ses qui « béné­ficient » prio­ri­tai­re­ment d’une exten­sion du système carcéral : jamais on n’a vu dans les Etats autant de pri­son­niers de différ­entes ori­gi­nes. Des popu­la­tions d’exclus sont par­quées dans des camps, dans des condi­tions sou­vent fort préc­aires. Aux camps de réé­du­cation chi­nois rép­ondent les camps de per­son­nes déplacées (qui peu­vent cou­vrir même pen­dant des années tout un ter­ri­toire comme la Bande de Gaza) jusqu’aux camps de rét­ention, pri­sons « pro­vi­soi­res ».

On n’en fini­rait pas d’énumérer les « espa­ces protégés » dans les­quels le souci d’une pro­tec­tion phy­si­que rejoint le souci soit de garan­tir une exploi­ta­tion finan­cière, soit d’isoler des cen­tres plus ou moins vitaux du reste de la popu­la­tion : auto­rou­tes, lignes de TGV, camps mili­tai­res, centre com­mer­ciaux, blocs d’immeu­bles, usines, entrepôts, etc. Observons seu­le­ment les zones indus­triel­les moder­nes pour y voir des cons­truc­tions au carré avec une seule ouver­ture extéri­eure, une seule entrée bien protégée. Les dép­la­cements inter­na­tio­naux se heur­tent à des bar­rières tout aussi vir­tuel­les que réelles, obli­ga­tions admi­nis­tra­ti­ves et res­tric­tions matéri­elles. L’achar­ne­ment mis à « évacuer » les déchus du système du pay­sage « normal » com­mande tout un tas d’amé­na­gements ou de pres­sion poli­cière pour refou­ler les SDF aussi bien que la pros­ti­tu­tion ou le trafic de drogue loin des lieux de concen­tra­tion public « nor­maux ». On pour­rait citer bien d’autres exem­ples qui abon­dent dans notre envi­ron­ne­ment quo­ti­dien.

Cela fait déjà bien long­temps qu’aux Etats-Unis, la classe domi­nante tend à résider dans des espa­ces isolés, véri­tables camps pour riches bien protégés par des « rideaux de fer ». De tels établ­is­sements ten­dent à se dével­opper en France, où l’on voit se fermer des rues dans les quar­tiers résid­entiels, se cons­truire des « cités » pour riches bien protégés par des cein­tu­res de bar­belés et des vigi­les.

En sens inverse, indép­end­amment du fait que la relé­gation dans les ban­lieues limite pra­ti­que­ment les dép­la­cements, que les fai­bles reve­nus et les contrôles poli­ciers créent une sorte de ghet­toï­sation sociale, on a pu voir réc­emment l’édi­fi­cation de murs - prét­en­dument pour empêcher deux com­mu­nautés incontrô­lables d’en venir aux mains (ainsi en août 2006 la ville ita­lienne de Padoue a-t-elle dressé un mur d’acier de 84 mètres de long sur 3 mètres de haut, pour séparer le com­plexe de six immeu­bles habités en majo­rité par des étr­angers du reste de l’agglomé­ration.

L’ISOLEMENT DES INDIVIDUS DANS UN RÉSEAU DENSE DE SURVEILLANCE

L’illu­sion d’une liberté

et d’une sécurité

L’angoisse de l’insé­curité ayant peu à peu gagné toutes les cou­ches socia­les, on a vu se dével­opper toutes sortes de pro­tec­tions, non seu­le­ment des lieux publics et entre­pri­ses mais aussi des indi­vi­dus et des famil­les. Les entrées d’immeu­bles sont codées, les portes d’appar­te­ment blindées, les pavillons sur­veillés élect­ro­niq­uement ou reliés au com­mis­sa­riat le plus proche ; les voi­tu­res comme un tas de lieux ont des alar­mes. On n’en est pas encore à la situa­tion déc­rite par un cama­rade amé­ricain de Baltimore, où cer­tains Américains ne sor­tent de leur lieu de tra­vail que pour s’enfer­mer dans la sécurité de leur appar­te­ment, ne fréqu­entant plus les lieux publics le soir, de crainte non seu­le­ment des atta­ques per­son­nel­les mais aussi du haras­se­ment de la police - un piéton le soir deve­nant inso­lite dans cer­tains quar­tiers. Mais peut-être, ici même en France, dans cer­tains quar­tiers, est-on sur cette voie.

Ce qui est para­doxal dans cette situa­tion contrainte de repli indi­vi­duel et d’iso­le­ment c’est que la sécurité acquise à ce prix donne l’illu­sion qu’enfin, chez soi, on est « libre » et à l’abri. On ne se sent « bien » qu’en dehors de toute vie sociale sauf celle, éventu­el­lement, du lieu d’exploi­ta­tion - où l’on subit la contrainte de l’exploi­ta­tion du tra­vail et où la sur­veillance, tant du temps de tra­vail que de l’uti­li­sa­tion du matériel, va de pair avec le mur mental que l’on tente d’établir avec la sou­mis­sion à des intérêts opposés à votre propre indi­vi­dua­lité.

Pure illu­sion que cette liberté hors tra­vail et l’idée d’éch­apper ainsi à toute sur­veillance. On voit bien ici que ce qui protège enferme. On peut ainsi se deman­der, en lon­geant cer­tains ensem­bles d’immeu­bles de l’Opac de Paris, si les grilles mises en place par cet orga­nisme de loge­ment social est des­tiné à protéger leurs habi­tants ou à les isoler de la ville... Un rap­port récent de l’asso­cia­tion bri­tan­ni­que de déf­ense des libertés Privact International, cité par le quo­ti­dien Libération du 7 novem­bre 2006, énumère tout l’arse­nal des moyens (aussi divers que per­vers) de sur­veillance des indi­vi­dus dans vingt-cinq pays. Dans les lieux d’exploi­ta­tion (bureaux, usines...), dans la rue, mais aussi dans l’illu­sion du domi­cile privé et pour chacun des actes de la vie cou­rante, même les plus appa­rem­ment ano­dins.

La Grande-Bretagne déti­endrait un record en la matière, avec une caméra publi­que pour 14 citoyens, chacun d’entre eux vaquant nor­ma­le­ment à ses occu­pa­tions étant filmé ainsi 300 fois par jour. Même les enfants n’éch­appent pas à l’œil des vigi­lants : en 2004, le gou­ver­ne­ment « de gauche » (tra­vailliste) a fait voter le « Children Act », qui rép­er­torie dans un système infor­ma­ti­que tout un ensem­ble de données concer­nant chaque enfant, données acces­si­bles bien sûr aux seules « auto­rités » y com­pris la police.

Et on ne semble pas au terme de cet espion­nage indi­vi­duel de chaque ins­tant. Les « pro­grès » des tech­ni­ques per­met­tent un raf­fi­ne­ment qui ne semble pas avoir de limi­tes et per­met­tent toute iden­ti­fi­ca­tion phy­si­que des caractér­is­tiques indi­vi­duel­les les plus secrètes et des mou­ve­ments de vie les plus élém­ent­aires. En une frac­tion de seconde et pra­ti­que­ment à votre insu, on pourra enre­gis­trer et iden­ti­fier votre visage en 3 D sim­ple­ment lors­que vous pas­se­rez dans un endroit quel­conque. Les puces d’ordi­na­teur ren­sei­gne­ront qui­conque sur tous vos éch­anges. Des mar­ques spéc­iales avec puces élect­ro­niques rem­pla­ce­ront les codes barres et per­met­tront de suivre (par un système iden­ti­que à la trace des por­ta­bles ou par satel­lite) les mar­chan­di­ses jusque chez leur ache­teur, dans son frigo. Pourquoi n’espion­ne­raient-elles pas votre vie privée ?

LA FRANCE RATTRAPE SON « RETARD »

La France qui sem­blait « en retard » dans l’édi­fi­cation de ce mur invi­si­ble autour de tout un chacun a lar­ge­ment rat­trapé son han­di­cap. Une loi du 23 jan­vier 2006 a auto­risé la police à créer et à consul­ter tous les fichiers publics ou privés conte­nant des données per­son­nel­les. Lors d’un col­lo­que de juris­tes, a été publiée une liste hal­lu­ci­nante de tous les fichiers et moyens par où peut s’intro­duire l’œil inqui­si­teur de l’Etat en vue de sto­cker toutes ces données sur la vie de chacun.

Le STIC (Système de trai­te­ment des infrac­tions cons­tatées) col­lecte toutes les infor­ma­tions sur une enquête quel­conque même pour le plus petit délit, enre­gis­trant pêle-mêle vic­ti­mes, témoins, cou­pa­bles présumés... Le FNAEG (Fichier natio­nal des emprein­tes géné­tiques) col­lecte ces emprein­tes pour tout acte enfrei­gnant l’auto­rité, le refus de se prêter à un tel pré­lè­vement cons­ti­tuant lui-même une infrac­tion pas­si­ble de prison (3). Le FAED (Fichier auto­ma­tisé des emprein­tes digi­ta­les) fait la même chose pour ces emprein­tes et peut être consulté à tout moment à dis­tance. Un fichier européen, SIS (Système d’Informations Schengen), mis en place en 2003, contient déjà neuf mil­lions de signa­le­ments ; il est com­plété par le FPR (Fichier des per­son­nes recher­chées, européen lui aussi) quel que soit le motif pour 450 000 sup­posés cou­pa­bles ou vic­ti­mes. En 2008 la France, pour se confor­mer aux recom­man­da­tions de l’Union europé­enne et des Etats-Unis, doit mettre en place la carte d’iden­tité INES (Identité natio­nale élect­ro­nique sécurisée), qui com­pren­dra des caractères iden­ti­fiants biomét­riques sto­ckés sur une puce (deux emprein­tes digi­ta­les numérisées) et photo en 3D.

La lutte anti-ter­ro­riste a gonflé le fichier spé­ci­fique cen­tral des Renseignements généraux français qui avoue 2 500 000 entrées. On n’en fini­rait pas d’énumérer les fichiers natio­naux ou supra­na­tio­naux, comme celui des véhi­cules volés ou ceux qui conser­vent les traces que l’on laisse en uti­li­sant les trans­ports (par la lec­ture opti­que des docu­ments de voya­ges aériens, fer­ro­viai­res et rou­tiers).

Une loi du 9 mars 2004 avait donné l’accès à la police à toutes les données finan­cières notam­ment au fichier natio­nal des comp­tes ban­cai­res qui concerne 80 mil­lions de per­son­nes. La loi du 23 jan­vier 2006 précitée a élargi la visite poli­cière à toutes bases de données infor­ma­ti­ques et aux opé­rations des téléc­om­mu­ni­cations y com­pris aux four­nis­seurs d’accès Internet. Que signi­fient la « vie privée » et la « liberté » si l’on ne peut en aucune façon éch­apper à une telle sur­veillance de chaque ins­tant, même si l’on ne bouge pas de son intérieur.

II

QUEL SENS DONNER

À TOUS LES ENFERMEMENTS ?

Pas seu­le­ment une classe de possédants, mais un système entier cher­che à se sur­vi­vre Deux ques­tions peu­vent se poser, d’une part sur le sens de l’enva­his­se­ment de ce contrôle étroit sur l’acti­vité de chacun, que l’on cons­tate à des degrés divers par­tout dans le monde, d’autre part sur l’effi­ca­cité réelle de telles mesu­res.

On peut évacuer aisément ce der­nier point qui peut conduire à d’innom­bra­bles spé­cu­lations. Même si tout cet arse­nal peut acquérir une cer­taine effi­ca­cité - qui est bien le but de ses pro­mo­teurs -, il est permis de douter de la fia­bi­lité de cet amon­cel­le­ment d’infor­ma­tions, à la fois dans le présent et dans le temps. D’autre part, on peut penser que « trop d’infor­ma­tions tue l’infor­ma­tion » (et quand on dit trop, c’est un euphém­isme). On peut aussi se référer à la géné­ralité his­to­ri­que sou­levée au début de cet arti­cle : toutes les bar­rières, murs réels ou vir­tuels, n’ont jamais endi­gué quoi que ce soit, en par­ti­cu­lier l’irrup­tion des enne­mis qu’ils étaient sup­po­ser can­ton­ner. La raison en est simple, indép­end­amment du fait que les murs se fixent sur une situa­tion en perpétu­elle évo­lution : ils ne s’adres­sent qu’aux conséqu­ences momen­tanées d’un pro­blème global et nul­le­ment aux causes pro­fon­des de ce pro­blème. On pour­rait même dire que non seu­le­ment les bar­rières n’éli­minent nul­le­ment la pres­sion qu’elles prét­endent com­bat­tre, mais que, telles tout bar­rage, elles font s’accu­mu­ler et s’accroître cette pres­sion, contrai­gnant cons­tam­ment à élever et ren­for­cer la digue jusqu’à ce qu’elle cède - à moins que l’accu­mu­la­tion se tarisse parce que ses causes ont dis­paru.

Plus fon­da­men­tal est le sens de l’enva­his­se­ment et le ren­for­ce­ment de ces innom­bra­bles contrôles sur les indi­vi­dus, les clas­ses socia­les et les popu­la­tions. Personne n’a jamais édifié de bar­rières que contre une menace, même si celle-ci est exagérée ou ampli­fiée par la pro­pa­gande ou par une para­noïa indi­vi­duelle ou col­lec­tive. La ques­tion se dép­lace : qui se sent menacé ? Et dans quelle mesure ? Et par qui ? Il n’est guère pos­si­ble de rép­ondre direc­te­ment à de telles ques­tions sauf à dire précisément, à voir l’impor­tance des bar­rières de toutes sortes ainsi édifiées sur toute la terre, que le danger est bien là, même non expri­ma­ble et non quan­ti­fia­ble à la mesure des moyens mis en œuvre.

Au temps de la guerre froide, la plus grande partie des mesu­res de pro­tec­tion étaient dirigées contre l’URSS considérée comme la seule menace poten­tielle contre le capi­tal. C’était une illu­sion bien entre­te­nue mais bien pra­ti­que pour assi­mi­ler toute menace sociale contre la domi­na­tion capi­ta­liste représentée comme dirigée par la « main de Moscou ». Du côté de l’URSS, on ren­voyait la balle : toute menace sociale était assi­milée à une manœuvre occi­den­tale de dés­ta­bi­li­sation de la patrie du « socia­lisme ». Le rés­ultat en était la répr­ession contre les « enne­mis » du capi­ta­lisme « de marché » occi­den­tal et contre ceux du « capi­ta­lisme d’Etat ».

Chaque camp maît­risait ainsi ses enne­mis intérieurs par tous les moyens, idéo­lo­giques et/ou vio­lents avec la com­pli­cité tacite de l’autre camp ; les seules vic­ti­mes étaient ceux qui, dans un camp ou dans l’autre, s’étaient révoltés contre la domi­na­tion et avaient espéré, par l’effet des pro­pa­gan­des, que le camp d’en face vien­drait les aider à s’affran­chir de la domi­na­tion - qu’ils voyaient comme celle de leur système poli­ti­que et non celle du capi­tal. La lutte de classe dans chaque camp arri­vait dif­fi­ci­le­ment à s’affran­chir de ces considé­rations poli­ti­ques et pou­vait ainsi être faci­le­ment mani­pulée dans un sens ou dans un autre.

La guerre froide entre deux blocs mon­diaux a dis­paru et d’une cer­taine façon, les termes de la lutte de classe ne sont plus pol­lués par ces considé­rations inter­na­tio­na­les. Mais ils le res­tent par l’exploi­ta­tion éventu­elle des luttes, par les oppo­si­tions poli­ti­ques dans le cadre natio­nal.

De telles luttes contre les condi­tions d’exploi­ta­tion par­ti­cu­lières à une entre­prise, même si elles sont de grande ampleur, sont réprimées soit par le condi­tion­ne­ment par les syn­di­cats tra­di­tion­nels, soit par la répr­ession vio­lente. Mais, même à ce niveau, les murailles réelles ou vir­tuel­les non seu­le­ment ont sub­sisté mais se sont développées à une éch­elle jusqu’alors inconnue : comme nous l’avons déjà signalé, les cons­truc­tions nou­vel­les d’unités de tra­vail sont pra­ti­que­ment coupées du monde extérieur. Elles sont sou­vent regroupées dans des zones indus­triel­les isolées (dans les pays en voie de dével­op­pement, les zones éco­no­miques spéc­iales sont enclo­ses dans un rideau de fer ultra-protégé) ; cette pro­tec­tion est étendue à l’intérieur même des murs avec tout un système de contrôles de dép­la­cement (badges, caméras de sur­veillance, etc.) ou par le canal même de l’ins­tru­ment de tra­vail, ce qui est le cas dans l’uti­li­sa­tion d’ordi­na­teurs ou de télép­hones por­ta­bles.

Cet iso­le­ment des unités de tra­vail et des tra­vailleurs entre eux à l’intérieur même du lieu de tra­vail est com­plété par le contrôle des médias pour que l’infor­ma­tion sur les luttes ne se dif­fuse pas, bien que les nou­vel­les tech­ni­ques de com­mu­ni­ca­tion per­met­tent de sur­mon­ter et d’accroître quel­que peu la connais­sance des luttes. Ce n’est pas pour rien que les pays sous régime tota­li­taire comme la Chine ten­tent par tous les moyens d’endi­guer ce qu’ils considèrent comme une menace poten­tielle à leur système de domi­na­tion, de contrôler le réseau Internet, etc. Tout cela ne relève pour­tant que des moyens tra­di­tion­nels, malgré leur moder­nisme qui se veut effi­cace. Dans la pér­iode réc­ente, on ne trouve pas dans les infrac­tions aux règles de domi­na­tion sur le tra­vail ou dans les luttes ou grèves plus ouver­tes de mou­ve­ments d’une ampleur telle qui puisse jus­ti­fier l’expan­sion démesurée et la géné­ra­li­sation mon­diale de ce qu’on pour­rait appe­ler « contrôle des popu­la­tions » et qui, sous ses mul­ti­ples formes, n’est fina­le­ment qu’un contrôle de classe.

La jus­ti­fi­ca­tion de la lutte anti­ter­ro­riste

A la chasse aux sor­cières, iden­ti­que dans ses formes, des deux côtés du Rideau de fer, s’est sub­sti­tuée toute une série de conflits pre­nant des jus­ti­fi­ca­tions et des idéo­logies diver­ses de rés­ist­ance à la domi­na­tion capi­ta­liste, qui appa­rais­sent aujourd’hui sous la forme de la puis­sance amé­ric­aine. On assiste à une sorte d’uni­fi­ca­tion idéo­lo­gique dans un nouvel ennemi pas incarné dans un Etat spé­ci­fique mais aussi diffus qu’imprécis, la lutte anti­ter­ro­riste. Cette lutte jus­ti­fie toute une série de mesu­res, une partie des bar­rières que nous avons citées, mais dont la géné­ra­li­sation et la fina­lité rejoi­gnent les mesu­res inter­nes aux entre­pri­ses et dont l’ensem­ble dép­asse lar­ge­ment la simple lutte contre quel­ques Etats - les Etats voyous - ou contre une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste que l’on fait passer pour une sorte de pieu­vre aux ten­ta­cu­les innom­bra­bles, invi­si­bles et d’autant plus menaç­antes. Les mesu­res prises au nom de cette lutte anti­ter­ro­riste qui cou­vrent l’ensem­ble du monde ont permis de ren­for­cer le contrôle des mou­ve­ments de popu­la­tion, ceux-là mêmes dont maints Etats ten­tent d’endi­guer vai­ne­ment les pénét­rations insi­dieu­ses - une lutte de classe (non avouée comme telle) des plus pau­vres vou­lant accéder (même si cela reste un mirage) à une vie meilleure, cons­ti­tuant au niveau mon­dial une armée des prolét­aires les plus exploités et dont la seule exis­tence et sou­vent vue comme une menace à l’ordre social.

Si, fréqu­emment, les bar­rières réelles ou vir­tuel­les can­ton­nent ces popu­la­tions mou­van­tes dans des limi­tes d’une relé­gation géog­rap­hique et sociale, la pres­sion cons­tante depuis des années sur les niveaux de vie fait qu’un accrois­se­ment de la partie la plus défa­vorisée de la classe prolét­aire dép­lace les limi­tes cir­cons­tan­ciel­les antéri­eures. Ce qui jus­ti­fie les mesu­res prises au nom d’une lutte anti­ter­ro­riste dont appa­raît le véri­table caractère de contrôle social d’un système, car le capi­tal est menacé sou­ter­rai­ne­ment par une classe qui prend cons­cience de sa situa­tion en tant que classe.

Les mani­fes­ta­tions visi­bles de ces mani­fes­ta­tions d’oppo­si­tions de classe parais­sent dis­persées et même par­fois anta­go­ni­ques ; elles se rejoi­gnent néanmoins dans leur fon­de­ment de rés­ist­ances à la pres­sion dif­fuse du capi­tal et comme une rép­onse aux mesu­res coer­ci­ti­ves éco­no­miques et socia­les diver­ses des­tinées à prés­erver et accroître les condi­tions d’exploi­ta­tion du tra­vail.

La vulné­ra­bilité crois­sante du système

Un autre point impor­tant doit être exa­miné dans ce cadre de l’accrois­se­ment énorme des pro­tec­tions de toutes sortes. C’est celui de la vulné­ra­bilité crois­sante du système capi­ta­liste lui-même, vulné­ra­bilité qui rés­ulte de l’évo­lution des struc­tu­res de pro­duc­tion à la recher­che des moyens d’empêcher la baisse du taux de profit. Cette vulné­ra­bilité d’abord matéri­elle dépend de phénomènes natu­rels dont cer­tains sont la conséqu­ence de l’acti­vité sans contrôle du système capi­ta­liste lui-même et des fra­gi­lités causées par cette même acti­vité sans contrôle. Et, c’est peut-être le souci le plus impor­tant, des rup­tu­res entraînées par l’acti­vité de rés­ist­ance de ceux qui subis­sent, d’une manière ou d’une autre, le poids insup­por­ta­ble du procès actuel de pro­duc­tion capi­ta­liste. Une partie de ces rés­ist­ances prend des formes fort diver­ses qui vont du pira­tage des navi­res dans cer­tai­nes par­ties des mers aux cou­pu­res endé­miques d’oléoducs au Nigeria ou en Irak, des rés­ist­ances à l’expan­sion d’exploi­ta­tions minières ou pét­rolières. Une autre forme de vulné­ra­bilité touche le système finan­cier lui-même que les acteurs ten­tent de sta­bi­li­ser, mis­sion impos­si­ble dont ils sou­li­gnent sans arrêt la fra­gi­lité par la crainte d’une dés­ta­bi­li­sation bru­tale.

Mais comme la source essen­tielle du profit capi­ta­liste, donc l’exis­tence même du système, réside dans l’exploi­ta­tion du tra­vail, dans le cadre d’une paix sociale acquise par tous les moyens qui garan­tis­sent les condi­tions d’exploi­ta­tion les plus pro­fi­ta­bles, tous les pro­blèmes qui déc­oulent direc­te­ment et indi­rec­te­ment de cette exploi­ta­tion sont au cœur de sa vulné­ra­bilité. D’autant plus que l’orga­ni­sa­tion même de la pro­duc­tion mul­ti­plie les points sen­si­bles de cette vulné­ra­bilité. Même si quel­ques évé­nements précis mais isolés peu­vent en attes­ter, il est dif­fi­cile de situer la réalité d’une rés­ist­ance que seule révèle la réalité des innom­bra­bles bar­rières et contrôles édifiées par la classe domi­nante pour la contrer, asso­ciant toutes les clas­ses socia­les dans les préc­autions prises pour garan­tir toutes formes de pro­priété.

La ques­tion que l’on peut se poser aux termes des cons­ta­ta­tions du ren­for­ce­ment des mul­ti­ples murailles de pro­tec­tion de la classe domi­nante pour garan­tir la domi­na­tion du capi­tal est de savoir s’il s’agit de mesu­res prév­en­tives en fonc­tion de ce qu’ils sup­po­sent d’une offen­sive géné­rale contre cette domi­na­tion ou de mesu­res répr­es­sives contre une offen­sive qui exis­te­rait déjà dans des formes direc­tes ou sou­ter­rai­nes. Une autre ques­tion se pose lors­que l’on voit dans le monde entier (pas seu­le­ment dans les pays en dével­op­pement) le capi­ta­lisme ne plus se conten­ter d’uti­li­ser les machi­nes pour exploi­ter le tra­vail et accroître pro­duc­ti­vité et pro­fits mais, tout en conti­nuant ses recher­ches et inves­tis­se­ments, retour­ner à la surex­ploi­ta­tion des tra­vailleurs de ses débuts : le capi­tal n’est-il pas dans une impasse qui exa­cer­be­rait les conflits de classe ? Ne sommes-nous pas à l’aube d’une rév­olte qui ne serait plus limitée et isolée, mais géné­ralisée ?

Une der­nière ques­tion nous intér­esse plus : quelle est la réaction de ceux qui, dans le monde entier, sont visés par toutes ces mesu­res coer­ci­ti­ves ? Participent-ils tous de ce que le système caté­go­rise comme « classe dan­ge­reuse », dont il res­sent les pra­ti­ques même les plus ano­di­nes du quo­ti­dien comme une menace pou­vant saper ses fon­de­ments mêmes ? En d’autres termes, qu’est-ce que la lutte de classe aujourd’hui ? Ne se mani­feste-t-elle pas d’une façon que nous per­ce­vons mal mais que les possédants iden­ti­fient bien ? C’est ce que nous ten­te­rons d’abor­der dans un autre arti­cle.

H. S.

Notes

(1) L’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’Etat, F. Engels.

(2) Cet ébr­an­lement de l’état féodal se fit aussi par l’évo­lution idéo­lo­gique. Les villes avec le dével­op­pement de l’arti­sa­nat et du com­merce voyait une bour­geoi­sie gran­dis­sante reven­di­quer un autre système social dans une cri­ti­que des pri­vilèges et de l’idéo­logie qui les sous-ten­dait. Les pay­sans, devant les pré­va­ri­cations de la noblesse et de l’Eglise et l’affai­blis­se­ment de leur pou­voir dans le glis­se­ment de leur place éco­no­mique et poli­ti­que, pre­nant à la lettre les paro­les de l’Evangile reven­di­quaient une autre sorte de société éga­lit­aire, dans une hérésie idéo­lo­gique sous-ten­dant des rév­oltes contre l’ordre établi (voir par exem­ple, Thomas Munzer ou la guerre des pay­sans [M. Pianzola, Club français du livre 1958, rééd. Ludd 1997] sur la rév­olte des pay­sans en Allemagne).

(3) La police est main­te­nant auto­risée à pré­lever notre ADN, sur de sim­ples préso­mptions, dans la quasi-tota­lité des crimes et délits d’atteinte aux per­son­nes et aux biens, du vol à l’éta­lage à la consom­ma­tion de stupéfiants, à la dég­ra­dation de biens publics en pas­sant par l’outrage aux agents. Par contre, comme il est normal dans une société basée sur la pro­duc­tion du profit, les délits finan­ciers, d’abus de confiance et abus d’auto­rité publi­que ne sont pas concernés par ce fichage moderne.

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