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République tchèque : l’industrie automobile moteur de l’accumulation du capital et des luttes de classes ?

publié le mardi 24 avril 2007

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L’article qui suit est paru dans le n° 76 (printemps 2006) de la revue allemande Wildcat. et dans Echanges n° 118 (automne 2006).

Dans Echanges n° 111 (hiver 2004-2005), nous avions déjà traduit un article extrait du n° 70 (été 2004) de la même revue allemande, Investissements en République tchèque : progrès ou déclin ?. Il s’agit ici plus particulièrement des transformations qui affectent l’industrie automobile en République tchèque et de leurs répercussions économiques et sociales. Cet article existe aussi en version anglaise, différant de l’original sur plusieurs points, dans le n° 5 (février 2006) de la revue en ligne prol-position news (site : www.prol-position.net)

L’indus­trie auto­mo­bile joue un rôle pion­nier en Europe cen­trale et orien­tale, et sert de moteur à la « nou­velle » indus­tria­li­sa­tion parce qu’elle a intro­duit de nou­vel­les mét­hodes d’orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion et du tra­vail (en tout cas dans la pro­duc­tion sociale en général). A cause du haut niveau d’interdép­end­ance dans cette bran­che, et au-delà (par exem­ple dans les trans­ports ou l’indus­trie élect­ro­nique, et la sidér­urgie), ce sec­teur est extrê­mement sen­si­ble aux conflits. Un arrêt de tra­vail à un point straté­gique pour­rait para­ly­ser l’ensem­ble de la pro­duc­tion.

Bien sûr, la trans­for­ma­tion de la com­po­si­tion tech­ni­que de la classe ouvrière est tou­jours en deve­nir et ce pro­ces­sus ne s’est pas encore mani­festé jusqu’à main­te­nant dans des luttes ouver­tes allant au-delà des micro­conflits ordi­nai­res sur le lieu de tra­vail. Dévoiler les points straté­giques pour des luttes futu­res reste dans cette mesure, jusqu’à plus informé, une pure spé­cu­lation. Néanmoins, la grève chez Skoda en mars 2005 pour des aug­men­ta­tions de salai­res après que l’entre­prise eut connu une forte crois­sance de ses pro­fits, bien que limitée à quel­ques heures et contrôlée par les syn­di­cats, a éveillé de fortes crain­tes que le conflit ne s’étende à d’autres entre­pri­ses ayant ouvert ici des usines de fabri­ca­tion ces der­nières années.

Que se passe-t-il en pleine cam­pa­gne ?

On ne peut que com­pa­rer les chan­ge­ments pour la classe ouvrière en République tchèque après 1989 avec ceux qui eurent lieu pen­dant la pér­iode d’indus­tria­li­sa­tion dans la deuxième moitié du xixe siècle ou bien encore avec le début du sta­li­nisme dans l’après-guerre. Depuis les années 1990, la dés­ind­ustr­ia­li­sation, accom­pa­gnée de licen­cie­ments de masse, touche les vieilles régions indus­triel­les, Moravie du Nord et Bohême du Nord et du centre. C’est dans ce contexte que les inves­tis­se­ments étr­angers ont déferlé mas­si­ve­ment dans le pays, sur­tout à partir de 1998, année de l’arrivée au gou­ver­ne­ment des sociaux-démoc­rates.

En un laps de temps de quel­ques années, l’indus­trie auto­mo­bile est deve­nue le sec­teur-clé de l’accu­mu­la­tion du capi­tal en République tchèque. Deux gros fabri­cants auto­mo­bi­les - Skoda/Volkswagen (avec les gran­des usines de Mladá Boleslav, Vrchlabí et Kvasiny) et Toyota Peugeot Citroën Automobile (TPCA) (à Kolín) - cons­ti­tuent la colonne vertéb­rale de ce sec­teur. Un grand nombre de nou­veaux sous-trai­tants (tels que Bosch, Behr, Visteon, Continental, Siemens, etc.) dép­endent d’eux, non seu­le­ment des pro­duc­teurs auto­mo­bi­les à l’intérieur du pays mais aussi des chaînes de pro­duc­tion de ces deux fabri­cants en Europe de l’Ouest et dans leurs nou­vel­les usines, celles établies en Slovaquie par exem­ple (Volkswagen, PSA, Kia). Il y a peu, le conglomérat sud-coréen Hyundai a aussi annoncé la cons­truc­tion de sa pre­mière usine europé­enne à Ostrava, en Bohême du Nord.

La pénurie d’ouvriers qua­li­fiés est rapi­de­ment deve­nue le pro­blème prin­ci­pal de l’indus­trie auto­mo­bile tchèque et appa­raît comme le frein majeur à son dével­op­pement futur. Pour le moment, une grosse partie des tra­vailleurs, hommes et femmes, dans les nou­vel­les usines vien­nent de Slovaquie ou même d’Ukraine, et dans une moin­dre mesure de Pologne. Le prét­endu déman­tèlement de l’Etat social devrait obli­ger ceux qui, jusqu’à main­te­nant, s’y oppo­saient à cause de la péni­bilité du tra­vail et des bas salai­res à aller tra­vailler dans ces nou­vel­les usines (et pas seu­le­ment là).

La contri­bu­tion de l’indus­trie auto­mo­bile à la pro­duc­tion indus­trielle tchèque est de 20 % ; 85 % de la pro­duc­tion auto­mo­bile est des­tinée à l’expor­ta­tion, comp­tant pour 21 % du total des expor­ta­tions du pays. En tout, l’indus­trie auto­mo­bile occupe d’ores et déjà plus de 130 000 tra­vailleurs, hommes et femmes. Dans cer­tai­nes régions, par exem­ple autour de Liberec ou en Bohême du Sud, plus de 75 % de l’ensem­ble des inves­tis­se­ments vont à l’indus­trie auto­mo­bile ; ce taux atteint 91 % dans la région de Liberec, sans doute à cause de la proxi­mité de Mladá Boleslav.

Skoda : « trou­bles locaux » ?

Contrairement à Volkswagen même, Skoda ne semble pas, à pre­mière vue, avoir de gros pro­blèmes. En 2004, l’entre­prise a enre­gis­tré un béné­fice record de 3,5 mil­liards de cou­ron­nes (contre « seu­le­ment » 1,48 mil­liard en 2003). En 2001, l’entre­prise avait dû encore décréter des congés obli­ga­toi­res et ralen­tir la pro­duc­tion à cause de ventes insuf­fi­san­tes ; cette année, des équipes sup­plém­ent­aires ont été imposées, avec l’accord des syn­di­cats, afin de rép­ondre à la demande, appa­rem­ment en aug­men­ta­tion. Aux dires de cer­tains représ­entants patro­naux, les gains record de l’année 2004 ne seraient cepen­dant pas dus à la bonne « situa­tion du marché » en tant que telle, mais avant tout à des réd­uctions de coûts et des trans­for­ma­tions logis­ti­ques (par exem­ple, une dimi­nu­tion des stocks de mar­chan­di­ses). Il faut savoir qu’en 2004, les ventes n’ont que légè­rement aug­menté par rap­port à l’année pré­céd­ente (451 675 véhi­cules vendus en 2004 contre 449 578 l’année pré­céd­ente), de plus seu­le­ment en direc­tion de l’Europe de l’Est et de l’Ouest, et de l’Asie, tandis qu’elles plon­geaient carrément en République tchèque et dans le reste de l’Europe cen­trale.

Skoda n’est pas seu­le­ment le plus gros expor­ta­teur de la République tchèque, mais aussi son plus gros employeur. A la fin 2004, 24 561 per­son­nes, en tout, y tra­vaillaient, dont 20 897 « titu­lai­res ». La majo­rité des employés tra­vaillent à l’usine prin­ci­pale de Mladá Boleslav. Dans l’usine de Vrchlabí et dans celle de Kvasiny, en Bohême orien­tale, ils ne sont que 2 300 envi­ron. Un grand nombre d’ouvriers et d’ouvrières vien­nent de Slovaquie, et une autre partie de Pologne ; ces ouvriers sont très sou­vent recrutés par l’intermédi­aire d’agen­ces d’intérim et ont autre­fois, à plu­sieurs repri­ses, servi à « amor­tir les conflits » quand l’entre­prise devait tem­po­rai­re­ment licen­cier.

Skoda possède déjà une usine de mon­tage en Bosnie (Sarajevo), en Ukraine (Uzghorod) et en Inde, envi­sage de cons­truire une usine au Kazakhstan et veut aussi, à partir de 2007, lancer une usine d’assem­blage de grand style en Chine (Shanghaï). Mais, selon les pers­pec­ti­ves les plus opti­mis­tes, Skoda ne pourra pas vendre là-bas plus de 40 000 véhi­cules par an qui seront montés par 4 000 à 5 000 tra­vailleurs. Les usines Skoda à l’étr­anger ne sont pas des unités de pro­duc­tion indép­end­antes, mais reç­oivent des pièces de l’usine de Mladá Boleslav. Dans celle-ci, contrai­re­ment à celle de TPCA à Kolín, on ne réa­lise pas seu­le­ment le mon­tage final ; on y pro­duit aussi des moteurs, des engre­na­ges et autres com­po­sants, non seu­le­ment pour Skoda et ses usines à l’étr­anger, mais pour toute l’entre­prise Volswagen. L’impor­tance de Mladá Boleslav en tant qu’« équi­pem­entier » devrait encore s’accroître.

Des dizai­nes de sous-trai­tants, qui ont livré des pièces détachées pour une valeur de 1,8 mil­liard d’euros en 2004 (400 mil­lions de plus que l’année pré­céd­ente), dép­endent de la pro­duc­tion chez Skoda ; 60 % de ces pièces pro­vien­nent de République tchèque. Il paraît que l’on réfléchit à faire une part plus grande à des sous-trai­tants du reste de l’Europe de l’Est, où s’implan­tent de nom­breu­ses entre­pri­ses parce qu’elles ne trou­vent pas suf­fi­sam­ment de main-d’œuvre qua­li­fiée en République tchèque.

Au prin­temps 2005, il y a eu une grève de trois heures chez Skoda (chaque équipe a arrêté le tra­vail pen­dant une heure) et une mani­fes­ta­tion a ras­sem­blé 10 000 per­son­nes à Mladá Boleslav. La reven­di­ca­tion prin­ci­pale por­tait sur une aug­men­ta­tion des salai­res étant donné que l’entre­prise avait fait des béné­fices records. La pénurie de main-d’œuvre et une conjonc­ture éco­no­mique favo­ra­ble a forcé les diri­geants de l’entre­prise à concéder aux tra­vailleurs une aug­men­ta­tion sala­riale de 7 %, le main­tien du trei­zième mois, l’aug­men­ta­tion des primes d’équipe de fin de journée et de nuit, et le ver­se­ment d’un bonus extra­or­di­naire.

Ce conflit n’est, tou­te­fois, pas par­venu à outre­pas­ser l’enca­dre­ment syn­di­cal malgré la posi­tion de départ des ouvriers et ouvrières. Jusqu’à main­te­nant, ce n’est arrivé qu’à l’occa­sion d’arrêts de tra­vail « sau­va­ges » en juin 2000 lors­que plu­sieurs cen­tai­nes d’ouvriers, hommes et femmes, de la fabri­ca­tion des car­ros­se­ries pour la Fabia à Mladá Boleslav ont pro­testé contre les fortes tempé­ra­tures insup­por­ta­bles à l’intérieur de l’ate­lier. Les chaînes d’assem­blage et d’expé­dition des Fabia ont connu d’autres ras­sem­ble­ments pour pro­tes­ter contre le sur­croît de tra­vail sur les chaînes de pro­duc­tion en octo­bre 2000 et en juillet 2001.

Et au début 2003, les ouvriers ont refusé plu­sieurs fois de par­ti­ci­per à des équipes de nuit extra­or­di­nai­res ; mais il s’agis­sait, dans ce cas, plutôt d’une tac­ti­que syn­di­cale dans le cadre des négoc­iations sala­ria­les que de l’expres­sion d’une oppo­si­tion ouvrière auto­nome. Néanmoins, dès cette époque, les délégués syn­di­caux pré­venaient du risque de « trou­bles locaux » et de pos­si­bles des­truc­tions volon­tai­res d’auto­mo­bi­les par les tra­vailleurs.

TPCA : « tant qu’il y a du tra­vail »

Contrairement à Skoda qui pro­duit des auto­mo­bi­les depuis des déc­ennies, passée en 1991 sous le contrôle de Volkswagen qui l’a « moder­nisée », TPCA est l’exem­ple type d’une usine nou­velle créée de toute pièce en « plein champ », au sens littéral du terme, à quel­ques kilomètres de Kolín. Dans la cam­pa­gne, tout près de l’usine, se dresse même un obél­isque en pierre sombre, illus­tré d’une auto­mo­bile, sur lequel est ins­crit en latin « Ut sit labor » (tant qu’il y a du tra­vail).

A l’ori­gine, c’est une usine BMW qui devait s’élever ici. Mais, fina­le­ment, BMW a cons­truit sa nou­velle usine à Leipzig libérant la voie pour l’arrivée du consor­tium Toyota-Peugeot-Citroën Automobile à Kolín. TPCA n’est pas seu­le­ment venu à cause de la main-d’œuvre bon marché, mais il a en plus obtenu une aide finan­cière ron­de­lette de l’Etat tchèque et de la ville de Kolín s’élevant à 15 % du total de la somme inves­tie. La ville a pris à sa charge tous les coûts de la mise en exploi­ta­tion du site indus­triel, de la cons­truc­tion de voies de com­mu­ni­ca­tion et de murs anti-bruit, et des com­pen­sa­tions pour les dég­ra­dations envi­ron­ne­men­ta­les dues à l’usine auto­mo­bile. Elle promit, en outre, de cons­truire de nou­vel­les habi­ta­tions pour les ouvriers ainsi que les infra­struc­tu­res cor­res­pon­dan­tes.

Lorsque l’on sut que TPCA vou­lait inves­tir 23 mil­liards de cou­ron­nes, on a parlé à Kolín et dans toute la République tchèque du « plus impor­tant inves­tis­se­ment », de l’« usine auto­mo­bile la plus moderne d’Europe », d’une « assu­rance pour les chômeurs » et même d’un « sau­ve­tage de l’éco­nomie ». A Kolín même, le prix des loge­ments a imméd­ia­tement aug­menté, les écoles se sont fait concur­rence pour former au mieux les forces de tra­vail néc­ess­aires à l’entre­prise et l’usine auto­mo­bile veillait en per­ma­nence à ce qu’on parle d’elle dans les man­chet­tes des jour­naux locaux.

Quand la pro­duc­tion tour­nera à plein, l’usine TPCA de Kolín devrait pro­duire une auto­mo­bile par minute, 1 100 par jour, 300 000 par an. Ce qui fait envi­ron 100 auto­mo­bi­les par an et par employé ; à pre­mière vue cela fait beau­coup, par­ti­cu­liè­rement en com­pa­rai­son avec les 18 auto­mo­bi­les par an et par employé chez Skoda. Cela pour­rait bien cacher de nou­vel­les mét­hodes d’orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion et du tra­vail, c’est-à-dire avant tout une plus grande pres­sion sur les ouvriers. Il est vrai que chez TPCA, où l’Aygo de Toyota, la Peugeot 107 et la C1 de Citroën sont sup­posées par­ta­ger une même chaîne, on ne réa­lise que l’assem­blage final ; tandis que chez Skoda, on pro­duit aussi des moteurs, des engre­na­ges et d’autres com­po­sants. Jusqu’à 95 % des voi­tu­res qui sor­ti­ront de l’usine devraient aller à l’expor­ta­tion. Environ 75 % des com­po­sants pro­vien­nent appa­rem­ment de République tchèque. Plus de 100 sous-trai­tants, pour moitié du Japon et pour moitié d’Europe de l’Ouest, sont venus en République tchèque dans le sillage de TPCA. Toutefois, ils ne veu­lent pas seu­le­ment appro­vi­sion­ner Kolín mais aussi Skoda et les nou­vel­les usines de pro­duc­tion auto­mo­bile qui se créent en Slovaquie.

Chaque tra­vailleur sur chaque poste de la chaîne a le droit, et même, selon le règ­lement intérieur de l’usine, le devoir, d’arrêter imméd­ia­tement toute la chaîne s’il cons­tate une mal­façon. Cette mesure doit aider au contrôle de la qua­lité de la pro­duc­tion. Dans le même temps, chaque geste de tra­vail est stan­dar­disé à l’extrême ; par exem­ple, on apprend aux ouvriers à se servir cor­rec­te­ment d’un mar­teau afin que chaque mou­ve­ment soit le plus effi­cace pos­si­ble et que le procès de pro­duc­tion dans son ensem­ble se dér­oule sans inci­dent.

L’arrivée de TPCA n’a qua­si­ment rien changé au taux de chômage qui atteint plus de 10% depuis plu­sieurs années à Kolín. Bien que le prin­ci­pal argu­ment en faveur de la cons­truc­tion de l’usine eût été précisément celui d’une baisse radi­cale du chômage. Malgré une vaste cam­pa­gne de recru­te­ment dans les régions les plus tou­chées par le chômage et la pau­vreté, TPCA fut long­temps sans par­ve­nir à trou­ver suf­fi­sam­ment de tra­vailleurs, hommes et femmes. On dit qu’envi­ron 40 % seu­le­ment des employés sont issus de Kolín et ses envi­rons ; dans cette région de Bohême cen­trale, tra­di­tion­nel­le­ment « riche », per­sonne n’a envie de trimer pour un salaire brut de 14 000 cou­ron­nes. Pourtant TPCA n’exi­geait aucune qua­li­fi­ca­tion préa­lable et pro­po­sait même des for­ma­tions maison.

TPCA orga­nisa la pre­mière équipe comme elle put ; pour la seconde, il fallut déjà beau­coup plus de temps ; et la troi­sième ne fut cons­ti­tuée qu’en octo­bre 2005. En tout, 3 000 per­son­nes devaient tra­vailler dans cette usine, mais pour le moment, ils ne sont que 2 400 ; on dit qu’en comp­tant les sous-trai­tants il fau­drait jusqu’à 10 000 ouvriers. Après que la troi­sième équipe fut au com­plet, on mél­angea les grou­pes de tra­vail des trois équipes de manière à obte­nir dans chaque équipe la même pro­por­tion d’employés expé­rimentés et de néop­hytes ; cer­tai­ne­ment pour main­te­nir une pro­duc­ti­vité iden­ti­que dans chaque équipe. Avec ce système de tra­vail en trois huit, la pro­duc­tion se pour­suit sans inter­rup­tion pen­dant six jours dans la semaine et s’arrête du samedi 17 h 11 au diman­che 18 h 30.

La plu­part des tra­vailleurs vien­nent de Moravie du Nord, de Slovaquie et d’Ukraine. Ils sont avant tout alléchés par la pers­pec­tive d’obte­nir un loge­ment de l’entre­prise. La muni­ci­pa­lité de Kolín avait promis 850 loge­ments à TPCA. Mais à cause de retards dans la cons­truc­tion, beau­coup d’ouvriers et d’ouvrières ont dû emmé­nager dans des habi­ta­tions tota­le­ment ina­daptées (une armoire par cham­bre, toi­let­tes et dou­ches com­mu­nes) et doi­vent payer 3 700 cou­ron­nes pour un lit dans une pièce de trois ou quatre. TPCA verse une aide au loge­ment de 1 500 cou­ron­nes à chaque employé et 500 cou­ron­nes supp­plém­ent­aires pour le trans­port. Ceux qui démé­nagent avec toute leur famille pour Kolín ont droit à une prime de démé­na­gement de 10 000 cou­ron­nes. Ces pro­blèmes de loge­ment pas­sent pour être la raison essen­tielle pour laquelle 50 à 60 per­son­nes quit­tent l’usine tous les mois.

La très forte pres­sion exercée sur les tra­vailleurs, confrontés à la nou­velle orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion et du tra­vail, y a aussi cer­tai­ne­ment sa part. Une jeune ouvrière expli­que ainsi les rai­sons pour les­quel­les elle pense à quit­ter l’usine : « Ce n’est vrai­ment pas de bon cœur que je chan­ge­rai de boulot, mais en atten­dant je ne suis même plus capa­ble de faire des mots croisés. Il ne va pas fal­loir beau­coup de temps avant que je sois com­plè­tement abru­tie. »

Elle est dét­ent­rice d’un bac pro­fes­sion­nel de com­merce et après l’école a tra­vaillé chez un ven­deur auto­mo­bile jusqu’à ce que la cam­pa­gne de recru­te­ment de TPCA lui fasse miroi­ter des salai­res pou­vant attein­dre 16 500 cou­ron­nes, un loge­ment et un emploi à vie. Pour le moment, elle réside dans un foyer parce qu’avec un salaire brut de 14 000 cou­ron­nes elle ne peut pas s’acquit­ter d’un loyer de 8 000 cou­ron­nes.

Elle tra­vaille au contrôle qua­lité. Quand elle reçoit une pièce sur la chaîne, elle pose un cro­chet en fer sur la sou­dure et frappe dessus avec un mar­teau. Si la sou­dure tient, la pièce peut pour­sui­vre sa course. « Je dois tenir le mar­teau dans la main gauche et le cro­chet dans la droite. Sinon, un sur­veillant surgit imméd­ia­tement et me passe un savon. » Lorsque la chaîne est arrêtée en dehors des temps de pause, elle doit conti­nuer à tra­vailler, par exem­ple balayer son coin même s’il n’y a aucun grain de pous­sière. Quand elle a repris le tra­vail après un mois de mala­die, « on m’a mise à un nou­veau poste avec de par­faits inconnus. J’ai dû tout recom­men­cer de zéro. » Des affi­ches sont accro­chées dans les halls de pro­duc­tion telle que « J’ai le visage épanoui, éner­gique et sou­riant ». Cette jeune ouvrière décrit ainsi le système d’embri­ga­de­ment per­ma­nent : « Ils veu­lent tou­jours que nous soyons aima­bles et com­mu­ni­ca­tifs. Pour finir, notre “chef d’ate­lier” reçoit 10 000 cou­ron­nes en liquide et on va tous ensem­ble dans un bar ; on s’en met plein la panse et on se prend une cuite avec cet argent pour la com­mu­ni­ca­tion entre employés. »

D’autres ouvriers cri­ti­quent éga­lement l’orga­ni­sa­tion et le rythme du tra­vail. Un ouvrier de 36 ans, ori­gi­naire de Bohême orien­tale, se plaint ainsi : « C’est un boulot incroya­ble ! Nous ser­rons des écrous sur des roues pen­dant une heure entière, tou­jours la même chose. Et pour 14 000 brut, alors que le sec­teur éner­gétique et l’indus­trie auto­mo­bile sont les bran­ches les mieux payées en France. » Il considère de manière tout aussi cri­ti­que les condi­tions de loge­ment dans les foyers, où il n’y a ni réfri­gérateur ni pos­si­bi­lité de faire la cui­sine. « Il ne me reste que l’espoir d’une pro­mo­tion ; avec de la patience, et si le syn­di­cat s’en mêle, nous aurons peut-être un jour des salai­res comme chez Skoda à Mladá Boleslav. » Il existe effec­ti­ve­ment un syn­di­cat chez TPCA ; mais c’est l’enca­dre­ment de l’usine qui a par­ti­cipé acti­ve­ment à la fon­da­tion de la bran­che d’entre­prise de l’OS Kovo. D’un autre côté, les com­men­ta­teurs des grands jour­naux esti­ment una­ni­me­ment que ce n’est qu’une ques­tion de temps avant que les tra­vailleurs de TPCA pren­nent cons­cience de leur force col­lec­tive et exi­gent de meilleurs salai­res.

Pendant la grève chez Skoda au prin­temps 2005, les jour­na­lis­tes ont donc aus­sitôt cher­ché à tester l’ambiance chez TPCA, si par hasard il ne s’y tra­mait pas la même chose.

Les sous-trai­tants

Les sous-trai­tants, plus de 300, dont au moins les deux tiers sont à capi­taux étr­angers, com­po­sent l’essen­tiel de l’indus­trie auto­mo­bile tchèque ; ils dis­po­sent de la quote-part la plus impor­tante dans la pro­duc­tion (56 %), le nombre d’employés et les pro­fits de l’ensem­ble de la pro­fes­sion. Une partie d’entre eux sont ori­gi­nai­res du pays, mais la plu­part s’y sont délo­calisés ou y ont étendu leurs acti­vités. Sur un total de 57 usines de pro­duc­tion japo­nai­ses en République tchèque, 34, représ­entant 70 % des inves­tis­se­ments japo­nais dans le pays, tra­vaillent direc­te­ment pour l’indus­trie auto­mo­bile. On dit qu’un sous-trai­tant alle­mand sur trois a une filiale en Europe cen­trale et orien­tale, et que la majo­rité de ces 85 entre­pri­ses pro­dui­sent en République tchèque. Beaucoup de sous-trai­tants sont affi­liés à Skoda et à TPCA. Mais elles appro­vi­sion­nent aussi d’autres fabri­cants auto­mo­bi­les, avant tout en Europe de l’Ouest et, bientôt, les usines Kia et PSA en Slovaquie. Par exem­ple, une tren­taine d’entre­pri­ses situées en République tchèque livrent des pièces détachées à Ford qui n’a aucune pro­duc­tion directe dans le pays. Une dou­zaine d’entre elles font de même pour les usines de Volkswagen (sans Skoda) ; pour un mil­lion d’euros rien qu’en 2004.

L’impor­tance de l’indus­trie auto­mo­bile pour la République tchèque est évid­ente compte tenu des liens unis­sant les nom­breux sous-trai­tants entre eux au sein de la chaîne de pro­duc­tion, ce qui fait d’eux un sujet poli­ti­que­ment très sen­si­ble.

Continental, à Otrokovice, appar­tient aux plus gros sous-trai­tants avec 4 500 tra­vailleurs, hommes et femmes et est, pour le moment, la prin­ci­pale usine de pneu­ma­ti­ques pour voi­tu­res. Bosch, à Jilhava, compte aussi beau­coup ; 5 800 employés y fabri­quent des com­po­sants pour moteurs diesel. Dans une autre usine Bosch, à Ceské Budejovice, 2 000 ouvriers et ouvrières pro­dui­sent des pièces détachées pour voi­tu­res. Ils sem­blent avoir pour clients tous les gros fabri­cants auto­mo­bi­les européens, mais aussi expor­ter une partie de leur pro­duc­tion à des pro­duc­teurs asia­ti­ques et sud-amé­ricains. Citons d’autres sous-trai­tants en République tchèque : Autopal (Visteon), à Nová Jicín, qui emploie 4 500 tra­vailleurs ; Siemens Automotive, à Frenstát, 1 200 ; Kiekert, à Prelouc, 1 400 ; etc.

Cependant, en dépit de leur impor­tance, il reste très dif­fi­cile de dres­ser le por­trait du pro­ces­sus de classe en cours chez les sous-trai­tants. Ceci parce qu’ils res­tent dans l’« ombre » des fabri­cants auto­mo­bi­les, qu’ils sont asso­ciés à la pro­duc­tion de ces der­niers et que l’on dis­pose de peu d’infor­ma­tions offi­ciel­les. Enfin, que d’autre part, faute de conflits ouverts chez les sous-trai­tants, ceux-ci ne prés­entent, jusqu’à main­te­nant, aucun « intérêt poli­ti­que » pour la presse.

Perspectives

Il est cer­tain, tout d’abord, que l’indus­trie auto­mo­bile en Europe cen­trale et orien­tale agit comme un impor­tant moteur pour l’indus­tria­li­sa­tion et l’accu­mu­la­tion du capi­tal dans la région, au moins depuis la fin des années 1990. C’est natu­rel­le­ment le point de vue du capi­tal. Aussi long­temps qu’un nou­veau cycle de luttes ouvrières n’aura pas com­mencé, il est dif­fi­cile de savoir si l’indus­trie auto­mo­bile joue un même rôle cen­tral pour la classe ouvrière, ne serait-ce qu’à cause de son dép­la­cement géog­rap­hique en Europe de l’Ouest vers l’Est. A ce propos, nous ne devons pas oublier que la classe ouvrière n’est pas une abs­trac­tion, un vis-à-vis séparé du capi­tal, mais qu’elle en est, au contraire, une partie intégr­ante et que, par conséquent, les formes concrètes d’exploi­ta­tion et les formes concrètes de la lutte de clas­ses sont en rela­tion étr­oite entre elles. Aux yeux de la classe ouvrière, les points où le capi­tal est à l’apogée de sa puis­sance peu­vent aussi se révéler être ses points de plus grande vulné­ra­bilité.

Afin de dép­asser le pur « compte rendu évé­nem­entiel », il va nous fal­loir tout d’abord cher­cher avec minu­tie quels sont précisément les points de ten­sion impor­tants pour les luttes à venir. Nous devrons aussi déc­ouvrir si, et com­ment, les tra­vailleurs sau­ront uti­li­ser cette nou­velle struc­ture tech­ni­que dont nous avons parlé contre le capi­tal lui-même et quel­les formes de rés­ist­ance en rés­ul­teront. Bien qu’on ne puisse s’en passer, la presse offi­cielle et les sta­tis­ti­ques ne sont que d’une uti­lité limitée pour rép­ondre à ces ques­tions. Il y a sans doute un excel­lent moyen de briser les bar­rières de l’infor­ma­tion, c’est d’aller dis­cu­ter direc­te­ment avec les tra­vailleurs ; ce qui aurait en plus l’avan­tage de nous per­met­tre d’éch­anger des expéri­ences entre « points de ten­sion » isolés et luttes concrètes, et de mener à une réflexion poli­ti­que des tra­vailleurs eux-mêmes sur les condi­tions de leur exploi­ta­tion.

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