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Argentine : Zanon, une entreprise « récupérée » par ses salariés

lundi 23 avril 2007

Ce texte est paru dans Echanges n° 118 (automne 2006).

Un dossier Zanon d’une trentaine de pages, publié initialement par Wildcat en décembre 2003, est disponible dans la traduction anglaise de la revue en ligne Prol-position n° 6 (www.prol-position.net), avec une réactualisation. Zanon est une entreprise de céramique de la ville de Neuquén, dans le centre de l’Argentine, placée depuis octobre 2001 « sous contrôle ouvrier » On appelle en Argentine ces sociétés autogérées des entreprises « récupérées ». Elles connaissent au moins deux types de statut :

- la coopérative, qui est légalisée sous condition que les travailleurs reprennent à leur compte les dettes de l’ancien propriétaire. Environ 80 entreprises et 8 000 salariés sont dans ce cas. Ils se garantissent ainsi contre les expulsions, en tout cas pendant deux ans, durant lesquels l’outil de travail leur est confié sous la supervision d’un tribunal qui garantit les droits du propriétaire. Les travailleurs ont ensuite priorité pour racheter l’entreprise qu’ils ont sauvée de la faillite ou de la rouille. Pendant ces deux ans, l’Etat verse un loyer au propriétaire ;

- la nationalisation sous le contrôle des travailleurs : c’est plus une revendication qu’un statut, et dans le cas de Zanon la revendication est simplement que les moyens de production leur soient confiés sans conditions. Zanon travaille de fait dans une sorte de vide juridique, et sans se préoccuper d’amortir les investissements et de faire des bénéfices. « Nous ne voulons pas acheter les moyens de production, nous ne voulons pas devenir propriétaire. L’Etat doit les mettre à notre disposition », explique un travailleur.

- Historique :

Zanon est une usine moderne. Elle a été fondée en 1980 et modernisée en 1993 et 1997. Elle est dotée d’équipements récents. Une première grève de neuf jours a lieu en juillet 2000 suite à la mort d’un jeune travailleur : il aurait pu être sauvé si les installations de premiers soins avaient été en état de marche. Un deuxième conflit, de 34 jours, a lieu en mars 2001 pour réclamer des salaires impayés. Ce qui déclenche l’occupation, en octobre 2001, c’est que la direction veut éteindre les fours. Les prud’hommes rendent alors un verdict inhabituel : le patron est condamné pour lock-out illégal, et les travailleurs reçoivent 40 % du stock en compensation des salaires impayés. Fin novembre, les 380 salariés reçoivent une lettre de licenciement. Ils font une manifestation où ces lettres sont brûlées. En janvier 2002, la direction présente un plan de reprise de l’activité ne prévoyant que 62 emplois. Jusqu’à la fin février, les occupants vivent de la solidarité et de la vente du stock. C’est là qu’ils décident de relancer la production. En octobre 2002, des syndicalistes liés au patron essaient de reprendre l’usine par la force, avec l’aide de nervis payés par eux. Ils sont repoussés à coups de fronde et grâce à l’aide des chômeurs du MTD (mouvement de chômeurs, piqueteros). En mars 2003, la justice autorise le liquidateur à reprendre le contrôle de l’usine. La date fixée est le 8 avril. Un grand mouvement de défense des Zanon se met en place, avec les Mères de la Plaza de Mayo en tête de file. Devant l’ampleur de la solidarité,le liquidateur renonce.

En septembre 2004, une délégation de Zanon se rend à Buenos Aires pour soutenir un projet de loi qui reconnaisse la coopérative qu’ils ont formée. La justice ne leur donne aucune réponse (Indymedia).

-  Fonctionnement :

la production a commencé en mars 2002 avec 270 travailleurs, passant à 320 en 2003. Le système des 3 x 8 est conservé, ne serait-ce que parce que les fours ne doivent jamais être éteints. En juillet, les travailleurs éprouvent le besoin de mieux organiser leur activité en élisant des coordinateurs dans chaque département (il y en a cinq : pulvérisation, presses, fours, contrôle qualité, ventes). Les coordinateurs se réunissent deux fois par semaine. D’après les témoignages cités dans l’enquête, c’est au niveau du laboratoire et de l’administration comptable et commerciale que les plus grandes difficultés sont rencontrées. Des aides extérieures (dont les Mères de la Plaza de Mayo) contribuent à former les travailleurs, et certains laborantins sont revenus après la reprise de la production. Comme l’entreprise n’a pas de statut légal, aucune vente en gros n’est possible et la production est vendue uniquement au détail à la porte de l’usine. Auparavant, les ventes représentaient 12 camions par jour.

Périodiquement, les travailleurs organisent une journée de discussion. La production est réduite, et ils se réunissent au niveau du département ou en AG, seul niveau où les décisions importantes sont arrêtées. Les votes ne sont pas à bulletin secret. Cependant, la structure syndicale préexistante a survécu et les bureaucrates se sont convertis en gestionnaires. Il leur est reproché de ne jamais participer à la production, et une réforme des statuts est envisagée pour limiter leurs mandats à deux ans. Parmi les problèmes récurrents, il y a les plaintes comme « l’autre équipe ne travaille pas assez et laisse les locaux non nettoyés ». Au point que certains travailleurs en viennent à espérer le retour d’une direction traditionnelle qui les débarrasserait des soucis de gestion tout en assurant la paie.

La pointeuse n’a pas été supprimée, et après une série de vols, des gardes et le contrôle des sacs ont été introduits. Il y a eu quelques actes de sabotages, comme la section de courroies de transmission. D’autres cas d’indiscipline sont signalés (flânerie dans les autres départements, départ précoce de l’usine, manque de respect...). Un catalogue de sanctions a été prévu. Il est vrai qu’au niveau des ateliers, les travailleurs ressentent encore « ceux d’en haut » comme une hiérarchie. Les représentants syndicaux eux-mêmes ont proposé qu’ils soient révocables par l’AG, mais ça ne s’est jamais passé.

Tandis que les coopératives subissent toutes les pressions du marché, sont contraintes de payer mal et de travailler beaucoup, la « solution » Zanon dispense les travailleurs du poids du passif. Elle leur permet aussi de tenir malgré un taux d’utilisation des capacités de production extrêmement bas (10 % au moment de l’enquête). Du coup, les travailleurs y ont plus de temps disponible que dans les coopératives comme Brukmann (textile), où l’intensité du travail est vitale pour l’entité. Zanon étant relativement automatisé, les travailleurs peuvent disposer de temps libre pour faire de la propagande ou des actions de solidarité en dehors de l’usine, comme dans le cas d’un barrage routier en soutien à l’occupation d’une usine voisine, ou même des voyages à l’étranger pour populariser leur lutte.

Chez Zanon, tous les salaires sont à 800 pesos (chiffre 2003) (environ 205 euros). C’est un niveau de salaire qui reste bas, mais qui est comparativement correct. Lorsque l’entreprise fait des bénéfices, elle a le choix entre augmenter les salaires ou embaucher. La décision initiale a été de recruter des chômeurs du MTD local. Il y en avait 50 en 2003, et un débat en faveur de l’augmentation des salaires commençait à avoir lieu - quoiqu’en dehors des AG. Le rapprochement entre les travailleurs de Zanon et le MTD ne s’est pas fait facilement, notamment à cause de la violence des piqueteros qui rebutait les travailleurs de Zanon. Mais il s’est concrétisé lors d’un barrage de pont lancé par les ouvriers de Zanon : les piqueteros sont venus en renfort et les points de vue se sont rapprochés dans l’action.

L’influence trotskyste (le PTS) est sensible dans l’usine. C’est de là que vient le slogan « nationalisation sous le contrôle des travailleurs ». Dans cette formule, « l’Etat est supposé exproprier les bâtiments, machines et brevets sans demander de compensation aux travailleurs, de les leur confier pour qu’ils produisent des biens socialement utiles en autogestion. Les travailleurs ne veulent pas acheter les moyens de production. L’Etat doit les leur fournir et se tenir en dehors de l’affaire car les travailleurs savent comment mener la production ».