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Bolivie

Bolivie, décembre 2004 - mai 2005

vendredi 20 avril 2007

Les deux textes qui suivent sont des notes complémentaires à l’article sur les événements de la fin 2003 en Bolivie : guerre du gaz ou guerre sociale ?

I. - décembre 2004

Aux occupations de terres qui se sont multipliées depuis octobre se sont ajoutées, avec la grève générale de 2004, celles des mines confiées à des multinationales. Les mineurs de Caracoles (Oruro), à l’instar de ceux de Huanuni deux ans plus tôt, imposent dynamite à la main la nationalisation de l’entreprise ; le secrétariat élargi de la COB [Central Obrera Boliviana, Centrale ouvrière bolivienne] appelle tous les travailleurs à « s’emparer des mines, des entreprises, des moyens de communication et des puits de pétrole pour les administrer collectivement » et à lutter jusqu’à la « défaite définitive du régime néo-libéral et capitaliste ».

En juin, les membres de la communauté d’Ayo Ayo ont séquestré et exécuté le maire « pour corruption et vol », puis accueilli la police à coups de pierres et menacé de faire sauter les pylônes de haute tension de la zone en cas de représailles ; plusieurs communautés de La Paz et de Potosí ont menacé publiquement de suivre leur exemple. A la même date, les autorités judiciaires ont laissé en liberté, sans l’inculper, un ancien ministre auteur d’un détournement vingt fois plus important - coïncidence qui a amené jusqu’à des journalistes et des intellectuels bien-pensants à établir des comparaisons entre la justice d’Etat et la justice communautaire, pas toujours favorables à la première.

Au même moment, la grève des enseignants s’achève sur un succès partiel, tandis que les blocages de routes et les manifestations paysannes se poursuivent. Mais peu à peu le gouvernement parvient à reprendre l’initiative jusqu’à un certain point et à détourner l’attention vers la scène politique officielle. Le président Mesa annonce l’organisation pour le 18 juillet d’un référendum sur la question des hydrocarbures (où il n’est pas question de nationalisation), tout en assurant que, quel que soit le résultat, les contrats en vigueur avec les compagnies pétrolières seront respectés. Les syndicats et les mouvements populaires, à l’exception prévisible du MAS [Movimiento al socialismo, Mouvement pour le socialisme], appellent à boycotter la consultation et obtiennent un succès encourageant (la somme des abstentions, 48 %, des votes nuls ou blancs, et des « non » à l’exportation de gaz représente les quatre cinquièmes de la population en âge de voter), ce qui évidemment ne modifie en rien la politique du gouvernement.

Fin septembre, l’armée réprime brutalement les producteurs de coca du Chapare qui tentent d’empêcher la destruction de leurs cultures, tuant un paysan et en blessant vingt autres. Les manifestations redoublent de vigueur. Le 4 octobre, les dirigeants cocaleros et le gouvernement s’accordent sur un compromis : l’ensemencement est provisoirement autorisé sur 3 200 hectares, en échange de quoi les agriculteurs acceptent d’éradiquer les plantations qui dépassent ce quota. L’ambassade des Etats-Unis donne son accord, considérant que « l’éradication se poursuivra puisque les paysans en ont explicitement accepté le principe », tandis qu’Evo Morales - ignominieusement expulsé de la COB comme « traître à la patrie » - et les autres dirigeants cocaleros entendent faire passer le pacte auprès de leurs partisans comme un premier pas vers la légalisation. Quoi qu’il en soit, on a pour l’instant réussi à faire taire les manifestations contre l’éradication des cultures.

Quelques jours plus tard s’ouvre le débat parlementaire sur la loi sur les hydrocarbures. Dans les rues de La Paz, des dizaines de milliers de manifestants - mineurs, paysans, cocaleros, enseignants, ouvriers et étudiants - protestent contre le projet de loi gouvernemental et exigent l’inculpation de Sánchez de Lozada. Les hommes politiques, craignant une nouvelle poussée insurrectionnelle, se dépêchent de faire des concessions : la mise en examen de l’ex-président est autorisée et d’importantes subventions sont accordées aux coopératives minières. Le 21 octobre, le Congrès, sans même prendre le risque de soumettre au débat la loi proposée par le gouvernement, approuve à une vaste majorité, en première lecture, un projet de loi alternatif présenté par le MAS, qui augmente considérablement les taxes imposées aux multinationales pétrolières (le plafond passe de 32 % à 50 %), mais qui renonce à la nationalisation (que la COB et les mouvements populaires continuent à revendiquer).

Le débat parlementaire sur le texte définitif est renvoyé à novembre, ce qui permet dans un premier temps de désamorcer le mouvement de contestation et de laisser le conflit en suspens. Les manifestants se retirent. C’est alors que les attaques arrivent de l’autre bord : la timide solution de compromis acceptée par les députés est traitée par les compagnies pétrolières et les secteurs les plus corrompus de la bourgeoisie nationale comme un outrage impardonnable. Les patrons des départements producteurs de gaz, Santa Cruz et Tarija, menacent de décréter la région autonome si le projet n’est pas retiré, réussissant même à imposer à leurs populations une grève générale de vingt-quatre heures en défense de l’industrie pétrolière et de « l’autonomie régionale ». Les gouvernements nord-américain, espagnol et brésilien, ainsi que la Banque mondiale et le FMI menacent de retirer toute aide financière à l’Etat bolivien en cas d’adoption de la loi. Accablés, les députés décident finalement, début décembre, de repousser à nouveau le débat en janvier.

Ainsi les partis politiques ont-ils, au bout du compte, repris l’initiative, bien qu’en se couvrant de ridicule. Leurs maîtres leur laissent actuellement entendre qu’ils sauraient fort bien gouverner sans eux ; aux élections municipales de décembre, ils ont été largement mis en échec par les nouveaux regroupements « civiques » patronaux et populistes. Désormais, la menace la plus immédiate pour l’Etat semble être non pas sa destruction révolutionnaire, mais sa désintégration en un « fédéralisme » de mafias locales à la solde des compagnies étrangères. Si quelque chose de mieux ne vient pas rapidement de leur côté, les mouvements populaires et indigènes pourraient facilement se voir poussés à prendre la défense de l’Etat, comme moindre mal face à la dictature sans masque du patronat multinational. A suivre, donc...

II. - Mai 2005

A la fin 2004, le gouvernement de Mesa obéit avec empressement aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale et décrète une forte augmentation des prix de l’essence et du diesel (entre 10 % et 23 %). La réponse de la base ne se fait pas attendre : les assemblées de quartier forcent les syndicats et les associations de voisins à déclarer la grève générale illimitée dans tout le pays à partir du 10 janvier. Dans la ville d’El Alto, en première ligne comme toujours, la lutte contre le « gasolinazo » se combine à celle contre la très mauvaise qualité de l’approvisionnement en eau, service cédé par le gouvernement à une entreprise à capitaux français ; les associations de voisins exigent l’expulsion du concessionnaire et l’autogestion des services par les habitants eux-mêmes. Trois jours après, le gouvernement recule, le pays étant entièrement paralysé par la grève générale et La Paz, siège du gouvernement, coupée du reste du pays par les blocages des routes ; il réduit (sans toutefois l’annuler) l’augmentation des combustibles et rompt le contrat avec la compagnie des eaux (mesure qui ne sera, en fin de compte, pas appliquée).

Les manifestations prennent une tournure assez particulière dans le département oriental de Santa Cruz de la Sierra, le plus riche en gisements de pétrole et de gaz naturel, où les associations patronales, l’oligarchie latifundiaire et leur drôle de mouvement pour « l’autonomie régionale » tentent de prendre en marche le train du soulèvement populaire afin de s’en servir pour ses propres fins. L’oligarchie de Santa Cruz, dont l’influence fut dominante au sein de l’Etat sous la dictature de Banzer puis sous les gouvernements démocratiques qui se sont succédé depuis les années 1980, avait été écartée des coulisses du pouvoir gouvernemental à cause de l’affaiblissement des partis politiques et de la chute de Sánchez de Lozada. N’ayant plus la force de s’emparer du pouvoir étatique, elle prétend ériger face au pouvoir central ses fiefs familiaux, avec leurs immenses richesses naturelles, en région « autonome » qui deviendrait alors d’autant plus durement soumise aux multinationales pétrolières et aux Etats-Unis.

Le 21 janvier, en pleine manifestation de masse, couronnée par l’occupation de la préfecture (représentation régionale du gouvernement central) et d’autres édifices gouvernementaux de Santa Cruz, le Comité Cívico de cette ville, dominé par les oligarchies latifundiaires, proclame la formation d’un gouvernement régional autonome provisoire. Le gouvernement de Mesa ordonne le déploiement des troupes aux points stratégiques du département ; les dirigeants du Mouvement pour le socialisme (MAS) d’Evo Morales et des syndicats contrôlés par cette organisation prennent ouvertement parti en faveur du gouvernement. Mais la résistance populaire ne tarde pas à déborder les uns et les autres : en l’espace de quelques jours, les mobilisations de paysans et de travailleurs, les manifestations et les blocages de routes échappent à tout contrôle des dirigeants autonomistes et se retournent ouvertement contre eux. La lutte contre le « gasolinazo » devient simultanément celle contre la tentative putschiste des mafias oligarchiques et patronales. Cinq jours après la proclamation sécessionniste, les manifestants qui défilent dans les rues de Santa Cruz aux cris de « Autonomie oui, loges non ! » expulsent manu militari les partisans du Comité Cívico qui voulaient prendre la tête de la manifestation. Les associations indigènes, paysannes et ouvrières dénoncent publiquement les « aspirations putschistes, déstabilisatrices et séparatistes des groupes fascistes de Santa Cruz », appelant à la lutte pour une « véritable démocratie participative », pour les « autonomies des régions et des peuples indigènes et autochtones ».

Le gouvernement de Carlos Mesa parvient cette fois-là à apaiser les protestations à coup de concessions partielles, de promesses et d’atermoiements, mais le calme ne dure pas. Une nouvelle vague de manifestations se propage au début mars. Les habitants d’El Alto se remettent en grève générale pour l’eau et le pétrole ; les paysans des vallées de Sucre bloquent les routes, exigeant la ratification de la loi sur les hydrocarbures et la convocation de l’Assemblée constituante, et menacent d’occuper les puits pétroliers de la zone ; à Cochabamba, les travailleurs de l’industrie pétrolière se préparent à occuper les raffineries avec le soutien massif des paysans et des chômeurs, tandis que les enseignants de plusieurs villes se mobilisent pour revendiquer plus de moyens et que les paysans de l’Altiplano bloquent les routes de La Paz à Oruro pour exiger l’ouverture d’une école normale supérieure pour la région. Le président Mesa, épuisé et cerné de toutes parts, présente sa démission le 6 mars ; mais cette fois-ci les mouvements populaires ne se laissent pas abuser par la promesse d’un changement de gouvernement. Il leur est égal que le président s’en aille ou reste en place ; les manifestations se poursuivront. Le Parlement refuse la démission du président. Mesa, désespéré, propose de dissoudre le Congrès et d’appeler à des élections anticipées pour le mois d’août, mais les parlementaires refusent, craignant de perdre leurs traitements pour les deux années de mandat qui restent. Le président devra continuer à gouverner jusqu’en 2007, qu’il le veuille ou non.

Alors que la majorité néolibérale du Congrès se hâte de venir en aide au pouvoir présidentiel chancelant, les dirigeants du MAS - jusqu’alors le principal soutien au Parlement du président poussé dans ses derniers retranchements - décident, après quelques hésitations, de miser sur une mobilisation sociale, poussés par leur base. Le 9 mars, ils concluent un « pacte révolutionnaire d’union » avec les courants les plus radicaux de la centrale syndicale COB et du syndicat paysan CSUTCB (Confederación Sindical Única de Trabajadores Campesinos de Bolivia, Confédération syndicale unique des travailleurs de la campagne de Bolivie), eux-mêmes affaiblis par l’auto-organisation croissante de leurs bases, et quelques autres organisations. Ce pacte, malgré la rhétorique révolutionnaire des dirigeants, a pour principal effet de rétablir l’hégémonie du réformisme parlementaire sur les mouvements populaires : au bout d’une semaine, la Chambre des députés ayant tout juste voté, en première lecture, le projet de loi sur les hydrocarbures proposé par le MAS, les blocages de routes sont levés.

Le soulèvement à moitié désarmé, le projet (qui, on s’en souvient, prévoyait de grever les exportations de gaz et de pétrole au moyen de taxes et de royalties à hauteur de 32 % à 50 %), passe devant le Sénat qui se consacre consciencieusement à « assouplir » en faveur des compagnies pétrolières la loi qui avait été préalablement adoptée ; à coups de rabais, remises sur les taxes et clauses sur l’application et les révisions des prix, cette loi revient tout au plus à ratifier le statu quo ante. C’est ainsi qu’elle retournera, début mai, devant la Chambre des députés, pour une adoption définitive qui tiendra, ou non, compte des amendements sénatoriaux. Au moment où nous écrivons, le Congrès continue de discuter tandis que les syndicats et les organisations paysannes annoncent de nouvelles manifestations.

En fin de compte, les événements ont confirmé en grande partie ce que nous avions signalé il y a un an : le slogan de la « lutte pour le gaz et le pétrole » a principalement servi à détourner les luttes sociales vers le terrain de la politique parlementaire et étatique ; aujourd’hui, les mouvements de protestation courent le risque d’être réduits à de simples comparses des fractions les plus modernistes de la bourgeoisie nationale et autres aspirants bureaucrates des futures industries d’Etat. Il faut se demander, après tout, dans quelle mesure une industrie des hydrocarbures, même nationalisée, peut réellement échapper au contrôle des entreprises multinationales, les seules finalement en possession de la technologie nécessaire à l’élaboration, au raffinage et au transport des matières premières, ou comment l’industrie pétrolière, centraliste de par sa propre structure matérielle, peut être gérée par les ouvriers et paysans du pays sans déléguer les décisions à des élites de technocrates et de spécialistes « compétents ».

Surtout, personne ne semble, à ce niveau, se poser la question de la nécessité même des industries pétrolières, dont les exploitations sont en train de détruire de plus en plus vite les richesses forestières et les fondements de la vie des populationss autochtones, leurs gazoducs empoisonnant les rivières, les lacs et les terres de l’Altiplano, mettant ainsi en péril l’agriculture, l’élevage et la pêche... Tout cela, finalement, pour soutenir l’économie de gaspillage démentielle et autodestructrice des pays développés.

En Bolivie, les prises de positions très raisonnables à ce propos n’ont pas fait faute, principalement de la part des communautés indigènes. Rappelons qu’en juillet 2003, le Xe Congrès de la CSUTCB avait exigé que les compagnies pétrolières soient expulsées des zones protégées et des parcs nationaux, et que les communautés paysannes et les populations indigènes qui y habitent puissent administrer directement ces territoires. Il serait peut-être bon d’étendre ces revendications à tout le territoire national. Il est temps de se demander sérieusement si la Bolivie, et le monde, ne vivrait pas mieux sans industries pétrolières, ou tout au moins en les restreignant à un minimum dont l’utilité sociale serait supérieure aux dommages qu’elles occasionnent. On nous objectera probablement que le pétrole c’est de l’argent, beaucoup d’argent, des centaires de millions de dollars. Mais voilà justement la véritable guerre : soit la vie, la richesse authentique de la terre, des forêts, des rivières et des champs, soit l’Argent, le Capital et le développement dévastateur et mortifère du désordre planifié. Il faut choisir tant que c’est encore possible.

L. A. et C. Q.

Notes

* Voir Echanges n° 112 pour ce texte paru d’abord dans le n° 38 de la revue barcelonaise Etcétera (juin 2004). Ces notes complémentaires sont extraites du n° 39 d’Etcétera (mai 2005). Nous avons repris la traduction de la première de ces notes à La Question sociale n° 2 (hiver 2004-2005), p. 96 ; la deuxième a été traduite par J.-P. V.

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