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Grève des transports urbains en Italie (3)

publié par Yves, le vendredi 16 janvier 2004

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Lettre de Mouvement communiste N° 12 - Janvier 2004

De déc­embre à jan­vier

Pour les syn­di­cats, CGIL en tête, il s’agit main­te­nant de tenter de repren­dre en main leurs trou­pes en essayant de faire ava­li­ser l’accord natio­nal. C’est pour cela que, dès le 22 déc­embre, la CGIL pro­pose la convo­ca­tion d’assem­blées, ville par ville, dépôt par dépôt, à partir du 7 jan­vier . Entre temps, des agi­ta­tions spo­ra­di­ques, assor­ties de mani­fes­ta­tions ont lieu les 29 déc­embre et 4 jan­vier à Venise , Padoue, Gênes ou encore Cagliari pour pro­tes­ter contre les pre­mières mesu­res répr­es­sives patro­na­les.

Quant aux syn­di­cats de base (Sult, Sin-Cobas, Flt-Cub, SLAI-COBAS et Rdb-Cub), ils espèrent béné­ficier des grèves illé­gales pour dével­opper leur influence. Ils orga­ni­sent ainsi une journée de grève légale de 24 heures pour le 9 jan­vier. Le 3 jan­vier, se tient à Florence une confér­ence natio­nale où par­ti­ci­pent une cen­taine de tra­vailleurs des trans­ports urbains de plu­sieurs villes d’Italie, mem­bres des syn­di­cats de base pro­mo­teurs mais aussi adhérents aux confé­dé­rations offi­ciel­les et des non-syn­di­qués. L’opé­ration déb­ouche sur la cons­ti­tu­tion d’une coor­di­na­tion natio­nale de lutte, ouverte aux sala­riés non encartés dans les syn­di­cats de base. Minoritaires un peu par­tout (sauf à Venise et Florence notam­ment), ces der­niers ten­tent de s’invi­ter au moyen d’une journée d’action à la table des négoc­iations natio­na­les. Leur objec­tif est de renouer les pour­par­lers offi­ciels avec les entre­pri­ses de trans­port urbain et l’Etat afin d’obte­nir les objec­tifs fixés par les tra­vailleurs : 106 euros d’aug­men­ta­tion par mois et 2 900 euros de rat­tra­page sur le contrat signé en 2000. Par-là même, les syn­di­cats de base comp­tent élargir leur audience et concur­ren­cer avan­ta­geu­se­ment les trois syn­di­cats d’Etat du pays (CGIL, CISL et UIL).

Pour eux, en ce début d’année, la partie est loin d’être gagnée. A Venise, par exem­ple, un tra­vailleur sur trois n’est pas revenu tra­vailler pour cause d’arrêt mala­die. L’insa­tis­fac­tion per­siste mais il est à ce stade dif­fi­cile de savoir si elle va se tra­duire en action col­lec­tive. Alors que la CGIL appelle à des assem­blées le 7 et le 8 jan­vier, les syn­di­cats de base fixent comme seule échéance la grève du ven­dredi 9 jan­vier. Cette journée de lutte devrait être ponc­tuée par des mani­fes­ta­tions aux préf­ec­tures qui ont décidé de réq­ui­siti­onner les sala­riés en grève. L’issue posi­tive de la journée du 9 n’est pas garan­tie. C’est pour­quoi, la Coordination décide de faire res­pec­ter les tran­ches horai­res de tra­vail obli­ga­toire « afin de favo­ri­ser la plus large par­ti­ci­pa­tion à la grève y com­pris des tra­vailleurs qui n’adhèrent pas au syn­di­ca­lisme de base et pour empêcher l’uti­li­sa­tion mal­veillante des dif­fi­cultés pro­vo­quées par l’agi­ta­tion à l’encontre des usa­gers » (com­mu­ni­qué de la Coordination du 7 jan­vier 2004). Cet aveu de fai­blesse en contra­rie plus d’un.

À Milan, dans cer­tains dépôts, des conduc­teurs ne cachent pas leur déc­eption. « Mieux vaut taper par sur­prise », déc­lare le 8 jan­vier à Paolo Foschini, jour­na­liste au Corriere della Sera, un conduc­teur de bus du dépôt ATM de Via Giambellino, à Milan. « Nos représ­entants syn­di­caux, y com­pris les Cobas, ont foutu en l’air l’oppor­tu­nité qui s’était créé en déc­embre. Quand on a eu ce fameux lundi noir du 1er déc­embre, il fal­lait pour­sui­vre la lutte sans se sou­cier de per­sonne. L’ensem­ble de la caté­gorie était prête à y aller et nous aurions gagné ce que nous vou­lons. En fait, nous nous sommes fait mener en bateau », ajoute-t-il. On s’est alors ache­miné vers une nou­velle journée de lutte syn­di­cale « nor­male », même si elle contes­tait un accord natio­nal signé par les trois syn­di­cats offi­ciels. Tout sem­blait alors en place pour une grève « sans his­toire ».

Mais la situa­tion mila­naise a, une fois de plus, modi­fié la donne. Forte de son bilan finan­cier posi­tif, la direc­tion de l’ATM avait annoncé être prête à lâcher de l’argent sup­plém­ent­aire en éch­ange d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité se tra­dui­sant par l’exten­sion des plages horai­res de tra­vail et la dimi­nu­tion de 20 à 15 minu­tes des pauses en fin de tournée. Le 7 jan­vier, elle pro­pose une prime non réc­urr­ente de 250 euros au titre de l’année 2003 paya­ble imméd­ia­tement plus 300 euros pour 2004 paya­bles dès le 1er février 2004. L’ATM s’enga­geait aussi à rendre per­ma­nente cette prime de 300 euros annuels dès 2005. Après 20 heures de négoc­iations, le 8 jan­vier à 5h30 du matin, les trois syn­di­cats offi­ciels quit­tent la table des négoc­iations en dépit des der­nières ten­ta­ti­ves de conci­lia­tion du préfet, Bruno Ferrante.

Nino Cortorillo, secrét­aire général de la FILT-CGIL de Milan, en repous­sant l’éch­ange d’argent contre un accrois­se­ment de l’inten­sité et de la durée du tra­vail, déc­lare que « c’est la direc­tion de l’ATM qui por­tera toute la res­pon­sa­bi­lité en cas de succès de la grève du 9 jan­vier ». Connaissant bien l’ambiance incan­des­cente dans les dépôts, les syn­di­cats offi­ciels ont ainsi fait le choix de ne pas se couper davan­tage de leur propre base. De plus, au plan natio­nal, la signa­ture d’un accord séparé à Milan aurait décl­enché des agi­ta­tions en cas­cade dans les autres villes met­tant défi­ni­ti­vement à mal le cadre de l’accord natio­nal du 20 déc­embre. Rappelons que la prin­ci­pale raison d’être de ces syn­di­cats est de garder des pré­ro­ga­tives exclu­si­ves de trac­ta­tion avec les entre­pri­ses et les ins­ti­tu­tions. Le rideau peut donc se lever sur le 9 jan­vier.

Le 9 jan­vier, la grève est légale Une vue d’ensem­ble

Exception faite d’une ten­ta­tive avortée dans trois dépôts de Gênes, il n’y a guère eu de grève illé­gale. Deuxième trait impor­tant de la journée du 9, l’établ­is­sement d’une césure impor­tante entre la plu­part des villes du Nord, où la grève légale a recueilli une adhésion mas­sive, et le Sud de la Péninsule où les grév­istes ont été peu nom­breux. Même à Naples, où on a décompté quel­que 60 % de grév­istes, aucune action décidée n’a été pro­duite. A Rome, il y a eu 75 % envi­ron de grév­istes. Les lignes A et B du métro ont été fermées dès 9 heures du matin. A Florence, on a compté entre 80 et 90 % de grév­istes. Ici, on a assisté à une ten­ta­tive de soli­da­ri­sa­tion de la part d’« usa­gers » au moyen d’une grève du paie­ment du ticket de trans­port.

Traditionnelle place forte des syn­di­cats de base, Venise a frôlé les 100 % de grév­istes. On notera éga­lement 95 % de grév­istes à Trieste, 80 % à Udine, 70 % à Gorizia et 80 % en moyenne dans l’ensem­ble de la région de Vénétie. Toutefois, à Turin, il n’y a eu que 40 % de grév­istes, aucun des dépôts n’a été bloqué, ni aucune mani­fes­ta­tion n’a été signalée. Les conduc­teurs y avaient été mas­si­ve­ment réq­ui­sitionnés par le Préfet, Achille Catalani.

A Bologne, la quasi-tota­lité des sala­riés de l’entre­prise de trans­ports urbains a par­ti­cipé à la grève légale. Aucun dépôt n’a été bloqué. Une mani­fes­ta­tion d’envi­ron 250 per­son­nes a eu lieu devant la préf­ec­ture exi­geant, entre autre, la levée des sanc­tions suite à la grève illé­gale du 22 déc­embre. Le défilé s’est pour­suivi jusqu’à la gare cen­trale pour appor­ter son sou­tien à quatre che­mi­nots licen­ciés pour avoir dénoncé les condi­tions de tra­vail.

A Gênes, on tente la grève illé­gale

Cette fois-ci encore, les tra­vailleurs génois se sont mon­trés en pointe du mou­ve­ment. Alors que la grève légale a atteint les 80 à 90 % de par­ti­ci­pa­tion, dès 4 heures du matin, le dépôt de Mangini della Foce était en grève totale avec bus bar­rant la sortie du dépôt. Un peu plus tard, la situa­tion était la même aux dépôts de Sampierdarena et de Boccadasse. Mais même cette belle ten­ta­tive ini­tiale de grève illé­gale a fait long feu. Paradoxalement, le dépôt de Staglieno qui avait été le fer de lance du mou­ve­ment de déc­embre, enre­gis­trait un très faible nombre de grév­istes. La ligne de métro et les funi­cu­lai­res ne cir­cu­laient pas. La partie ouest de la ville n’était pas des­ser­vie par les bus, tandis qu’à l’Est, cer­tains d’entre eux rou­laient.

A Milan, le feu couve tou­jours sous les cen­dres de la mobi­li­sa­tion syn­di­cale La grève légale a réussi à para­ly­ser les lignes de métro. Seule la ligne 1 a fonc­tionné de façon réd­uite en fréqu­ence et en par­cours. La cir­cu­la­tion des bus a été erra­ti­que. Au total, on a compté envi­ron 60 à 70 % de grév­istes. Le représ­entant du SLAI COBAS, Giacomo Capettini, a précisé que « les tra­vailleurs n’avaient pas voulu péna­liser les usa­gers ». Cette grève a eu lieu sur fonds de que­rel­les de représ­en­ta­tivité entre le SLAI-COBAS et les trois grands syn­di­cats natio­naux . Après l’échec des négoc­iations loca­les avec l’ATM, les orga­ni­sa­tions mila­nai­ses de caté­gorie de CGIL, CISL et UIL avaient cessé de s’oppo­ser fron­ta­le­ment à la grève en fai­sant porter la res­pon­sa­bi­lité de la réus­site de la mobi­li­sa­tion à l’entre­prise. La CGIL, de son côté, a réitéré sa demande de refe­ren­dum sur l’accord natio­nal du 20 déc­embre. Proposition fina­le­ment reprise par l’ensem­ble des forces en prés­ence, Coordination com­prise. Au total, si, le 9 jan­vier, à Milan, il n’y a pas eu une lame de fond com­pa­ra­ble à celle du 1er déc­embre, il est fort pro­ba­ble que la vieille taupe conti­nue de creu­ser. Plusieurs voix de tra­vailleurs se sont levées pour appe­ler à une nou­velle vague de grèves sur­prise dès le lundi 12 jan­vier.

A Brescia, les manœuvres de recom­po­si­tion du pay­sage syn­di­cal vont bon train Bien que par­fai­te­ment légale, la grève a été une fran­che réus­site : 80 à 90 % des sala­riés de Brescia Trasporti y ont par­ti­cipé. Pourtant, à 4 h 15 du matin, au dépôt de bus de la ville, à peine 20 tra­vailleurs (dont cer­tains extérieurs à l’entre­prise) ten­taient d’orga­ni­ser un piquet devant la porte. Sans succès. Les plages horai­res de ser­vice public ont été res­pectées hormis un ser­vice incom­plet de 5 à 6 heures du matin où seuls 3 bus sur 25 ont cir­culé. Les deux com­pa­gnies de bus subur­bains, SIA et SAIA, n’ont pas été tou­chées par la grève. Une mani­fes­ta­tion à la Préfecture orga­nisée par les COBAS a été escortée par 20 auto­bus en grève. Le 9 jan­vier, une forte pola­ri­sa­tion s’est pro­duite entre une petite mino­rité de sala­riés dis­posés à aller plus loin et une autre mino­rité de tra­vailleurs ali­gnés sur les consi­gnes légales des syn­di­cats offi­ciels. Ces der­niers n’ont cepen­dant pas ménagé leurs efforts pour tenter de rés­orber à leur avan­tage le hiatus. Dans ce sens, le secrét­aire de la Bourse du tra­vail de la CGIL, Dino Greco, a rap­pelé que « les syn­di­cats n’étaient pas contre la grève qui expri­mait la colère légi­time des ouvriers ». Il ajou­tait qu’il « ne fal­lait pas avoir d’inter­pré­tation mani­ché­enne sur cette journée » et qu’il « n’était pas ques­tion d’éch­anger aug­men­ta­tions de salaire contre aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité ». En signe d’apai­se­ment, Maurizio Murari, ani­ma­teur de la Coordination des chauf­feurs du 15 déc­embre adhér­ente à la Coordination natio­nale, lui rép­ondait « que la grève n’était pas dirigée contre les trois confé­dé­rations » mais seu­le­ment « contre l’accord du 20 déc­embre ». Les gran­des manœuvres pour la recom­po­si­tion du pay­sage syn­di­cal ont repris…. Même la très réacti­onn­aire Ligue du Nord s’est exprimée en faveur de l’ouver­ture de « négoc­iations rég­io­nales », trop heu­reuse de pou­voir dém­an­teler un pan de conven­tion col­lec­tive natio­nale. En revan­che, sourde à toute ten­ta­tive d’apai­se­ment, la direc­tion de Brescia Trasporti, au tra­vers de son admi­nis­tra­teur, Giorgio Schiffer, a contesté l’accord natio­nal car jugé trop généreux pour les tra­vailleurs.

Toujours en Lombardie, à Varèse, le nombre des grév­istes a atteint les 90 % du total des tra­vailleurs et les 77 % à Lecco.

Le gou­ver­ne­ment joue la montre et veut tour­ner la page

L’exé­cutif est resté très dis­cret face à la journée de grève du 9 jan­vier. Manifestement, il pré­fère lais­ser le champ libre aux syn­di­cats offi­ciels pour tenter de rés­orber la colère des auto­fer­ro­tram­vieri. Pour lui, la partie s’est ter­minée le 20 déc­embre avec la signa­ture de l’accord natio­nal. Néanmoins, l’inef­fa­ble sous-secrét­aire d’État au Travail et aux Politiques socia­les, Maurizio Sacconi, ancien diri­geant de la CGIL aujourd’hui membre éminent de Forza Italia, ne s’est pas privé de faire ses habi­tuels com­men­tai­res pro­vo­ca­teurs. En déc­larant « ratée la grève des Cobas à l’excep­tion près de quel­ques gran­des villes », il n’a pas manqué l’occa­sion de remet­tre sur le tapis la ques­tion des sanc­tions contre les « grév­istes mino­ri­tai­res ». « Surtout dans le métro, il suffit de peti­tes mino­rités pour gêner le plus grand nombre. Ceci n’est pas juste », a-t-il déclaré. Il a donc incité les gran­des confé­dé­rations syn­di­ca­les à « assu­mer leurs res­pon­sa­bi­lités afin de par­ti­ci­per à la réus­site de la moder­ni­sa­tion d’un sec­teur en crise pro­fonde ». En indi­quant aux par­te­nai­res sociaux la marche à suivre pour les deux pro­chai­nes années, Maurizio Sacconi a fini en affir­mant que, « compte tenu que la conven­tion col­lec­tive natio­nale est dés­ormais der­rière nous, l’objec­tif prio­ri­taire est de remon­ter la situa­tion finan­cière des entre­pri­ses du sec­teur frappées pres­que par­tout par des graves déficits de bilan et des dettes au tra­vers de négoc­iations entre ins­ti­tu­tions cen­tra­les, loca­les et syn­di­cats ».

Aux prolét­aires cons­cients de tirer les leçons de cet épi­sode de vie de la classe La bataille du 22 déc­embre - glo­ba­le­ment perdue par les auto­fer­ro­tram­vieri - aura été celle du tour­nant de cette pre­mière vague de lutte de la caté­gorie. La « trêve des confi­seurs » de la longue pér­iode fes­tive de la fin d’année a été res­pectée. Pendant cette pér­iode, après vingt-deux jours d’agi­ta­tion ponc­tués par trois moments forts, les tra­vailleurs ont pansé leurs bles­su­res et recons­ti­tué leurs forces (et une partie de leurs rés­erves en fric). La convo­ca­tion, le 9 jan­vier, d’une nou­velle journée natio­nale d’action n’a pas modi­fié sur le fond cette donne. Si cette journée a été com­pa­ra­ble à celles de déc­embre pour sa par­ti­ci­pa­tion dans des nom­breu­ses villes du Centre Nord de la Péninsule, sur le plan de son inten­sité elle marque un pas en arrière. La grève illé­gale n’a été tentée que dans trois dépôts génois, sans grand rés­ultat. Une grande partie de son succès numé­rique est due à l’avor­te­ment des négoc­iations mila­nai­ses du 8 déc­embre. Les syn­di­cats de base ont plei­ne­ment joué leur rôle d’exu­toire de la colère des sala­riés. Ils ont ren­forcé leurs posi­tions vis-à-vis des syn­di­cats léga­lement habi­lités à négocier en gagnant ce sup­plément de représ­en­ta­tivité en don­nant en gage un contrôle absolu des éventuels déb­or­dements des tra­vailleurs. Après cette grève, l’issue pro­posée par le gou­ver­ne­ment de négoc­iations loca­les basées sur le prin­cipe d’argent sup­plém­ent­aire contre efforts de pro­duc­ti­vité n’est pas fermée. Elle reste de pleine actua­lité. Dans plu­sieurs villes, on parle d’anti­ci­per l’ouver­ture des pour­par­lers pour le renou­vel­le­ment des conven­tions d’entre­prise. Il n’est tou­jours pas à exclure que dans les gran­des villes du Nord, où le mou­ve­ment s’est enra­ciné le plus soli­de­ment, les col­lec­ti­vités loca­les et les sociétés de trans­port urbain concèdent des ral­lon­ges pour recréer « un climat de confiance » avec leurs sala­riés. Contrairement à la très grande majo­rité des villes du Sud de l’Italie, l’état des finan­ces loca­les per­met­trait de tels arran­ge­ments. Si une évent­ualité de cette nature pré­valait, le cadre même de la conven­tion col­lec­tive natio­nale vole­rait en éclats, don­nant, par-là même, raison aux oiseaux de mau­vais augure syn­di­caux qui avaient jus­ti­fié leur signa­ture en bas de l’accord par la déf­ense de la négoc­iation cen­tra­lisée.

Les syn­di­cats signa­tai­res de la conven­tion romaine vont pour­sui­vre leur œuvre de démo­ra­li­sation et de récu­pération. La pro­po­si­tion de la CGIL, dés­ormais acceptée par la tota­lité des syn­di­cats de caté­gorie (y com­pris la Coordination), d’orga­ni­ser un refe­ren­dum à l’éch­elle du pays des tra­vailleurs du sec­teur pour vali­der l’accord natio­nal du 20 déc­embre va dans ce sens. En effet, la grève contre cet accord du 9 jan­vier n’a reçu l’adhésion que de 25% (selon l’asso­cia­tion patro­nale) à 40/45% (d’après des poin­tage plus com­plets) de la tota­lité des tra­vailleurs des trans­ports urbains du pays.

Enfin, l’exé­cutif va manier le bâton des sanc­tions pécuni­aires pou­vant aller jusqu’à près de 1 000 euros contre les tra­vailleurs cou­pa­bles de grève illé­gale. Des mises à pied sont éga­lement envi­sagées par les auto­rités. Compte tenu des temps longs des procé­dures judi­ciai­res, la menace va planer sur les grév­istes suf­fi­sam­ment long­temps pour les dis­sua­der de pren­dre des ris­ques sup­plém­ent­aires.

Ce cock­tail anti-ouvrier pour­rait bien réussir à cana­li­ser défi­ni­ti­vement la lutte dans les limi­tes établies par les par­te­nai­res sociaux par­rainés par le gou­ver­ne­ment et l’oppo­si­tion de gauche. Et ce en dépit de l’oppo­si­tion mas­sive des tra­vailleurs. Il faut tou­te­fois envi­sa­ger l’hypo­thèse contraire. Certaines réactions de grév­istes mila­nais et d’ailleurs, lors de la journée de lutte du 9 jan­vier, sem­blent l’indi­quer. Dans les dépôts mila­nais de Palmanova et Viale Sarca nom­breux étaient les sala­riés à cons­ta­ter les graves limi­tes de la grève légale. « On a fait grève légale et qu’a-t-on obtenu ? On a été considérés comme bons, cou­ra­geux, res­pec­tueux, mais on n’a rien obtenu ». « C’était une grève bidon de plus ; le seul moyen de réussir c’est de faire la grève illé­gale ». « Rien n’est joué, on verra bien la semaine pro­chaine », répétaient-ils. « Les dépôts sont des pou­drières ; rien ne change du côté des patrons, cela va explo­ser », cons­ta­taient les plus modérés. « Le pro­blème n’est pas d’obte­nir un nouvel accord mais d’appli­quer le pré­cédent », résumaient-ils tous.

Un épi­logue mila­nais sous le signe de la divi­sion des tra­vailleurs en lutte Les ouvriers de l’ATM avaient ouvert le bal le 1er déc­embre, ils l’ont clos ce 14 jan­vier. Comme nous l’avions signalé, la ten­sion était grande dans les dépôts, après la grève du 9 jan­vier. Dès le lundi 12 au matin, tous les dépôts de l’ATM votaient la grève illé­gale : aucun moyen de trans­port ne cir­cule replon­geant la ville dans le chaos. Mais l’action mila­naise ne trouve que peu d’écho ce jour-là. Néanmoins, le mou­ve­ment est reconduit pour le mardi 13. Du côté entre­prise/muni­ci­pa­lité/syn­di­cats, c’est l’urgence. Il faut négocier. Le mardi matin, la grève se pour­suit mais, seul point faible, la ligne 3 du métro reprend par­tiel­le­ment son acti­vité. La préf­ec­ture annonce des sanc­tions judi­ciai­res de 250 à 516 euros par jour de grève illé­gale. A Gènes, le coup de matra­que est déjà tombé : 1.000 conduc­teurs reç­oivent une amende de 250 euros.

L’espoir renaît avec les auto­fer­ro­tram­vieri de Bergame, Monza et Brescia, qui s’asso­cient à la grève des Milanais. Mais la ten­ta­tive de géné­ra­li­sation tourne court. A Brescia, le front des tra­vailleurs se fis­sure. Après la réq­ui­sition du préfet, la moitié des sala­riés repren­nent le tra­vail, puis la grève s’arrête. Même chose à Bergame et Monza. A Brescia, pour­tant, jusqu’à l’ordre de réq­ui­sition tombé à 9h30, aucun bus ne cir­cu­lait. Les prolét­aires les plus dét­erminés ont d’abord emporté l’adhésion des collègues lors d’une assem­blée. Mais la ten­dance non avouée était à la reprise. En l’absence de pers­pec­ti­ves concrètes d’élarg­is­sement du front de la lutte, c’est le repli qui l’a emporté.

Ailleurs, on regarde le combat des Milanais avec sym­pa­thie mais rien ne se passe. Les négoc­iations vont bon train et tout semble conju­rer pour un arrêt de la grève. Pourtant, à 23h40, les tram­vieri du dépôt de Via Messina votent à 60 % la pour­suite du mou­ve­ment. Seulement 300 sala­riés par­ti­ci­pent au vote. La fai­blesse des conclu­sions de l’assem­blée de la nuit ne tarde pas à se mani­fes­ter. Mercredi matin, la grève s’arrête et l’accord, comme par enchan­te­ment, est annoncé à 9h15. Une avance de 250 euros sur les gains de pro­duc­ti­vité réalisés en 2003 sera versée avec le salaire de jan­vier. Une autre prime de 300 euros bruts suivra en février pour les sala­riés en CDI. Cette prime, étalée sur douze mois, sera pér­ennisée dès le 1er jan­vier 2005. Les syn­di­cats appel­lent à la reprise du tra­vail dès l’après-midi. Le métro fonc­tionne à nou­veau et les bus sor­tent des dépôts. Le COBAS appelle, sans succès, à pour­sui­vre l’agi­ta­tion pour rou­vrir les négoc­iations natio­na­les avec leur par­ti­ci­pa­tion. Sa voix reste isolée.

A Bologne, les sala­riés de l’ATC repren­nent à leur compte l’indi­ca­tion des Milanais. Les trans­ports urbains de la ville sont para­lysés. Mais comme à Brescia, l’ordre de réq­ui­sition du préfet, Vincenzo Grimaldi, assorti d’amen­des tombe vite. Après cela, seul le dépôt des Due Madonne rés­iste jusqu’en début d’après-midi. Indéniablement, le baroud d’hon­neur des tra­vailleurs de l’ATM a par­tiel­le­ment payé quant à l’objec­tif d’un sup­plément local de salaire s’ajou­tant aux conces­sions natio­na­les faites le 20 déc­embre. En revan­che, la pers­pec­tive d’une géné­ra­li­sation du mou­ve­ment auto­nome s’est séri­eu­sement éloignée. De même, la déf­ense des condi­tions de tra­vail et de rému­nération de l’ensem­ble de la caté­gorie a fait un pas en arrière avec l’accord mila­nais.

La tota­lité des acteurs ins­ti­tu­tion­nels se sont activés pour éte­indre le nou­veau feu allumé par des mil­liers de tra­vailleurs lom­bards et bolo­gnais. Les déb­or­dements ont fina­le­ment été endi­gués. Désormais, s’ouvre la phase dif­fi­cile des règ­lements des comp­tes : dans les dépôts, entre tra­vailleurs pour ou contre la conti­nua­tion de la lutte, et de la part du patro­nat et de l’Etat dét­erminés à infli­ger une sévère leçon à ceux qui se sont dis­tin­gués dans les grèves illé­gales. Par conséquent, la partie est certes sus­pen­due. Mais il y a au moins une bonne raison d’espérer : les tram­vieri n’ont pas été défaits en rase cam­pa­gne. A suivre….

Bruxelles-Paris, le 14 jan­vier 2004.

Pour toute cor­res­pon­dance écrire, sans autre men­tion, à : BP 1666, Centre Monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique.

1. Avec ajus­te­ment tous les deux ans pour tenir compte de la différ­ence entre l’infla­tion pro­grammée (au contrat) et l’infla­tion réelle. Le non res­pect par les patrons de cette clause est une des causes des grèves.

2. CGIL : Confederazione Generale Italiana del Lavoro, proche des sta­li­niens anciens ou nou­veaux (PRS et PDS), est numé­riq­uement la plus impor­tante avec envi­ron 5 mil­lions d’adhérents (mais dont 55 % sont des retraités) ; CISL : Confederazione Italiana dei Sindacati Liberi, proche de la Démocratie chréti­enne, avec envi­ron 3,8 mil­lions d’adhérents (mais dont 48 % sont des retraités) ; UIL : Unione Italiana del Lavoro, proche des socia­lis­tes et des répub­licains, avec envi­ron 1,5 mil­lion d’adhérents (mais dont 20 % sont des retraités). Il existe aussi la CISNAL, Confederazione Italiana dei Sindacati Nazionali del Lavoro, syn­di­cat fas­ciste et d’autres comme la CISAL et la CONFSAL, syn­di­cats de droite.

3. Les grèves ont lieu au niveau rég­ional mais celle du 24/10/2003 entrait dans le cadre natio­nal inter-caté­goriel et celle du 7/11/2003 était contre la réf­orme de la sécurité sociale. Avant le 1er déc­embre, il y a eu 32 heures de grève dans les trans­ports.

4. Comme les SLAI-Cobas (Sindacato Lavoratori Autorganizzati Intercategoriale -Comitati di Base), CUB (Comitati Unitari di Base) et autres RDB (Rappresentanze Sindacali Di Base).

5. Naples possède deux lignes de métro : la pre­mière établit une liai­son entre les différents réseaux de ban­lieue des che­mins de fer natio­naux et est exploitée par ceux-ci ; la deuxième, en voie d’achè­vement, en boucle, relie le centre aux quar­tiers Nord, dite « métro des col­li­nes » est exploitée par l’ANM.

6. La situa­tion finan­cière de l’AMT n’est pas bonne. L’entre­prise gén­oise affi­che un bilan en déficit de 45 mil­lions d’euros et ses recet­tes ne cou­vrent ses dép­enses qu’à hau­teur de 35 %.

7. En Italie, le paie­ment des jours de grève n’a jamais fait partie des négoc­iations lors de la reprise du tra­vail.

8. Voici un tableau non exhaus­tif, obtenu en croi­sant différ­entes données, mais qui donne une idée du rap­port de forces dans les prin­ci­pa­les villes pen­dant les grèves de déc­embre. Ville Compagnie Effectifs 01/12/03 15/12/03 19/12/03 20/12/03 21/12/03 22/12/03 Grève légale Grève Illégale Grève légale Grève Illégale Grève Illégale Grève Illégale Grève Illégale Grève Illégale Milan ATM 9 000 0 6 000 4 500 0 0 6 000 4 000 1 500 Rome ATAC bus+tram 8 800 8 000 0 2 000 0 0 6 000 4 000 0 ATAC Métro+ 2 600 2 400 0 1 000 0 0 2 000 0 0 Turin GTT 5 240 4 800 0 0 3 000 0 2 500 2 500 0 Naples ANM 4 300 4 250 0 0 3 500 0 3 500 0 0 Gênes AMT 3 200 2 700 0 0 1 900 1 900 2 900 1 500 2 000 Florence ATAF 3 000 2 500 0 2 500 300 0 0 1 000 0 Venise ACTV 2 880 2 700 0 0 0 0 2 700 2 500 2 200 Palerme AMAT 2 200 2 150 0 2 100 0 0 0 0 0 Bologne ATC 1 880 1 800 0 1 700 0 0 0 1 000 1 500 Catane AMT 1 200 1 150 0 1 150 0 0 0 0 0 Bari AMTAB 1 000 700 0 0 800 0 400 0 0 Modène ATCM 800 600 0 600 0 0 0 600 400 Côme SPT 580 500 0 500 0 0 500 0 0 Pérouse APM 563 450 0 0 450 0 280 0 0 Messine ATM 500 480 0 450 0 0 0 0 0 La Spezia ATCLS 450 400 0 400 0 0 400 0 0 Brescia Brescia Trasporti 415 350 0 0 320 0 320 250 0 Bergame ATB 400 350 0 350 0 0 240 0 0 Varèse AVT 300 280 0 280 0 0 0 140 140 TOTAL 49 308 36 560 6 000 17 530 10 270 1 900 27 740 17 490 7 740

9. En effet, en Italie, les congés de Noël durent jusqu’au 6 jan­vier inclus.

10. 400 ouvriers mani­fes­tent au palais de la région à l’appel du COBAS.

11. Le SLAI COBAS est crédité de 600 adhérents, la FIT CISL de 1 600, la FILT CGIL de 1 600 et la UIL de moins de 400.

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