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Débat : avec qui peut-on s’allier pour combattre l’islamisme ?

mercredi 21 mars 2007, par Yves

Introduction

Les quatre lettres échangées entre Martin Thomas, Maryam Namazie et Arashe Sorkh montre que les mêmes problèmes se posent en Grande-Bretagne et en France quant aux limites des alliances souhaitables dans la lutte pour la laïcité et l’athéisme, d’un côté, contre l’islam politique, de l’autre.

Bien sûr, le débat n’est qu’ébauché par ces contributions écrites dans un langage un peu trop codifié et schématique et la discussion demanderait à être approfondie. Mais, même avec ses limites, ce débat est plus intéressant que le faux choix entre « islamophobie » (réelle ou imaginaire) et « islamogauchisme » (énième version du tiersmondisme stalinien) que l’on nous propose en France, alternative qui exclut tout point de vue tenant compte des intérêts des travailleurs et de la lutte de classe.

Martin Thomas (de l’AWL, groupe "trotskyste" anglais) critique les alliances politiques douteuses conclues par le PCOI (Parti communiste ouvrier d’Iran), et notamment la signature du « Manifeste des Douze » soutenu, entre autres en France, par Antoine Sfeir (le très conservateur directeur des Cahiers de l’Orient), Bernard Henri-Lévy (on se souviendra de son reportage sur l’armée israélienne paru dans Le Monde en été 2006 où ce grand humaniste discutait littérature et philosophie avec des militaires israéliens qui organisaient tranquillement, sur leurs ordinateurs, et tout en poursuivant leur conversation éthérée, les bombardements « chirurgicaux » de civils libanais), Philippe Val (le directeur de Charlie Hebdo) et Caroline Fourest (une militante antiraciste et féministe, tendance réformiste sympa) aux côtés des écrivains Taslima Nasreen et Salman Rushdie. Rappelons que le PCOI avait participé à un meeting en 2005 aux côtés d’Yvette Roudy (PS) et Corine Lepage (la nouvelle groupie de Bayrou) pour soutenir la loi contre les « signes religieux ostensibles » et plus récemment à Montreuil à une « rencontre laïque internationale », les 10-11 février 2007 avec Jean-Pierre Brard, maire PCF de Montreuil, Marc Dolez (député PS, tendance démago), Caroline Fourest, l’UFAL et la Gauche républicaine, laïque et sociale (à propos de la prose douteuse de ces deux derniers groupes, on lira « “Caids” du 9-3, “islamistes” de huit ans et mosquées « clandestines » : laïcité et athéisme riment parfois avec racisme »

Ni patrie ni frontières

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Lettre de Martin Thomas (AWL)
à Maryam Namazie (PCOI)
5 mars 2006

Chère Maryam,

Les organisateurs de la Marche pour la liberté d’expression (contre l’islam politique) prévue le 25 mars 2006 ont annoncé que tu soutenais leur initiative - aux côtés de la Freedom Association, mouvement d’extrême droite connu pour avoir tenté de briser la grève de Grunwick en 1977. Il se peut que tu ignores ce fait, et que les organisateurs de cette marche t’aient convaincu de les soutenir suite à de fausses déclarations de leur part ou à un malentendu. Quoi qu’il en soit, nous t’invitons à te retirer de cette initiative. Nous ne devons pas laisser les sbires de la bourgeoisie s’accaparer la cause de « la liberté d’expression », ni entraîner derrière eux des militants de gauche.

La classe ouvrière doit bien sûr combattre pour la liberté - y compris contre la menace de l’islam politique. Mais nous ne pouvons pas combattre pour les libertés de la classe ouvrière en collaborant avec la Freedom Association ! L’ennemi de notre ennemi n’est pas nécessairement notre ami.
Le genre de libertés que défend la Freedom Association ce sont, avant tout d’abord, l’économie de marché, la liberté d’entreprise, la liberté d’exploiter, la « liberté » des ouvriers de ne pas appartenir à une organisation syndicale et de ne pas faire preuve de solidarité de classe, et un nationalisme fanatique, dissimulé sous la « liberté » de la « Grande-Bretagne » de ne pas être soumise à l’« Europe ».

Cette conception est diamétralement opposée à la liberté de la classe ouvrière de s’organiser pour s’émanciper de l’esclavage salarié et des ravages de l’« économie de marché ».
Si la Freedom Association et ses amis viennent nous proposer de combattre ensemble pour la « liberté », et même si - à première vue - nous paraissons être d’accord sur un problème immédiat - par exemple, le fait que la presse devrait pouvoir railler et critiquer librement Mahomet, tout comme d’autres personnages religieux -, même dans un tel cas, nous devons nous interroger sur les motivations profondes et les objectifs essentiels de ces individus-là. Nous ne pouvons pas uniquement tenir compte des slogans ou des revendications immédiates qu’ils mettent en avant pour favoriser leurs objectifs à long terme.

S’allier avec des groupes comme la Freedom Association, sur la base purement négative de notre opposition à l’islam politique, est aussi suicidaire que de s’allier à George Bush contre le président iranien Ahmedinejad, ou vice versa. Peu importe que le président iranien soit capable d’écrire un texte contre Bush dont nous pourrions éventuellement, d’un point de vue formel, approuver chaque mot. Et peu importe que Bush puisse rédiger un discours contre Ahmedinejad qui, sur le papier, ne contiendrait que des vérités : nous ne soutiendrons ni l’un ni l’autre, parce que nous savons que, derrière les mots de ces deux politiciens se cachent des ennemis de la classe ouvrière.

Cette attitude serait aussi suicidaire que celle des socialistes qui, durant la guerre froide, furent poussés par leur horreur du stalinisme à « choisir l’Occident » et à servir le libéralisme bourgeois ou, pire, l’aile droite des maccarthysme [aux Etats-Unis].

Mais il y a également un autre problème. Les communautés musulmanes en Europe souffrent du racisme. Notre solidarité contre le racisme avec les musulmans, ou avec ceux qui ont eu une éducation musulmane, ne devrait pas (et ne doit) pas nous empêcher de combattre l’islam politique. En effet, ce sont des musulmans ou des gens de culture musulmane qui souffrent le plus de l’islam politique.

En même temps, notre combat contre l’islam politique ne doit pas diminuer notre solidarité contre le racisme avec les musulmans, en tant qu’individus. Toute alliance avec la Freedom Association et leurs amis est néfaste, sur ce plan-là aussi. La Freedom Association s’oppose à l’islam - mais elle le fait au nom des « valeurs » chrétiennes qu’elle considère appropriées en « Grande-Bretagne ». Parmi certains organisateurs de la Marche du 25 mars on trouve les animateurs d’un site Web, The Gates of Vienna (Les Portes de Vienne), qui évoque la mémoire des guerres laïques entre la chrétienté et l’islam qui aboutirent au siège de Vienne par les Turcs en 1683.

Si elle n’est pas aussi enragée que le British National Party, organisation fasciste, qui s’est servi des caricatures danoises pour promouvoir son opposition globale à l’immigration, la Freedom Association et ses alliés sont certainement réactionnaires. Ils seront vos pires ennemis dans les batailles que vous mènerez pour les droits des réfugiés iraniens et irakiens, musulmans ou pas, en Europe.

On ne peut combattre l’islam politique correctement en s’alliant à des groupes comme la Freedom Association. Nous devons combattre l’islam politique comme les marxistes ont combattu le stalinisme - sur la base de leurs principes, en s’appuyant sur la classe ouvrière, sur la base d’un « troisième camp ». Nous pouvons nous unir à d’autres forces de la classe ouvrière sur des questions particulières tout en étant en désaccord avec elles sur d’autres points - mais ce avec des forces de classe ouvrière, ou au moins des forces qui lui sont étroitement liées, ou lui sont favorables. De plus, cela doit se faire seulement quand l’accord sur une question particulière a un véritable contenu, et ne se réduit pas à des convergences symboliques, au niveau des mots, qui cachent des motivations radicalement différentes. Ce problème se pose également avec le manifeste que vous avez récemment signé avec Salman Rushdie et d’autres.

Dénonçant « le nouveau totalitarisme » de l’islam politique, ce texte lance « un appel aux démocrates et aux esprits libres de tous les pays pour que notre siècle soit celui de la lumière et non de l’obscurantisme » [pour plus de clarté nous avons reproduit le « Manifeste des Douze » à la fin de cet article, NPNF].

Nous ne pouvons qu’approuver ces mots couchés sur le papier. Mais le combat pour « la lumière et la démocratie » peut-il être efficacement mené au moyen d’une alliance entre tous les « démocrates et les esprits libres » de toutes les classes ? Peut-on séparer ce combat des questions intéressant les travailleurs, de la lutte de classe, et de la protection sociale contre l’économie de marché ? Ou ce combat ne peut-il être couronné de succès qu’en le reliant à la lutte générale de la classe ouvrière pour son émancipation ?

Les douze premiers signataires du Manifeste comprennent plusieurs personnages de droite - certes moins à droite que la Freedom Association, mais en tout cas clairement étrangers au mouvement ouvrier. Bernard-Henri Lévy, par exemple. Une note du manifeste le présente comme un « philosophe français... engagé contre tous les “ismes” (fascisme, antisémitisme, totalitarisme, terrorisme) du XXe siècle ». Contre ces « -ismes », mais pour quels autres ? Bernard Henri-Lévy est devenu célèbre, dans les années 70, quand il a rejeté son maoïsme de jeunesse pour attaquer les « ismes » du... socialisme, du communisme et du marxisme.

Nous avons critiqué tes ex-camarades du Parti communiste-ouvrier d’Irak pour leur projet de Congrès irakien des libertés qui prétend lancer un mouvement en dehors de toute allégeance de classe pour obtenir « pendant six mois » un régime démocratique, mais neutre, en Irak afin que le communisme- ouvrier puisse ensuite triompher en Irak. La politique, selon nous, ne peut jamais être coupée de la lutte de classe. Mais le Congrès irakien des libertés, au moins, n’implique pour le moment aucune alliance ou complicité réelle avec des forces politiques bourgeoises ou de droite : ce n’est en fait (ce qui ne la justifie pas pour autant) rien d’autre qu’une organisation de masse déguisée du PCOI.
Toi et tes camarades avez critiqué le Congrès irakien des libertés. Mais une coalition politique avec des individus comme Bernard-Henri Lévy - ou, pire, avec la Freedom Association et les "Portes de Vienne" (The Gates of Vienna) - est beaucoup plus néfaste.
Amicalement
Martin Thomas (AWL)

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ANNEXE

LE MANIFESTE DES DOUZE : "ENSEMBLE CONTRE LE NOUVEAU TOTALITARISME"

Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme, et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme.
Nous, écrivains, journalistes, intellectuels, appelons à la résistance au totalitarisme religieux et à la promotion de la liberté, de l’égalité des chances et de la laïcité pour tous.
Les évènements récents, survenus suite à la publication de dessins sur Mahomet dans des journaux européens, ont mis en évidence la nécessité de la lutte pour ces valeurs universelles. Cette lutte ne se gagnera pas par les armes, mais sur le terrain des idées. Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations ou d’un antagonisme Occident/Orient, mais d’une lutte globale qui oppose les démocrates aux théocrates.

Comme tous les totalitarismes, l’islamisme se nourrit de la peur et de la frustration. Les prédicateurs de haine misent sur ces sentiments pour former les bataillons grâce auxquels ils imposeront un monde liberticide et inégalitaire. Mais nous le disons haut et fort : rien, pas même le désespoir, ne justifie de choisir l’obscurantisme, le totalitarisme et la haine. L’islamisme est une idéologie réactionnaire qui tue l’égalité, la liberté et la laïcité partout où il passe. Son succès ne peut aboutir qu’à un monde d’injustices et de domination : celle des hommes sur les femmes et celles des intégristes sur les autres. Nous devons au contraire assurer l’accès aux droits universels aux populations opprimées ou discriminées.

Nous refusons le « relativisme culturel » consistant à accepter que les hommes et les femmes de culture musulmane soient privés du droit à l’égalité, à la liberté et à la laïcité au nom du respect des cultures et des traditions.
Nous refusons de renoncer à l’esprit critique par peur d’encourager l’ « islamophobie », concept malheureux qui confond critique de l’islam en tant que religion et stigmatisation des croyants.
Nous plaidons pour l’universalisation de la liberté d’expression, afin que l’esprit critique puisse s’exercer sur tous les continents, envers tous les abus et tous les dogmes.
Nous lançons un appel aux démocrates et aux esprits libres de tous les pays pour que notre siècle soit celui de la lumière et non de l’obscurantisme.
Ayaan Hirsi Ali, Chahla Chafiq, Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy, Irshad Manji, Mehdi Mozaffari, Maryam Namazie, Taslima Nasreen, Salman Rushdie, Antoine Sfeir, Philippe Val, Ibn Warraq

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Réponse de Maryam Namazie
à Martin Thomas

(...) Je trouve tout à fait étonnant que l’on nous accuse de nous être alliés (!) à la droite, voire même de faire partie d’une coalition de droite parce que quelques méprisables organisations de droite ont également pu s’exprimer lors de cette marche. Cette marche n’a pas été organisée par la droite, elle avait un objectif très clair et de nombreux orateurs de qualité. Selon votre logique, on peut aussi m’accuser de m’être allié avec Stephen Green de Christian Voice lorsque j’ai débattu avec lui de la religion, ou de m’être allié au gouvernement parce que j’ai participé au programme de télévision de la BBC « Heaven and Earth ». Et peut-être aussi de m’être allié à la BBC - bien connue pour contribuer à « fabriquer le consensus »... Selon la même logique, je me serais allié avec les islamistes si j’avais pris la parole lors d’un rassemblement pacifiste (ce que j’aurais fait si on m’y avait invité).

Cette position ne fait malheureusement que perpétuer l’impuissance de la gauche en lui donnant l’excuse dont elle a besoin pour tourner le dos aux luttes politiques qui se déroulent autour de questions cruciales concernant le destin de la société. Ces puristes préfèrent détaler en courant et laisser le champ libre à la droite - même lorsque celle-ci n’est pas hégémonique !
Mes chers amis, la droite antigréviste, réactionnaire, est incapable de défendre la liberté de parole et d’expression car ces libertés ne peuvent être défendues dans le vide.

Plutôt que d’intervenir pour défendre sans équivoque ces libertés, vous préférez vous éloigner en courant, évacuer la scène, inviter d’autres à imiter votre exemple en dénonçant tous ceux qui prennent la parole ou participent à cette Marche comme des alliés de la droite ! Pour excuser votre propre inaction, vous présentez les efforts d’autres groupes comme un coup de main à la droite !

Je considère qu’il est de mon devoir de combattre au premier rang de la scène politique et d’affronter d’autres tendances et positions politiques partout où je peux. Naturellement, je m’adresse à ceux qui peuvent encore s’appeler de gauche.
Quant à ceux qui considèrent que la défense des libertés et des droits universels est une forme de racisme contre les musulmans, je ne peux que leur demander : puisque vous paraissez en savoir beaucoup plus que moi sur les alliances avec la droite, dites-moi donc ce que représente l’islam politique ?

Maryam Namazie

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Lettre d’Arashe Sorkh
à Martin Thomas

Je suis complètement d’accord avec toi au sujet de la Freedom Association. (...) Même en laissant de côté le passé de droite et douteux de la Freedom Association, il était prévisible qu’une opposition de droite surgirait également à l’occasion des caricatures de Mahomet, et que nous devrions affronter ces gens-là autant que les islamistes. En fait, ces deux courants défendent des positions identiques. Ils considèrent tous deux que les « valeurs islamiques » sont les valeurs des musulmans - les uns pour en faire l’éloge et les imposer à leurs concitoyens, et les autres pour démontrer qu’il existerait un (absurde) « conflit de civilisations » et donc pour augmenter la haine contre les musulmans innocents dans le monde entier. La Freedom Association fait partie de cette dernière catégorie de gens.

Au sujet du Manifeste des douze contre le nouveau totalitarisme, (...) il est vrai que certaines phrases rappellent un peu la guerre froide et Maryam elle-même l’a souligné. (...) Mais l’âme du Manifeste, son appel, et surtout le fait que Maryam (en tant que communiste) l’ait signé sont-ils des éléments positifs ou pas ?
(...) Je pense que la position du manifeste est fondamentale sur une question (...) et il ne s’agit pas de la liberté d’expression. Je crois que le combat au sujet des caricatures de Muhammad ne concernait pas la liberté d’expression. (...). L’aspect fondamental était ce nouveau racisme qui conquiert le monde au nom "du relativisme culturel". Des dirigeants occidentaux qui ont présenté des excuses en raison des caricatures, aux politiciens de droite qui évoquent la thèse du « conflit des civilisations » et qui ont exigé que certains "musulmans" soient expulsés parce qu’ils ne peuvent pas "tolérer" des valeurs "occidentales", tous partaient du même présupposé : que les valeurs laïques et universelles sont réservées aux "Occidentaux", et les valeurs "islamiques" aux musulmans !

C’est pour cela que ce manifeste est important. Selon le Manifeste, il n’existe aucun conflit entre les civilisations ; le véritable conflit se déroule entre, d’un côté, la liberté et, de l’autre, l’islamisme dans le monde musulman lui-même. Le Manifeste précise que les victimes de ce conflit sont les "musulmans" eux-mêmes.
Une des caractéristiques les plus importantes du Manifeste est la liste de ses signataires. Dès qu’on y jette un coup d’œil, un fait très important saute aux yeux. La majorité des signataires font partie du « milliard et demi de musulmans » sur cette planète. Ils proviennent la plupart du temps de pays islamiques pauvres et ce fait (qui a été souligné par les médias du monde entier) illustre parfaitement l’opposition au relativisme culturel. (...) La phrase principale de la déclaration est : « Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations ou d’un antagonisme Occident - Orient », cette expression est complètement « contre le courant » et contre 99% des analyses existantes. Sans ce manifeste, cette perspective serait restée totalement inconnue (...).

Nous [membres du PCOI] avons signé plusieurs manifestes et déclarations, et naturellement certains de ces textes ont été également signés par des réactionnaires. Le fait que plusieurs personnes mettent leur nom au bas d’un même manifeste ne signifie pas qu’elles soient d’accord sur tout. En réalité, de tels manifestes permettent à des personnes ayant des opinions différentes de se mettre d’accord sur une question commune.
Pouvons-nous nous allier avec des "ennemis de classe" afin de combattre pour la liberté, ou devons-nous combattre sous le drapeau indépendant de la classe ouvrière ? [demande Martin Thomas].

Je pense que le problème est plus compliqué. Comme tu le sais peut-être, Mansoor Hekmat, le fondateur de notre parti et de notre courant en Iran et en Irak, s’est battu pour que l’acceptation de notre programme ne soit plus une condition pour adhérer à notre parti. En même temps il a suscité la création de plusieurs organisations pour défendre la liberté des femmes, les droits des réfugiés, etc. Tous, y compris nos "ennemis de classe", étaient les bienvenus dans ces organisations s’ils voulaient lutter pour des droits spécifiques !

Nous avons aussi notre propre drapeau indépendant en tant que parti de la classe ouvrière et en dernière analyse (particulièrement dans le monde aujourd’hui) toutes ces libertés ne pourront jamais être réalisées à moins que le communisme-ouvrier ne conquière le pouvoir. Mais est-il impossible d’organiser une coalition avec des personnes de différentes classes pour des campagnes spécifiques ? Non, je pense que c’est possible. (...)

A propos de la Marche pour la "liberté d’expression" je tiens à préciser ce qui suit :
1. Il n’est pas juste d’affirmer que cet événement est organisé par la Freedom Association. Ils en font partie mais à côté d’autres gens. Des militants d’orientations politiques très différentes vont prendre la parole à ce rassemblement. Je ne pense pas que notre participation implique la moindre solidarité avec eux.
2. Le blog de Maryam Namazie a clairement exprimé son opposition au BNP (British National Party) et à toutes les organisations favorables à l’expulsion des "musulmans".
3. Je pense que participer à ce rassemblement et y prononcer un discours est réellement une action très positive !
4. Tu as soulevé une question importante et je pense que nous devrions y faire plus attention. Nous devrions écrire davantage à propos du "racisme contre la communauté musulmane". Ce genre de racisme existe (l’année dernière, en tant que lycéen âgé de 17 ans et vivant en Angleterre, j’en ai moi-même fait l’expérience) et nous devons y mettre fin.
Arash Sorkh

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Réponse de Martin Thomas
à Maryam Namazie

Chère Maryam, l’idée d’une Marche pour la liberté d’expression à Trafalgar Square le 25 mars (ce n’était d’ailleurs pas une marche, mais un rassemblement statique) a été lancée par Peter Risdon. Celui-ci se décrit comme "libertarien", ce qui dans ce contexte signifie un partisan de l’économie de marché.

Afin de présenter son entreprise comme indépendante de toute "tendance politique particulière", Risdon a mentionné le nom de Patrick Vidaud, un prétendu "socialiste". Mais la présence de ce co-organisateur est restée fantomatique. La Freedom Association a été la première organisation à soutenir l’entreprise et à annoncer qu’elle prendrait la parole. Ce groupe s’est fait connaître en 1977 par ses tentatives de briser la grève de Grunwick. Deux autres organisations ont participé au 25 mars : la Libertarian Alliance et « différentes sections » de l’UKIP (United Kingdom Independence Party). Le rassemblement a été aussi soutenu par la National Secular Society et la British Humanist Association.

Cependant le blog de Peter Risdon (freebornjohn.blogspot.com), et les liens de ce blog comme The Gates of Vienna suggèrent qu’il a peut-être mis un masque « de gauche » uniquement pour l’occasion. Même s’il a souligné dès le début que ce rassemblement ne devait pas être "anti-musulman" et qu’il ne voulait pas de la présence du BNP, il existe bien d’autres groupes de droite que le BNP !
Ton discours, en soi, était très bien. Mais, selon nous, tu as eu tort de le prononcer à cet endroit et au profit de cette opération politique-là.

« Nous militons afin d’encourager et de mobiliser la classe ouvrière pour qu’elle forge et développe une identité politique et sociale indépendante, qui lui soit propre. Les campagnes des révolutionnaires et des forces de la classe ouvrière ne peuvent, en aucun cas, être subordonnées à des alliances qui laissent les partis bourgeois dicter et limiter les objectifs et les méthodes de ces campagnes. »

Nous avons écrit ces lignes en octobre 2002 dans notre journal Solidarity. Nous voulions à l’époque expliquer pourquoi nous étions opposés à ce que la Stop The War Coalition invite la Muslim Association of Britain (section britannique des Frères musulmans) comme co-organisatrice de la marche contre la guerre en Irak, le 28 septembre 2002. Et nous poursuivions : "la politique d’extrême droite de la MAB ne fait que renforcer un principe général, qui s’applique également aux partis libéraux bourgeois et non fascistes : aucun avant populaire ". Nous avons également protesté quand la Stop The War Coalition a permis à Charles Kennedy, des libéraux-démocrates, de s’adresser aux manifestants le 15 février 2003.

Le même principe s’applique aux actions menées contre l’islam politique.

Une politique ouvrière alternative contre Bush et Blair doit être aux antipodes de celle des islamistes ; donc, une alliance avec ces gens-là sur la base d’une simple dénonciation de Bush et de Blair, ne contribue pas à ce que le mouvement progresse vers l’indépendance politique de la classe ouvrière.
De même, une politique ouvrière alternative contre l’islam politique est à mille lieues du nationalisme britannique, anti-ouvrier et antigréviste de la Freedom Association ou de la Libertarian Alliance, au profil plus « intello », et dont le chef, et l’orateur au rassemblement du 25 mars, Sean Gabb, se présente lui-même sur son site Web comme "un patriote libertarien et conservateur".

Comme tu l’écris toi-même : « la droite antigréviste, réactionnaire, est incapable de défendre la liberté de parole et d’expression car ces libertés ne peuvent être défendues dans le vide ». Participer aux entreprises politiques de cette droite, ce n’est pas aider notre cause, c’est lui causer du tort.

Par contre, débattre publiquement avec des gens de droite, apparaître dans un programme de télévision de la BBC, c’est tout à fait différent. Dans ces cas-là, on ne conclut pas plus une alliance politique avec des réactionnaires ou des patrons de chaînes, que si l’on prenait le même train que le milliardaire Richard Branson.

Si le 25 mars avait été un rassemblement de masse, et si vous aviez la possibilité d’y prendre la parole à la fois contre les islamistes et contre la « droite réactionnaire et antigréviste », alors vous auriez pu saisir l’occasion, de la même façon que vous pourriez profiter de la tribune de la Stop The War Coalition pour dénoncer Bush, Blair et les islamistes. Mais, dans ton discours du 25 mars, tu n’as pas du tout attaqué les "libertariens, les conservateurs et les patriotes". De plus, il s’agissait d’un rassemblement de petits bourgeois qui a mobilisé très peu de monde. Lutter pour la liberté d’expression (ou être passif sur ce sujet) n’avait rien à voir avec la participation (ou l’absence) à un tel événement ! (...)

Nous avons souvent déclaré que, pour défendre une mosquée contre des racistes, nous étions prêts à agir avec toutes sortes de gens, y compris la MAB. Selon le même principe, nous agirions de concert même avec des libertariens partisans de l’économie de marché pour défendre une réunion de laïques attaquée par des islamistes - si (ce qui est improbable) les partisans de l’économie de marché étaient prêts à se battre physiquement pour défendre leur réunion plutôt que d’appeler les flics à la rescousse.

Mais ni le rassemblement du 25 mars, ni le Manifeste contre le nouveau totalitarisme ne peuvent donner lieu à une telle alliance temporaire, pratique, "militaire", n’impliquant aucune solidarité politique. Ces deux événements ont été l’occasion de conclure des alliances politiques, des "blocs de propagande". Ils permettent aux initiateurs de ces rassemblements ou aux signataires d’annoncer publiquement une coalition politique, de lui donner une grande publicité afin de qu’elle puisse recueillir de nouveaux soutiens. Ils distillent l’illusion qu’un accord négatif contre les islamistes serait susceptible de définir un terrain d’entente solide sur lequel on pourrait construire quelque chose. Ce n’est pas le cas. Se tenir sur un tel terrain, c’est vouloir marcher sur des sables mouvants. (...)

Martin Thomas