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La croissance mondiale en berne : l’exemple américain

publié le mercredi 21 février 2007

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Le capitalisme voit son centre névralgique incapable de maintenir le taux de croissance mondial

Ce texte est prin­ci­pa­le­ment centré sur la situa­tion éco­no­mique des Etats-Unis. Il cher­che à mon­trer la dua­lité dans laquelle se débat le capi­ta­lisme amé­ricain et son système de crédit. Les Etats-Unis se com­por­tent comme les ban­quiers Law et Pereire, déf­enseurs du crédit que Marx déc­rivait comme ayant un « caractère agré­ab­lement mitigé d’escrocs et de pro­phètes (1). »

Depuis la fin de la deuxième guerre mon­diale, la crois­sance a été décro­iss­ante en dents de scie. Le gra­phi­que ci-des­sous montre d’un seul coup d’œil que le capi­ta­lisme mon­dial souf­fre d’une ren­ta­bi­lité du capi­tal insuf­fi­sante qu’il a du mal à contre­car­rer. La crois­sance à 5 % en 2004 est de ce point de vue une paren­thèse, rendue pos­si­ble par la remise en cause des systèmes de retraite et de santé à l’éch­elle mon­diale, jugés contre-pro­duc­tifs. Même le FMI s’est inquiété des conséqu­ences socia­les à moyen terme de ce « trans­fert du risque patri­mo­nial (de pertes) vers les par­ti­cu­liers » « Alors que les ban­ques, les assu­reurs, et les fonds de pen­sion cher­chent à réd­uire la vola­ti­lité de leurs bilans (...), toute une série de ris­ques, tra­di­tion­nel­le­ment gérés par ces ins­tan­ces, pas­sent direc­te­ment au sec­teur des ménages » (La Tribune du 6 avril 2005). Pour 2005, la crois­sance mon­diale stagne à 3,1 %, malgré toutes les coupes dans les bud­gets sociaux. De nou­veau l’OCDE elle-même donne le ton pour 2006 en indi­quant qu’il fau­drait pure­ment et sim­ple­ment sup­pri­mer l’âge de la retraite. Tout laisse aujourd’hui à penser que les contre-ten­dan­ces s’essouf­flent et que le capi­ta­lisme n’a plus à offrir que la misère géné­ralisée.

La triche du crédit aura une fin

Quand nos éco­nom­istes par­lent du capi­ta­lisme amé­ricain, voici ce qu’ils disent en règle géné­rale :

« la per­for­mance éco­no­mique des Etats-Unis a été spec­ta­cu­laire au cours des vingt der­nières années » ;

« la crois­sance par habi­tant a été plus forte que dans les autres pays » ;

« Le PIB réel a aug­menté d’envi­ron 4 % l’an, cette situa­tion devant per­sis­ter encore pen­dant quel­ques années ».

L’angél­isme en matière d’éco­nomie mon­diale est de taille. Il n’est donc pas inu­tile de passer au scan­ner une éco­nomie aussi redou­ta­ble et per­for­mante.

- Si, en 1945, le PIB des Etats-Unis représ­entait, avec 213 mil­liards de dollar, la moitié du PIB mon­dial, en 1995 il n’en représ­entait plus que le quart, avec 7 246 mil­liards de dol­lars. La part des Etats-Unis dans la contri­bu­tion à la richesse mon­diale ne cesse de s’ame­nui­ser, et la chute du dollar va ampli­fier ce « déclin rela­tif ».

- Le déficit crois­sant et chro­ni­que de la balance des paie­ments (2) depuis les années 1960 n’est plus à dém­ontrer. Pas plus que celui de la balance com­mer­ciale à partir des années 1970. Selon Le Monde diplo­ma­ti­que de mars 2005, le déficit com­mer­cial atteint le chif­fre record de 618 mil­liards de dol­lars.

- Le chômage, offi­ciel­le­ment bien en des­sous de celui de l’Europe, devient pré­oc­cupant. George W. Bush Jr est le pre­mier pré­sident à ne pas avoir créé un seul emploi depuis Herbert C. Hoover (pré­sident de 1929 à 1933). Et la ten­dance aux délo­ca­li­sations (out­sour­cing) n’arrange rien. Sachant que le comp­tage des chômeurs se fait par son­dage (un sala­rié ayant tra­vaillé une journée n’est pas rép­er­torié comme chômeur), nous pou­vons donc considérer que le taux de sans-tra­vail est bien plus élevé. Le Financial Times du 18 février 2005 parle d’un taux de 7 %, proche de celui de l’Europe. Les Etats les plus tou­chés par la pré­ca­ri­sation et le chômage sont : l’Ohio, le Michigan, la Caroline du Nord.

Comment donc les Etats-Unis sont-ils jusqu’à aujourd’hui, malgré plu­sieurs réc­essions, par­ve­nus à main­te­nir une crois­sance « remar­qua­ble » ? Simplement par la « triche » du crédit qui est, depuis 1945, uti­lisée par trois pays : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie. Il permet de sti­mu­ler la demande intéri­eure en lais­sant filer les déficits extérieurs. Mais aussi, nous le ver­rons plus par­ti­cu­liè­rement, en lais­sant se gon­fler arti­fi­ciel­le­ment le déficit com­mer­cial.

Si les Etats-Unis sont par­ve­nus dans la pér­iode réc­ente à main­te­nir une pro­gres­sion du PIB de 1 % par tri­mes­tre, c’est que la demande intéri­eure se main­te­nait entre 6 % et 6,5% du PIB quand le déficit extérieur oscil­lait dans une four­chette de 5 % à 5,5% du PIB. Il semble, à en croire les pré­visions de l’OCDE, que cette pér­iode s’achève, le déficit devant cette fois attein­dre 6,5 % du PIB.

La « triche » du crédit arrive en bout de course et si, jusqu’à fin juin 2004, la Réserve fédé­rale (FED, la banque cen­trale des Etats-Unis), avait laissé son taux direc­teur à 1 % - très en des­sous du taux d’infla­tion, pour encou­ra­ger l’endet­te­ment des ménages et sou­te­nir de cette manière la consom­ma­tion (3) -, elle a repris le chemin du crédit cher et stoppé la chute de ses taux d’intérêts. En 2001, en moins de douze mois, la FED a été contrainte de réd­uire 11 fois les taux d’intérêts - ce qui est du jamais vu depuis 1961.

Le taux d’intérêt direc­teur était tombé à 1 % en juin 2003, mais depuis juin 2004 les taux d’intérêts aux Etats-Unis ne ces­sent de remon­ter, pour atti­rer les capi­taux. Mais si le crédit résout en appa­rence les dif­fi­cultés du moment, il ne fait que repor­ter le pro­blème, et donc réduit la demande future, avec l’incrément en plus que les ban­ques réc­lament.

Pour que le système puisse encore tenir une année, il fau­drait que la demande intéri­eure du pays soit de 7 % du PIB. Les Etats-Unis ont depuis jeté l’éponge et se sont résignés à pro­vo­quer la dépr­éciation de leur mon­naie.

Dépréciation/appréciation du dollar : un jeu qui ne résout rien

Dès la réc­ession de 2001, les Etats-Unis savaient qu’ils devraient déprécier le dollar (4). Dans ce but, le gou­ver­ne­ment et la FED ont déployé à partir de mars 2002 toutes sortes d’ini­tia­ti­ves pour affai­blir le billet vert. Après la pause élec­to­rale (de février à août 2004), l’orga­ni­sa­tion straté­gique de la dépr­éciation du dollar s’est pour­sui­vie. La FED a été contrainte d’expli­quer « aux mar­chés » que les Etats-Unis avaient besoin d’une baisse de leur mon­naie. Cette annonce allait pré­ci­piter la chute du dollar face aux gran­des mon­naies (5) mais aussi vis-à-vis de la mon­naie des « pays émergents » (comme le won coréen, le dollar de Singapour, celui de Taiwan, le zloty polo­nais, le rouble russe, la roupie indienne, le peso mexi­cain, le rand sud- afri­cain...). Ce qui veut dire que les 11 000 mil­liards de « dol­lars noma­des » (6) seront dévalués d’une manière comme d’une autre, entraînant une défi­ance vis-à-vis du dollar comme mon­naie de rés­erve inter­na­tio­nale (7). Certains pays « dol­la­risés » d’Amérique latine comme le Chili ont, dans la plus grande dis­crétion, décidé de libel­ler leurs bons du trésor en euros. Cuba a décidé de conver­tir intég­ra­lement ses éch­anges en euros.

« Les mou­ve­ments des ban­ques asia­ti­ques hors du dollar han­tent les mar­chés », sou­li­gne le Financial Times du 18 février 2005. Parmi les pays cités qui se déb­arr­assent de leurs dol­lars, figu­re­rait la Corée du Sud (8) qui déti­endrait 200 mil­liards de devi­ses étrangères dont 90 % en dol­lars. Les ban­ques asia­ti­ques déti­endraient 3 800 mil­liards de dol­lars. La décision de la Corée de diver­si­fier gra­duel­le­ment ses avoirs en devi­ses est suivie par la Thaïlande, Taiwan et l’Indonésie. La Russie aussi décidait de mettre un terme à l’indexa­tion de facto du rouble au dollar ; il y aura donc moins de rés­erve en dol­lars dans la Banque cen­trale de Russie.

« La défi­ance envers le dollar s’expli­que aussi par l’échec de la poli­ti­que de réd­uction “par le marché” du déficit extérieur, écrit Le Monde diplo­ma­ti­que de mars 2005 (p. 6). Un dollar faible devrait favo­ri­ser les expor­ta­teurs amé­ricains et péna­liser les impor­ta­teurs. Or, plutôt qu’à un rééq­ui­lib­rage des comp­tes, cette poli­ti­que a contri­bué au creu­se­ment de déficits qui ont sou­li­gné les fra­gi­lités struc­tu­rel­les de l’éco­nomie amé­ric­aine. Les opé­rateurs finan­ciers en ont conclu que le dollar n’avait pas suf­fi­sam­ment baissé. Certains suggèrent même que, pour réd­uire le déficit com­mer­cial de moitié, la mon­naie amé­ric­aine devrait perdre 30 % de plus - et ne plus valoir que 0,55 euro... »

Comme nous venons de le voir, la baisse du dollar entraîne une baisse des impor­ta­tions, elle réduit la valeur en devi­ses de la dette extéri­eure des Etats-Unis, donc la rend plus accep­ta­ble pour les inves­tis­seurs étr­angers, qui cher­chent au niveau inter­na­tio­nal le meilleur rap­port. Entre 2002 et 2004, le billet vert a perdu 20 % de sa valeur par rap­port à l’euro (Le Monde Diplomatique, mars 2005).

Si le dollar ne coule pas à pic, c’est sur­tout parce qu’il est main­tenu à flot par les ban­ques cen­tra­les asia­ti­ques, qui depuis 2001 ont acheté 1 200 mil­liards de dol­lars qui ser­vent à com­bler la moitié des 2 mil­liards de dol­lars dont les Etats-Unis ont besoin chaque jour pour finan­cer leurs déficits (9).

L’artifice de la baisse des taux d’intérêt et le boomerang de leur hausse

La réc­ession de 2001, comme nous le ver­rons, a bien marqué un tour­nant dans la poli­ti­que monét­aire des Etats-Unis. La plét­hore de capi­tal per­met­tait à la FED de mener une poli­ti­que de baisse dra­co­nienne des taux d’intérêts, avec comme objec­tif « la relance de la consom­ma­tion et de l’inves­tis­se­ment ». Cependant, le loyer de l’argent à taux zéro - l’idéal de Proudhon - ne fait que dép­lacer les pro­blèmes et a pour conséqu­ence la fuite des capi­taux étr­angers (inves­tis­se­ments directs étr­angers, IDE) vers des pos­si­bi­lités de rafle finan­cière plus séd­uis­ante.

Le capi­ta­lisme, c’est de l’argent qui doit rap­por­ter de l’argent. C’est pour­quoi il n’a pas fallu atten­dre trop long­temps pour que la FED annonce la reprise de la hausse des taux d’intérêts. Ceci au moment même ou l’UE tente une percée de ren­ta­bi­lité du capi­tal, en pre­nant toute une séries de mesu­res anti­po­pu­lai­res (réf­ormes des systèmes de retraite et de santé, licen­cie­ments, délo­ca­li­sations, droit du tra­vail...). Une concur­rence sur les ren­de­ments des titres en dol­lars et autres devi­ses fait rage. Si jusqu’à présent les Etats-Unis étaient par­ve­nus à des ren­de­ments plus élevés que celui des titres émis dans le reste du monde, sur le court terme le taux d’intérêt du dollar passe en des­sous de celui de l’euro (2001), ses taux long sont sem­bla­bles à ceux de l’euro, et depuis 1996 les ren­de­ments bour­siers sont com­pa­ra­bles aux Etats-Unis et en Europe (sour­ces CDC IXIS). Les Etats-Unis, jusqu’aux affai­res Enron et WorldCom, avaient l’avan­tage en matière de ren­ta­bi­lité des entre­pri­ses et de crois­sance de la pro­duc­ti­vité. Or, comme l’expli­quait Tom Thomas dans son livre L’Hégémonie du capi­tal finan­cier et sa cri­ti­que (éd. Albatroz, 1999), les Etats-Unis seront de nou­veau contraints à pra­ti­quer une hausse des taux d’intérêts pour atti­rer des capi­taux :

« Cependant, cette hausse de la Bourse, que la crise mon­diale ali­mente et que la spé­cu­lation avec effet de levier décuple, induit un “effet richesse”. Les ménages des cou­ches moyen­nes ou supéri­eures qui ont un por­te­feuille et les entre­pri­ses, dont les titres sont au plus haut, se trou­vent riches. Donc tous consom­ment allèg­rement, inves­tis­sent, et s’endet­tent même encore plus, sûrs que la hausse leur per­met­tra de rem­bour­ser. Et le déficit com­mer­cial amé­ricain aug­mente, sapant inexo­ra­ble­ment la valeur du dollar. Il est estimé devoir attein­dre le chif­fre record de 250 mil­liards de dol­lars en 1999 (10).

 » S’y ajoute le déficit de la balance des paie­ments par l’afflux des capi­taux étr­angers, qui sont autant de dettes (par exem­ple quand ils sont placés en Bons du Trésor). A ce rythme, une hausse des taux d’intérêt se pro­file très séri­eu­sement à l’hori­zon, qui sera le rés­ultat tant du ralen­tis­se­ment du flux d’argent étr­anger, qui ne peut être infini, que de l’inquié­tude sur la valeur dollar qui repose sur une mon­ta­gne de dettes. En juin, le taux de l’emprunt du Trésor amé­ricain à trente ans est remonté à 6,15 % (il était de 4,71 % en octo­bre 1998), décl­enchant une mini-pani­que à Wall Street. Un jour, quel­ques autres mau­vai­ses nou­vel­les arri­ve­ront, ce que rend iné­vi­table le ralen­tis­se­ment géné­ralisé de la crois­sance mon­diale qui ne peut que se rép­er­cuter tôt ou tard sur l’éco­nomie amé­ric­aine aussi. » (Tom Thomas, L’Hégémonie du capi­tal finan­cier et sa cri­ti­que, p. 135-136.)

Depuis juin 2004, c’est la dou­zième fois que la banque cen­trale amé­ric­aine remonte le loyer de l’argent pour atti­rer des capi­taux et, comme l’infla­tion menace, elle envi­sage de porter ses taux à 4 % en novem­bre et 4,25 % en déc­embre (La Tribune du 6 octo­bre 2005).

La récession américaine de 2001

Depuis 1953, les Etats-Unis ont subi neuf réc­essions (11). Jusqu’en l’an 2001, les réc­essions entraînaient une baisse moyenne du PIB de 2,3 %, qui était ample­ment com­blée par les poussées de crois­sance qui sui­vaient en moyenne 5,25 %. Par conséquent, les repri­ses ont tou­jours com­pensé les réc­essions.

La réc­ession de l’année 2001 sera par­ti­cu­lière. Elle avait déjà com­mencé bien avant le 11 sep­tem­bre 2001 (12) : entre la mi-2000 et la mi-2001 la crois­sance du PIB se limi­tait à 1,1 %, avec une fran­che réc­ession dans le sec­teur indus­triel - qui était latente depuis 1997. La perte de vitesse des pro­fits des entre­pri­ses par rap­port à leur valeur bour­sière va pré­parer l’explo­sion de la bulle spé­cu­la­tive en mars 2002.

Au moment des atten­tats du 11 sep­tem­bre, la réc­ession de la pro­duc­tion indus­trielle en était à son onzième mois, elle s’était d’abord contractée de 4,8 % pour finir à 6,2 %. Cela signi­fie que les capa­cités de pro­duc­tion passèrent de 82,4 % à 75,5 % en une année. Les pro­fits après impôts chutèrent de 12,5 % entre le troi­sième tri­mes­tre 2000 et le deuxième tri­mes­tre 2001, indi­quant en fait qu’il s’agis­sait bien d’une réc­ession d’ensem­ble de l’éco­nomie amé­ric­aine. Le capi­ta­lisme amé­ricain se trou­vant contraint d’éli­miner ses sur­ca­pa­cités allait devoir tailler dans les effec­tifs :

- dans les ser­vi­ces, il y eut deux vagues de licen­cie­ments - 241 000 puis 123 000 ;

- l’avion­neur Boeing a annoncé le licen­cie­ment de 4 000 à 5 000 per­son­nes d’ici à la fin 2003. Et le cons­truc­teur d’auto­mo­bi­les Ford s’apprê­terait à rendre public un plan de licen­cie­ments de 2 000 de ses cadres ;

- la réc­ession de 2001 aux Etats-Unis ne rés­ultait pas d’un recul de la consom­ma­tion (2 %) mais d’un brus­que retour­ne­ment à la baisse de l’inves­tis­se­ment des entre­pri­ses, et de la détér­io­ration du com­merce extérieur en volume. Elle fut d’autant plus impor­tante (bien que les éco­nom­istes cher­chent à la mini­mi­ser) qu’elle allait révéler que les capi­taux privés deve­naient insuf­fi­sants pour cou­vrir le déficit cou­rant des Etats-Unis.

« Entre 2001 et 2004, indi­quait Le Monde diplo­ma­ti­que du 26 octo­bre 2004, le budget fédéral est ainsi passé d’un excédent de 100 mil­liards de dol­lars à un déficit de 415 mil­liards de dol­lars (soit 3,6 % du PNB). Pensant à cela, et au fait que le pro­ba­ble déséq­ui­libre de la balance des paie­ments (540 mil­liards de dol­lars en 2004) cor­res­pon­dra, lui, à 5,1 % du pro­duit natio­nal brut, M. Peter Peterson, ancien secrét­aire au com­merce du pré­sident Nixon, a conclu : “Cette admi­nis­tra­tion est res­pon­sa­ble de la détér­io­ration des finan­ces amé­ric­aines la plus mas­sive et la plus impru­dente de toute l’his­toire.” »

L’année 2001 fut sans aucun doute le début d’un retour­ne­ment de ten­dance au niveau inter­na­tio­nal. La défi­ance envers le dollar est deve­nue pour les Etats-Unis une menace réelle, d’autant plus après que Saddam Hussein eut pris la décision de payer le pét­role en euros et pu inci­ter toute l’OPEP à le suivre (13). L’arme de des­truc­tion mas­sive était donc là.

Cependant l’ennemi intérieur des Etats-Unis se dis­si­mu­lait encore der­rière les comp­tes tru­qués des gros­ses com­pa­gnies. La FED et l’admi­nis­tra­tion amé­ric­aine savaient que tout repo­sait sur des sables mou­vants, mais il ne fal­lait pas frei­ner la crois­sance, et sur­tout pas faire peur aux inves­tis­seurs étr­angers. Tout en espérant un mira­cle, tous atten­daient la catas­tro­phe en chaîne.

Le 2 déc­embre 2001, la sep­tième plus grosse com­pa­gnie amé­ric­aine, Enron, se déc­lare en faillite. Le cours de l’action chute de 89 dol­lars à 1 dollar. Ensuite sui­vront WorldCom, Tico, Arthur Andersen, Adelphia, Global Crossing, AIG assu­ran­ces, etc. La tête de proue du capi­ta­lisme mon­dial devient sus­pecte et les inves­tis­seurs étr­angers com­men­cent à quit­ter le navire sur la pointe des pieds.

C’est seu­le­ment après l’affaire WorldCom, en 2002, que la classe poli­ti­que mouillée dans toutes les affai­res fut contrainte de réagir. L’admi­nis­tra­tion Bush, les entre­pri­ses, un grand nombre de Républicains, ne vou­laient pas enten­dre parler du projet de loi du sénateur Sarbanes. Ils furent néanmoins contraints d’accep­ter ce texte de mora­li­sa­tion du capi­ta­lisme sous la pres­sion de l’opi­nion publi­que (cette putain ano­nyme [14]). Ainsi fut votée par le Congrès la loi Sarbanes-Oxley. Elle oblige les diri­geants d’entre­pri­ses à rem­bour­ser tous les bonus ou les pro­fits obte­nus de tran­sac­tions passées au cours des douze mois pré­cédant le nou­veau rap­port, si les comp­tes sont réajustés pour non-res­pect des règles. Les diri­geants pris en faute encou­rent vingt ans de prison. La loi sur les failli­tes (le sou­vent cité « cha­pi­tre 11 ») ne pourra plus être le refuge des mal­ver­sa­tions, ni un moyen d’éch­apper à ses res­pon­sa­bi­lités. Ensuite, tout le système est une reprise en main par l’Etat, au tra­vers de la mise en place d’un orga­nisme de contrôle et de sur­veillance, dont on sait qu’il n’existe que pour ras­su­rer, jusqu’au pro­chain scan­dale.

Il est tou­jours dif­fi­cile, et en par­ti­cu­lier pour les jour­na­lis­tes, de s’y retrou­ver dans l’ensem­ble des déficits et dettes d’un pays. Ainsi le mot bil­lion n’a pas la même signi­fi­ca­tion aux Etats-Unis, au Canada et en Europe... Donc il faut tou­jours rela­ti­vi­ser les chif­fres et en com­pren­dre le sens. Si le déficit crois­sant de la balance des paie­ments n’est plus à dém­ontrer (elle représ­ente, pour une pér­iode donnée, l’ensem­ble des paie­ments inter­ve­nus entre un Etat et l’étr­anger) depuis les années 1960, il faut en connaître la portée et ses limi­tes. Selon la revue Conjoncture de novem­bre 2003, « le déficit de la balance des paie­ments est très impor­tant : 5,1 % du PIB au cours du deuxième tri­mes­tre 2003 ». Son rythme de dég­ra­dation annuel s’accé­lère : 0,6 point du PIB par an au cours des cinq années pré­céd­entes.

Cependant, le déficit com­mer­cial des Etats-Unis est très rela­tif, et fait l’objet de fric­tions régulières avec le gou­ver­ne­ment chi­nois. Par exem­ple, en 2002, les Etats-Unis chif­fraient leur déficit com­mer­cial avec la Chine à 103 mil­liards de dol­lars, alors que la Chine considérait qu’il se limi­tait à 44 mil­liards. L’enjeu pour les Etats-Unis est de gon­fler le déficit pour faire réé­valuer la mon­naie chi­noise et inver­se­ment pour la Chine. Ainsi cette même revue Conjoncture de novem­bre 2003 fait-elle un calcul assez révé­lateur :

« Sur la base des données du FMI pour 2001 : d’une part, le déficit com­mer­cial enre­gis­tré par les Etats-Unis avec ses cinq prin­ci­paux par­te­nai­res com­mer­ciaux (le Canada avant le rap­pro­che­ment annuel des comp­tes, la Chine, l’Allemagne, le Japon et le Mexique) et, d’autre part, l’excédent bilatéral enre­gis­tré par chacun de ces pays avec les Etats-Unis.

 » Selon les chif­fres amé­ricains, le déficit com­mer­cial total des Etats-Unis avec ces cinq pays s’élevait à 280 mil­liards de dol­lars, alors que, selon ces pays, il n’était “que” de 221 mil­liards. En excluant les deux extrêmes (le Canada et la Chine), les Etats-Unis sures­ti­maient leur déficit com­mer­cial de 32 %. Or si l’on appli­que ce “taux de sures­ti­ma­tion” au déficit total de la balance des paie­ments amé­ric­aine, on la rabaisse à 327 mil­liards de dol­lars, soit 3,1 % du PIB en 2002. »

Les Etats-Unis ont mas­si­ve­ment délo­calisé le sec­teur manu­fac­tu­rier à l’étr­anger. Il en rés­ulte que cer­tains pro­duits de marque amé­ric­aine vendus aux Etats-Unis sont considérés comme « made in étr­anger », c’est-à-dire comme des impor­ta­tions clas­si­ques. Il ne faut donc pas s’étonner que de telles impor­ta­tions soient à la base du déficit de la balance des paie­ments des Etats-Unis.

Le Bureau d’ana­lyse éco­no­mique des Etats-Unis (BEA) confirme ce fait : il a cal­culé qu’en intégrant les recet­tes nettes réalisées par les entre­pri­ses amé­ric­aines délo­calisées, le déficit com­mer­cial de 2001 attei­gnait 255 mil­liards de dol­lars, soit 103 mil­liards de moins que le chif­fre habi­tuel ou, si l’on pré­fère, une dimi­nu­tion de 29 %.Nous voyons donc que le déficit com­mer­cial des Etats-Unis est moin­dre, et qu’il suf­fi­rait qu’une partie des pro­fits réalisés à l’étr­anger revien­nent pour qu’il se réd­uise encore.

C’est ce qui va s’enclen­cher en jan­vier 2005, avec le vote du Homeland Investment Act (15), une loi qui va favo­ri­ser le rapa­trie­ment des béné­fices réalisés à l’étr­anger. Leur mon­tant est estimé à 480,350 mil­liards de dol­lars, selon le jour­nal Le Monde du 7 octo­bre 2005. Une somme considé­rable. Le rapa­trie­ment d’une partie des pro­fits va jouer de manière favo­ra­ble contre la chute du dollar ; cepen­dant, l’opé­ration sera de courte durée et sur le long terme le dollar pour­sui­vra sa chute.

« Les mois pas­sent et la balance com­mer­ciale amé­ric­aine ne cesse de se creu­ser, sou­li­gne L’Expansion.com du 22 octo­bre 2005. Le déficit s’est hissé à près de 59 mil­liards de dol­lars à la fin août, sous l’effet du creu­se­ment de la fac­ture éner­gétique et de la nou­velle poussée des impor­ta­tions de biens de consom­ma­tion. Sur les huit pre­miers mois de l’année, le trou dans les comp­tes extérieurs amé­ricains atteint ainsi 463,3 mil­liards de dol­lars contre 396,4 mil­liards sur la même pér­iode de 2004. Le déficit de la balance cou­rante pour­rait ainsi attein­dre près de 7 % de la richesse amé­ric­aine en 2005. Un niveau record. Les pres­sions bais­sières sur le dollar pour­raient repren­dre l’an pro­chain [2006]. »

Les récessions américaines et les hausses des prix du pétrole

En règle géné­rale, après chaque forte hausse du prix du pét­role ou choc pét­rolier, les Etats-Unis, gros consom­ma­teurs, finis­saient par entrer en réc­ession. C’est James Hamilton (pro­fes­seur d’éco­nomie à l’Université de Californie à San Diego) qui éla­bora cette thèse, qui s’est vérifiée depuis 1947 neuf fois sur dix.

Comme les conséqu­ences de l’aug­men­ta­tion sur le PIB arri­vent tou­jours avec un retard de six à neuf mois, nous pou­vons considérer que l’éco­nomie amé­ric­aine aurait dû subir une réc­ession suite à la flambée des cours du brut entre déc­embre 2003 et mai 2004 (le prix du super avait aug­menté de 34 %). Il n’en fut rien, l’éco­nomie amé­ric­aine se tira sans trop de dom­ma­ges de la situa­tion. Cette excep­tion ne veut pas dire que la thèse de James Hamilton est fausse ; elle indi­que sim­ple­ment que des fac­teurs sont venus cor­ri­ger ou atténuer le lien entre les réc­essions amé­ric­aines et l’envol des prix pét­roliers. Par exem­ple, du fait que l’inten­sité éner­gétique (énergie pét­rolière uti­lisée par unité de PIB) a baissé de moitié depuis le pre­mier choc pét­rolier.

La nou­velle poussée du prix de l’or noir depuis jan­vier 2005 aura des conséqu­ences sur le coût des mar­chan­di­ses et l’infla­tion mon­diale repren­dra du ser­vice. Les milieux finan­ciers par­lent déjà de troi­sième choc pét­rolier. La hausse des prix du pét­role rés­ultait le plus sou­vent des conflits mili­tai­res au Moyen-Orient. Cette fois, on nous indi­que qu’elle serait la rés­ult­ante d’une crois­sance mon­diale excep­tion­nelle en 2004 : + 5 %, la plus forte depuis vingt-cinq ans. Cette crois­sance aurait tiré à la hausse la demande de pét­role (+ 3,4%) et de matières pre­mières.

L’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie (AIE) tablait sur une crois­sance mon­diale en 2005 de 4,25 % et une demande mon­diale en hausse de 2,2 % (84,3 mil­liards de barils/jour). La réalité est tout autre puis­que la Banque mon­diale vient de réviser à la baisse la crois­sance mon­diale à 3,1 % pour 2005. Nous voyons donc que la hausse des prix des hydro­car­bu­res n’a pas de lien avec la crois­sance mon­diale.

Il est pré­vi­sible que les impor­ta­tions nettes de pét­role des Etats-Unis pas­sent de 1,1 % du PIB en 2003, à 1,6 % en 2005. Si le prix du pét­role se main­tient au-dessus de 50 dol­lars le baril, la réc­ession devien­dra alors iné­vi­table, même si les consom­ma­teurs res­trei­gnent leurs dép­la­cements et même si le gou­ver­ne­ment puise dans les rés­erves, ce qu’il vient de faire après le pas­sage de Katrina (16). A noter que le pas­sage des cyclo­nes Katrina et Rita qui ont ravagé le sud des Etats-Unis a pro­vo­qué un mini-choc pét­rolier. L’ensem­ble de la chaîne des hydro­car­bu­res est affecté dans la zone pét­rolière du golfe du Mexique.

Ralentissement de la croissance mondiale et récession

Alors que l’année 2004 était une année excep­tion­nelle de la crois­sance mon­diale - retrouvée à 5,1 % selon les der­niers chif­fres du FMI -, nom­breux étaient les éco­nom­istes qui pen­saient que le capi­ta­lisme allait retrou­ver son rythme de croi­sière des « trente glo­rieu­ses » (les années 1945 à 1975, réputées sans crise, heurt, infla­tion, stag­fla­tion...).

Le ciel vient de nou­veau de s’assom­brir suite aux déc­la­rations du FMI et aux indis­crétions de l’OCDE. Le 14 avril, le FMI semait le doute : la crois­sance mon­diale sera encore sou­te­nue en 2005 mais elle appa­raît de moins en moins équi­librée. Les rai­sons super­fi­ciel­les invo­quées sont tou­jours les mêmes : les déficits jumeaux des Etats-Unis, la hausse du prix du pét­role, la fai­blesse des deman­des europé­enne et japo­naise, l’accu­mu­la­tion asia­ti­que et des pays pro­duc­teurs de pét­role de rés­erve de change en dol­lars. Mais, comme tou­jours, pour nous ces phénomènes cachent des dif­fi­cultés inter­nes du système capi­ta­liste mon­dial, phénomènes liés à l’accu­mu­la­tion du capi­tal. Il nous faut noter que malgré toutes les mesu­res de décro­iss­ance sociale (santé, retraite, indem­ni­sa­tion du chômage), le capi­ta­lisme ne par­vient pas à stop­per la décro­iss­ance éco­no­mique mon­diale.

En dehors des effets de manche et de l’annonce de béné­fices spec­ta­cu­lai­res de quel­ques firmes capi­ta­lis­tes, la moro­sité gagne du ter­rain et la crois­sance est revue à la baisse. Dans la zone euro, de 1,9 % elle a chuté à 1,6 % puis à 1,2 % ; la réc­ession n’est plus loin. Pour le Japon, de 2 % la crois­sance est ramenée à 1 %. Quant aux Etats-Unis, ils sui­vront la même ten­dance et peu­vent entrer en réc­ession comme le craint Alan Greenspan, le pré­sident de la FED (La Tribune du 22 avril 2005). Le pas­sage de Katrina a déjà fait chuter la crois­sance de 4 % à 3,25 %. La Banque mon­diale n’est pas plus ras­su­rante et revoit aussi à la baisse ses pré­visions de crois­sance mon­diale pour 2005 : de 3,8 % elle passe à 3,1 %, avec cette caractér­is­tique que le recul est plus mani­feste dans les pays riches, qui de 3,2 % chu­tent à 2,4 % (Le Monde du 8 avril 2005).

En effet le sec­teur pro­duc­tif de plus-value aux Etats-Unis donne des signes d’essouf­fle­ment. Général Motors (17) et Ford sont en dif­fi­culté (18) début octo­bre, l’équi­pem­entier Delphi (19) dépose son bilan. Les inves­tis­seurs vien­nent sou­dai­ne­ment de dés­erter les mar­chés d’actions (un signe) au profit d’emprunt d’Etat. L’indus­trie amé­ric­aine a com­mencé à ralen­tir, suite à sa forte hausse de 2003-2004. Entre février et mars 2005 la pro­duc­tion indus­trielle n’a aug­menté que de 0,3 %, poussée pour­tant par le sec­teur des mines et les ser­vi­ces aux col­lec­ti­vités. Par contre, la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière stagne et recule. Le choc pét­rolier et la décé­lération du com­merce mon­dial affec­tent l’indus­trie des Etats-Unis.

L’indus­trie de l’élect­ro­nique et de l’infor­ma­ti­que (tou­jours en forte crois­sance offi­cielle) accuse le coup avec ce que la presse appelle « l’acci­dent de par­cours d’IBM ». La société infor­ma­ti­que a annoncé 13 000 licen­cie­ments en Europe. Le numéro 1 amé­ricain de l’infor­ma­ti­que prétend être vic­time du ralen­tis­se­ment éco­no­mique de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et duJa­pon, qui représ­entent 25 % de son chif­fre d’affaire. Cependant IBM n’est pas une excep­tion. Apple, malgré un tri­mes­tre record, est boudé par les inves­tis­seurs et plonge de 15 %.

A ce tableau morose il convient d’ajou­ter la forte baisse de consom­ma­tion des biens dura­bles (- 2,8 %, le plus impor­tant déclin depuis deux ans et demi), mais aussi la chute de la mise en chan­tier de loge­ments (- 17,6 %).

Tous ces indi­ces ont pro­vo­qué le 18 avril 2005 une dégr­in­go­lade des prin­ci­paux indi­ces bour­siers. Depuis jan­vier le Dow Jones a perdu 6,60 %, General Motors 36,62 %,Nasdaq com­po­site 12,07 %, eBay 43,95 %, Alcatel 24,20 % ...

Pour faire chuter le prix du baril de pét­role et doper la Bourse, le pré­sident Bush a indi­qué, le 27 avril 2005, que pour garan­tir l’appro­vi­sion­ne­ment éner­gétique des Etats-Unis, il fal­lait recou­rir au nuclé­aire et au dével­op­pement des raf­fi­ne­ries. Le soir même, le prix du baril chu­tait de 2,59 dol­lars et à Londres le brent per­dait déjà 1,95 dollar. Au moment même où Bush annonçait la baisse spec­ta­cu­laire du déficit budgét­aire des Etats-Unis, qui passe de 413 mil­liards de dol­lars en 2004 à 317 mil­liards en 2005 (Le Monde du 7 octo­bre 2005), un nou­veau scan­dale finan­cier de type Enron venait jeter le doute sur les mar­chés. C’est l’affaire Refco : deux mois après son intro­duc­tion en Bourse, le pre­mier cour­tier de marché à terme s’effon­dre, dém­ontrant que la loi Sarbanes-Oxley n’était qu’un rideau de fumée pour ras­su­rer les inves­tis­seurs. D’autres déf­ections sont dans les tuyaux, car les entre­pri­ses amé­ric­aines sont acca­blées par le finan­ce­ment de leurs fonds de pen­sion. L’orga­nisme de garan­tie des fonds de retraite amé­ricains chif­fre à 450 mil­liards de dol­lars, le déficit de finan­ce­ment des pen­sions (Le Monde du 18 octo­bre 2005). Les dépôts de bilan de Delta Air Lines et de Northwest Airlines lais­sent un trou de 100 mil­liards de dol­lars à com­bler...

En ce qui concerne la zone euro, les minis­tres des Finances de l’Euroland réunis à Luxembourg se sont déclarés, par­lant de la crois­sance, « séri­eu­sement pré­occupés par son évo­lution », ainsi que l’a expli­qué le Premier minis­tre luxem­bour­geois Jean-Claude Juncker, qui pré­side l’Eurogroupe jusqu’en 2007 et l’UE jusqu’en juillet.

L’Italie a ainsi connu son second tri­mes­tre de baisse de l’acti­vité, ce qui cons­ti­tue la défi­nition d’une réc­ession : « On ne s’atten­dait pas à un chif­fre aussi négatif », a déclaré le com­mis­saire européen aux Affaires éco­no­miques et monét­aires, Joaquin Almunia. Ce der­nier, minis­tre néerl­andais des Finances, dont le pays est au bord de la réc­ession, est opti­miste et pense naï­vement que les choses iront mieux en fin 2005.

Mais Jose Manuel Gonzalez Paramo, membre du direc­toire de la Banque cen­trale europé­enne (BCE), est plus pes­si­miste : les fac­teurs qui pour­raient miner la crois­sance éco­no­mique de la zone euro sont main­te­nant en train d’émerger, a-t-il estimé. Deux bulles mena­cent actuel­le­ment le système finan­cier inter­na­tio­nal. La pre­mière, c’est l’affai­blis­se­ment du dollar qui devrait conti­nuer à faire du Yo-Yo. La seconde concerne le sec­teur immo­bi­lier. La hausse des prix de 10 % par an aux Etats-Unis et de 20 % en Grande-Bretagne n’est plus sou­te­na­ble. Une chute du marché immo­bi­lier aura des effets négat­ifs sur les dép­enses, entraînant l’éco­nomie mon­diale vers le bas.

Gérard Bad

(avril-octo­bre 2005)

(1) Karl Marx, Le Capital, t III, chap. XXVII (Editions de Moscou, page 465). Law (1671-1729), sous la pro­tec­tion offi­cieuse du Régent, fut contraint de fuir à Venise. Son système finan­cier a ruiné bon nombre d’action­nai­res, enri­chi quel­ques autres et nota­ble­ment assaini la dette de l’Etat, l’ayant fait pren­dre en charge par de nom­breux épargnants. Mais il a fait perdre confiance dans le papier-mon­naie... et l’Etat.

(2) Document sta­tis­ti­que prés­entant pour une pér­iode donnée, l’ensem­ble des paie­ments inter­ve­nus entre un Etat et l’étr­anger.

(3) L’Etat fédéral a abaissé for­te­ment le taux d’impo­si­tion des ménages et accordé un amor­tis­se­ment fiscal accéléré aux entre­pri­ses qui inves­tis­saient entre juin 2003 et déc­embre 2004. La « relance » par la consom­ma­tion à crédit a tout au plus main­tenu le taux de consom­ma­tion.

(5) Euro, yen, dollar cana­dien et aus­tra­lien, franc suisse et cou­ronne suéd­oise.

(6) « Dollars noma­des » : dol­lars détenus hors des Etats-Unis.

(7) Mais, en rép­onse à l’effri­te­ment du dollar, cer­tai­nes ban­ques cen­tra­les ont décidé de réd­uire leurs achats de dol­lars au profit d’autres mon­naies, l’euro en par­ti­cu­lier. Ce revi­re­ment straté­gique s’expli­que : subir quel­ques pertes pour favo­ri­ser ses ventes à l’étr­anger est une chose, faire les frais d’une déb­an­dade conti­nue en est une autre. Le 19 novem­bre, Alan Greenspan, le pré­sident de la Réserve fédé­rale, a jeté un pavé dans la mare en rap­pe­lant que les inves­tis­seurs étr­angers se las­se­raient un jour de l’accu­mu­la­tion des déficits et qu’une « perte d’appétit pour les actifs libellés en dol­lars » était iné­vi­table. Quelques jours plus tard, M. Yu Yong-ding, membre du comité monét­aire de la Banque cen­trale de Chine, indi­quait que la Chine avait « dimi­nué la part rela­tive de ses rés­erves de change détenues en bons du Trésor amé­ricains, mais pas leur mon­tant absolu, pour se pré­munir contre la fai­blesse du dollar ».

Cette ten­dance vient d’être confirmée par un son­dage auprès de soixante-sept ban­ques cen­tra­les publié par Central Banking Publications : au cours des quatre der­niers mois de 2004, plus des deux tiers des établ­is­sements inter­rogés ont dimi­nué la part rela­tive du dollar dans leur por­te­feuille (elle reste démesurée, proche de 70 % du total, mais elle se situait à 80 % il y a une tren­taine d’années). Pour M. Nick Carver, l’un des auteurs de l’étude, « l’enthou­siasme des ban­ques cen­tra­les pour le dollar semble s’être refroidi. L’Amérique ne doit plus comp­ter sur leur sou­tien incondi­tion­nel ». Les pays pro­duc­teurs de pét­role, qui diri­gent une bonne part de leurs achats vers la zone euro, ne sont pas non plus enchantés de voir la hausse des cours de leur matière pre­mière lar­ge­ment entamée par la baisse de valeur de la mon­naie de fac­tu­ra­tion. Au demeu­rant, cer­tains Etats arabes redou­tent qu’un jour leurs avoirs aux Etats-Unis ne soient gelés au nom de la lutte contre le ter­ro­risme. (Le Monde diplo­ma­ti­que, mars 2005.)

L’heure semble-t-il a sonné en faveur d’un panier de mon­naie comme le yen.l’euro, le yuan.

(8) La Tribune du 7 mars 2005 p. 47 indi­quait que la Corée avait dém­enti.

(9) « Ainsi, la part des actifs finan­ciers amé­ricains détenus par des inves­tis­seurs étr­angers s’est accrue considé­rab­lement. Les non-résidents déti­ennent en 2003 12% des actions amé­ric­aines contre 4% en 1975, 25% contre 1% en 1975 des titres de dette privée et 44% contre 20% des titres du Trésor amé­ricain. » (Reuters du 3 mars 2005).

(10) En 1999, le déficit com­mer­cial amé­ricain a fina­le­ment dépassé 27 mil­liards de dol­lars. En 2005, il s’est à nou­veau creusé en octo­bre, pour attein­dre 68,9 mil­liards, contre 66 mil­liards le mois pré­cédent, selon des données publiées par le ministère amé­ricain du com­merce. Les pré­visi­onn­istes tablaient en moyenne sur un reflux, à 62,8 mil­liards d’euros.

Ce creu­se­ment inat­tendu s’expli­que par une aug­men­ta­tion des impor­ta­tions de l’ordre de 2,7 %, alors que les expor­ta­tions s’appréciaient de 1,7 % seu­le­ment. Parmi les impor­ta­tions ayant le plus contri­bué au déséq­ui­libre, on retrouve l’auto­mo­bile, les télé­visions et l’or noir (la balance pét­rolière amé­ric­aine a accusé un solde négatif de 24,3 mil­liards de dol­lars, et ce malgré la baisse des cours. Les Etats-Unis ont importé 304,5 mil­lions de barils, contre 278,5 mil­lions un mois plus tôt.) Le déficit a notam­ment atteint un plus haut his­to­ri­que avec les pays de l’Opep, le Canada, le Mexique, l’Union europé­enne et sur­tout la Chine : le déséq­ui­libre atteint 20,5 mil­liards de dol­lars avec l’Empire du Milieu, contre 20,1 mil­liards en sep­tem­bre, soit une hausse de 2,1 %. Fin novem­bre 2005, le déficit com­mer­cial des Etats-Unis se mon­tait à 598,3 mil­liards de dol­lars. Pour l’ensem­ble de l’année 2004, il s’était élevé à 617,7 mil­liards.

(11) En 1955, 1959, 1961, 1971, 1975, 1981, 1983, 1991, 2001.

(12) Les éco­nom­istes du National Bureau of Economic Research (NBER), chargés de dater offi­ciel­le­ment les cycles éco­no­miques aux Etats-Unis, pré­cisent que cette réc­ession, démarrée en mars 2001, fut l’une des plus cour­tes de l’après-guerre. La fin de cette réc­ession, pour­sui­vent-ils, « ne signi­fie pas forcément que les condi­tions éco­no­miques sont deve­nues favo­ra­bles »,.

(13) Ce n’est pas la pre­mière fois qu’une telle ten­ta­tive a lieu. Quand Giscard d’Estaing était pré­sident de la République franç­aise, il avait envi­sagé de fusion­ner le Fonds monét­aire européen avec le Fonds monét­aire arabe.

(14) L’atti­tude de la classe poli­ti­que se modi­fia dans le contexte de l’affaire WorldCom. Michèle Rioux, dans un arti­cle de l’Observatoire des Amériques, « A la res­cousse du capi­ta­lisme amé­ricain : la loi Sarbanes-Oxley », rap­pelle « les deman­des émises par le pré­sident du syn­di­cat AFL-CIO, John Sweeney, la croi­sade du pro­cu­reur de l’Etat de New York, Eliot Spitzer, pour net­toyer Wall Street, l’exaspé­ration des sala­riés et action­nai­res... » Disponible sur Internet : www.apdc-france.com/fichier/bul­leti...

(15) Le jour­nal La Tribune indi­que qu’« une loi entrée en vigueur le 1er jan­vier permet aux entre­pri­ses amé­ric­aines opérant à l’étr­anger de rapa­trier les béné­fices réalisés par leurs filia­les dans des condi­tions fis­ca­les défiant toute concur­rence. »

Cette loi, appelée Homeland Investment Act, offre une réd­uction d’impôts (5,25 % au lieu de... 35 %) sur les béné­fices rapa­triés aux Etats-Unis pen­dant l’année. Les entre­pri­ses sem­blent ravies de cette offre : « Johnson & Johnson... a annoncé le rapa­trie­ment de 11 mil­liards de dol­lars... le mas­to­donte de l’indus­trie phar­ma­ceu­ti­que, Pfizer, envi­sage de faire ren­trer 29 mil­liards de dol­lars. » On peut encore citer Procter & Gamble, « qui pour­rait rame­ner une part des 57 mil­liards de dol­lars néc­ess­aires pour finan­cer l’acqui­si­tion de Gillette ».

« Selon les esti­ma­tions de la plu­part des gran­des ban­ques, affirme La Tribune, si la tota­lité des béné­fices ren­traient au pays, le volume déplacé por­te­rait sur quel­que 500 mil­liards de dol­lars, soit un mon­tant qui s’appro­che des 570 mil­liards de dol­lars que devrait accu­ser le gouf­fre com­mer­cial des Etats-Unis pour 2004. »

(16) Dès le 6 sep­tem­bre, George W. Bush a auto­risé le dép­ar­tement de l’ énergie à mettre sur le marché 30 mil­lions de barils pro­ve­nant des rés­erves straté­giques de pét­role.

(17) GM veut sup­pri­mer au moins 25 000 emplois d’ici 2008 dans la pro­duc­tion, soit 20 % des effec­tifs.

(18) La vente au début de 2005 du cons­truc­teur auto­mo­bile bri­tan­ni­que MG Rover devait se tra­duire dans l’immédiat par 5.000 licen­cie­ments sur les 6 000 employés de son usine de Longbridge.

Le gou­ver­ne­ment tra­vailliste de Tony Blair, pour qui cette crise sociale majeure tombe au plus mal à trois semai­nes des lég­is­la­tives, s’est alors engagé à verser une aide de 150 mil­lions de livres ster­ling aux sala­riés du der­nier grand cons­truc­teur auto­mo­bile bri­tan­ni­que indép­endant. (indem­nités de chômage et crédits des­tinés à finan­cer des for­ma­tions pro­fes­sion­nel­les et des redé­vel­op­pements de sites indus­triels).

(19) C’est la plus impor­tante faillite du sec­teur aux Etats-Unis, ceci malgré la sup­pres­sion de 10 000 sala­riés en 2004. 35 équi­pem­entiers amé­ricains se sont déclarés en faillite depuis le début 2005.


Les crises financières dans « Echanges »

- « Les crises monét­aires, reflets de la crise mon­diale du capi­tal » : nos 78 (juillet 1994), 79 (jan­vier 1995) et 81 (jan­vier 1996) ;
- «  L’emprunt inter­na­tio­nal et la dette du tiers monde » : sup­plément au n° 84 (avril 1997) ;
- « La déva­lo­ri­sation finan­cière inter­na­tio­nale » : n° 86 (jan­vier 1998) ;
- « La crise finan­cière inter­na­tio­nale, crise du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : La crise asia­ti­que acte II » : n° 88 (automne 1998)
- « Réflexions sur la crise finale » et « A propos de La Loi de l’accu­mu­la­tion et de l’effon­dre­ment du système capi­ta­liste d’Henryk Grossmann » : n° 93 (prin­temps 2000) ;
- « La crise finan­cière vue d’en bas » : n° 122 (automne 2007).

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