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Une expérience d’organisation ouvrière. Le Conseil du personnel des Assurances Générales-Vie

publié le mercredi 10 janvier 2007

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Ce texte est paru dans le n° 20 de Socialisme ou bar­ba­rie, organe de cri­ti­que et d’orien­ta­tion révo­luti­onn­aire (déc­embre 1956-février 1957). Il a été réédité sous forme de bro­chure par Echanges et mou­ve­ment en novem­bre 2002.

L’arti­cle que nous (Socialisme ou bar­ba­rie) prés­entons a été écrit par un employé d’une com­pa­gnie d’assu­ran­ces. Cependant son véri­table auteur est bien plutôt col­lec­tif. Outre qu’il contient en de nom­breux pas­sa­ges la rela­tion pres­que tex­tuelle de propos et de réflexions d’employés, il a été relu et cor­rigé, par­fois de manière impor­tante, par quel­ques-uns des cama­ra­des les plus actifs qui ont par­ti­cipé à la création d’un Conseil du Personnel dans cette com­pa­gnie. Les mét­hodes de tra­vail qui ont présidé à l’éla­bo­ration de ce texte, sont ainsi les mêmes que celles qui ins­pi­rent chaque mois la réd­action de l’organe du Conseil, le Bulletin employés.

Comme le verra le lec­teur, ce texte ne veut pas seu­le­ment rela­ter une série d’évé­nements qui ont abouti à la vic­toire d’une nou­velle forme d’orga­ni­sa­tion authen­ti­que­ment démoc­ra­tique sur les syn­di­cats tra­di­tion­nels for­te­ment établis dans une com­pa­gnie d’Assurances. Il vise à déc­rire l’évo­lution des condi­tions de tra­vail, de la men­ta­lité, des rela­tions entre les sala­riés et les cadres, les sala­riés et la direc­tion, les sala­riés et les syn­di­cats et entre les tra­vailleurs eux-mêmes, dans une entre­prise par­ti­cu­lière. C’est que les évé­nements ne pren­nent tout leur sens que dans le cadre de cette évo­lution ; et rare­ment, nous semble-t-il, ont été exposés, d’une façon aussi fouillée et avec autant de rigueur, les rap­ports qui exis­tent entre les luttes ouvrières et les condi­tions de tra­vail et de vie au sein de la pro­duc­tion. En outre, par le fait que la Compagnie d’Assurances considérée est une entre­prise extrê­mement impor­tante et en plein dével­op­pement tech­ni­que, on peut considérer que l’ana­lyse qui lui est appli­quée écl­aire d’une façon déci­sive les traits du milieu employé à notre époque, et elle montre les immen­ses pos­si­bi­lités qui sont offer­tes dans ce milieu, aujourd’hui en com­plet bou­le­ver­se­ment, dans la lutte contre l’exploi­ta­tion. L’auteur ou les auteurs ont le mérite de sou­li­gner tous les traits qui sont par­ti­cu­liers à la situa­tion de leur entre­prise et au milieu employé et se gar­dent de tirer des conclu­sions géné­rales hâtives Surtout ils ne veu­lent pas prés­enter l’orga­ni­sa­tion qu’ils ont sus­citée, grâce à un long tra­vail de mili­tants, comme une recette appli­ca­ble dans n’importe quelle autre entre­prise ou sec­teur de pro­duc­tion. Nul doute cepen­dant que les ouvriers et les employés qui liront ce texte reconnaîtront pour l’essen­tiel les pro­blèmes qui se posent à eux dans leur propre cadre de tra­vail et pour­ront réfléchir sur la solu­tion exem­plaire qui est ici apportée.

Celui qui observe la classe ouvrière de l’extérieur peut être tenté d’accor­der une impor­tance exclu­sive à ses mani­fes­ta­tions les plus appa­ren­tes - grèves, élections, prises de posi­tion des syn­di­cats - et aussi de confon­dre la lutte du prolé­tariat et celle de ses orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les. Sans doute, cer­tains grands mou­ve­ments, comme ceux d’août 1953 ou de Nantes-Saint-Nazaire de l’été 1955, prou­vent bien que les masses peu­vent agir réso­lument en dehors de leurs syn­di­cats et même contre eux. Mais, même dans ce cas, on peut considérer que les syn­di­cats ont le der­nier mot et que les ouvriers ne par­vien­nent fina­le­ment pas à s’orga­ni­ser indép­end­amment d’eux.

Celui qui vit dans une entre­prise n’a pas la même opti­que car il peut vérifier chaque jour, pour ainsi dire, qu’il existe un immense anta­go­nisme entre les tra­vailleurs et les syn­di­cats qui se prét­endent leurs représ­entants. Certes, le plus sou­vent, les ouvriers et les employés conti­nuent d’appor­ter leur bul­le­tin de vote aux orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et, appa­rem­ment ils tolèrent que celles-ci fixent avec le patro­nat leurs condi­tions de tra­vail sans les consul­ter. Mais ils sen­tent de plus en plus que dans le monde capi­ta­liste moderne les syn­di­cats et leurs représ­entants sont deve­nus des roua­ges d’un immense appa­reil des­tiné à gérer leur force de tra­vail. Presque tous les tra­vailleurs, même ceux qui don­nent leur adhésion à la CGT, la CFTC ou FO, ont senti à un moment de leur vie de sala­rié, que les représ­entants des syn­di­cats, ceux qui exer­cent une influence dét­er­min­ante, n’appar­tien­nent pas à leur classe, en dépit des appa­ren­ces, que dans la grande divi­sion qui sépare la masse des exé­cutants des diri­geants, ils font partie de ces der­niers. Mais l’évo­lution des tra­vailleurs est lente ; ils ont une cer­taine cons­cience du rôle réel des syn­di­cats mais ne par­vien­nent pas à s’en com­po­ser une représ­en­tation claire. Ils sen­tent la situa­tion plutôt qu’ils ne la pen­sent. Ils considèrent quel­que­fois les diri­geants syn­di­caux comme des bureau­cra­tes mais ils ne par­lent jamais de bureau­cra­tie, ni de tra­hi­son. Ils accor­dent leur confiance ou ils la refu­sent ; ou bien encore ils don­nent leur sou­tien sans leur confiance. Ils com­men­cent sou­vent à mettre en cause les per­son­nes avant les orga­ni­sa­tions elles-mêmes. C’est que dans la vie de tous les jours le représ­entant du syn­di­cat est d’abord un indi­vidu, un mili­tant qu’on considère comme bon ou comme mau­vais et ce n’est que les luttes qui appren­nent peu à peu que l’indi­vidu ne fait qu’appli­quer les consi­gnes d’une orga­ni­sa­tion.

A l’occa­sion d’une grève, par exem­ple, l’oppo­si­tion aux syn­di­cats peut se cris­tal­li­ser d’une façon spec­ta­cu­laire, mais en réalité c’est par une lente matu­ra­tion que la prise de cons­cience devient pos­si­ble et que s’accu­mule l’énergie néc­ess­aire pour sortir des che­mins tout tracés. Il y a un long che­mi­ne­ment avant l’abou­tis­se­ment ; la convic­tion nou­velle se forme au cours des années, à tra­vers les doutes, les hési­tations, l’iner­tie des habi­tu­des, le drame intime des rup­tu­res avec les choses aux­quel­les on a cru avec enthou­siasme, avec les gens en qui l’on avait une confiance totale. Et les dif­fi­cultés sont encore accrues du fait que par­fois le mili­tant du syn­di­cat est sincè­rement convaincu que la poli­ti­que de son orga­ni­sa­tion s’iden­ti­fie avec les intérêts de la classe ouvrière et qu’il juge celui qui tourne le dos au syn­di­cat comme un dés­erteur ou comme un traître.

L’intérêt des faits que nous allons rap­por­ter, c’est qu’ils mon­trent qu’en dépit de tous les obs­ta­cles qu’elle peut ren­contrer l’évo­lution des tra­vailleurs peut se pré­ci­piter et abou­tir à la for­ma­tion d’orga­ni­sa­tions d’un type nou­veau. La création d’un Conseil du Personnel aux Assurances Générales-Vie [1], dans une entre­prise soli­de­ment enca­drée par les syn­di­cats tra­di­tion­nels prouve que là où il existe un noyau de mili­tants luci­des, patients, résolus, les sala­riés peu­vent se regrou­per sur un ter­rain pra­ti­que et pren­dre en main leur propre déf­ense.

Nous avons voulu repla­cer cette expéri­ence dans le cadre total de l’entre­prise et, à cette fin, ana­ly­ser sa struc­ture et l’évo­lution corré­la­tive des condi­tions de tra­vail d’une part, de la men­ta­lité et du com­por­te­ment des employés de l’autre. Détachée de ce cadre, la création du Conseil serait inin­tel­li­gi­ble et en ce sens nous insis­te­rons sur les traits bien par­ti­cu­liers de l’entre­prise. Mais cette ana­lyse nous permet en même temps de dégager des traits caractér­is­tiques d’une évo­lution sociale géné­rale. Actuellement, les employés pren­nent contact avec le pro­grès tech­ni­que le plus avancé : les machi­nes élect­ro­niques. Un bou­le­ver­se­ment inouï des condi­tions de tra­vail de ces milieux « rét­rog­rades » se pro­duit. Il y a quinze ans encore beau­coup d’employés étaient au stade du porte-plume et du grat­toir ; ils affron­tent main­te­nant la méca­ni­sation avec un demi-siècle de retard et se trou­vent devoir par­cou­rir en peu de temps le chemin que les ouvriers de l’indus­trie ont mis près de cin­quante ans à par­cou­rir. Tandis que les modes de tra­vail archaïques côtoient la tech­ni­que la plus moderne, les hommes pas­sent d’une men­ta­lité tra­di­tio­na­liste à une vision radi­cale de l’exploi­ta­tion et des exi­gen­ces de lutte ; et sou­vent cette vision ne les délivre pas de leur ancienne men­ta­lité ; par exem­ple, ils conti­nuent de rai­son­ner selon des schémas conser­va­teurs alors qu’ils se condui­sent comme le font les ouvriers les plus avancés de la grande indus­trie.

Tous les contras­tes qui sont aujourd’hui typi­ques de la men­ta­lité des employés, non seu­le­ment nous ne vou­lons pas les dis­si­mu­ler, mais nous sou­hai­tons au contraire les mettre en pleine lumière pour com­pren­dre l’ori­gi­na­lité du Conseil qui a été créé. Les employés n’ont pas cons­ti­tué en effet cette orga­ni­sa­tion parce qu’ils se trou­vaient convain­cus de la jus­tesse de la ligne poli­ti­que de quel­ques mili­tants. Ils ont suivi ces mili­tants parce que ceux-ci étaient indép­endants de tout parti poli­ti­que et qu’ils cher­chaient seu­le­ment un regrou­pe­ment du per­son­nel dans l’entre­prise sur une ligne de lutte contre l’exploi­ta­tion. Ils n’ont pas eu cons­cience de créer une orga­ni­sa­tion modèle, d’un caractère sans pré­cédent ; ils ont seu­le­ment décidé qu’il leur fal­lait se déf­endre eux-mêmes et avoir des délégués qu’ils contrôleraient à tout moment. Dans leur esprit, ce qu’ils ont fait s’ins­crit dans la lutte de chaque jour et en somme ils n’ont eu d’autre souci que de « faire leurs affai­res eux-mêmes ». Ils n’ont pas voulu abat­tre les syn­di­cats en général, mais ils ont jugé que les direc­ti­ves des syn­di­cats ten­daient à les trans­for­mer en masse de manœuvre et ne leur per­met­taient pas de se déf­endre effi­ca­ce­ment, que décidément les syn­di­cats ne s’occu­paient pas d’eux. Enfin ils ont com­pris qu’il exis­tait un ter­rain sur lequel les exploités pou­vaient se ren­contrer, quelle que soit leur situa­tion propre et leurs idées par­ti­cu­lières et qui était celui de la lutte pra­ti­que au cœur de la pro­duc­tion. Cela ne signi­fie pas que des dis­cus­sions qui impli­quent des prises de posi­tion poli­ti­ques soient ban­nies dans le Conseil ; ses mem­bres ont, bien sûr, des opi­nions poli­ti­ques, qu’elles soient systé­ma­tiques on non, et ils ne man­quent pas de les affir­mer pour expli­quer de leur point de vue, ce qui se passe dans l’entre­prise. Mais la règle d’or du Conseil, fixée dès le départ et main­te­nue avec une farou­che dét­er­mi­nation, est que les idées de chacun doi­vent pour deve­nir les idées du Conseil être sou­mi­ses à tous les employés et être adoptées par eux. A chacun s’impose l’auto­rité de tous. Les employés décident eux-mêmes et ne tolèrent plus les direc­ti­ves de partis ou de syn­di­cats qui, au nom des intérêts « supérieurs » de la classe ouvrière, agis­sent en fait selon leurs pro­pres intérêts.

Vouloir porter un juge­ment théo­rique sur la nature du Conseil n’est pas dans nos inten­tions. Certains considé­reront peut-être avec quel­que dédain que la lutte se dével­oppe à un niveau bien élém­ent­aire, d’autres pour­ront affir­mer au contraire que son mode d’orga­ni­sa­tion est révo­luti­onn­aire. Il nous suffit de mon­trer qu’il s’agit d’une expéri­ence neuve et qui plonge très pro­fondément ses raci­nes dans l’évo­lution sociale, qui par de nom­breux aspects reflète une ten­dance dét­er­min­ante des exploités à pren­dre en main leur propre déf­ense dans la société capi­ta­liste moderne. C’est aux employés et aux ouvriers des autres entre­pri­ses à voir ce que peut leur appor­ter cette expéri­ence dans la lutte qu’ils mènent ; car si l’exploi­ta­tion crée des condi­tions com­mu­nes, il n’en est pas moins vrai que dans chaque sec­teur, dans chaque milieu une situa­tion par­ti­cu­lière peut appe­ler des formes de lutte et d’orga­ni­sa­tion ori­gi­na­les.

A. SITUATION DE L’ENTREPRISE

Il est dif­fi­cile de donner une idée exacte de l’impor­tance d’une société d’assu­ran­ces par rap­ports aux autres entre­pri­ses. Il n’en sort aucune pro­duc­tion au sens éco­no­mique du terme. Son but est sim­ple­ment de drai­ner les capi­taux de tous les milieux au profit de l’Etat et des ban­ques d’affai­res. Le volume de ces capi­taux ne peut donner d’ailleurs qu’une idée toute rela­tive de cette impor­tance en raison des sous-éval­uations considé­rables de l’actif des sociétés d’assu­rance sur la vie.

a) Effectifs.

L’entre­prise est située [à Paris] dans le « quar­tier des Assurances » (la sur­face délimitée par le bou­le­vard Haussman, la gare Saint-Lazare, la rue Lafayette et la rue Drouot, concen­tre pra­ti­que­ment 90 % des sociétés et de 15 000 à 20 000 employés). La société compte en France envi­ron 1 000 sala­riés (450 employés et 100 cadres au siège social de Paris, 150 employés de pro­vince dans 40 cen­tres, 300 cadres et ins­pec­teurs pour le sec­teur com­mer­cial) ; en outre, elle emploie 200 à 300 agents com­mer­ciaux de toute espèce. Parmi les employés du siège, il y a au moins 70 % de femmes ; par contre, parmi les cadres, le pour­cen­tage est très faible (10 %).

b) Domaine d’acti­vité.

Il com­prend la France et les ter­ri­toi­res d’Outre-mer, ainsi que la Belgique où sont situées d’impor­tan­tes suc­cur­sa­les ; une cer­taine acti­vité s’exerce en Argentine, en Egypte, en Espagne et en Israël.

c) Capital social.

De 24 mil­lions en 1946 il a été porté suc­ces­si­ve­ment à 125 mil­lions (1947), 250 mil­lions (1949), 500 mil­lions (1950), 1 mil­liard (1952) sans apport extérieur, par incor­po­ra­tion de rés­erves.

d) Eléments finan­ciers.

En 1955, l’actif évalué se monte à 31 mil­liards ; le revenu des « pla­ce­ments » à 2 mil­liards ; les encais­se­ments annuels de primes à 6 à 7 mil­liards. Ces encais­se­ments représ­entent 10 % de l’encais­se­ment de toutes les sociétés d’assu­ran­ces-vie et les rés­erves envi­ron 15 %. La société se classe parmi les trois pre­mières « gros­ses » sociétés d’assu­rance-vie.

Pour donner une idée de la sous-éval­uation de l’actif, il suffit de men­tion­ner que les valeurs (titres, immeu­bles) y sont portées obli­ga­toi­re­ment (il s’agit d’une obli­ga­tion légale) pour la somme la plus faible - prix d’achat au cours actuel. Il s’ensuit que les immeu­bles figu­rent, par­fois, pour le quart ou le cin­quième de leur valeur réelle (plus de 100 immeu­bles) et que la vente d’un seul immeu­ble dégage un profit considé­rable.

De l’aveu de la société elle-même, alors que les « enga­ge­ments de la Compagnie » envers les assurés sont en fin de 1955 de 781 mil­lions, le seul béné­fice de la ges­tion finan­cière, abs­trac­tion faite de tout béné­fice de vente, atteint 719 mil­lions. Fin 1955 éga­lement, l’ensem­ble des pla­ce­ments attei­gnait 27,3 mil­liards, la plus-value bour­sière dép­assait 7,5 mil­liards et une timide reva­lo­ri­sa­tion des immeu­bles dégageait une « rés­erve spéc­iale » de 541 mil­lions.

e) Administration et orien­ta­tion.

Jusqu’en 1946, la société était contrôlée par le groupe de Rothschild. La natio­na­li­sa­tion (avril 1946) a amené à la direc­tion un conseil d’admi­nis­tra­tion com­posé de trois représ­entants de l’Etat (fonc­tion­nai­res des finan­ces), trois « représ­entants des assurés », trois tech­ni­ciens, trois représ­entants du per­son­nel (des employés, des agents, des cadres). Pratiquement, les « postes » sont par­tagés entre les différ­entes bureau­cra­ties patro­na­les et syn­di­ca­les. Le pré­sident-direc­teur général est nommé par le minis­tre des Finances ; il était d’abord, ainsi que toute l’équipe de direc­tion venue en 1946, social-démoc­rate et vrai­sem­bla­ble­ment ayant des liens avec la franc-maç­on­nerie ; depuis 1952, le pré­sident-direc­teur général a des atta­ches poli­ti­ques dans les milieux UDSR et radi­caux [2]. L’orien­ta­tion finan­cière semble se faire, de nou­veau, en faveur des ban­ques qui contrôlaient la société autre­fois (dont Rothschild). La natio­na­li­sa­tion n’a d’ailleurs pas étatisé l’entre­prise ; elle reste une entre­prise com­mer­ciale, en concur­rence avec un sec­teur privé impor­tant et les autres sociétés d’assu­ran­ces natio­na­lisées, et subit, de ce fait, comme une entre­prise privée, tout le poids des impé­rat­ifs de ges­tion capi­ta­liste.

B. ÉVOL­UTION DE LA STRUCTURE DE L’ENTREPRISE.

Il existe actuel­le­ment trois caté­gories d’assu­ran­ces : « grande bran­che », « popu­laire » et « groupe », dont la pra­ti­que cor­res­pond à des situa­tions éco­no­miques bien définies, et dont l’intro­duc­tion a amené des modi­fi­ca­tions corré­la­tives dans la struc­ture et les condi­tions de tra­vail de l’entre­prise.

Pour per­met­tre de com­pren­dre ces caté­gories, on peut dire que la « grande bran­che » cor­res­pon­drait à un habit sur mesure, la « popu­laire » au vêtement de confec­tion, et le « groupe » au bleu de tra­vail.

a) Avant 1930.

Avant la guerre de 1914, l’assu­rance s’adres­sait uni­que­ment à la classe bour­geoise aisée à laquelle il fal­lait du « sur-mesure » ; la « grande bran­che » était la seule acti­vité, et l’entre­prise était au stade arti­sa­nal. Chaque employé devait avoir des connais­san­ces un peu sur tout ; il avait des contacts avec le public ; lors de son recru­te­ment, on recher­chait uni­que­ment des garan­ties d’une cer­taine édu­cation pou­vant cau­tion­ner à la fois un niveau d’ins­truc­tion, une faci­lité de parole et une mora­lité « exem­plaire ». La divi­sion du tra­vail était peu poussée : une seule orga­ni­sa­tion com­mer­ciale cons­ti­tuée par un réseau d’agents non sala­riés ; une « divi­sion » par grande caté­gorie d’opé­rations : sous­crip­tions, recou­vre­ments, comp­ta­bi­lité, actua­riat, inven­taire, ser­vi­ces annexes. La clas­si­fi­ca­tion des emplois reflétait cette situa­tion.

b) L’évo­lution de 1930 à 1945.

La trans­for­ma­tion des condi­tions éco­no­miques au len­de­main de la guerre de 1914 conduit à une modi­fi­ca­tion de la clientèle des com­pa­gnies d’assu­ran­ces sur la vie. La classe bour­geoise à laquelle s’adres­sait l’assu­rance du type « grande bran­che » s’est appau­vrie ; la crise de 1930 accen­tue encore cette évo­lution. Pour « tenir », les com­pa­gnies d’assu­ran­ces-vie doi­vent suivre l’évo­lution de cette classe et trou­ver un nou­veau champ d’acti­vité dans la classe ouvrière dont les condi­tions matéri­elles se sont au contraire améliorées. Mais alors qu’à une classe riche convien­nent des capi­taux et primes impor­tants et des clau­ses « sur mesure » (gros contrats), à une classe pauvre convien­nent de fai­bles capi­taux et primes avec des clau­ses stan­dard (petits contrats). Pour que l’opé­ration soit ren­ta­ble, il faut dés­ormais qu’à un petit nombre de gros contrats cor­res­ponde un grand nombre de « petits contrats ». Comme l’assu­rance « grande bran­che » ne dis­pa­raît pas et ne peut assi­mi­ler la « fabri­ca­tion » et la vente du vêtement de confec­tion qu’est cette assu­rance dite « popu­laire », il faut créer une nou­velle orga­ni­sa­tion capa­ble de « sortir » une grosse masse de contrats.

Cette orga­ni­sa­tion se jux­ta­pose à la pré­céd­ente. Elle com­porte un réseau com­mer­cial for­te­ment hiér­archisé de sala­riés assu­jet­tis à des chif­fres de pro­duc­tion dét­erminés, elle se base sur la divi­sion du tra­vail et la méca­ni­sation des deux ser­vi­ces les plus impor­tants : un cen­tral dac­ty­lo­gra­phi­que pour la sortie des contrats et un cen­tral méca­nog­rap­hique pour la sortie des quit­tan­ces. Les tâches intermédi­aires s’ali­gnent sur ces deux ser­vi­ces mécanisés. Pour les vieux employés, les arti­sans de la « grande bran­che », la « popu­laire » est considérée, de 1930 à 1945, comme une colo­nie pénit­enti­aire ; ils ont cons­cience d’une sous-qua­li­fi­ca­tion, d’une non-uti­li­sa­tion des capa­cités que l’on exi­geait d’eux et dont ils tiraient une cer­taine fierté. La direc­tion entre­tient d’ailleurs cette divi­sion ; une muta­tion à la popu­laire équivaut à une dég­ra­dation. Les anciens désignent ces ser­vi­ces par des expres­sions qui se veu­lent péjo­ra­tives - « le wagon postal », les « machi­nes », « l’usine » - mais qui, en fait, tra­dui­sent l’intro­duc­tion de la méca­ni­sation et de la ratio­na­li­sa­tion. La direc­tion est moins dif­fi­cile sur le recru­te­ment. En 1939, un direc­teur peut dire : « Je prends n’importe qui dans la rue et j’en fais un employé au bout de huit jours. » Il ne s’agit plus de connais­san­ces, mais de la simple pos­si­bi­lité « phy­si­que » de faire un cer­tain tra­vail, tou­jours iden­ti­que.

c) Le sens de l’évo­lution actuelle.

Plus réc­emment, autour de 1939 et sur­tout à partir de 1945, s’intro­duit une modi­fi­ca­tion qui reflète d’une manière plus pré­cise encore la trans­for­ma­tion des struc­tu­res socia­les. Dans la société entière, l’indus­tria­li­sa­tion conduit à cen­trer de plus en plus la vie des indi­vi­dus sur leur entre­prise, tant pour le cadre supérieur que pour le manœuvre. L’assu­rance va trou­ver sa forme « indus­trielle par­faite » en rela­tion avec cette concen­tra­tion des indi­vi­dus autour de la cel­lule sociale qu’est l’entre­prise. L’assu­rance « de groupe » s’adresse main­te­nant à une col­lec­ti­vité ; il n’y a plus qu’une police col­lec­tive qui fixe quel­ques règles appli­ca­bles à tous : plus de quit­tan­ces de primes, mais un seul état d’âge et de salai­res, fourni par l’entre­prise, et direc­te­ment exploi­ta­ble par les machi­nes.

Tout est cal­culé d’après les salai­res et les machi­nes peu­vent assu­rer 90 % du tra­vail, le reste étant un simple tra­vail de « pré­pa­ration » qui doit suivre le rythme des machi­nes. Cela entraîne la création d’un ser­vice nou­veau ; cette tech­ni­que nou­velle ne peut être assi­milée ni par la « grande bran­che » ni par la « popu­laire ».

Cette évo­lution s’accen­tue après 1945 avec le dével­op­pement de la « popu­laire » dont les mét­hodes et le champ d’acti­vité empiètent peu à peu sur les sec­teurs dévolus à la « grande bran­che ». De 1947 à 1952, la struc­ture de l’entre­prise est com­plè­tement rema­niée ; la ratio­na­li­sa­tion s’intro­duit peu à peu dans la tota­lité des ser­vi­ces.

d) Le tra­vail à la chaîne dans une entre­prise d’assu­rance-vie.

Dans la « popu­laire », la chaîne est main­te­nant par­faite ; en voici les arti­cu­la­tions :

1. Examen des pro­po­si­tions.

Les pro­po­si­tions sont exa­minées, étiquetées, vérifiées par un bureau où la divi­sion du tra­vail est très poussée, chaque employé effec­tuant une tâche très limitée (com­pos­tage, tari­fi­ca­tion, véri­fi­cation, enre­gis­tre­ment...). Par exem­ple, le même employé peut avoir à com­pos­ter à deux repri­ses plus de 1 500 pro­po­si­tions par jour ; le ser­vice peut passer jusqu’à 10 000 pro­po­si­tions par semaine de 40 heures ; un ren­de­ment est obli­ga­toire durant les dix jours de pointe de chaque mois (sans paie­ment de prime de ren­de­ment).

2. Frappe des contrats.

Les pro­po­si­tions ainsi traitées arri­vent au cen­tral dac­ty­lo­gra­phi­que où chaque dac­tylo doit taper et relire 75 sten­cils à alcool. C’est une tâche dif­fi­cile, salis­sante (car­bo­nes spéciaux) et entraînant une grande fati­gue ner­veuse (bruit et cadence de tra­vail). Une prime de ren­de­ment est attri­buée ; si les employées jeunes peu­vent assu­rer le ren­de­ment, à partir d’un cer­tain âge (entre trente et qua­rante ans), beau­coup ne peu­vent suivre le rythme et mani­fes­tent des trou­bles ner­veux ; les employées essaient de tenir en tra­vaillant après l’horaire, ou en évitant les absen­ces, même en cas de grande fati­gue ou de mala­die, pour conser­ver le béné­fice de leur prime de ren­de­ment ; mais à partir d’un cer­tain âge, varia­ble sui­vant leur rés­ist­ance phy­si­que, elles doi­vent accep­ter leur muta­tion dans un autre ser­vice avec une perte de salaire men­suel d’envi­ron 5 000 francs. A ce moment, leur longue pér­iode de tra­vail stan­dard leur a fait perdre toute qua­li­fi­ca­tion et sou­vent leurs trou­bles ner­veux sont deve­nus chro­ni­ques.

3. Tirage des docu­ments.

Ce seul et unique cliché, frappé par des dac­ty­los, sert à tirer, à l’aide de machi­nes Ormig, tous les docu­ments afférents à une police : poli­ces, fiches intéri­eures, dont celles ser­vant à l’établ­is­sement des cartes per­forées. Le cliché est établi de telle manière que ces fiches contien­nent les ren­sei­gne­ments codi­fiés per­met­tant direc­te­ment la trans­crip­tion sur la carte per­forée. Il y a un bureau entier de ces machi­nes, bureau exclu­si­ve­ment féminin. C’est un tra­vail très salis­sant (car­bo­nes et encres vio­let­tes) néc­es­sitant le chan­ge­ment de vêtements (blou­ses bleues) et le net­toyage à l’alcool Il n’y a pas de cadence fixée, mais il y en a une indi­recte puisqu’il faut écouler la pro­duc­tion des dac­ty­los qui, elles, sont à la tâche.

4. Tri des docu­ments.

Le contrôle et la ven­ti­la­tion des pièces sont un tra­vail pure­ment manuel. Des employées (bureau exclu­si­ve­ment féminin) trient les pièces sor­tant « en vrac » des machi­nes Ormig ; cer­tai­nes « vérifient » par lec­ture les poli­ces, d’autres les met­tent sous che­mise avec com­pos­tage des numéros, d’autres met­tent sous enve­lop­pes les poli­ces des­tinées à l’assuré, d’autres enfin regrou­pent les docu­ments des­tinés au cir­cuit intérieur des pièces.

Comme pour le tirage, aucune cadence n’est imposée, mais en réalité c’est tou­jours la cadence des dac­ty­los qui règle le tra­vail. C’est une beso­gne fas­ti­dieuse, mono­tone, notam­ment en ce qui concerne la lec­ture des contrats (tra­vaillant une partie de l’année à la lumière de tubes lumi­nes­cents, les employées se plai­gnent de trou­bles visuels et de l’ina­dap­ta­tion de l’écl­ai­rage à leur tra­vail).

5. Etablissement de la carte per­forée.

Le docu­ment de base de l’entre­prise est la carte per­forée. Il est plus utile pour beau­coup d’employés de savoir « lire » une carte per­forée que de savoir écrire en bon français ou cal­cu­ler rapi­de­ment, critères du « bon employé » d’autre­fois. La per­fo­ra­tion des cartes se fait essen­tiel­le­ment dans un bureau de « perfos » d’après les fiches dont il a été ques­tion. Une seule fiche de contrat sert à l’établ­is­sement de plu­sieurs cartes per­forées, les unes des­tinées au quit­tan­ce­ment (soit deux cartes - une pour la prime, une pour l’adresse - soit une seule pour la « popu­laire »), d’autres des­tinées au calcul des rés­erves, d’autres au com­mis­sion­ne­ment. Sur cer­tai­nes cartes, des données seules sont per­forées, le reste de la per­fo­ra­tion étant effec­tué méca­niq­uement après calcul par des machi­nes cal­cu­la­tri­ces, à partir des éléments per­forés.

Les perfos sont assu­jet­ties à une cadence élevée et perç­oivent une prime de ren­de­ment. Pour 9 000 per­fo­ra­tions à l’heure, elles tou­chent une prime de base de 1 300 francs par mois (envi­ron 5 % du salaire de base) aug­mentée de 600 francs par 1 000 per­fo­ra­tions horai­res sup­plém­ent­aires [3]. Un abat­te­ment d’un quart d’heure est accordé le matin et 1’après-midi. Si l’employée ne peut réa­liser la cadence mini­mum moyenne, elle est mutée ; en cas de mala­die, la prime est dimi­nuée pro­por­tion­nel­le­ment aux jours d’absence.

Il s’agit encore d’un bureau exclu­si­ve­ment féminin. Le tra­vail entraîne une fati­gue ner­veuse dont l’effet à long terme est peu connu en raison de l’intro­duc­tion réc­ente du système (dix ans), et de la jeu­nesse des éléments féminins recrutés à l’époque. Comme pour les dac­ty­los, le souci de conser­ver la prime ou de l’accroître, fait que ces employées tra­vaillent sou­vent à la limite de leur rés­ist­ance ner­veuse.

6. Le cen­tral méca­nog­rap­hique.

Les cartes ser­vent à l’établ­is­sement de docu­ments indi­vi­duels (quit­tan­ces de primes, feuilles de com­mis­sions et d’états, divers bor­de­reaux de com­mis­sions d’agen­ces), de docu­ments comp­ta­bles et sta­tis­ti­ques.

Les machi­nes prin­ci­pa­les sont les tabu­la­tri­ces, mais des tra­vaux pré­pa­rat­oires sont néc­ess­aires : contrôle et mise à jour des fichiers, tri des cartes, repro­duc­tion, calcul, clas­se­ment (de nou­vel­les cartes) dans les fichiers. La plu­part de ces tra­vaux sont effec­tués par d’autres machi­nes (cal­cu­la­tri­ces, repro­duc­tri­ces, trieu­ses).

Les employés de ce ser­vice sont pres­que exclu­si­ve­ment mas­cu­lins, ils ont une cer­taine qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle. Pratiquement, il s’ins­taure une rou­tine de tra­vail qui rend inu­tile cette qua­li­fi­ca­tion, à quel­ques excep­tions près. Le tra­vail exige une cadence et une sta­tion debout conti­nuel­les, dans une atmos­phère de bruit. L’employé est le plus sou­vent le ser­vant d’une machine. Une prime dite de « pla­ning » (prime de ren­de­ment déguisée) est attri­buée ; la cadence de tra­vail est fixée non par des temps précis mais par l’obli­ga­tion de sortie de docu­ments à des dates limi­tes.

7. Le contrôle et l’envoi des docu­ments.

Le contrôle, tra­vail de pure mise en ordre, se fait dans les ves­ti­ges d’anciens ser­vi­ces qui pré­parent le regrou­pe­ment pour l’envoi dans les agen­ces (« grande bran­che ») ou dans des cen­tres de ges­tion (« popu­laire ») ou direc­te­ment à la clientèle (« groupe »).

e) Les chaînes annexes d’appro­vi­sion­ne­ment de la chaîne prin­ci­pale.

Autour de cette chaîne cen­trale, épine dor­sale de l’entre­prise, dont chaque rouage doit fonc­tion­ner nor­ma­le­ment au risque de tout blo­quer, les tra­vaux d’« ali­men­ta­tion » ou d’« évac­uation » ne sont pas encore entiè­rement ratio­na­lisés.

Différentes rai­sons empêchent cette ratio­na­li­sa­tion totale, qui est cepen­dant pos­si­ble puisqu’elle est réalisée dans quel­ques entre­pri­ses pilo­tes.

a) Certaines règles légales obli­gent à des tâches qui néc­es­sitent le recours à des tech­ni­ques périmées. Par exem­ple, les règ­lements de capi­taux à la suite d’un décès ne peu­vent être effec­tués sans la réunion obli­ga­toire de pièces, ce qui néc­es­site l’établ­is­sement manuel d’un dos­sier et de cor­res­pon­dance. Jusqu’à une date réc­ente, la lég­is­lation impo­sait la tenue de rép­ert­oires de poli­ces qui ne pou­vaient être que rédigés à la main. Le déca­lage est tel­le­ment énorme entre la tech­ni­que et les obli­ga­tions légales, que cer­tai­nes règles légales ne sont plus observées, avec la tolér­ance du ministère des Finances, chargé de contrôler les sociétés d’assu­ran­ces. On pour­rait écrire des pages sur ces nom­breu­ses règles sur les­quel­les butte la méca­ni­sation.

b) Rationaliser tous les tra­vaux signi­fie­rait impo­ser une cadence, celle de la chaîne, à tous les employés, quel­les que soient leurs apti­tu­des phy­si­ques. Mais l’ancien système de tra­vail arti­sa­nal a laissé une séqu­elle de vieux employés pra­ti­que­ment « non récu­pérables » (ceux-là même que le patron qua­li­fie de « toquards », en évoquant le poids qu’ils cons­ti­tuent dans l’entre­prise). Deux solu­tions peu­vent rés­oudre le pro­blème : la mise à pied ou l’attente de l’éli­mi­nation par les départs en retraite. La néc­essité de main­te­nir « un climat social » dans l’entre­prise empêche toute trans­for­ma­tion radi­cale. Les tra­vaux de la chaîne sont assurés par un mini­mum de jeunes, les tra­vaux annexes, non ratio­na­lisés ou semi-mécanisés, sont assurés par un maxi­mum de vieux employés. La trans­for­ma­tion se fait pro­gres­si­ve­ment.

On trouve donc dans les tra­vaux annexes toute la gamme des acti­vités qui ont jalonné l’évo­lution du tra­vail jusqu’à nos jours et, sou­vent, les employés qui ont conti­nué de les effec­tuer pen­dant tout ce temps.

1° L’arti­sa­nat. - Ce sont les ser­vi­ces en voie de dis­pa­ri­tion : la comp­ta­bi­lité géné­rale (obli­ga­tion de tenue de livres), le ser­vice « groupe » ancienne ges­tion (types de contrats encore en cours non-stan­dard) ou main­te­nus en raison d’obli­ga­tions légales (règ­lements) ou en voie de trans­for­ma­tion (établ­is­sement des contrats .« grande bran­che » dont la ratio­na­li­sa­tion est en cours).

2° La semi-méca­ni­sation. - Ce sont les ser­vi­ces en cours de trans­for­ma­tion : inven­taire (calcul des rés­erves), cal­culs (une partie impor­tante de ces cal­culs est faite main­te­nant direc­te­ment sur cal­cu­la­trice élect­ro­nique, ce qui entraîne une réd­uction impor­tante de per­son­nel) ; ser­vi­ces finan­ciers et comp­ta­bles (comp­tes d’agents) dont la ratio­na­li­sa­tion a été poussée aussi loin que pos­si­ble.

3° La méca­ni­sation. - Ce sont les véri­tables chaînes annexes sou­mi­ses à une cadence directe ou indi­recte : archi­ves, cour­rier, cen­tral dac­ty­lo­gra­phi­que (cen­tra­li­sa­tion de la frappe du cour­rier, usage de magné­top­hones), établ­is­sement des docu­ments de muta­tions de contrats (ves­tige d’un ser­vice de quit­tan­ce­ment n’effec­tuant plus que des tra­vaux élém­ent­aires).

4° Les bureaux de pro­vince. - La chaîne ne peut fonc­tion­ner régul­ièrement que si elle « exploite » des éléments stan­dard ou tout au moins ne prés­entant pas une grande diver­sité. Par suite, ce qui « sort » de la chaîne cor­res­pond éga­lement à un cer­tain degré de stan­dar­di­sa­tion. Mais la concur­rence com­mer­ciale, sur­tout dans l’assu­rance, contraint l’entre­prise à tenir compte d’une mul­ti­tude de détails, dans les clau­ses de contrats, dans l’encais­se­ment des primes, etc. Il est donc néc­ess­aire qu’un tra­vail pré­pa­rat­oire soit fait sur les docu­ments de base (stan­dar­di­sa­tion, grou­pe­ment) et qu’en sens inverse une reconver­sion s’opère à la sortie de la chaîne (rép­ar­tition aux encais­seurs des quit­tan­ces, paie­ments isolés, etc.). Des ser­vi­ces furent donc créés pour effa­cer les détails pra­ti­ques à l’entrée et les recons­ti­tuer à la sortie. Ce rôle est joué tantôt par les agen­ces (« grande bran­che ») mais sur­tout par les cen­tres de pro­vince (« popu­laire ») ; pour le « groupe », la per­fec­tion du mécan­isme et la sup­pres­sion des éléments par­ti­cu­liers ren­dent inu­ti­les ces ser­vi­ces de conver­sion et de reconver­sion. Les cen­tres de pro­vince créés en 1954 ont, d’une part, un rôle cen­tra­li­sa­teur avec mis­sion d’établir tous les docu­ments (pro­po­si­tions, états d’encais­se­ments, états de trans­for­ma­tion, encais­se­ments) de sorte que le siège puisse les assi­mi­ler imméd­ia­tement sans atten­dre de ren­sei­gne­ments ; d’autre part, un rôle déc­ent­ra­li­sateur de rép­ar­tition : des états, quit­tan­ces, feuilles de com­mis­sion, paie­ments arri­vent en bloc au siège.

Il est évident que leur rôle est capi­tal car ils sont les intermédi­aires entre toute l’orga­ni­sa­tion com­mer­ciale et l’orga­ni­sa­tion ratio­na­lisée du siège. Tel est bien ce rôle que leur assi­gne la direc­tion, car l’orga­ni­sa­tion de ces bureaux de pro­vince est très for­te­ment contrôlée et rég­lementée ; elle trouve d’ailleurs d’autres avan­ta­ges dans ces cen­tres. Le tra­vail en pro­vince peut être moins payé qu’à Paris et la main-d’œuvre « plus souple », plus facile à exploi­ter (la rareté des emplois opérant une plus forte pres­sion sur le tra­vailleur), peut être plus adaptée à des poin­tes de tra­vail pér­io­diques que l’orga­ni­sa­tion rigide du siège ne pour­rait tolérer.

L’impor­tance de ce sec­teur peut être mesurée au fait que les employés de pro­vince représ­entaient à peine 7 % de l’effec­tif total du siège en 1950, alors qu’ils représ­entent plus de 25 % de cet effec­tif actuel­le­ment*.

f) La modi­fi­ca­tion du recru­te­ment des employés.

Les modi­fi­ca­tions des condi­tions de tra­vail ont com­plè­tement trans­formé le recru­te­ment des employés.

Avant 1930, un emploi de bureau était une bonne « situa­tion » pour la petite-bour­geoi­sie. Depuis la méca­ni­sation, la plu­part des emplois ces­sent d’être intér­essants, car rému­nérations et condi­tions de tra­vail se rap­pro­chent de celles de l’indus­trie. Avant 1930, le recru­te­ment se fai­sait par rela­tions ; l’ori­gine sociale était une garan­tie de « bon esprit » et les condi­tions de tra­vail ne pou­vaient qu’enra­ci­ner en chacun les préjugés déjà bien établis.

Après le dével­op­pement de la bran­che « popu­laire », de 1930 à 1939, le per­son­nel nou­veau était appelé à effec­tuer des tâches divisées sous une dis­ci­pline plus rigou­reuse, à une cadence plus élevée. Pendant cette pér­iode entrèrent dans l’entre­prise des pro­fes­sion­nels de l’indus­trie et du com­merce sans tra­vail. Beaucoup espéraient ne rester que tem­po­rai­re­ment ; cer­tains sont encore employés, d’autres firent « car­rière ». Un pein­tre déco­rateur est main­te­nant archi­viste après voir été garçon d’étage ; un ancien souf­fleur de verre est garçon jusqu’à sa retraite ; un autre ver­rier est devenu chef de ser­vice ; des impri­meurs, des mét­allos, etc., rejoi­gni­rent aussi l’assu­rance. Ainsi se jus­ti­fie la réflexion déjà citée d’un direc­teur en 1939 : « On peut pren­dre n’importe qui dans la rue pour en faire un employé. »

Ces éléments nou­veaux avaient un esprit tout à fait différent de celui des anciens ; ce sont eux qui furent les plus actifs en 1936 ; mino­ri­tai­res, ils ne réus­sirent pas à entraîner le per­son­nel dans le mou­ve­ment de grève, mais ils fondèrent la sec­tion syn­di­cale CGT de l’entre­prise.

La guerre, la ratio­na­li­sa­tion accen­tuée après 1945 devaient bou­le­ver­ser à nou­veau le recru­te­ment ; il entra, notam­ment dans l’après-guerre immédiat, beau­coup de jeunes issus de tous milieux et sur­tout de milieux petits employés et ouvriers. Cependant, les éléments « petits-bour­geois » pour­vus d’une cer­taine ins­truc­tion se déto­urnent main­te­nant de ces tra­vaux « abru­tis­sants ». A l’intérieur même de l’entre­prise, les vieux ser­vi­ces sont dés­or­ganisés et de nou­veaux sont créés, entraînant des muta­tions fréqu­entes et un véri­table bras­sage des employés. Il devient de plus en plus clair qu’on ne peut plus « faire car­rière » ; nom­breux sont ceux qui s’aperç­oivent qu’ils ne sont que des pions que l’on dép­lace à volonté pour les uti­li­ser là où l’on a besoin d’eux. La trans­for­ma­tion des condi­tions de tra­vail des vieux employés, le contact des anciens et des nou­veaux éléments achèvent de modi­fier le com­por­te­ment du per­son­nel. A l’indi­vi­dua­lisme tend à se sub­sti­tuer le sens de l’action col­lec­tive (pre­mière grève de douze jours en mars 1950) ; au débrouil­lage indi­vi­duel la soli­da­rité ; l’arri­visme tend à recu­ler et les employés devien­nent sen­si­bles aux injus­ti­ces socia­les. Ils ten­dent à se fondre dans la grande masse des tra­vailleurs.

Un indice très signi­fi­ca­tif de cette évo­lution se retrouve dans l’habille­ment : vers 1930, l’employé était le « prolét­aire en faux-col », les femmes devaient venir tra­vailler en bas et en cha­peau ; la tenue était un attri­but de l’employé. Aujourd’hui, dans tous les ser­vi­ces de la chaîne, hommes et femmes por­tent des blou­ses grises, bleues ou blan­ches, et même cer­tains por­tent des bleus de tra­vail ; les femmes chan­gent de tenue pour ne pas salir leurs vêtements.

g) Le rôle des cadres.

Les cadres d’avant 1930 étaient sou­vent des fils de famille, par­fois issus de la noblesse, que leur manque de capa­cité avait empêché de caser dans la diplo­ma­tie, l’armée, les finan­ces ou les affai­res. Ce qui impor­tait, c’était que leurs « bonnes manières » et le vernis qu’avaient pu lais­ser leurs études puis­sent ins­pi­rer le res­pect béat des inférieurs de la petite-bour­geoi­sie, tout heu­reux de côtoyer chaque jour de tels supérieurs. On retrouve encore aujourd’hui chez un cer­tain nombre d’employés ce culte du cadre. Du jour où le tra­vail se trans­for­mait, le cadre n’était plus un « supérieur » : il devait être ou bien un tech­no­crate, l’équi­valent de l’ingénieur (tech­ni­cien en mathé­ma­tiques ou en droit) ou bien celui qui com­mande et impose la dis­ci­pline, le « garde-chiourme ». La majo­rité des emplois de cadres appar­tien­nent à cette der­nière caté­gorie et ne requièrent aucune connais­sance par­ti­cu­lière ; beau­coup de cadres sont recrutés dans le rang en considé­ration non de leurs capa­cités mais de leurs apti­tu­des à « servir ». Le « garde-chiourme » tra­di­tion­nel tend d’ailleurs à être rem­placé par un autre de type plus habile. C’est que la cadence du tra­vail rend inu­tile la dis­ci­pline stricte et que la divi­sion très poussée du tra­vail néc­es­site un fonc­tion­ne­ment sans heurts ; on ne demande donc plus au cadre qu’à être un sur­veillant de la vaste et com­plexe machine, sachant mettre de l’huile dans un rouage et être atten­tif à tout bruit du mécan­isme pou­vant révéler un défaut de fonc­tion­ne­ment.

Il a un rôle de coor­di­na­tion mais on lui demande sur­tout de main­te­nir un climat social favo­ra­ble : ce sont plus cer­tai­nes qua­lités psy­cho­lo­gi­ques qu’on requiert de lui que des qua­lités pro­fes­sion­nel­les. L’appar­te­nance à un groupe social défini (syn­di­cat « maison », francs-maçons, catho­li­ques) est, en général, la référ­ence pour la pro­mo­tion des cadres, l’indép­end­ance étant au contraire une contre-indi­ca­tion.

Les cadres ten­dent à rem­plir leurs fonc­tions ainsi définies en bri­sant la cohésion et la soli­da­rité qui est la conséqu­ence nor­male d’un tra­vail ratio­na­lisé. Ils font preuve, à cet égard, d’une men­ta­lité nou­velle, cher­chant à s’immis­cer dans la vie privée de leurs subor­donnés pour mieux les domi­ner, ne recu­lant pas devant une cer­taine fami­lia­rité et, par­fois, à jouer le rôle de confi­dent et de conseiller. Au reste, cette atti­tude, que favo­rise la prés­ence cons­tante du cadre auprès de l’employé, n’exclut pas le recours à des procédés plus tra­di­tion­nels (mou­char­dage, chan­tage, etc.) ; mais ces der­niers sont de moins en moins effi­ca­ces et ten­dent à paraître périmés. Les cadres du type adju­dant n’ont plus la cote dans l’entre­prise car le fonc­tion­ne­ment régulier d’une chaîne de tra­vail ne peut souf­frir les conflits et les ten­sions qu’ils ne man­quent pas d’amener.

h) La natio­na­li­sa­tion.

La natio­na­li­sa­tion de l’entre­prise, réalisée en 1946, a permis aux sala­riés de faire l’expéri­ence de la bureau­cra­tie ; tout employé sait qu’elle ne lui a rien apporté, qu’il n’a fait que chan­ger de maître et qu’une équipe de « petits copains » a rem­placé les anciens admi­nis­tra­teurs et direc­teurs.

Les Assurances Générales-Vie sont une des rares entre­pri­ses où il y ait eu, du jour au len­de­main, un rem­pla­ce­ment quasi-com­plet de l’équipe diri­geante. Ceux qui arri­vaient pour pren­dre les places étaient des fonc­tion­nai­res de grade moyen sans autre appui que le syn­di­cat, le parti poli­ti­que ou peut-être la franc-maç­on­nerie. Ils n’avaient pas de « base » définie. Dix ans après, les employés par­lent encore de la situa­tion modeste des mem­bres de la direc­tion lors de leur arrivée, de leurs dém­arches pour se conci­lier les res­pon­sa­bles syn­di­caux CGT (et par contre­coup les employés) en accré­ditant la lég­ende « qu’ils n’étaient pas des gens différents des employés ».

En bons bureau­cra­tes, leur ligne de conduite était de se cons­ti­tuer une base dans l’entre­prise et des rela­tions à l’extérieur de l’entre­prise. Une ges­tion sans his­toire et une grande sou­plesse vis-à-vis des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs devaient leur per­met­tre de conser­ver leur poste à tra­vers les évo­lutions poli­ti­ques.

Après s’être appuyée sur la CGT avant la scis­sion de 1947, la direc­tion s’appuya sur FO, puis sur la CFTC quand le pré­sident-direc­teur général, mis à la retraite, fut rem­placé par un ancien direc­teur des finan­ces qui se trouva avoir la même appar­te­nance poli­ti­que que le bonze ina­mo­vi­ble de ce der­nier syn­di­cat. Tous les employés connais­sent le « bon syn­di­cat » dont il faut faire partie si l’on veut espérer une pro­mo­tion rapide ou de petits avan­ta­ges per­son­nels. La direc­tion a ainsi nommé suc­ces­si­ve­ment agents de maît­rise ou cadres des mili­tants CGT, FO et CFTC dans l’espoir qu’ils for­me­raient une base fidèle qui per­met­trait de domi­ner plus faci­le­ment le per­son­nel.

Sauf les vieux employés qui attri­buent à la nou­velle direc­tion les inconvénients de la ratio­na­li­sa­tion et qui disent « c’était mieux autre­fois », la plu­part des employés tra­dui­sent la réalité par des réflexions du genre : « La natio­na­li­sa­tion n’a rien changé. » La direc­tion nou­velle, issue de la natio­na­li­sa­tion, a pu trou­ver en dix ans un cercle d’appuis poli­ti­ques et a cons­ti­tué avec les direc­tions ana­lo­gues des autres sociétés, de la Sécurité sociale, des syn­di­cats, de cer­tains partis, une couche bureau­cra­ti­que cons­ciente de sa posi­tion domi­nante, qui tend à conser­ver le pou­voir qu’elle détient ; elle a sur­tout des liens dans les milieux poli­ti­ques que l’extrême-droite appelle « de gauche » (radi­caux, UDSR, SFIO, PC, MRP) et dans tous les syn­di­cats, y com­pris la CGT. Cette couche diri­geante mon­tante qui a le regard tourné vers l’avenir peut appar­te­nir pra­ti­que­ment à des orga­ni­sa­tions et des partis différents qui en appa­rence lut­tent pour la prise totale du pou­voir ; mais, faute de mieux, les mem­bres de cette couche se par­ta­gent les postes dis­po­ni­bles et se ser­rent les coudes pour se main­te­nir. Il y a plus de liens et d’affi­nités entre la couche diri­geante des syn­di­cats (CGT com­prise) qu’entre ces mêmes diri­geants de syn­di­cats et les employés, même syn­di­qués.

Cette couche diri­geante s’est heurtée évid­emment aux vieilles cou­ches tra­di­tion­nel­les plus ou moins rénovées. Ces luttes tra­dui­sent des riva­lités éco­no­miques et appa­rais­sent dans l’orien­ta­tion finan­cière de l’entre­prise : chan­ge­ment de rela­tions avec tel groupe ban­caire quand le pré­sident-direc­teur général change ; rem­pla­ce­ment du jour au len­de­main, au Central méca­nog­rap­hique, des machi­nes IBM par des machi­nes Bull, ser­vi­ces rendus à tel groupe ou tel homme poli­ti­que (appar­te­ments, prêts d’argent aux col­lec­ti­vités, à cer­tai­nes per­son­na­lités).

Cette lutte abou­tit à la for­ma­tion de clans sur le plan de l’entre­prise et se pour­suit par des che­mi­ne­ments obs­curs, dont l’influence est sur­tout sen­si­ble parmi les cadres. Les employés res­tent sou­vent étr­angers à ces luttes de clans dont ils cons­ta­tent seu­le­ment les effets : montée en flèche ou disgrâce d’un cadre (sans capa­cités par­ti­cu­lières), orien­ta­tion nou­velle d’acti­vité de l’entre­prise, réf­orme des condi­tions de tra­vail ; même s’ils ne trou­vent pas d’expli­ca­tions pré­cises, ils se dou­tent que ce qui est présenté comme « l’intérêt de la Compagnie » pour expli­quer tout n’est en réalité que la conséqu­ence de luttes de clans.

i) Les syn­di­cats et leur action

1936 marque pra­ti­que­ment le départ de l’acti­vité syn­di­cale dans l’entre­prise. Auparavant domi­nait le mythe du bon patron. qu’on ren­contre encore chez cer­tains vieux tra­vailleurs. Un grand nombre d’employés res­pec­taient la hiér­archie ; ils pen­saient que seule leur sou­mis­sion leur per­met­trait d’obte­nir cer­tains avan­ta­ges, et ces avan­ta­ges ils les inter­prétaient comme le signe de la libé­ralité du patron, non comme un dû.

Les ser­vi­ces qui connu­rent les pre­miers des condi­tions de tra­vail plus dures, et où entrèrent des éléments issus d’autres milieux pro­fes­sion­nels, posèrent d’emblée les rela­tions de tra­vail en termes différents : la cons­ti­tu­tion de la sec­tion CGT de l’entre­prise en fut la conséqu­ence. Le patron, pour y faire pièce, sus­cita d’abord la for­ma­tion d’une sec­tion du syn­di­cat fas­ciste SPF, qui n’eut qu’une exis­tence éphémère parce que poli­ti­que­ment trop voyante ; puis il s’appuya sur la CFTC, notam­ment par l’intermédi­aire des cadres moyens. Des employés par­lent encore des pres­sions exercées avant 1939 et après 1944 par les chefs des gran­des divi­sions sur leurs employés pour les forcer à adhérer à la CFTC ; c’est à ce même syn­di­cat que la direc­tion remit en 1945, lors de la création des comités d’entre­prise, les œuvres socia­les, sûre qu’elles seraient gérées dans son intérêt comme dans celui de ce syn­di­cat.

De fait, après la pér­iode de la guerre pen­dant laquelle la plus grande confu­sion semble avoir régné, dans l’entre­prise comme par­tout, ce syn­di­cat a tou­jours joué et joue encore le rôle de « cour­roie de trans­mis­sion » entre direc­tion et employés. L’ori­gine sociale des vieux employés et d’une partie des nou­veaux, la sur­vi­vance de ser­vi­ces non ratio­na­lisés, la posi­tion domi­nante de ce syn­di­cat dans les œuvres socia­les, son habi­leté consommée à appuyer une espèce de pater­na­lisme éclairé, tout cela lui assure une posi­tion de leader parmi les syn­di­cats tra­di­tion­nels dans l’entre­prise. C’est d’ailleurs pra­ti­que­ment un seul homme, le « délégué » (cumu­lant les fonc­tions de délégué du per­son­nel, de délégué au comité d’entre­prise et de secrét­aire de ce comité ayant la haute main sur toutes les « œuvres socia­les », depuis la can­tine jusqu’à l’arbre de Noël, la caisse de retraite et la maison de repos) qui assure la fonc­tion, néc­ess­aire dans une entre­prise moderne, de porte-parole de la direc­tion auprès des sala­riés. Il ne fait aucun tra­vail, possède un bureau avec télép­hone, peut obte­nir de tous ser­vi­ces tous ren­sei­gne­ments sur les employés. Les cadres le res­pec­tent comme dét­enteur d’un pou­voir de même nature que le leur ; les employés ne veu­lent pas se mettre mal avec lui parce qu’ils savent « qu’il a le bras long ». Le pré­sident blague ouver­te­ment en public sur « ce per­son­nage qu’on paie à ne rien faire », mais en aparté déc­lare : « Il est bien utile. » Ce délégué définit d’ailleurs sa fonc­tion comme d’essence supéri­eure : jamais un compte rendu écrit ou oral au per­son­nel, jamais de réunion du per­son­nel. Aux réunions avec la direc­tion où l’on mar­chande les intérêts du per­son­nel qui com­mence à « remuer », il lui est arrivé plu­sieurs fois de déc­larer :« Tout ce qui se dit ici devra rester secret » et il pra­ti­que d’ailleurs obs­tinément quant à lui le secret comme un attri­but de sa fonc­tion. Son action, il la résume dans cette for­mule : « Nous fai­sons du social et du fami­lial. » Sa poli­ti­que est celle du cas per­son­nel, jamais celle de l’action col­lec­tive.

Seule la CGT, numé­riq­uement plus puis­sante que la CFTC en 1946 dans l’entre­prise, aurait pu faire pièce à cette influence grâce à l’appui que la direc­tion nou­velle pou­vait lui appor­ter dans le cadre de la natio­na­li­sa­tion. Mais les mili­tants les plus mar­quants se contentèrent d’occu­per les places de cadres qu’on leur offrait, alors que le « délégué » CFTC conti­nuait à jouer avec beau­coup d’habi­leté et d’expéri­ence son rôle tra­di­tion­nel, fort d’ailleurs de cette espèce d’indép­end­ance de façade opposée à la « com­pro­mis­sion » des ex-mili­tants CGT [4].

La scis­sion de 1947 devait amener une sec­tion FO forte de la quasi-tota­lité des adhérents de la CGT et de l’appui de la direc­tion, tandis que la sec­tion CGT se trou­vait réd­uite à des effec­tifs sque­let­ti­ques (quel­ques employés restés par « fidélité » autour des quel­ques mem­bres du PC de l’entre­prise), et ne pou­vait plus recueillir qu’une tren­taine de voix aux élections sui­van­tes.

L’évo­lution déjà déc­rite des mem­bres de la direc­tion de 1947 à main­te­nant, et le rôle dévolu à la sec­tion FO, le caractère anti-sta­li­nien du nou­veau syn­di­cat, fai­saient que rien ne dis­tin­guait celui-ci de la CFTC, sauf des ques­tions de per­son­nes. De fait, les délégués FO ex-CGT, collèrent très étr­oi­tement à la CFTC, les réunions de sec­tion furent sou­vent com­mu­nes et les deux per­ma­nents se par­tagèrent le « tra­vail syn­di­cal ». L’appar­te­nance à l’un ou l’autre de ces deux syn­di­cats dépend alors de considé­rations poli­ti­ques ou reli­gieu­ses ; si l’on donne son adhésion à tel ou tel, c’est parce qu’on espère être épaulé pour grim­per dans la hiér­archie, ou bien béné­ficier de quel­ques avan­ta­ges (loge­ments, prêts, secours) ou encore qu’on veut mani­fes­ter sa reconnais­sance pour un ser­vice rendu (que le délégué a su monter en épingle) ou tout sim­ple­ment parce qu’on craint l’hos­ti­lité d’un cadre syn­di­qué. Quant à ceux qui se conten­tent de voter pour un syn­di­cat, ils n’ont, pour la plu­part, d’autre souci que de main­te­nir en face du patron des orga­nis­mes sus­cep­ti­bles de les déf­endre, malgré tous les défauts qu’ils leur reconnais­sent (le souci d’effi­ca­cité semble très fort chez les employés).

La CGT connaît un nouvel essor à partir de 1950. Jusque-là, c’est-à-dire durant les trois années qui sui­vi­rent la scis­sion, elle fut coupée de la masse des sala­riés. La poli­ti­que de la CGT à l’éch­elle natio­nale, essen­tiel­le­ment axée sur les actions poli­ti­ques du PC (aussi timi­de­ment qu’elle fût exprimée par les mili­tants de l’entre­prise) déto­urnait vio­lem­ment les employés de ce syn­di­cat.

En 1950, la sec­tion CGT fut ranimée par deux mili­tants, indép­endants de tout parti poli­ti­que, sou­te­nus par un groupe d’employés, qui adoptèrent une poli­ti­que de lutte à l’égard de la direc­tion. Ils réus­sirent à évincer les mem­bres du PC de la sec­tion et entre­pri­rent un tra­vail patient d’expli­ca­tion, des­tiné à dres­ser les employés à la fois contre le patron, les syn­di­cats réf­orm­istes et la poli­ti­que sta­li­nienne tra­di­tion­nelle de la CGT. La remontée rapide de la sec­tion, qui eût été plus rapide encore si la CGT en tant que telle n’avait ins­piré la méfi­ance, fut, en outre, favo­risée par les nom­breu­ses contra­dic­tions que la ratio­na­li­sa­tion dével­oppait au sein de l’entre­prise. Même lors­que la CGT-Assurance, en 1954, réussit à manœuvrer et à repla­cer à la tête de la sec­tion un membre du PC, la sec­tion main­tint la nou­velle influence qu’elle avait acquise.

Il faut d’ailleurs sou­li­gner que la direc­tion de la CGT-Assurance, même dans les pér­iodes « dures », n’a jamais rompu ses contacts avec la direc­tion de l’entre­prise. Chacun sait que le secrét­aire général de la CGT-Assurance tutoie le direc­teur général-adjoint et qu’il obtient, à l’occa­sion, cer­tai­nes conces­sions de détail par inter­ven­tion per­son­nelle (par exem­ple le réemb­auc­hage d’employés licen­ciés ou le main­tien d’employés menacés de licen­cie­ment) à titre d’éch­ange de bons ser­vi­ces entre bureau-crates. On sait aussi que l’admi­nis­tra­teur CGT obtint un appar­te­ment de la com­pa­gnie dès sa nomi­na­tion. Après 1954, sous le cou­vert de l’unité d’action, la sec­tion CGT s’aligna sur les autres syn­di­cats et les contacts purent s’établir à l’échelon des délégués de 1’entre­prise [5].

C. - LES CONTRADICTIONS AU SEIN DE L’ENTREPRISE.

Telles qu’elles vien­nent d’être déc­rites, les struc­tu­res de l’entre­prise parais­sent devoir per­met­tre un fonc­tion­ne­ment régulier. En réalité, comme dans toute entre­prise capi­ta­liste, de mul­ti­ples contra­dic­tions se font jour. C’est, d’une part, que les employés sont des hommes que l’on ne peut conduire comme des machi­nes et, d’autre part, que l’intérêt qu’ils peu­vent avoir pour l’entre­prise est en contra­dic­tion avec le rôle de purs exé­cutants dans lequel on les can­tonne.

Comme tous les sala­riés, ils se trou­vent dans l’obli­ga­tion d’exé­cuter leur tra­vail de manière à ne pas encou­rir de repro­ches ; sui­vant leur intérêt élém­ent­aire, ils arri­vent à sou­hai­ter que l’entre­prise marche bien. Ils peu­vent d’ailleurs en tirer une légi­time fierté, jusqu’à dire que leur tra­vail fait mar­cher l’entre­prise. En réalité, la bonne marche de celle-ci est liée sur­tout à la vente des « pro­duits » - donc à la situa­tion éco­no­mique - et à l’habi­leté de la ges­tion de la direc­tion. Les employés sen­tent qu’au-delà de leur « bon tra­vail », l’essen­tiel leur éch­appe et que d’une cer­taine manière ils n’ont aucun intérêt à la bonne marche de l’entre­prise qui les emploie.

a) Coexistence de différents systèmes de tra­vail.

L’impos­si­bi­lité d’attein­dre une ratio­na­li­sa­tion totale a des causes très diver­ses : lég­is­lation en retard sur les dével­op­pements éco­no­miques, luttes de clans se cris­tal­li­sant autour de la lutte pour telle ou telle mét­hode de tra­vail, obli­ga­tion de main­te­nir un « climat social » que des mesu­res dra­co­nien­nes bri­se­raient (obli­ga­tion qui s’impose aussi bien aux bonzes syn­di­caux qu’à la direc­tion).

Nous avons déjà noté, en ce sens, la coexis­tence de ser­vi­ces anciens et de ser­vi­ces moder­nes. Par exem­ple, de chaque côté d’un cou­loir, il y a deux ser­vi­ces qui font exac­te­ment le même tra­vail : l’examen des pro­po­si­tions. L’un traite les pro­po­si­tions « popu­lai­res » et est intégré dans la chaîne (nous l’avons décrit) ; l’autre traite les affai­res « grande bran­che » selon une rép­ar­tition géog­rap­hique des tâches, chaque employé effec­tuant la tota­lité des opé­rations qui sont divisées dans l’autre bureau. Le rythme de tra­vail est ici et là très différent. Le ser­vice ratio­na­lisé passe trois à quatre fois plus de pro­po­si­tions que l’autre. Le vieux ser­vice est coté « tra­vail qua­li­fié », l’autre « tra­vail d’ordre » ; la différ­ence de salaire de base est de 4 000 à 5 000 francs par mois (de 15 % à 20 % du salaire de base).

En outre, dans les ves­ti­ges de vieux ser­vi­ces, il y a encore des « plan­ques » où l’on tra­vaille « à la papa » et qui sont sou­vent dénommées « ser­vi­ces spéc­ialisés » ; des salai­res de base élevés leur sont réservés.

A cette injus­tice res­sen­tie par ceux qui tra­vaillent le plus pour un moin­dre salaire, se jux­ta­pose le drame de ceux que l’on doit muter des vieux ser­vi­ces vers les nou­veaux par suite de la marche inexo­ra­ble de la ratio­na­li­sa­tion com­mandée par la pres­sion éco­no­mique. C’est la source d’une double contra­dic­tion :

1° - Les employés des « vieux ser­vi­ces » sont des anciens qui peu­vent dif­fi­ci­le­ment s’adap­ter dans les nou­veaux ser­vi­ces, en raison de leur âge et du fait qu’ils ont acquis une rou­tine irrév­er­sible de tra­vail ; ils considèrent comme humi­liant et dég­radant d’être mutés à un poste beau­coup moins intér­essant que celui auquel ils étaient rat­ta­chés aupa­ra­vant. Le plus para­doxal est que ce sont précisément les employés non évolués (et qui sont les plus sûrs sou­tiens de l’employeur) qui sont les plus direc­te­ment exposés à ces muta­tions. La chute sera d’autant plus bru­tale que les cadres pré­occupés de ren­de­ment les mép­ri­seront et les qua­li­fie­ront de « déficients », de « toquards », de « pau­vres types » qu’on garde par cha­rité jusqu’à ce que la mala­die ou la retraite en déb­arr­asse l’entre­prise.

2° - Pour main­te­nir la sta­bi­lité du per­son­nel, les employeurs ont tou­jours garanti le main­tien des avan­ta­ges acquis ; la poli­ti­que du cas per­son­nel pra­ti­quée par la direc­tion et les syn­di­cats a tou­jours tendu à accroître ces avan­ta­ges quand l’employé don­nait satis­fac­tion. Quand l’employé est muté dans un ser­vice ratio­na­lisé à bas salaire, il conserve tous ses « avan­ta­ges » (sauf les primes de ren­de­ment), de sorte que se mani­fes­tent des différ­ences de salai­res allant par­fois du simple au double entre des employés effec­tuant le même tra­vail. Cette différ­ence est d’autant plus res­sen­tie que, selon le lan­gage des cadres, ce sont ceux « qui gagnent le plus qui four­nis­sent le moins de tra­vail ». Un jeune avait un jour cal­culé qu’il fai­sait dans sa journée deux fois plus de tra­vail qu’une ancienne employée dont le salaire était de plus de 50 % supérieur au sien.

b) La dis­pa­rité des systèmes de rému­nération et les impé­rat­ifs de ratio­na­li­sa­tion.

Le système de rému­nération dans son ensem­ble contient d’ailleurs une contra­dic­tion beau­coup plus impor­tante.

Le tra­vail à la chaîne crée des tâches sem­bla­bles ; les employés des ser­vi­ces ratio­na­lisés ont cons­cience que les paies devraient être les mêmes. Mais patrons et syn­di­cats, pour pou­voir pra­ti­quer la poli­ti­que du cas per­son­nel, et aussi par une sorte de conser­va­tisme bureau­cra­ti­que, main­tien­nent et même font pro­liférer une clas­si­fi­ca­tion établie en 1936, renou­velée en 1945 et 1954, qui ne compte pas moins de 110 caté­gories d’emplois et qui est, de l’aveu des syn­di­cats, très ina­daptée.

Dans les ser­vi­ces vitaux pour la cadence de la chaîne (contrats et cen­tral méca­nog­rap­hique), l’octroi de primes de ren­de­ment sub­stan­tiel­les - qui semble venir com­pen­ser 1’ iné­galité entre les salai­res des ser­vi­ces qui tra­vaillent plus et ceux des ser­vi­ces qui tra­vaillent moins - sus­cite une autre injus­tice vis-à-vis des ser­vi­ces intermédi­aires de la chaîne qui ont une même cadence de tra­vail mais sans prime. Il est dif­fi­cile de déc­rire l’imbro­glio que cons­ti­tue ce système de rému­nérations, qui évolue d’ailleurs vers une sim­pli­fi­ca­tion sous les pres­sions éco­no­miques et selon une ligne définie par le syn­di­cat patro­nal : réint­égration de l’ensem­ble des avan­ta­ges indi­vi­duels dans les salai­res (fixa­tion d’une rému­nération annuelle de base). Il semble aussi qu’une évo­lution se des­sine dans le sens d’une sim­pli­fi­ca­tion des clas­si­fi­ca­tions d’emplois (un employeur d’une entre­prise-pilote en matière de ratio­na­li­sa­tion pro­po­sant. à ses employés trois caté­gories d’emplois au lieu de 110).

Mais cette poli­ti­que qui tend à rés­oudre une contra­dic­tion en soulève une autre : pour une « saine » ges­tion éco­no­mique et pour main­te­nir le « climat social », on tend à éga­liser les salai­res sur des minima ; mais les employés pen­sent cette éga­li­sation selon des maxima... D’où les réactions devant une opé­ration chi­rur­gi­cale où tout le monde se sen­ti­rait lésé. Syndicats et patrons hésitent donc à remet­tre en cause le statu quo qui main­tient des contra­dic­tions connues pour une solu­tion qui ris­que­rait d’en sou­le­ver de plus graves encore.

c) Qualification tech­ni­que et tra­vaux d’ordre subal­terne.

La natio­na­li­sa­tion a entraîné l’appli­ca­tion d’un pro­gramme de for­ma­tion tech­ni­que des employés d’assu­rance : une Ecole natio­nale d’assu­ran­ces fut créée avec un cycle élém­ent­aire (CAP pour les employés), un cycle normal pour les cadres inférieurs et un cycle supérieur pour les cadres supérieurs. La mys­ti­fi­ca­tion du système consis­tait à faire croire à la pos­si­bi­lité d’une pro­mo­tion ouvrière du simple employé au direc­teur. En réalité, on avait voulu assu­rer la for­ma­tion de per­son­nel pour cer­tains postes « tech­ni­ques ». De fait, le cycle supérieur, où l’on entre sur recom­man­da­tion, assure sur­tout la for­ma­tion de ceux qui s’intég­reront dans la couche diri­geante. Les autres cycles ne condui­sent pra­ti­que­ment à rien.

En effet, la ratio­na­li­sa­tion conduit aux rés­ultats sui­vants :

a) Les postes tech­ni­ques d’assu­rance dis­pa­rais­sent ; des tâches élém­ent­aires leur sont sub­sti­tuées. Par exem­ple : un cal­cu­la­teur d’actua­riat devait avoir une cer­taine qua­li­fi­ca­tion ; aujourd’hui, le tra­vail de cet employé est entiè­rement fait par une cal­cu­la­trice élect­ro­nique et l’employé réduit à la confec­tion des fiches.

b) Les tech­ni­ques uti­lisées main­te­nant sont des tech­ni­ques géné­rales qui n’ont rien à voir avec l’assu­rance : dac­ty­los habi­les, opé­rateurs sur machi­nes à cartes per­forées. c) Même ces der­niers postes tech­ni­ques ten­dent à s’avilir, la machine accom­plis­sant la partie la plus com­plexe du tra­vail de l’employé, ou bien la rou­tine de tra­vail dég­radant la tech­ni­cité de l’employé par uti­li­sa­tion d’une partie infime de sa for­ma­tion pro­fes­sion­nelle (c’est le cas pour les dac­ty­los assu­rant la frappe des contrats ou pour les opé­rateurs effec­tuant pér­io­diq­uement le même tra­vail).

Or, pen­dant ce temps :

a) Les jeunes qui sont embau­chés ont ten­dance à avoir un niveau d’ins­truc­tion légè­rement au-dessus de la moyenne (autour du BE) ; si le poste requiert une cer­taine for­ma­tion tech­ni­que, il est sou­vent exigé les diplômes tech­ni­ques cor­res­pon­dants.

b) Chaque année, des employés nantis du CAP, du brevet pro­fes­sion­nel ou de diplômes leur don­nant des connais­san­ces tech­ni­ques assez étendues ren­trent dans l’entre­prise. Tous ces employés qui ont cru à la pro­mo­tion ouvrière cher­chent une réc­omp­ense de leurs efforts et tom­bent d’autant plus haut qu’ils se ren­dent compte de l’ina­nité de leur tra­vail.

Leurs espoirs tour­nent en déc­eption d’autant plus amère qu’ils sont employés à des tâches élém­ent­aires, qu’ils en savent sou­vent plus long que les cadres qui les com­man­dent et que par leur atti­tude cri­ti­que ils s’éloignent encore plus sûrement de l’avenir qu’on leur avait promis. On ne donne pas de place de cadre aux « mau­vais esprits » même pleins d’intel­li­gence et de capa­cités.

d) Les néc­essités éco­no­miques limi­tant l’accès à la couche bureau­cra­ti­que.

A cette dég­ra­dation de la qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle issue direc­te­ment de la ratio­na­li­sa­tion, répond la néc­essité de fermer la pro­mo­tion vers le sommet. Pour bien gérer l’entre­prise il est néc­ess­aire de réd­uire les frais généraux ; les cadres coûtent cher, le tra­vail au ren­de­ment permet d’accroître considé­rab­lement la quan­tité de tra­vail fourni avec un enca­dre­ment très différent.

Nous avons déjà évoqué l’atti­tude de la nou­velle direc­tion lors de la natio­na­li­sa­tion qui avait promu beau­coup de cadres et d’agents de maît­rise pour se créer une base sociale. Vers 1950, il y avait au siège social de la société plus de 110 cadres et envi­ron 250 agents de maît­rise pour à peine 600 employés. Or, pour que la ratio­na­li­sa­tion néc­ess­aire soit payante, il faut que l’on puisse en tirer toutes les conséqu­ences. La direc­tion avoue main­te­nant : « Il y a 30 % de cadres en trop » (en pen­sant 50 % ou 60 %). Les licen­cie­ments de cadres n’étant guère pos­si­bles, la réd­uction de leur effec­tif s’effec­tue par non-rem­pla­ce­ment des sor­tants et uti­li­sa­tion des inu­ti­les comme employés (avec une paie de cadre). Les pro­mes­ses de pro­mo­tion res­tent lettre morte, et sont d’autant moins oubliées que les nom­breux cadres nommés il y a quel­ques années sont tou­jours là pour rap­pe­ler l’ori­gine de leur ascen­sion. Le blo­cage de l’avan­ce­ment est un grief sou­vent for­mulé par les employés et il tém­oigne d’une étape de leur prise de cons­cience ; aper­ce­vant l’ina­nité de leurs efforts indi­vi­duels, cons­ta­tant l’échec de leurs ambi­tions, ils déc­ouvrent les condi­tions qui sont le lot commun des exploités et la soli­da­rité.

Cette ten­dance est ren­forcée par le fait que la bureau­cra­tie diri­geante, de l’entre­prise et d’ailleurs, est considé­rab­lement orga­nisée depuis dix ans. Les mem­bres de la direc­tion, isolés en 1946 et cher­chant des appuis dans l’entre­prise, se sont créé, aussi bien dans le « monde de l’assu­rance » que dans les milieux poli­ti­ques, un réseau de rela­tions et n’ont plus guère à crain­dre des chan­ge­ments poli­ti­ques. Ils n’ont plus les mêmes rai­sons de main­te­nir une couche inféri­eure de bureau­cra­tes sur les­quels ils s’appuie­raient puisqu’ils se sen­tent intégrés dans une couche supéri­eure. Ils détr­uisent ainsi d’autant plus le mythe que la natio­na­li­sa­tion pou­vait « appor­ter quel­que chose » et ils creu­sent d’autant plus le fossé entre diri­geants et exé­cutants qu’ils avaient essayé de mas­quer lors de leur arrivée.

D. - LES EMPLOYÉS ET L’ENTREPRISE.

Les appréc­iations que l’on peut enten­dre dans le grand public sur les milieux employés se réfèrent soit à une époque où les « bureaux » étaient en marge de l’évo­lution indus­trielle, soit à une caté­gorie bien par­ti­cu­lière, celle des fonc­tion­nai­res. Mais en réalité, l’indus­tria­li­sa­tion des bureaux venant avec cin­quante ans de retard sur les autres sec­teurs a trans­formé com­plè­tement la men­ta­lité de beau­coup d’employés, la plu­part du temps à leur insu.

Pour apprécier ces trans­for­ma­tions, il ne faut pas s’arrêter aux aspects les plus appa­rents de la vie de l’entre­prise, comme si celle-ci se résumait essen­tiel­le­ment par l’acti­vité syn­di­cale et les grèves. Il faut voir que l’entre­prise est un monde en évo­lution cons­tante. Le renou­vel­le­ment des sala­riés se pour­suit sans cesse, parallè­lement au pro­grès tech­ni­que ; des hommes pro­ve­nant d’un milieu social dét­erminé vien­nent rejoin­dre l’entre­prise à telle ou telle étape et leur évo­lution se dével­oppe à chaque fois selon un rythme propre. Certes, la ligne géné­rale de l’évo­lution est la même pour tous, mais l’iné­galité de dével­op­pement des divers grou­pes ou indi­vi­dus n’en demeure pas moins, alors même que ceux-ci font un tra­vail iden­ti­que. Ainsi retrouve-t-on dans le présent, jux­ta­posées, les différ­entes étapes par­cou­rues suc­ces­si­ve­ment : côte à côte tra­vaillent l’employé type 1920, l’employé cons­cient du fait de l’exploi­ta­tion et des employés à tous les stades intermédi­aires d’évo­lution. Le bras­sage effec­tué par les muta­tions nom­breu­ses des der­nières années accroît encore la diver­sité ainsi cons­tatée, de sorte que fina­le­ment le com­por­te­ment col­lec­tif est à com­pren­dre davan­tage comme une rés­ult­ante (les influen­ces des éléments avancés et des éléments moins évolués s’entre­croi­sant) que comme une véri­table unité.

a) L’ori­gine sociale et le recru­te­ment.

En l’absence de sta­tis­ti­ques pré­cises, il n’est pos­si­ble de donner que des indi­ca­tions sur ce point. Si, autre­fois, les nou­veaux venus étaient issus de milieux bour­geois tra­di­tion­nels et bien-pen­sants, le recru­te­ment s’est ensuite considé­rab­lement prolé­tarisé (milieux petits employés et ouvriers). Beaucoup d’éléments nou­veaux, jeunes, sont entrés dans l’entre­prise à la fin de la guerre ; ainsi s’expli­que le pour­cen­tage actuel assez fort d’adul­tes de trente à qua­rante ans, l’autre groupe, le plus impor­tant, étant formé de « vieux » de cin­quante à soixante-cinq ans (dont cer­tains dans la Compagnie depuis plus de vingt ans). Les très jeunes (dix-huit à vingt-cinq ans) sont assez peu nom­breux car, en raison de la ratio­na­li­sa­tion, les par­tants ne sont pas rem­placés. Le pour­cen­tage de femmes est impor­tant, entre 60 % et 70 %. Généralement elles occu­pent des emplois « subal­ter­nes ».

Les rai­sons qui ont incité ces sala­riés à venir pren­dre un emploi de bureau sont fort diver­ses : attrait d’un emploi jugé supérieur à un emploi manuel, espoir d’un salaire supérieur à celui d’autres pro­fes­sions pour une fati­gue moin­dre, décl­as­sement social (mala­die, échec dans des études ou dans d’autres emplois) ; pour les femmes, néc­essité de trou­ver un salaire de com­plément ; pour les jeunes filles, néc­essité de gagner un salaire per­met­tant de sortir du milieu fami­lial. Mais pour la plu­part, il n’y a pas eu de choix, ils cher­chaient un emploi, ils sont venus là parce qu’ils ne trou­vaient pas autre chose et auraient été aussi bien tra­vailler ailleurs ; ils sont restés parce que de « petits avan­ta­ges » font pen­cher la balance en faveur de l’entre­prise [6].

Ce sont ces mêmes avan­ta­ges qui assu­rent la sta­bi­lité du per­son­nel.

b) L’arri­visme et la prise de cons­cience.

On peut dire sans beau­coup de chan­ces d’erreur que près de 80 % des employés, lors de leur entrée dans l’entre­prise, étaient dis­posés de par leur ori­gine sociale à croire à la pos­si­bi­lité d’arri­ver par leurs pro­pres moyens. « Moi, l’argent seul m’intér­esse », « Je ferai ce qu’il faudra pour arri­ver », ces réflexions d’employés, beau­coup les ont faites pen­dant un temps plus ou moins long de leur car­rière dans l’entre­prise.

Les moyens uti­lisés pour « arri­ver » sont :

1° - L’appli­ca­tion au tra­vail, l’assi­duité, en un mot le zèle. Ce sont sur­tout les jeunes qui croient à la « pro­mo­tion ouvrière » ; ils sui­vent les cours d’assu­rance, bien per­suadés que le diplôme leur don­nera la « place ». Mais leurs illu­sions se dis­si­pent avec le temps. Plus ou moins rapi­de­ment, sui­vant l’expéri­ence per­son­nelle, l’emploi occupé, l’habi­leté des cadres, l’ori­gine sociale, tous se ren­dent compte que les qua­lités pour les pro­mo­tions ne sont ni le tra­vail, ni les capa­cités requi­ses, mais sur­tout le « bon esprit », l’exé­cution fidèle des ordres et le res­pect un peu ser­vile des cadres. Une pre­mière différ­enc­iation se fait entre ceux qui accep­tent, qui s’intègrent dans le système et ceux qui refu­sent de se plier, par orgueil, par amour-propre, par dignité, parce qu’ils se ren­dent compte qu’ils ne sont pas « de taille », parce que ça ne les intér­esse pas (atti­tude fréqu­ente chez les femmes dont le tra­vail est des­tiné à appor­ter un salaire de com­plément). Ceux qui ne peu­vent ainsi s’intégrer pren­nent assez rapi­de­ment cons­cience du fait de l’exploi­ta­tion. Prise de cons­cience très élém­ent­aire mais qui peut se dével­opper rapi­de­ment à la faveur d’un fait quel­conque. Leur atti­tude com­mune est la rés­ist­ance aux condi­tions de tra­vail, au système d’exploi­ta­tion ; elle se pré­cise dans des réflexions de ce type : « On en fait bien assez pour ce qu’on est payé. »

2° - Un indi­vi­dua­lisme for­cené qui sup­pose une cer­taine intég­ration dans la couche diri­geante.

Le manque de scru­pu­les amène cer­tains à vou­loir par­ve­nir à tout prix, fut-ce en écrasant les autres. Ils agis­sent sou­vent comme s’ils étaient dans la peau du per­son­nage qu’ils rêvent d’être dans l’entre­prise. Il y a les malins qui savent les défauts des chefs et qui les uti­li­se­ront, les salauds qui mou­char­dent, les forts qui sau­ront navi­guer patiem­ment dans les intri­gues, qui connaîtront tous les petits secrets privés et feront à l’occa­sion du chan­tage dis­cret. Tout ceci évid­emment lié à une compé­tition mal­saine sur le plan du tra­vail, caractérisée par le souci cons­tant de se faire bien voir et de rabais­ser les « concur­rents pos­si­bles ».

Mais même parmi ceux qui sui­vent cette voie, seule une mino­rité réussit. Beaucoup voient la vanité de leurs efforts : l’âge, la ratio­na­li­sa­tion, les évé­nements imprévus (mala­dies) amènent sou­vent soit la mise à l’écart, soit l’hos­ti­lité des cadres. Même s’ils ont un peu pro­gressé dans la hiér­archie, ils en voient d’autres leur « passer sous le nez » . Ces faits les condui­sent à considérer d’une tout autre manière les rap­ports de tra­vail ; ils devien­nent sen­si­bles à des évé­nements qui autre­fois les auraient laissés indifférents. Cependant, leurs illu­sions ne dis­pa­rais­sent pas radi­ca­le­ment et ils res­tent, tout en évoluant, timorés ; leur atti­tude demeure par­fois ambi­guë. Aussi faut-il bien les connaître pour ne pas « cho­quer » les idées aux­quel­les ils ont pu rester atta­chés. Parmi bien d’autres, l’exem­ple le plus typi­que est sans doute celui d’un garçon d’étage qui vivait un peu en marge de l’entre­prise et res­tait fidèle à de vieux cli­chés sur la jus­tice du système établi ; il fut un beau matin muté aux archi­ves pour clas­ser des poli­ces, à l’âge de cin­quante ans. Les cour­ba­tu­res de son dos, la mono­to­nie et la cadence du tra­vail firent plus que toutes ses expéri­ences antéri­eures ; il devint d’abord un rouspéteur, puis une sorte de « mili­tant » sans le savoir, expri­mant ses réactions d’une manière d’autant plus juste qu’il était resté impermé­able à toute phraséo­logie poli­ti­que ou syn­di­cale.

Paradoxalement, ceux qui croient à la morale bour­geoise sont plus rapi­de­ment conduits à la rév­olte indi­vi­duelle. Sur le plan de l’entre­prise, on s’aperçoit rapi­de­ment que cette morale est uni­laté­rale, que ceux qui la prônent ne la res­pec­tent jamais et que les prin­ci­pes ne sont qu’un cadre de domi­na­tion. Le recru­te­ment du « bon per­son­nel » ne représ­ente en réalité aucune garan­tie pour l’employeur : il en tire bien des ambi­tieux qui confon­dent leur intérêt per­son­nel avec « l’intérêt de la Compagnie » mais il en tire aussi sûrement des employés sen­si­bles aux injus­ti­ces.

Le monde des employés compte autant d’aspects posi­tifs que d’aspects négat­ifs ; car l’évo­lution qui mène à la prise de cons­cience de l’exploi­ta­tion est par­fois fort longue et peut exiger une vie entière d’employé. Ceux qui croient à la pos­si­bi­lité d’arri­ver par leurs moyens sont évid­emment les éléments qui frei­nent les luttes, qui bri­sent la soli­da­rité d’un bureau ; c’est sur eux que spé­culent les cadres et la direc­tion pour main­te­nir leur domi­na­tion sur le per­son­nel. Pour qu’une lutte prenne un caractère una­nime, il faut que toutes ces mani­fes­ta­tions d’indi­vi­dua­lisme soient dépassées par la quasi tota­lité des employés. Cela, les employés les plus cons­cients le sen­tent et cette impres­sion est un des éléments impor­tants de leur appréc­iation de l’effi­ca­cité pro­ba­ble d’une lutte.

c) La vie per­son­nelle des employés et leur vie col­lec­tive dans l’entre­prise.

Pareillement, le contact avec l’entre­prise tend à trans­for­mer com­plè­tement la vie privée de l’employé. Il perd peu à peu, dans ce cadre, ses habi­tu­des de vie indi­vi­duel­les et, de plus en plus, ses pré­oc­cu­pations se cen­trent sur la cel­lule sociale qu’est l’entre­prise. Il arrive sou­vent d’enten­dre des employés dire carrément : « Je vis ici huit heures par jour, la partie la plus impor­tante de ma vie, j’orga­nise ma vie autour de cela. » La réd­uction de la pause de midi a rendu néc­ess­aire l’orga­ni­sa­tion d’une can­tine. En dix ans elle a conquis pres­que tous les employés ; le réf­ect­oire où l’on mange à la gamelle indi­vi­duelle a perdu pres­que toute sa clientèle. L’entre­prise est, de plus en plus, un centre com­mer­cial actif ; beau­coup d’employés s’appro­vi­sion­nent à une sorte de coopé­ra­tive ; des com­merçants de toutes sortes vien­nent dans un local réservé à cet effet vendre pra­ti­que­ment de tout. Plus que son lieu de domi­cile, l’entre­prise est pour l’employé le lieu de ses contacts sociaux : c’est là qu’il se fait des amis, que jeune, il fréqu­ente des jeunes filles, qu’il orga­nise des « sor­ties ». Les dis­cus­sions les plus impor­tan­tes, il les a sur le lieu de tra­vail avec ses cama­ra­des de tra­vail. Il tend à mode­ler sa vie, depuis les détails matériels de l’habille­ment en pas­sant par ses lec­tu­res, ses dis­trac­tions, ses vacan­ces, d’après les contacts qu’il a dans l’entre­prise. Les conver­sa­tions qu’il a le soir chez lui tour­nent sou­vent autour de sujets évoqués dans la journée sur le lieu de tra­vail.

Sans qu’il s’en rende compte, ses manières de penser, ses habi­tu­des de vie ne sont plus les « sien­nes pro­pres » mais celles de la col­lec­ti­vité dans laquelle il vit. Sans doute, il semble par­fois rester un indi­vi­dua­liste, mais, de plus en plus, les pro­blèmes de sa vie privée se posent à tra­vers l’entre­prise et c’est dans ce cadre qu’il cher­che à les rés­oudre. On ne peut bien com­pren­dre les employés si l’on n’est pas sen­si­ble au déca­lage qui existe entre leurs paro­les et leurs actes. En général ils s’expri­ment d’une manière beau­coup plus modérée qu’ils n’agis­sent. Il n’existe pas d’ailleurs d’employé type ; chacun se situe à un moment donné de son évo­lution dans une situa­tion intermédi­aire. De plus, des pro­grès rapi­des sur le plan des rap­ports de tra­vail n’entraînent pas de pro­grès parallèles immédiats sur les autres plans. L’employé croit encore plus ou moins aux prin­ci­pes de son édu­cation alors que son atti­tude au tra­vail tend à nier ces prin­ci­pes mêmes. « Il y aura tou­jours des cadres, il ne faut pas atta­quer la hiér­archie », dit une employée. Mais dans son bureau elle déc­lare : « C’est moi qui fait tout le tra­vail ; ils (les cadres) ne sont même pas capa­bles de pren­dre leurs res­pon­sa­bi­lités. » Une autre employée qui atta­que vio­lem­ment la direc­tion et les bureau­cra­tes syn­di­caux ne met pas en cause l’ordre social et, à défaut d’autres argu­ments, use des cli­chés patrio­ti­ques pour cri­ti­quer la poli­ti­que de la CGT et ses liens avec le PC. Les mêmes employés qui, dans cer­tai­nes cir­cons­tan­ces, cri­ti­quent vio­lem­ment les délégués syn­di­caux, se lais­sent plus ou moins pren­dre aux mani­fes­ta­tions pater­na­lis­tes orga­nisées par eux (Fête des mères, arbre de Noël, etc.).

D’autre part, la vie dans l’entre­prise et son intérêt obli­gent le sala­rié à un mini­mum de rela­tions avec les cadres et les bureau­cra­tes syn­di­caux ; même s’il est édifié sur leur atti­tude réelle, il ne peut faire autre­ment que main­te­nir des rap­ports de façade avec ceux-ci. Chacun sait qu’ils sont puis­sants et que mani­fes­ter ouver­te­ment et indi­vi­duel­le­ment son hos­ti­lité envers eux serait se mettre bien inu­ti­le­ment dans une situa­tion déli­cate. « Ça me fait mal au ventre de lui serrer la main », disait un employé par­lant du per­ma­nent CFTC ; mais il la lui ser­rait et ne pou­vait faire autre­ment. Le tra­vail des bureaux favo­rise les contacts sur tous les plans ; même si la cadence de tra­vail est élevée, il y a des moments de bat­te­ment où l’on cause. Des employés sont appelés à cir­cu­ler et à avoir des contacts avec d’autres ser­vi­ces. Si l’on ajoute que les cadres inférieurs tra­vaillent avec les employés, on peut ima­gi­ner les dis­cus­sions qui ne man­quent pas de naître sur des sujets de toute espèce.

« La Compagnie, c’est un vil­lage », disait un employé vou­lant évoquer à la fois la vie col­lec­tive et les mul­ti­ples rela­tions entre indi­vi­dus (il le pen­sait sous la forme péjo­ra­tive de cir­cu­la­tion de ragots). Le même ajou­tait, d’ailleurs, que dans leur ensem­ble les employés essayaient de s’évader de la mono­to­nie de leur vie de sala­rié en s’occu­pant notam­ment de la vie privée des autres, en ayant une sorte de deuxième vie sur le plan de l’entre­prise beau­coup plus riche que l’autre.

Et telle est bien la réalité. Tout cir­cule, se répète, se dif­fuse, tantôt réel, tantôt grossi, tantôt inventé. Tout est le point de départ de dis­cus­sions. Cela va des ragots sur la vie privée aux bruits de cou­loirs sur les nomi­na­tions, les petit scan­da­les de la direc­tion et des cadres, les inci­dents avec les cadres, des conver­sa­tions sur un arti­cle lu dans le jour­nal, jusqu’aux his­toi­res lancées comme ballon d’essai par la direc­tion et les syn­di­cats. Tout le monde dit dans la Compagnie que tout se sait et que la direc­tion finit par tout savoir ; mais les employés finis­sent aussi par tout savoir.

Il ne fau­drait pas en conclure qu’il s’agit d’une atmos­phère pesante. Les remar­ques désabusées du genre « Ce sont des imbé­ciles », « Ils écoutent tout ce qu’on raconte », « J’en ai marre de cette tôle » vien­nent soit d’aigris dont l’indi­vi­dua­lisme est en conflit avec la vie col­lec­tive de l’entre­prise, soit de délégués syn­di­caux qui ne peu­vent manœuvrer comme ils le vou­draient.

En fait, c’est à tra­vers cette vie de l’entre­prise que les employés se trans­met­tent tous les petits faits de la lutte quo­ti­dienne, qu’ils peu­vent juger de l’acti­vité des cadres, du patron et des délégués syn­di­caux, qu’ils conser­vent le sou­ve­nir des éléments mar­quants du passé ; c’est par elle qu’ils sont réel­lement mem­bres de l’entre­prise.

d) Les employés et le tra­vail.

Tout employé qui tra­vaille est un employé qui lutte. L’uti­li­sa­tion de moyens égoïstes pour « arri­ver » n’est pas exclu­sive de l’uti­li­sa­tion d’autres moyens pour « avoir » le patron. Il n’y a pas de dis­conti­nuité abso­lue entre l’employé qui joue des coudes et flatte les cadres et celui qui main­tient une façade de tra­vail pour en faire le moins pos­si­ble ou celui qui se sent soli­daire de ses cama­ra­des de tra­vail. Ainsi que nous l’avons déjà sou­li­gné, l’atti­tude de l’employé dépend des cir­cons­tan­ces, de son expéri­ence antéri­eure, de ce qu’il espère encore, de ce qu’il perçoit des chan­ces d’une lutte indi­vi­duelle ou col­lec­tive. Mais la ligne géné­rale de son atti­tude tend dans la plu­part des cas à entra­ver cons­tam­ment l’exploi­ta­tion.

La direc­tion et les cadres croient connaître tout ce qui concerne le tra­vail dans l’entre­prise. En réalité ils igno­rent tout des petits trucs secrets uti­lisés, même par les plus rai­son­na­bles, pour rés­ister à la pres­sion du patron et en quel­que sorte, rétablir l’équi­libre - secrets gardés par les intéressés ou connus de quel­ques ini­tiés de confiance. Il est dif­fi­cile d’en donner une des­crip­tion ; les uns sont archi-connus (uti­li­sa­tion des lava­bos, des heures d’entrée et de sortie), d’autres par­ti­cu­liers qui ne peu­vent être révélés, bien qu’édifiants, parce que ce serait les faire connaître à la direc­tion. L’esprit inven­tif des sala­riés dans ce domaine atteint un niveau insoupçonné. Cette lutte de tous les jours pour­rait s’expri­mer en une ten­dance cons­tante à gri­gno­ter les cadres que l’employeur impose aux sala­riés. Ce gri­gno­tage est une réaction de déf­ense élém­ent­aire, indép­end­ante de toute théorie, de toute action coor­donnée. Il s’adapte à toutes les règles, Si dures soient-elles, et touche toutes les dis­ci­pli­nes de l’entre­prise :

- Le temps de tra­vail : réd­uire le plus pos­si­ble le temps effec­tif de tra­vail, accroître les temps morts pen­dant le tra­vail, mul­ti­plier les absen­ces sous forme de per­mis­sions, de jours de repos, d’entrée après l’heure, de sortie avant l’heure. La publi­ca­tion pér­io­dique de cir­cu­lai­res sur les heures de sortie, les rap­pels à l’ordre pour les retards, les poin­ta­ges illégaux attes­tent cette chasse au temps de l’employeur et tout autant son ina­nité.

- Le cadre des salai­res : l’employé est un perpétuel insa­tis­fait. Il y a. une pres­sion cons­tante sur toute la hiér­archie des salai­res qui fait que les basses caté­gories sont peu à peu vidées de toute référ­ence réelle et inu­ti­lisées. Indépendamment des aug­men­ta­tions géné­rales de salai­res, l’éch­elle hiér­arc­hique se dép­lace cons­tam­ment vers le haut, en retour­nant contre l’employeur cette poli­ti­que du cas per­son­nel uti­lisée pour briser la soli­da­rité des employés. Au contraire, un cas per­son­nel satis­fait devient le « cas » auquel on s’accro­che pour réc­lamer ce qui n’était pas jus­ti­fia­ble aupa­ra­vant. Il en est de même pour les avan­ta­ges indi­vi­duels dép­endant d’une nota­tion ; pra­ti­que­ment l’éch­elle de notes prévue de 0 à 20 devient une éch­elle de 12 à 18 et les pro­tes­ta­tions des mal notés sont si véhém­entes que, de plus en plus, ce système des­tiné à différ­encier tend à se trans­for­mer en une rép­ar­tition égale pour tous (reven­di­quée d’ailleurs direc­te­ment par beau­coup) ; les employés lésés par une nomi­na­tion réc­lament très faci­le­ment des com­pen­sa­tions et essaient de les obte­nir par tous les moyens.

- Les règles de tra­vail et le contrôle des cadres : Cette négation de la hiér­archie sur le plan des rému­nérations existe aussi sur le plan du tra­vail lui-même. Le conflit est cons­tant entre les cadres qui ten­dent à faire donner le maxi­mum de tra­vail sous cer­tai­nes formes per­met­tant un contrôle étroit et les employés qui ten­dent à en four­nir le mini­mum sous des formes plus élém­ent­aires. Pour que le système de tra­vail d’une entre­prise ratio­na­lisée soit effi­cace, il faut de nom­breux contrôles per­met­tant à la direc­tion et aux cadres d’essayer de saisir la réalité ; d’où une lourde machine admi­nis­tra­tive pour faire fonc­tion­ner « nor­ma­le­ment » ce qui ne peut fonc­tion­ner qu’avec le concours des sala­riés ; ceux-ci ne sont jamais consultés et n’ont aucun intérêt par­ti­cu­lier à ce bon fonc­tion­ne­ment ; ils ne font donc que le strict néc­ess­aire. Si le cadre n’impose pas cons­tam­ment par sa prés­ence, par un contrôle de chaque ins­tant, les règles que lui et la direc­tion ont fixées, elles ne sont pas observées et tom­bent en dés­uétude.

e) Les employés et la ges­tion de leur tra­vail.

Cette lutte contre les ins­truc­tions et les règles de tra­vail peut pren­dre l’aspect plus cons­cient d’une atti­tude cri­ti­que face à l’orga­ni­sa­tion même du tra­vail en général et de tous ceux qui par­ti­ci­pent à cette orga­ni­sa­tion : direc­tion, cadres, délégués. La cir­cu­la­tion des ren­sei­gne­ments de tous ordres permet l’exer­cice par l’employé d’une sorte de contrôle étroit et de com­pa­rai­son avec ce qu’il cons­tate de par sa situa­tion dans l’entre­prise. L’employé connaît un cer­tain nombre de détails matériels sur les « signes extérieurs » de la direc­tion et des cadres ; il connaît aussi leur situa­tion et leur com­por­te­ment dans l’entre­prise. Il connaît encore plus inti­me­ment les cadres les plus pro­ches de lui.

Il a des idées sur l’orga­ni­sa­tion de son tra­vail bien qu’il sache qu’on ne le consul­tera pas pour l’orga­ni­ser ; il sait et il dit que ceux qui pren­nent les décisions tom­bent tou­jours à côté parce qu’ils ne connais­sent pas le tra­vail. S’il invente une amél­io­ration, il la tait sou­vent. Témoin cet employé qui regret­tait amè­rement d’avoir indi­qué à un cadre une sim­pli­fi­ca­tion dont celui-ci s’était servi pour se faire mous­ser auprès des supérieurs. Autre témoin, cet employé des archi­ves qui expose, dans le plus grand détail, pen­dant plus d’une heure - et en traçant un plan des locaux - ce qui aurait dû être fait pour amél­iorer la marche du ser­vice et faci­li­ter le tra­vail. C’est très sou­vent que l’on entend : « Ça mar­che­rait mieux sans cela, comme cela » et même : « S’il n’y avait pas de cadres. »

Ce souci de la ges­tion du tra­vail se trans­pose sur le plan de l’entre­prise dans la recher­che du ren­sei­gne­ment, de l’expli­ca­tion et dans la cri­ti­que du gâchis et des injus­ti­ces. L’employé ne peut par­ve­nir à l’élever à une cri­ti­que posi­tive de l’entre­prise, car il ne peut réunir, comme il en est capa­ble à l’éch­elle de son bureau ou de son ser­vice, les fils qui lui per­met­tent de saisir la tota­lité de la situa­tion. Ce qui est posi­tif, c’est le désir d’avoir le plus de ren­sei­gne­ments pos­si­bles, et le souci de trou­ver une expli­ca­tion à telle ou telle mesure. Mais son iso­le­ment rela­tif dans un ser­vice, le cloi­son­ne­ment, en dépit des éch­anges de ren­sei­gne­ments, l’empêchent de par­ve­nir à la notion d’une ges­tion de l’entre­prise. L’employé sent bien qu’il existe une rép­onse aux expli­ca­tions qu’il recher­che et que tout ce qu’il peut sentir doit se relier d’une manière cohér­ente. Les expli­ca­tions que les délégués des syn­di­cats essaient de lui appor­ter ne le satis­font pas. C’est sur cette base autant que sur l’effi­ca­cité que se définit son atti­tude vis-à-vis de la direc­tion et des délégués. Plus le tra­vail est divisé, moins l’employé par­vient à saisir le sens de ce qu’il fait, et plus il devient exi­geant sur les expli­ca­tions. En même temps, le patron épr­ouve d’autant plus 1e besoin de cacher le véri­table sens de l’exploi­ta­tion accrue ; il essaie de mettre dans son jeu ceux qui pour­raient jouer vis-à-vis des employés ce rôle capi­tal d’expli­ca­tion. De là le culte patro­nal du secret, les mys­ti­fi­ca­tions de la direc­tion, des cadres et des délégués. De là aussi l’appréc­iation par les employés du rôle exact joué par les délégués « en place » dans l’entre­prise.

f) Les employés, les mili­tants et les délégués.

Que l’employé ne puisse juger la marche de l’entre­prise ou la manière dont la direc­tion uti­lise son tra­vail, cela ne signi­fie pas qu’il n’en soit pas capa­ble ; il sent géné­ra­lement qu’il existe là un pro­blème dont il lui manque des données. Comme leur genre de tra­vail, leur mode de rému­nération les préd­is­pose à être des gens calmes et prévoyants ; comme leur bagage, peut-être légè­rement supérieur à la moyenne, les rend moins permé­ables à cer­tai­nes mys­ti­fi­ca­tions, ils sont en général méfiants et ne croient pas faci­le­ment ce qu’ils ne vérifient pas. Les idéo­logies ont assez peu de prise sur eux, la lec­ture du jour­nal ou les peti­tes dis­cus­sions poli­ti­ques ne les pas­sion­nent pas par­ti­cu­liè­rement. Par contre, si à la faveur d’un ser­vice rendu ou d’un fait dont ils ont eu eux-mêmes connais­sance, ils font confiance à une per­sonne ou à une idée, ce ne sera pas quel­que chose d’éphémère. Cela peut se tra­duire par une recher­che de l’effi­ca­cité dans leur atti­tude quo­ti­dienne sur le lieu de tra­vail et par une atti­tude résolue en cas de grève. Quand les employés du Central méca­nog­rap­hique décident de faire grève, ils savent qu’ils ont de bonnes chan­ces, autre­ment ils se tien­nent tran­quilles.

L’atti­tude des employés vis-à-vis des délégués s’expli­que aussi de cette manière. Le délégué per­ma­nent essaie de capter la confiance des employés, soit par des pro­mes­ses, soit par de petits ser­vi­ces. Mais il ne peut pas tout, et les pro­mes­ses non tenues font réfléchir. Alors la confiance dis­pa­raît. Pour l’employé, il n’y a pas de dis­tinc­tion entre des mili­tants sincères ou des bureau­cra­tes syn­di­caux ; ces termes n’exis­tent pas dans son lan­gage ; i1 y a ceux en qui il a confiance et ceux en qui il n’a pas confiance mais qu’il peut uti­li­ser en raison de leurs fonc­tions.

La confiance d’un employé ne se capte pas. C’est dans le tra­vail qu’elle se forme, et elle ne peut exis­ter envers tous ceux qui sont coupés de la com­mu­nauté du tra­vail. Les repro­ches les plus fréqu­emment enten­dus sur les délégués des syn­di­cats visent la dis­tance qu’ils ont prise par rap­port à l’entre­prise : « C’est nous qui nous appuyons leur tra­vail » - « Ils ne sont jamais là » - « On les a vus hier sortir du bis­trot d’en face » - « Ils sont encore en réunion. » Cette rup­ture de soli­da­rité dans le tra­vail pro­vo­que de la colère quand le bureau­crate syn­di­cal veut encore com­man­der dans le tra­vail, témoin ce délégué CFTC qui ligue son bureau contre lui pour avoir déclaré entre deux séances : « Il y a une drôle de pile de dos­siers, il va fal­loir en mettre un coup », et avoir rép­arti les dos­siers entre les autres employés. Les pro­mo­tions des délégués sont soi­gneu­se­ment sur­veillées et col­portées avec le com­men­taire adéquat : « Il vient de passer AM3, qu’est-ce que cela réc­omp­ense ? » - « Il a 8 degrés en dix ans alors que les autres n’en ont que 4 en vingt ans. On sait ce que ça veut dire. »

Mais les griefs les plus graves contre les délégués tém­oignent du fait que les employés veu­lent com­pren­dre ce qui se passe : « Ils ne nous disent jamais rien » - « On ne sait jamais ce qui se passe » - « On ne peut rien savoir » - « Ils nous disent ce qu’ils veu­lent bien nous dire. »

Le vrai mili­tant, les employés le com­pren­nent comme le gars avec qui on éch­ange quel­que chose, expéri­ence pour expéri­ence, qui doit pou­voir expli­quer tout mais de manière à ce que cela recoupe l’expéri­ence vécue ; ils le com­pren­nent comme celui qui tra­vaille comme les autres, qui est irrép­roc­hable sur le plan du tra­vail. Le vrai mili­tant c’est celui qui vit le même rythme de vie, qui com­prend sans qu’on ait à faire de dis­cours, qui écoute et tient compte de ce qu’on dit. C’est celui dont on sait tout, ce n’est jamais celui qui com­mande, qui dis­si­mule ou qui a des idées der­rière la tête. Ce qu’un employé cher­che chez celui en qui il a confiance, ce n’est pas seu­le­ment des expli­ca­tions limitées à l’entre­prise mais des expli­ca­tions sur tous les pro­blèmes qui peu­vent se poser dans sa vie, sur ce qui l’aura intri­gué à la lec­ture du jour­nal ou en réflé­chissant sur tel ou tel fait. Et tou­jours ce qu’il cher­che ce n’est pas tant une leçon mais la confir­ma­tion de ce qu’il sent comme la véri­table expli­ca­tion sans pou­voir la for­mu­ler. Si un employé s’aperçoit qu’on veut l’annexer dans un but quel­conque ou qu’on uti­lise ses réactions pour l’embri­ga­der dans une direc­tion ou une autre, il rentre dans sa coquille ; comme il est, en général, poli, il écoute peut-être bien gen­ti­ment, mais il ne com­mu­ni­que pas.

E. - LA LUTTE DES EMPLOYÉS ET L’ACTION D’UN GROUPE DE MILITANTS.

L’ana­lyse que nous venons de faire des condi­tions et de l’évo­lution du tra­vail, de la men­ta­lité et de la vie des employés, de leurs rela­tions avec les syn­di­cats, était indis­pen­sa­ble pour com­pren­dre le sens de la lutte qui s’est développée depuis six ans et qui a abouti à la création du Conseil du per­son­nel.

La grève de mars 1950 fut la pre­mière mani­fes­ta­tion de l’évo­lution que sui­vait la men­ta­lité des employés, en rép­onse aux nou­vel­les condi­tions de tra­vail (5). Son échec cons­ti­tua pour beau­coup une prise de cons­cience des divi­sions syn­di­ca­les et de ce qu’elles représ­entaient. Pendant long­temps tous les mou­ve­ments se heurtèrent au sou­ve­nir de la grève et â des réflexions du genre : « Pour que ça se passe comme en mars 1950 ! » Et quand, par hasard, les syn­di­cats dif­fu­saient un tract, on pou­vait enten­dre : « Enfin ils se décident à se mettre d’accord. »

Entre 1950 et 1955, en revan­che, il n’y eut pas appa­rem­ment d’action mar­quante, mais une lente matu­ra­tion se pour­sui­vit. Quelques mili­tants se ras­sem­blèrent, décidés à mener un tra­vail systé­ma­tique et pra­ti­que de dém­ys­ti­fi­cation. Ils ne furent d’abord qu’une poi­gnée, mais ils pri­rent le contrôle de la sec­tion CGT de l’entre­prise et tentèrent de mener de front la lutte contre le patron, les syn­di­cats réf­orm­istes et les bureau­cra­tes com­mu­nis­tes de la CGT (dans la pér­iode « dure » de la guerre froide). Ils furent ensuite vic­ti­mes des manœuvres de la direc­tion de la CGT qui cher­chait à les déposséder de leur influence ; mais ils réus­sirent fina­le­ment à entraîner avec eux la majo­rité de l’entre­prise. C’est que leur action expri­mait jus­te­ment l’évo­lution des condi­tions de tra­vail et la prise de cons­cience par les employés du véri­table rôle des syn­di­cats. Pour situer leur lutte dirigée à la fois contre le patron et les syn­di­cats, il n’est besoin que de citer quel­ques épi­sodes signi­fi­ca­tifs : Ce ne sont tou­te­fois que des exem­ples d’une action quo­ti­dienne pen­dant près de cinq années.

- Contre la col­lu­sion des bureau­cra­ties syn­di­ca­les et patro­na­les : en 1950, un admi­nis­tra­teur fut désigné par la CGT au conseil d’admi­nis­tra­tion de la Compagnie (fait déjà cité) ; deux mois après, il obtint de la direc­tion un appar­te­ment de sept pièces, alors que les employés n’en obte­naient pra­ti­que­ment jamais.

Lors d’une réunion faite par le secrét­aire natio­nal du syn­di­cat CGT de l’Assurance, « des­cendu » pour essayer d’expli­quer cette ano­ma­lie, une ving­taine d’employés pri­rent vio­lem­ment posi­tion contre les bureau­cra­tes syn­di­caux.

- Contre la poli­ti­sa­tion de la CGT : l’acti­vité de la CGT était fer­tile à cette époque en mou­ve­ments poli­ti­ques dictés par le seul souci d’ali­gne­ment du PC sur la poli­ti­que de déf­ense de l’URSS ; non seu­le­ment notre équipe ne dis­tri­buait jamais les tracts poli­ti­ques venant du syn­di­cat, mais elle adres­sait au secrét­aire du syn­di­cat des motions de pro­tes­ta­tion contre de telles actions, signées par la plu­part des adhérents. Une de ces motions qui donna lieu à un inci­dent vio­lent fut adressée à l’occa­sion du mot d’ordre de grève du 12 février 1952 ; elle était ainsi rédigée :

« La sec­tion syn­di­cale Employés CGT des Assurances géné­rales-Vie cons­tate que le mou­ve­ment de grève du 12 février 1952 n’a été que très par­tiel­le­ment suivi et que cet échec dis­cré­dite et ruine le mou­ve­ment syn­di­cal.

Elle pense que :

1° Les tra­vailleurs dans leur ensem­ble n’étaient pas d’accord avec les mots d’ordre lancés ;

2° Qu’à l’intérieur de l orga­ni­sa­tion, les tra­vailleurs n’approu­vaient pas cette orien­ta­tion. Ces faits mon­trent qu’il existe un dés­accord pro­fond entre la direc­tion du syn­di­cat et la majeure partie des adhérents.

Les mem­bres de la sec­tion pen­sent que pour remédier à cette situa­tion il convien­drait :

1° D’appli­quer plus lar­ge­ment les prin­ci­pes démoc­ra­tiques au sein de l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale ;

2° De pro­vo­quer la réunion d’un congrès extra­or­di­naire pour élire démoc­ra­tiq­uement des diri­geants syn­di­caux sur la base d’un ou plu­sieurs pro­gram­mes.

3° De procéder avant chaque mou­ve­ment de grève à un référ­endum parmi les syn­di­qués.

C’est, à notre avis, le seul moyen de redres­ser l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale. Bâtis­sons une orga­ni­sa­tion suf­fi­sam­ment large pour que tous les tra­vailleurs s’y sen­tent à l’aise.

Cette motion fut signée de 43 adhérents. de la sec­tion sur envi­ron 50 et fut affi­chée dans l’entre­prise.

Elle fut suivie d’une lettre indi­vi­duelle du secrét­aire du syn­di­cat à tous les adhérents de la CGT de l’entre­prise, dével­oppant les argu­ments sui­vants :

« Comme tout adhérent de la CGT, ils avaient le droit de n’être pas d accord. Ils avaient le droit et même le devoir de le dire au syn­di­cat. Nous aurions pu nous expli­quer et confron­ter nos argu­ments. Ils n’avaient pas le droit de se livrer publi­que­ment à une atta­que aussi odieuse que men­songère contre leur orga­ni­sa­tion syn­di­cale.

 » ... Mais ceux qui vous par­lent de démoc­ratie vous ont-ils consultés avant d’appo­ser leur pla­card qui a fait la joie de votre direc­tion et de ses agents ? Ceux qui vous par­lent de bâtir une orga­ni­sa­tion syn­di­cale suf­fi­sam­ment large pour que tous les tra­vailleurs s’y sen­tent à l’aise, pen­sent la réa­liser sur la base d’une uni­fi­ca­tion totale du balayeur au direc­teur ? »

La réunion convo­quée par le secrét­aire du syn­di­cat donna lieu à des expli­ca­tions vio­len­tes mais il n’y eut aucune dis­cus­sion sur le fond. A part quel­ques mem­bres du parti et quel­ques « sui­veurs », les autres employés présents purent cons­ta­ter de quelle manière un bureau­crate syn­di­cal savait se dérober à une dis­cus­sion.

- Contre l’atti­tude des cadres à quel­que ten­dance qu’ils appar­tien­nent : le conflit prit une forme très aiguë à l’occa­sion de la com­pa­ru­tion devant un conseil de dis­ci­pline d’un employé de la CGT, ex-déporté et malade. Cet employé, qui avait tra­vaillé sous les ordres d’un chef-adjoint membre de la CGT cadres, avait eu, sous l’empire d’une grande fati­gue ner­veuse, un inci­dent vio­lent avec un autre cadre. Le cadre CGT rédigea un rap­port écrasant concluant à « l’inca­pa­cité » de l’employé. Ceci était d’autant plus gave que l’employé était étr­anger et que son renvoi l’aurait placé dans une situa­tion très dif­fi­cile. Le cadre, placé devant ses res­pon­sa­bi­lités, avait refusé de modi­fier quoi que ce fût de sa posi­tion.

Il ne s’agit là d’ailleurs que d’un épi­sode de la lutte contre les cadres en général, à quel­que ten­dance qu’ils appar­te­naient, en tant qu’agents directs d’appli­ca­tion de la « dis­ci­pline » et des réf­ormes des mét­hodes de tra­vail (muta­tion, accrois­se­ment des cadres, ren­for­ce­ment du contrôle du tra­vail).

- Contre la poli­ti­que des syn­di­cats réf­orm­istes, sim­ples auxi­liai­res de la ges­tion du tra­vail : la lutte contre le patron et celle contre les syn­di­cats réf­orm­istes étaient pres­que insé­pa­rables. C’était la trame quo­ti­dienne de notre tra­vail d’expli­ca­tion ; et les faits les plus divers en four­nis­saient l’occa­sion : refus de muta­tion d’un employé malade ; aban­don des employés considérés « indéf­en­dables » pour la seule raison que la direc­tion les jugeait tels, votes de confiance à la direc­tion au comité d’entre­prise. Tous les lieux étaient bons pour se battre sur ce ter­rain : réunions de délégués du per­son­nel, comité d’entre­prise, etc. Dans cette lutte, il fal­lait d’ailleurs comp­ter non seu­le­ment avec une hos­ti­lité mar­quée de la direc­tion mais aussi avec l’iner­tie d’une impor­tante frac­tion du per­son­nel qui se méfiait de notre par­ti­ci­pa­tion à la CGT. Voici des exem­ples :

Un employé des archi­ves malade des reins (un seul rein) deman­dait sa muta­tion, avec un cer­ti­fi­cat médical à l’appui, depuis des mois ; il s’était adressé en vain à son syn­di­cat FO ; en dés­espoir de cause il parle de son cas à un des cama­ra­des de notre équipe, délégué du per­son­nel, qui demande aus­sitôt une entre­vue au chef du per­son­nel. Les délégués FO et CFTC l’appren­nent et aler­tent la direc­tion, qui accorde la muta­tion imméd­iate de l’employé. Celui-ci et un de ses cama­ra­des de tra­vail com­pren­nent sur ce cas indi­vi­duel le rôle réel des syn­di­cats et vien­nent gros­sir le rang des « conver­tis ». Lors du départ d’un pré­sident-direc­teur général, une quête pour lui offrir un cadeau est faite par le délégué FO. Nous tirons un tract en dehors du syn­di­cat, inti­tulé « Pas de quête pour le patron », qui ren­contre un gros écho. Lors du vote du bilan au comité d’entre­prise, nous refu­sons le vote, en expli­quant que « voter le bilan c’est approu­ver l’exploi­ta­tion du patron ». Cela donne lieu, à plu­sieurs repri­ses, à des inci­dents vio­lents.

Cette action, si d’une cer­taine manière elle se trouve favo­risée par l’iso­le­ment de la CGT des autres cen­tra­les syn­di­ca­les, est d’un autre côté freinée :

- Par le manque de moyens matériels. La direc­tion du syn­di­cat refuse de tirer les tracts qui lui parais­sent atta­quer trop vio­lem­ment le patron ou les autres bureau­cra­ties syn­di­ca­les, ou bien contre­dire l’action de la CGT et du PC. Par exem­ple, refus d’un tract rédigé parce qu’on avait accordé une demi-journée de congé lors de la remise de Légion d’hon­neur au pré­sident-direc­teur généraI, refus d’un référ­endum lors de pro­po­si­tions de la direc­tion pour l’aug­men­ta­tion de la durée heb­do­ma­daire de tra­vail.
- Par l’équi­voque qui s’atta­chait à notre par­ti­ci­pa­tion à la CGT. Sans doute tous les inci­dents connus des employés les fai­saient pro­gres­ser. Mais la masse des employés res­tait méfi­ante, d’autant plus que nos bul­le­tins syn­di­caux étaient sou­vent modi­fiés d’office et que des mots d’ordre poli­ti­ques y étaient ajoutés par les diri­geants du syn­di­cat de l’assu­rance. D’autre part, des gens de l’extérieur venaient dis­tri­buer à la porte de l’entre­prise les tracts poli­ti­ques émanant du syn­di­cat que la sec­tion de l’entre­prise refu­sait, et pour cause, de dif­fu­ser.

A partir de 1952, cette situa­tion se modi­fia. Un cer­tain nombre d’éléments, parmi les plus actifs de l’équipe, quittèrent l’entre­prise, ce qui favo­risa l’action des mem­bres du PC à l’intérieur de la sec­tion de la CGT En même temps, avec la fin de la guerre froide, la CGT com­mença un tra­vail d’appro­che vers les autres syn­di­cats qui l’amena à pren­dre. sur le plan de l’entre­prise et vis-à-vis de la fédé­ration patro­nale, des posi­tions sem­bla­bles à celles des syn­di­cats réf­orm­istes, uti­li­sant toutes les oppor­tu­nités pour ren­trer dans le cir­cuit. Ce rap­pro­che­ment se fai­sait essen­tiel­le­ment sous le cou­vert « d’actions com­mu­nes », tou­jours par­ties du sommet. Cette mys­ti­fi­ca­tion de « l’unité syn­di­cale » ren­contra un cer­tain écho au départ chez les employés qui sen­taient que les divi­sions syn­di­ca­les étaient les prin­ci­pa­les causes de leur fai­blesse. En même temps, les mem­bres du PC et leurs pro­ches sym­pa­thi­sants s’enten­daient avec les mêmes syn­di­cats réf­orm­istes, sous le cou­vert de l’unité, pour isoler, dis­cré­diter, cir­conve­nir, déc­ou­rager le groupe d’employés resté à la sec­tion CGT et opposé à leur poli­ti­que.

La lutte se pour­sui­vit pen­dant près de deux ans d’une manière sourde et tenace, sans inter­ven­tion appa­rente des direc­tions syn­di­ca­les. Il ne peut être ques­tion ici aussi que de rap­pe­ler quel­ques inci­dents mar­quants :

En juin 1953, la direc­tion de l’entre­prise et les réf­orm­istes veu­lent impo­ser un horaire de 43 heures au lieu de 40. Le délégué CGT (sym­pa­thi­sant com­mu­niste) est d’accord avec les délégués des autres syn­di­cats. Le secrét­aire de la sec­tion CGT (seul res­tant de l’équipe de mili­tants dont nous avons parlé) se voit refu­ser par le secrét­aire du syn­di­cat le tirage de tracts en vue d’un référ­endum et d’un appel au per­son­nel. Ce n’est qu’une assem­blée du per­son­nel convo­quée sur sa seule ini­tia­tive et une atta­que vio­lente des posi­tions des autres délégués qui pro­vo­quent une réaction du per­son­nel, laquelle force le patron à recu­ler et à lâcher une prime égale à un demi-mois de salaire pour calmer l’agi­ta­tion.

Paradoxalement c’est la CGT qui tire le béné­fice de cette action indép­end­ante : sa liste et le délégué sym­pa­thi­sant com­mu­niste réc­oltent un sup­plément de voix aux élections, alors que pour la pre­mière fois la liste CFTC perd des voix et que le nombre des abs­ten­tions s’accroît.

De son côté, le syn­di­cat uti­lise cer­tains faits pour prou­ver la supér­iorité de son action par inter­ven­tion directe du secrét­aire natio­nal du syn­di­cat auprès du direc­teur. Il se vante, par exem­ple, d’avoir fait réintégrer un employé licen­cié pour cause de mala­die, alors que l’action dans l’entre­prise a échoué pen­dant un an en raison même de la pas­si­vité des délégués, y com­pris celui de la CGT.

L’action de sep­tem­bre 1953 fait res­sor­tir mieux ce recol­le­ment de la CGT au syn­di­cat réf­orm­iste et la posi­tion atten­tiste des employés qui ne sont pas décidés à agir sur ordre, là où leur situa­tion ne paraît pas menacée [7].

A l’intérieur de la sec­tion CGT, l’action des éléments pro-com­mu­nis­tes se fait plus pres­sante à mesure que se dével­oppe la poli­ti­que de la CGT pour l’unité. Par déc­ou­ra­gement, par souci de ne pas cou­vrir cer­tai­nes équi­voques, les éléments les plus cons­cients de la sec­tion syn­di­cale CGT se reti­rent dans l’abs­ten­tion.

Ces départs se font tantôt isolément, tantôt col­lec­ti­ve­ment, à l’occa­sion de faits qui font appa­raître plus crûment les contra­dic­tions à l’intérieur de la sec­tion syn­di­cale : le 28 avril, la CGT lance un mot d’ordre de grève géné­rale auquel s’asso­cie plus ou moins la CFTC ; les employés restés dans la sec­tion dis­cu­tent sur le point de savoir si la grève sera suivie car elle n’intér­esse pas la masse des employés. Tout se passe dans la plus grande confu­sion, il y a quatre grév­istes sur 500 employés. Le len­de­main, l’un des grév­istes, un gars du Central méca­nog­rap­hique, dém­issi­onne et pose une affi­che sur le pan­neau syn­di­cal, expli­quant son dés­accord avec le syn­di­cat. Sa dém­ission entraîne celle de tous les gars du cen­tral.

Jusqu’à l’été 1954, les réunions de la sec­tion syn­di­cale sont le lieu de vio­lents conflits entre les employés restés fidèles à l’ancienne équipe et les pro-com­mu­nis­tes ; chaque fait, même le plus nég­lig­eable, donne lieu à des dis­cus­sions de prin­cipe, en raison de la ligne adoptée par la CGT. La situa­tion devient si inte­na­ble qu’en sep­tem­bre 1954 le secrét­aire de la sec­tion CGT [8] dém­issi­onne pour ne pas avoir à cou­vrir cette poli­ti­que sous peine de se dis­cré­diter tota­le­ment. A sa place un membre du PC de la cel­lule inter-entre­prise est désigné ; tout rentre ainsi dans la ligne.

Mais en même temps tout se cla­ri­fie ; il y a dés­ormais deux caté­gories d’employés : ceux qui sont dans les syn­di­cats et ceux qui sont en dehors des syn­di­cats. L’union des syn­di­cats FO, CFTC, CGT peut alors se faire sans obs­ta­cles, sur une posi­tion de col­la­bo­ra­tion avec la direc­tion [9]. Comme le dira plus tard le pré­sident-direc­teur général : « Nous avons là une bonne équipe. » Mais l’évo­lution des employés n’en conti­nue pas moins, et les plus cons­cients gar­dent des contacts en dehors de « toute orga­ni­sa­tion », au hasard des ren­contres de cou­loir, des dis­cus­sions de can­tine, etc.

Les syn­di­cats croient qu’ils peu­vent jouer leur jeu en toute impu­nité. Mais la mise au point par eux seuls avec la direc­tion d’un nou­veau système d’avan­ta­ges indi­vi­duels qui laisse la plus large place à l’arbi­traire patro­nal soulève de vio­len­tes pro­tes­ta­tions des employés. En même temps les délégués s’embar­quent dans une his­toire très pater­na­liste de « maison de repos » pour le per­son­nel de la Compagnie. Ils devien­nent de plus en plus, aux yeux de nom­breux employés, des sim­ples auxi­liai­res de la direc­tion, quelle que soit leur appar­te­nance syn­di­cale.

En octo­bre 1955, deux délégués CFTC dém­issi­onnent publi­que­ment pour pro­tes­ter contre cette ligne de conduite, se fai­sant l’écho de conflits et de refus de dis­cus­sions au sein de la sec­tion CFTC. Une réunion de bureau conduit pra­ti­que­ment les res­pon­sa­bles natio­naux CFTC présents à cou­vrir l’acti­vité du prin­ci­pal délégué et à faire passer les dém­issi­onn­aires pour « des petits garçons qui ne com­pren­nent rien ».

Ce furent les grèves de novem­bre 1955 qui firent fran­chir à beau­coup d’employés un nou­veau stade.

F. LES GRÈVES DE NOVEMBRE 1955 ET LA FORMATION DU CONSEIL DU PERSONNEL.

Il ne s’était rien passé en août-sep­tem­bre. Un timide tract de la CGT avait bien essayé, vers la mi-sep­tem­bre, de « poser la ques­tion des salai­res » mais rien ne s’en était suivi. Parmi le per­son­nel on pou­vait enten­dre ces réflexions : « Qu’est-ce qu’ils atten­dent pour faire quel­que chose, ils se déci­deront quand ce sera fini ailleurs. »

Vers la mi-octo­bre les syn­di­cats, cadres et employés de toute ten­dance, pri­rent des contacts avec la fédé­ration patro­nale. La base remuait, reven­di­quant l’aug­men­ta­tion de 5 % à 10 % acquise dans tous les autres sec­teurs. Les employés sen­taient que ça aurait pu être obtenu sans coup férir en sep­tem­bre, avec un mini­mum de frais comme dans beau­coup d’autres pro­fes­sions. Pour « main­te­nir l’unité » la CGT, qui ren­trait cette fois carrément dans le cir­cuit, accep­tait les reven­di­ca­tions des autres syn­di­cats : pas de salaire mini­mum inférieur à 25 000 francs par mois, rétabl­is­sement de l’éch­elle hiér­arc­hique de 1947 (qui abou­tis­sait à un sérieux éta­lement de la hiér­archie).

Début novem­bre, un « Bulletin employé » fut dif­fusé clan­des­ti­ne­ment dans l’entre­prise à envi­ron 80 exem­plai­res. L’ex-secrét­aire de la sec­tion CGT l’avait rédigé et dis­tri­bué avec quel­ques employés sûrs. Le numéro 1 com­por­tait une prise de posi­tion abs­ten­tion­niste aux élections de la Sécurité sociale et essayait d’expli­quer le rôle réel des délégués syn­di­caux. Ces posi­tions et l’annonce d’une paru­tion régulière intri­guèrent et inquié­tèrent les délégués « en place ». Sur leurs mots d’ordre et pour « vain­cre la rés­ist­ance des patrons », les syn­di­cats engagèrent les employés à « agir » ; mais les consi­gnes données aux sec­tions syn­di­ca­les d’entre­prise étaient des consi­gnes d’extrême modé­ration. Alors qu’on citait à qui mieux mieux les modèles de Saint-Nazaire pour sol­li­ci­ter les reven­di­ca­tions par­ti­cu­lières, on se gar­dait bien de parler de grève géné­rale ; les seules formes d’action conseillées par les syn­di­cats étaient les formes spo­ra­di­ques déjà prônées en sep­tem­bre, alliées à un ver­ba­lisme plus ou moins vio­lent : grèves tour­nan­tes par ser­vice, pétitions, délé­gations, etc. La plu­part des employés se ren­daient compte que « cela ne rimait à rien, qu’il fal­lait en mettre un bon coup ». Cette action se dével­oppa fin novem­bre pour arri­ver, dans la der­nière semaine de ce mois, à une situa­tion très confuse, dans laquelle les syn­di­cats de l’entre­prise n’avaient pra­ti­que­ment plus le contrôle du mou­ve­ment. Les ser­vi­ces débrayaient à toute heure du jour en avi­sant sim­ple­ment l’un ou l’autre des délégués. Ceux-ci en arri­vaient à dire : « C’est de l’anar­chie, on ne sait plus où l’on va. » Aucune réunion du per­son­nel n’avait eu lieu, ni pour définir les buts de la grève, ni pour former un comité de grève. Sous la pres­sion des employés les plus cons­cients, qui dans cette énorme fer­men­ta­tion se retrou­vaient pour cri­ti­quer les syn­di­cats, les délégués convo­quèrent une réunion du per­son­nel : ils exposèrent d’une manière bien terne ce que les syn­di­cats disaient dans les tracts et invitèrent les employés à les suivre. Il y avait dans l’exposé de nom­breu­ses allu­sions au « Bulletin employé » et un appel à un ral­lie­ment à un syn­di­cat quel qu’il soit, « l’essen­tiel étant de suivre un syn­di­cat pour être déf­endu ».

Un seul employé prit la parole pour deman­der quel­ques expli­ca­tions que le délégué CFTC, le « leader » des délégués, retourna faci­le­ment et l’inter­pel­la­teur ne put que rép­ondre qu’il « enre­gis­trait ».

En même temps, les délégués des syn­di­cats essayaient de cana­li­ser le mou­ve­ment avec un pseudo-référ­endum ne com­por­tant que deux ques­tions : « Etes-vous pour des grèves tour­nan­tes d’une heure ou pour un arrêt général d’une heure ? » Une majo­rité peu nette se dégagea en faveur de cette der­nière forme d’action. De toute manière, posée dans de tels termes, une consul­ta­tion du per­son­nel ne signi­fiait rien. Aussi la situa­tion « anar­chi­que » conti­nua-t-elle quel­ques jours ; tout ce que chacun cons­ta­tait était que « ce n’était pas clair, que les chif­fres donnés chan­geaient d’un tract à l’autre », qu’on ne « savait rien de ce qui se pas­sait ».

Brusquement, le 29 novem­bre, les syn­di­cats qui dis­cu­tent à l’échelon natio­nal avec la fédé­ration patro­nale, annon­cent par tract commun que les der­nières pro­po­si­tions patro­na­les (22 000 francs de salaire de base et une « recom­man­da­tion » de 5 %) peu­vent être dis­cutées. De l’exposé du tract et des expli­ca­tions embar­rassées des délégués, il appa­raît que :

1° - Les syn­di­cats (pour ter­mi­ner la grève) étaient prêts à signer cet accord malgré toute la déma­gogie pré­céd­ente (il sem­blait que cet accord exis­tait depuis un cer­tain temps), mais que l’on avait attendu pour le révéler qu’une cer­taine « fati­gue » des employés puisse le faire accep­ter.

2° - A la faveur de ce mou­ve­ment, les syn­di­cats et les patrons fai­saient passer une refonte et une uni­fi­ca­tion du système de rému­nération [10].

3° - Pour avoir l’air de tenir compte de la volonté des employés, il était orga­nisé, dans toutes les sociétés d’assu­ran­ces, un référ­endum tam­bour bat­tant pour ou contre la signa­ture (déjà décidée par les syn­di­cats). La hâte mani­festée per­met­trait aux délégués d’entre­prise des syn­di­cats de raconter ce qu’ils vou­laient et de pré­venir toute réaction des employés ; le vote orga­nisé par entre­prise don­nait toute garan­tie sur le rés­ultat final.

Le 30 novem­bre, dans la Compagnie, les com­men­tai­res allaient leur train et chacun atten­dait avec impa­tience la réunion de 15 h 30 à laquelle les délégués, encou­ragés par la « bonne tenue » de la pre­mière réunion et poussés par la base, ne pou­vaient se dérober. Un débra­yage général d’une heure prévu depuis la veille devait suivre de 16 à 17 heures.

A cette réunion, les délégués exposèrent les « néc­essités » qui devaient hâter une prise de posi­tion pour per­met­tre la rati­fi­ca­tion de l’accord et posèrent les ques­tions :

« Doit-on signer l’accord ? » - Non - à main levée, sauf deux ou trois.

« Doit-on conti­nuer le mou­ve­ment ? » - Oui - à main levée, sauf deux ou trois [11].

Et les délégués annoncèrent qu’ils allaient porter cette rép­onse au mee­ting des res­pon­sa­bles syn­di­caux d’entre­prise convo­qué à 17 heures.

C’est alors que l’ancien secrét­aire de la sec­tion CGT demanda la parole. En termes précis, il com­mença à dével­opper mét­ho­diq­uement le rôle réel joué par les syn­di­cats, par les délégués dans ce mou­ve­ment en mon­trant, se fon­dant sur de nom­breu­ses cita­tions de tracts et sur les dém­arches réc­entes, qu’ils ne sou­ciaient guère des employés.

Les employés présents (envi­ron 400), d’abord un peu stupéfaits, pri­rent alors vio­lem­ment à parti les délégués, qui s’empêtraient dans leurs rép­onses quand ils ne res­taient pas silen­cieux. Le délégué CFTC trouva habile lors d’une inter­rup­tion de signa­ler : « je vous annonce qu’il est quatre heures », vou­lant dire par là qu’il fal­lait retour­ner dans les bureaux pour faire grève comme convenu. Cette remar­que fut saluée par les huées. Celles-ci alter­naient avec les accla­ma­tions enthou­sias­tes, les rires, dans une atmos­phère quasi-délir­ante, jamais vue à la Compagnie et assez extra­or­di­naire chez les employés. Cela dura plus de trois quarts d’heure.

Aucune décision ne fut prise. Il n’y avait aucune pers­pec­tive imméd­iate puis­que les syn­di­cats signaient. Continuer la grève n’avait aucun sens. Beaucoup d’employés sen­taient que quel­que chose venait de se passer. Certains cher­chaient à mani­fes­ter leur accord tout de suite, à l’ancien secrét­aire CGT, par des pré­ven­ances, par un sou­rire, par une poi­gnée de mains par­fois accom­pa­gnée d’un simple « merci », par une remar­que : « C’est bien. » Un des délégués CFTC dém­issi­onn­aire lui déc­lara : « J’avais un papier dans ma poche, j’étais prêt à inter­ve­nir si tu ne l’avais pas fait. » C’étaient sur­tout les employés les plus sim­ples et les plus mal payés qui expri­maient leur appro­ba­tion [12].

Dans la soirée et le len­de­main, un cer­tain nombre d’employés vin­rent voir l’ex-secrét­aire de la sec­tion CGT en insis­tant sur le fait « qu’il fal­lait faire quel­que chose ». C’était mani­fes­te­ment l’opi­nion de tous. L’agi­ta­tion était à son maxi­mum. Vingt employés se réu­nirent et une pro­cla­ma­tion fut rédigée en commun, conviant le per­son­nel à une réunion le jeudi 7 déc­embre au Théâtre Gramont [13].

Le tract fut rédigé en commun d’après une règle tou­jours suivie depuis pour chaque papier ou bul­le­tin : une pre­mière réd­action cir­cule entre les vingt qui appor­tent sou­vent des modi­fi­ca­tions [14]. Dans le cas présent, deux ques­tions se posaient : En pre­mier lieu, l’appel au mee­ting de Grammont serait-il signé ? Tous rép­on­dirent sans hésiter « qu’il fal­lait pren­dre ses res­pon­sa­bi­lités » (cer­tains employés pro­testèrent même après, parce que leur nom n’avait pas figuré). Et en second lieu, qui sup­por­te­rait les frais ? Tous furent d’accord pour dire qu’il ne fal­lait rien deman­der à per­sonne, que « nous seuls devions payer ».

En cinq minu­tes, les par­ti­ci­pants trouvèrent l’argent néc­ess­aire pour tirer le tract et louer la salle (plus de 12 000 francs).

Restait à fixer ce qui serait fait à la réunion du per­son­nel : il fal­lait de toute évid­ence tenter un regrou­pe­ment dans une orga­ni­sa­tion « qui ne soit pas un syn­di­cat ».

Les ten­dan­ces qui se dégageaient des dis­cus­sions de tous fixèrent les prin­ci­pes de base de cette orga­ni­sa­tion :

1° En toute chose concer­nant 1es sala­riés de l’entre­prise, aucune décision ne devait être prise, aucune dém­arche ne devait être faite, sans l’accord préa­lable de tous les employés intéressés.

Poser cette règle équi­valait à se référer cons­tam­ment à la base et à considérer que toute idée, exprimée par un res­pon­sa­ble, un délégué ou un simple employé devrait être rete­nue en tant que sug­ges­tion mais ne pou­vait être exprimée par l’orga­ni­sa­tion et entraîner une dém­arche ou une action quel­conque que si elle avait l’accord de tous. Cette pra­ti­que était exac­te­ment l’inverse de celle des syn­di­cat. Ou bien ils don­nent des ordres en tant que « direc­tion », ou bien ils pra­ti­quent une cari­ca­ture de démoc­ratie qui consiste à faire choi­sir entre deux solu­tions posées par eux. Comme l’expri­mait réc­emment la CGT dans un tract :

« Moyens d’action : par­ti­ci­pa­tion du per­son­nel à des mou­ve­ments ou actions orientées par nos syn­di­cats, mais décidées par les tra­vailleurs eux-mêmes » (c’est le tract lui-même qui sou­li­gnait).

Comme prin­cipe de base de la future orga­ni­sa­tion, i1 était au contraire posé que les employés devaient définir eux-mêmes l’orien­ta­tion.

2° Les « fonc­tions » de délégués devaient être ramenées à leur juste mesure : celle de porte-parole de la volonté des sala­riés. Cela com­por­tait deux conséqu­ences :

a) Le main­tien de la soli­da­rité entre les délégués et les tra­vailleurs ; pas de réunion pen­dant les heures de tra­vail ; le délégué doit avoir la confiance des employés de son bureau : pas d’uti­li­sa­tion des « heures » de délégués ; pas de per­ma­nent ; le délégué est et reste un employé qui ne doit pro­fi­ter d’aucune faveur légale ou patro­nale. Il doit rester soli­daire des autres tra­vailleurs de l’entre­prise.

b) Le contrôle des employés sur l’acti­vité des délégués avec comme règles :
- pas de dém­arches séparées à la direc­tion ;
- dém­ission si les employés de son bureau ces­sent de lui faire confiance ;
- des comp­tes rendus lar­ge­ment dif­fusés de toutes les dém­arches et réunions.

3° La future orga­ni­sa­tion ne se lie­rait à aucune autre orga­ni­sa­tion ou parti ; ceci étant un peu le corol­laire des posi­tions définies au pre­mier para­gra­phe.

Deux cama­ra­des rédigèrent un projet de statut pen­dant le week-end, qui fut lu et cor­rigé par les vingt qui lançaient l’appel. Ce projet modi­fié devait être soumis aux employés qui vien­draient à la réunion, s’ils étaient d’accord pour un regrou­pe­ment. Le projet de statut, tel qu’il était établi, essayait de rép­ondre le plus lar­ge­ment pos­si­ble aux ten­dan­ces mani­festées : c’était évid­emment la pra­ti­que qui devait tout roder.

Une autre ques­tion se posa : lais­se­rait-on les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les venir trou­bler la réunion ?

On décida que celle-ci étant des­tinée aux employés de l’entre­prise, tous les employés, y com­pris les délégués pour­raient y assis­ter et pren­dre la parole, mais qu’aucun bureau­crate « de l’extérieur » ne pour­rait entrer.

La réunion se dér­oula sans inci­dents. Il y vint de 30 à 150 per­son­nes [15]).

L’accord se fit pour un « regrou­pe­ment ».

Les sta­tuts étaient approuvés. Quelques « délégués » de l’extérieur envoyés par la CGT et la CFTC essayèrent d’entrer en cours de réunion. La porte leur fut fermée, non sans dis­cus­sions vio­len­tes où les présents furent traités de « sociaux-démoc­rates » et « vendus au patron ».

Le Conseil du per­son­nel était formé [16].

Les sta­tuts furent déposés. L’orga­ni­sa­tion était cons­ti­tuée. Pendant deux mois, les réunions se succé­dèrent entre les vingt, en dehors du tra­vail, une fois, deux fois par semaine ; tous pre­naient part aux dis­cus­sions sur l’orien­ta­tion du Conseil, sur l’acti­vité, sur le Bulletin employé.

1° L’orga­ni­sa­tion, telle qu’elle était fixée par les sta­tuts, ne fut pas mise en place. Il ne venait à l’esprit de per­sonne de ne pas prés­enter de can­di­dats aux élections de délégués du per­son­nel. En deman­dant aux employés de voter blanc au pre­mier tour, on pour­rait mesu­rer la force du mou­ve­ment anti-syn­di­cal parmi les employés. Mais l’essen­tiel de la lutte n’était pas dans ces can­di­da­tu­res ou dans une « orga­ni­sa­tion » ; l’essen­tiel était de pour­sui­vre inlas­sa­ble­ment le tra­vail d’expli­ca­tions, d’infor­ma­tions, le tra­vail de dém­ys­ti­fi­cation tant vis-à-vis du patron que des syn­di­cats.

2° Aucune « cam­pa­gne de recru­te­ment » ne fut orga­nisée. On pen­sait : « Il vaut mieux aller len­te­ment » ; des cartes pro­vi­soi­res furent sim­ple­ment données à ceux qui le deman­daient.

3° Un bul­le­tin d’entre­prise devait paraître chaque mois ; il conti­nuait le « Bulletin employé » dont un numéro était paru avant les grèves. La réd­action et la mise au point étaient col­lec­ti­ves selon les mêmes règles qui avaient été fixées tout au début.

Les syn­di­cats n’avaient pas réagi : ils déc­laraient à tout venant que « c’était un feu de paille », que « ça ne dure­rait pas » ; le patron mani­fes­tait son hos­ti­lité, pas trop ouver­te­ment parce que ç’aurait été donner des armes au Conseil et qu’il était tout prêt aussi à croire que « ça ne dure­rait pas ». Tous fai­saient l’union pour qua­li­fier le mou­ve­ment de « pou­ja­diste ». Qu’y pou­vaient-ils d’ailleurs com­pren­dre ? Un bureau­crate syn­di­cal ou patro­nal joue son rôle en toute cons­cience dans son uni­vers propre, inac­ces­si­ble à celui des gens qu’il « com­mande » ou « guide » d’une manière ou d’une autre.

Les délégués avaient d’ailleurs « en secret », sans com­pren­dre la leçon du 30 novem­bre, passé des accords avec le patron sur les salai­res : les employés voyaient leurs salai­res men­suels majorés de 17,64 % par appli­ca­tion des minima fixés par les syn­di­cats et la Fédération patro­nale. Mais l’incer­ti­tude sub­sis­tait quant à cer­tai­nes primes à tou­cher en 1956 qui pou­vaient être sup­primées et faire ainsi bais­ser le pour­cen­tage d’aug­men­ta­tion.

Cette posi­tion était une pre­mière vic­toire due à l’agi­ta­tion du per­son­nel. Toutes les autres Compagnies avaient obtenu 5 % au maxi­mum 7 % ou 8 %. Nous tenions 17,64 % pro­vi­soi­re­ment. Le sens de la lutte pour les salai­res était clair : faire l’impos­si­ble pour « tou­cher les primes » pour que ce pour­cen­tage ne baisse pas trop.

Mais cette lutte, tout impor­tante qu’elle fût, n’était pas essen­tielle. C’est la lutte contre toutes les formes d’exploi­ta­tion, qui reste au centre de la vie du sala­rié. Le « Bulletin employé » et les dis­cus­sions dans les réunions por­taient autant sur cette lutte que sur les salai­res. D’autre part le bul­le­tin essayait de tou­cher tous les employés : il devait être adressé aux employés de pro­vince (au nombre de 135).

G. - LES ÉLE­CTIONS DE DÉLÉGUÉS ET LA MISE EN PLACE DU CONSEIL DU PERSONNEL.

Il serait bien fas­ti­dieux d’expo­ser minu­tieu­se­ment tout ce qui fut fait au moment des élections et après. Tout sembla se dér­ouler sui­vant un ordre sans hiatus, comme quel­que chose depuis long­temps mûri.

Pourtant les mem­bres du Conseil du per­son­nel ne pen­saient pas eux-mêmes que leur mou­ve­ment allait attein­dre tant d’ampleur. De même que les syn­di­cats ne pen­saient pas mesu­rer aussi bru­ta­le­ment la fai­blesse de leur influence.

Chronologiquement, les faits se déroulèrent ainsi :

7-8 février : tract du Conseil appe­lant les employés à voter blanc et leur annonçant com­ment il fal­lait voter blanc et com­ment ils seraient appelés à désigner des can­di­dats s’il y avait une majo­rité de bul­le­tins blancs.

Même appel aux employés de pro­vince.

Tracts CFTC et FO conte­nant des atta­ques per­son­nel­les et s’efforçant de vanter les « bien­faits des syn­di­cats ». Pas de tract CGT.

Il faut ima­gi­ner ce que représ­entait le fait de deman­der aux gens de voter blanc.

Peu d’employés (et peu de sala­riés) connais­sent le mécan­isme des élections de délégués du per­son­nel et de délégués au comité d’entre­prise. En fait, ces lois votées en 1945-1946 à une époque où les deux syn­di­cats (CFTC et CGT) et les trois partis (MRP, SFIO, PC) essayaient d’asseoir leur puis­sance, sont des lois de pro­tec­tion des syn­di­cats et de leur bureau­cra­tisme contre les tra­vailleurs alors qu’elles ont tou­jours été présentées comme une pro­tec­tion contre les patrons. La procé­dure com­plexe des élections vise à déc­ou­rager les can­di­da­tu­res extra­syn­di­ca­les et à assu­rer aux « têtes », per­ma­nents de chaque entre­prise, une réél­ection même si leur impo­pu­la­rité leur fait obte­nir un nombre plus faible de voix que le der­nier des colis­tiers.

Au pre­mier tour des élections, seuls les can­di­dats des syn­di­cats « représ­en­tat­ifs » peu­vent se prés­enter. Mais si les suf­fra­ges exprimés, non com­pris les bul­le­tins blancs ou nuls, n’attei­gnent pas la moitié des électeurs ins­crits, le pre­mier tour est nul et tout le monde peut se prés­enter au second tour.

Donner la consi­gne de voter blanc n’était pas une petite tâche. Il fal­lait expli­quer la néc­essité du vote blanc, aussi bien aux employés du siège qu’en pro­vince. Même si en novem­bre, dans un moment de colère ou d’enthou­siasme, des employés pou­vaient dire « je ne vote­rai pas pour eux » (les syn­di­cats), qu’en serait-il trois mois après ? Même les plus opti­mis­tes, parmi les mem­bres les plus actifs du Conseil du per­son­nel, n’osaient espérer un succès. D’autant plus que les syn­di­cats et la direc­tion affi­chaient un superbe mépris pour cette aven­ture sans impor­tance « qui ne dure­rait pas ».

10 février : Premier tour des élections de délégués. Vote : ins­crits : 596 ; votants : 500. Bulletins blancs : 193 ; nuls : 41 ; syn­di­cats : 266.

Du 10 au 23 février : le patron est « extrê­mement méc­ontent ». « Je regrette la bonne équipe. » Il manœuvre sur la fixa­tion de la date du second tour. Une assem­blée de tout le per­son­nel réunit près de 250 per­son­nes et le Conseil demande de désigner leurs « délégués de bureau ». C’est fait en une après-midi et le len­de­main les employés choi­sis­sent les douze can­di­dats délégués par référ­endum sur la liste des trente-huit délégués de bureau. Les syn­di­cats se déchaînent : tract commun des « trois syn­di­cats reconnais­sant que cette divi­sion, tout interne qu’elle soit, dép­as­serait bientôt le cadre de la com­pa­gnie si elle devait être effec­tive », trou­vant « l’essen­tiel du pro­blème » dans le fait que « les lea­ders en sont des agents de maît­rise » et cher­chant à jus­ti­fier l’atti­tude des délégués dans l’entre­prise.

Puis parais­sent deux tracts FO et CFTC exces­si­ve­ment vio­lents, allant du mou­char­dage indi­vi­duel à la divul­ga­tion de secrets per­son­nels. Une réunion convo­quée in extre­mis (affi­che apposée à 14 heures sous l’étiqu­ette CGT pour le soir) attire une tren­taine d’employés, en majo­rité les « bureaux des sec­tions syn­di­ca­les ». Il est vrai­sem­bla­ble que les orga­ni­sa­teurs s’étaient arrangés pour ne pas réunir tout le per­son­nel, cons­cients que leurs calom­nies auraient été alors impos­si­bles. Les secrét­aires natio­naux de chaque syn­di­cat étaient « des­cen­dus », chose que jamais ils n’avaient faite aupa­ra­vant. Il n’y eut aucune dis­cus­sion sur le fond, mais des inju­res et des rodo­mon­ta­des sur « l’effi­ca­cité », les « conquêtes » des syn­di­cats. Nous étions des « pou­ja­dis­tes », des « vendus au patron », des « hitlériens ». L’ex-secrét­aire de la sec­tion CGT rép­ondit en repre­nant les contra­dic­tions les plus fla­gran­tes des syn­di­cats, mais fut vio­lem­ment pris à partie par le secrét­aire natio­nal de l’assu­rance CGT à propos de l’atti­tude de la CGT et du PC en 1936 et en 1945. La réunion finit dans la confu­sion la plus com­plète. Il ne pou­vait en être autre­ment.

23 février : second tour des élections de délégués. Inscrits : 596 ; votants : 541 ; blanc : 1 ; nuls : 9. Conseil du per­son­nel : 258 voix ; syn­di­cats (trois listes) 246 voix. Il y eut 3 délégués pour le Conseil, 2 pour la CFTC, 1 pour FO, la CGT per­dant son siège. Passées les élections, la CGT sortit un tract de « mise au point » atta­quant uni­que­ment l’ex-secrét­aire de la sec­tion, allant jusqu’à écrire que « l’assas­si­nat est l’idéo­logie révo­luti­onn­aire dont il se nour­rit ».

H. - LE FONCTIONNEMENT DU CONSEIL DU PERSONNEL.

Une orga­ni­sa­tion vaut ce qu’elle vaut. Les meilleurs schémas sur le papier ne sont rien si les « mili­tants » (les vrais) ne cher­chent pas à main­te­nir la ligne direc­trice fixée au départ. Mais eux-mêmes ne seraient rien d’autre qu’eux seuls si cette ligne ne consis­tait à s’effa­cer cons­tam­ment devant la masse des employés, à rester avec la base. Le meilleur contrôle pour que le conseil reste dans « la bonne voie » n’est pas dans l’appli­ca­tion stricte de prin­ci­pes mais dans une sorte de fonc­tion­ne­ment spon­tané qui s’exprime plus par des ini­tia­ti­ves non com­mandées que par des prés­ences à des réunions ou des affir­ma­tions répétées « d’accord » : les employés ne s’expri­ment que lorsqu’ils ont besoin de s’expri­mer, parce que pra­ti­que­ment cela leur appa­raît néc­ess­aire. Les prises de posi­tion théo­riques ne les intér­essent pas.

Comme l’expri­mait un employé : « Il faut dire des choses sim­ples. » Dès le départ, le Conseil, dans tout, s’est efforcé de dire des choses sim­ples, non pas seu­le­ment sim­ples dans le lan­gage, mais sim­ples parce qu’elles n’essayaient pas de théo­riser mais de pren­dre les cas concrets et de les expli­quer en termes de lutte de classe acces­si­bles à tous.

« Dire des choses sim­ples », cela cla­ri­fie imméd­ia­tement la situa­tion. La for­ma­tion du Conseil a pra­ti­que­ment fait éclater tous les syn­di­cats. Deux blocs exis­tent main­te­nant : « syn­di­qués » et « mem­bres du Conseil ». Bien sûr, un nombre impor­tant d’employés sui­vent encore les syn­di­cats. Mais il faut tenir compte de l’incroya­ble réseau d’intérêts que les bureau­cra­ties syn­di­ca­les ont pu tisser dans des entre­pri­ses natio­na­lisées. Les employés qui espèrent déc­rocher une place, ceux qui agis­sent et pen­sent comme s’ils étaient titu­lai­res d’une place de cadre, ceux à qui le cadre a promis « quel­que chose » et qui y croient, sont en général dans les syn­di­cats, c’est-à-dire dans le syn­di­cat qui est le plus conforme à leur intérêt (celui du cadre, celui du délégué le plus influent, celui le plus en faveur auprès de la direc­tion). La faci­lité avec laquelle les syn­di­qués de la CGT, eux-mêmes, accep­tent « l’union des syn­di­cats » pra­ti­que­ment der­rière la CFTC confirme que cette notion d’intérêt est la base de la « confiance », main­te­nue au syn­di­cat. Les réactions spon­tanées des employés vont bien dans ce sens. Un extra­or­di­naire bouillon­ne­ment de dis­cus­sions révèle que la for­ma­tion du Conseil a permis à beau­coup d’employés de « se libérer » en expri­mant tout ce qu’i1s avaient l’habi­tude de taire et de refou­ler dans les syn­di­cats. Dans les posi­tions sim­ples de lutte de classe, les employés les plus cons­cients ont retrouvé la ligne direc­trice qu’ils cher­chaient dans le noir, se heur­tant au cloi­son­ne­ment des direc­tions patro­na­les ou syn­di­ca­les.

En rép­onse à un ques­tion­naire un employé écrivit : « Ils (le Conseil) osent dire ce que beau­coup cachent ou pen­sent. » Un autre expri­mait sa prise de cons­cience, main­te­nant qu’il avait pris posi­tion, en déc­larant : « Il n’y a qu’en bos­sant avec les gens qu’on s’aperçoit de ce qu’ils valent. » Mais cette espèce de pro­cla­ma­tion, rédigée peu de temps après les élections, tra­duit au mieux le sens de la réaction de tous les employés :

CE QUE NOUS VOULONS :

« Nous vou­lons :

- que la délé­gation soit un acte de dévo­uement à la cause com­mune du Personnel et non une siné­cure pour quel­ques-uns.

- que les délégués soient aux ordres du Personnel et non rede­va­bles envers la direc­tion.

- que les dis­cus­sions aient lieu en dehors des heures de ser­vice, car il est inad­mis­si­ble que les collègues de ces « mes­sieurs » se voient dans l’obli­ga­tion conti­nuelle d’effec­tuer leur tra­vail et que leurs chefs ne puis­sent les comp­ter au nombre de leurs employés que lorsqu’il s’agit de leur attri­buer des aug­men­ta­tions, méritées par ceux qui les rem­pla­cent à lon­gueur d’année.

- qu’en aucun cas un délégué ne puisse se rendre seul chez des Messieurs de la direc­tion. La jus­tice pour tous, délégués ou non, est que cesse le règne du favo­ri­tisme, et des « petits copains ».

- l’uni­for­mité de la prime de vacan­ces ; elle doit être la même pour tous employés ou cadres, car si tou­te­fois cette prime devait être hiér­archisée elle devrait l’être en sens inverse...

- que dans notre com­pa­gnie règne l’ordre ; la jus­tice, la pro­preté et l’union, tout ce qui est en somme contraire à ce que désirent les syn­di­cats et leurs délégués, qui ne trou­vent leur force que dans la désunion et le méc­ont­en­tement. »

Cette vie réelle d’une orga­ni­sa­tion, que nous évoquions, est la tra­duc­tion, dans les faits, de ces cons­ta­ta­tions. Un obser­va­teur extérieur pour­rait dire que les employés « pren­nent leur rôle au sérieux » mais la vérité est qu’ils ne jouent pas de rôle. Le Conseil du per­son­nel doit s’iden­ti­fier à la vie même des sala­riés dans l’entre­prise ; autre­ment il en rés­ul­tera un déca­lage qui sera la mort de l’orga­ni­sa­tion. S’il existe un déca­lage, c’est plutôt dans le sens de la réalité qui va plus loin que la théorie.

Le « sérieux » des employés, il fut frap­pant lors de l’assem­blée qui pré­céda la désig­nation des délégués du bureau pen­dant les élections. Il est dif­fi­cile de déc­rire l’atmos­phère d’une salle, mais elle était tota­le­ment différ­ente de celle de la réunion un peu délir­ante du 30 novem­bre. C’est sou­vent une impres­sion de matu­rité, de réflexion, qui se dégage de ces réunions, sans doute parce que ce qui y est dit cor­res­pond à ce que les employés pen­sent ou ont pensé. Parce qu’aucune ombre, aucune arrière-pensée n’existe et qu’ils se sen­tent « en confiance ». D’ailleurs, sauf en pér­iode de grève, de telles réunions sont espacées : les com­mu­ni­ca­tions et l’éla­bo­ration se fait aussi sûrement par une sorte d’osmose, par la voie des dis­cus­sions de bureau.

Il semble que l’ins­ti­tu­tion des délégués de bureau assure en pér­iode « calme » plus que des réunions du per­son­nel le rôle d’infor­ma­tions, d’expli­ca­tions, d’éch­anges néc­ess­aires. Dans le bureau, ces délégués de bureau savent tout ce que le Conseil doit savoir, aussi bien sur la marche de l’entre­prise et les dém­arches des délégués du per­son­nel, que sur la vie du bureau dont ils sont un des mem­bres.

Les réunions du comité de ges­tion (comité res­pon­sa­ble du Conseil) sont exac­te­ment l’inverse des réunions syn­di­ca­les habi­tuel­les ; elles se sont tenues jusqu’ici chaque semaine. Quinze à trente per­son­nes y assis­tent régul­ièrement ; tantôt l’un, tantôt l’autre, selon ce que chacun pense avoir à dire. Certains y assis­tent régul­ièrement (noyau d’une dizaine). Ceux qui « sui­vent » le plus sem­blent être ceux qui n’ont pas fait l’expéri­ence des syn­di­cats parce qu’ils étaient très méfiants vis-à-vis d’eux. Les dis­cus­sions sont très animées. Tous les sujets peu­vent être dis­cutés. Les « res­pon­sa­bles » n’ont la parole qu’en der­nier lieu. Chaque employé présent dit d’abord ce qu’il a à dire. L’expéri­ence apprend que le fait le plus insi­gni­fiant en appa­rence peut être le plus signi­fi­ca­tif et être retenu pour un arti­cle du « Bulletin » ou entraîner une expli­ca­tion fruc­tueuse pour tous. Ce qui est dit va des « ragots de cou­loir » aux inci­dents de bureaux, du cas per­son­nel aux infor­ma­tions de la direc­tion.

Les choses « plus séri­euses » (pré­pa­ration des réunions de délégués, ques­tions pra­ti­ques, etc.) sont traitées ensuite éga­lement par dis­cus­sion.

L’éla­bo­ration du « Bulletin employé » est signi­fi­ca­tive à ce sujet. Les arti­cles n’ont été écrits au départ que par un seul mili­tant ; celui-ci com­po­sait de sim­ples pro­jets qui, avant d’être publiés, cir­cu­laient à trente exem­plai­res afin d’être dis­cutés et réformés par le comité de ges­tion. Maintenant trois employés par­ti­ci­pent régul­ièrement à sa réd­action ; les arti­cles sont tou­jours dis­cutés de la même manière ; et, comme on peut le penser, la dis­cus­sion est loin d’être de pure forme.

Les idées d’arti­cles vien­nent de par­tout ; « Tu devrais mettre cet écho dans le jour­nal », dit l’un ; l’autre juge : « Il vaut mieux parler d’autre chose. » Les obser­va­tions sont fréqu­entes sur la prés­en­tation, sur la pér­io­dicité, sur le format. Toutes les remar­ques, tant sur la forme que sur le fond, tém­oignent du souci d’assu­rer le maxi­mum d’effet, compte tenu de la men­ta­lité des employés : « Ton arti­cle sur l’aug­men­ta­tion de la vie n’est pas mal, mais il fau­drait le prés­enter autre­ment, par exem­ple parler de ce qui intér­esse la boîte » - « Les atta­ques per­son­nel­les ne sont pas intér­ess­antes. »

Après la publi­ca­tion d’un numéro, une dis­cus­sion a lieu sur les échos qu’il a ren­contrés ; chacun raconte ce qu’il a entendu ou vu faire : « Ça me fait mal au ventre de voir cer­tains le mettre au panier », dit l’un. Les remar­ques les plus signi­fi­ca­ti­ves vien­nent non pas tant d’employés, mais des mili­tants de syn­di­cats ou des cadres.

Le « Bulletin employé » est un organe d’expli­ca­tion et de dis­cus­sion ; ses sujets sont plus par­ti­cu­liè­rement ceux qui intér­essent tous les employés, soit par leur nature, soit par leur valeur d’exem­ple.

Mais il y a aussi une tâche d’infor­ma­tion qui doit jouer dans les deux sens : le Conseil doit infor­mer les employés de tout ce qu’il peut savoir de l’entre­prise ; il doit se ren­sei­gner pour savoir à chaque moment ce que pen­sent tous les employés. Toutes les réunions avec la direc­tion, les réunions du comité de ges­tion, toute dém­arche, font l’objet de comp­tes rendus très détaillés avec com­men­tai­res, qui sont ronéotypés, affi­chés et mis en cir­cu­la­tion auprès des délégués pour com­mu­ni­ca­tion à tous les employés ; l’expéri­ence a montré qu’ils étaient atten­dus et suivis. Lors des réunions du comité de ges­tion, chaque employé présent a la parole avant tout res­pon­sa­ble pour com­mu­ni­quer à tous ce qu’il croit utile de dire sur n’importe quel sujet tou­chant l’entre­prise ; cette règle semble avoir libéré beau­coup d’une sorte de timi­dité et les réunions sont deve­nues beau­coup plus vivan­tes. Pour les ques­tions impor­tan­tes, cir­cu­lent des ques­tion­nai­res des­tinés à faire pré­ciser aux employés ce qu’ils pen­sent. Le pre­mier de ces ques­tion­nai­res fut très large ; les autres rou­laient sur les ques­tions plus par­ti­cu­lières. Ils visent aussi à habi­tuer les employés à réfléchir sur leurs condi­tions de tra­vail et sur l’entre­prise. L’impor­tant est de leur donner tous les éléments néc­ess­aires pour leur per­met­tre de for­mu­ler un juge­ment en toute connais­sance de cause.

Les employés veillent d’ailleurs avec un soin jaloux à être exac­te­ment informés ; ils ne par­don­ne­raient pas une ten­ta­tive quel­conque de déf­ormer ou de cacher la vérité ; cela serait irré­méd­iab­lement le point de départ d’une méfi­ance com­pa­ra­ble à celle dont ils font preuve à l’égard des syn­di­cats. Chaque ren­contre motive des « Qu’est-ce qu’il y a de nou­veau ? » pleins de sous-enten­dus. Si un compte rendu a un peu de retard : « Il faut faire un papier. » « Vous n’avez pas parlé de cela. » Et il faut une expli­ca­tion.

Mais ce contrôle n’est pour eux que la contre­par­tie d’une acti­vité spon­tanée. A partir du moment où le Conseil est leur, ils le déf­endent et pren­nent des ini­tia­ti­ves loca­lisées. Un compte rendu est-il arra­ché d’un pan­neau, un employé en colle un autre à même le pan­neau ; un autre colle une étiqu­ette disant : « Nous en avons encore cin­quante » ; un troi­sième met une cou­pure d’arti­cle sur l’affi­chage libre, sur les pan­neaux syn­di­caux.

Les faits et gestes des délégués des syn­di­cats sont rap­portés fidè­lement. La col­lecte des fonds chaque mois s’effec­tue sans hiatus bien que sans ordres ; on est loin de la lourde machine des tim­bres, col­lec­teurs, car­nets de poin­tage des syn­di­cats. Une employée apporte 1.000 francs en une seule fois bien que son salaire soit modeste et demande l’ano­ny­mat ; une autre employée pro­pose ce qu’elle peut pour aider, faire des enve­lop­pes chez elle sur son temps de repos ; c’est la même employée qui trans­met un arti­cle de jour­nal, pen­sant qu’« il peut être utile ». Pourtant, c’est une employée âgée, très simple, mise à l’écart pour faire un tra­vail d’ordre et qui n’a jamais été d’aucun syn­di­cat. D’autres soulèvent dans leur bureau des cri­ti­ques, des dis­cus­sions et font sans le vou­loir sou­vent le tra­vail de vrais mili­tants, parce qu’ils se sen­tent plus forts. Peut-être retom­be­ront-ils dans la pas­si­vité, mais d’autres se relè­veront, car c’est la situa­tion objec­tive dans l’entre­prise qui les pousse à s’expri­mer et cette situa­tion est en pleine évo­lution. C’est parce qu’ils savent que le Conseil tra­vaille pour eux que les employés ont confiance. Les plus cons­cients savent que, quoi qu’il arrive, ils n’aban­don­ne­ront pas et qu’ils pour­sui­vront leur tra­vail autour du « Bulletin ».

Le prin­ci­pal écueil est plus dans le bloc des syn­di­cats, qui trouve une aide indi­recte dans l’atti­tude patro­nale, que dans la masse des employés non évolués. Ce fais­ceau d’intérêts dont il a été parlé expli­que par exem­ple l’atti­tude d’un employé qui avait par­ti­cipé à la sortie, semi-clan­des­tine, du pre­mier numéro du « Bulletin employé » et qui, du jour où tout se fit au grand jour, refusa de suivre et rallia son syn­di­cat (son chef de ser­vice est du même syn­di­cat et lui a promis une nomi­na­tion d’AM3) ; et pour­tant, c’est le même employé qui cri­ti­que tou­jours ceux « qui don­nent des ordres et qui décident de tout sans connaître le tra­vail... ».

Un autre employé qui, au départ, parais­sait s’asso­cier au mou­ve­ment, fit savoir ensuite qu’il « ne mar­chait plus » (son chef de ser­vice est aussi du même syn­di­cat et l’employé se trouve dans une situa­tion finan­cière déli­cate parce qu’il « fait cons­truire »). Un tout jeune avait spon­tanément, sans que per­sonne lui demande rien, orga­nisé tout un ser­vice de la manière la plus par­faite ; l’orga­ni­sa­tion est restée ; lui, nouvel employé non titu­la­risé, a fait l’objet de pres­sions patro­na­les et syn­di­ca­les qui l’ont amené à aban­don­ner le Conseil en disant qu’il « avait com­pris ». D’autres employés restés dans un syn­di­cat et même can­di­dats aux élections de délégués sur la liste syn­di­cale, affir­ment en aparté leur soli­da­rité avec le Conseil et lui appor­tent leur suf­fra­ges.

Les délégués des syn­di­cats n’ont d’ailleurs rien modi­fié de leur atti­tude ; leur concep­tion du syn­di­ca­lisme et de leur rôle de déf­enseurs est tel­le­ment inhér­ente à leur incom­préh­ension des rap­ports de tra­vail qu’ils ne sai­sis­sent même pas ce que dit le Conseil. Ils ne voient en lui qu’une nou­velle orga­ni­sa­tion qui tente de pren­dre les places aux­quel­les ils s’accro­chent déses­pérément. Ils conti­nuent à tenir le même rôle d’auxi­liai­res du patron, à tout faire en secret, s’asso­ciant au pater­na­lisme le plus gros­sier et accep­tant les mani­fes­ta­tions d’« amitié » du patron. D’ailleurs, même à sup­po­ser qu’ils soient habi­les, l’indus­tria­li­sa­tion qui se pour­suit ne peut qu’accen­tuer les contra­dic­tions qui leur ont coûté si cher. Pris à leur « rôle », la vue même de ce qui se passe réel­lement dans l’entre­prise leur éch­appe ; ils vivent à la petite semaine, avec le « pro­gramme » loin­tain et bien abs­trait du syn­di­cat comme référ­ence, à l’occa­sion. Sous cet angle, il n’y a pas, semble-t-il, de revi­re­ment à crain­dre parmi les employés. Sans doute les délégués des syn­di­cats pour­ront-ils détacher les hésitants ; sans doute, cer­tains ambi­tieux déçus qui ont cru miser sur le Conseil pas­se­ront-ils de « l’autre côté ». Mais il s’agira de cas isolés, le Conseil n’est pas extérieur aux tra­vailleurs ; il est les tra­vailleurs eux-mêmes.

Il est dif­fi­cile de définir précisément quel­les sont les caté­gories d’employés qui sui­vent le Conseil ; ceux qui y sont hos­ti­les, ce sont ceux qui ont un intérêt plus ou moins loin­tain à rester dans le syn­di­cat, les employés des vieux ser­vi­ces non encore trans­formés ou des ser­vi­ces de jeunes nou­vel­le­ment recrutés (par exem­ple le cen­tral dac­ty­lo­gra­phi­que) ; ce sont par contre ceux qui ont fait l’expéri­ence des syn­di­cats, les employés d’un cer­tain âge, ceux qui n’ont plus d’espoir ou ceux qui se trou­vent soumis, le plus direc­te­ment, aux nou­vel­les caden­ces de tra­vail qui ten­dent à considérer que le Conseil exprime ce qu’ils pen­sent. Ce qui est cer­tain, c’est qu’il y a déjà un noyau de dix employés très cons­cients et très actifs, et une cen­taine d’employés qui ont bien com­pris ce qu’était le Conseil.

I.- LES PERSPECTIVES DU CONSEIL.

Au sein de l’entre­prise, la seule pers­pec­tive est la recher­che cons­tante de cette iden­ti­fi­ca­tion entre les employés et le Conseil.

La dés­aff­ection de la classe ouvrière vis-à-vis des syn­di­cats, ce déc­ou­ra­gement et cette pas­si­vité dont par­lent sou­vent les délégués syn­di­caux vien­nent du déca­lage entre les direc­tions (qui n’épousent les reven­di­ca­tions ouvrières que dans l’intérêt de leurs orga­ni­sa­tions) et les sala­riés (qui ne com­pren­nent pas les posi­tions des syn­di­cats parce qu’elles ne coïn­cident que rare­ment avec leurs intérêts).

Il est cer­tain que les mem­bres les plus actifs du Conseil ont des idées sur le système social ; mais ils ne cher­chent pas à les impo­ser. Car les employés, comme tous les sala­riés, ont aussi des idées sur leur tra­vail, sur l’entre­prise (des idées par­tiel­les car elles ont pour sup­port une expéri­ence concrète limitée).

Le rôle du Conseil du per­son­nel et de ceux qui l’ani­ment est de par­ve­nir à pro­vo­quer un éch­ange, à faire saisir entiè­rement au plus grand nombre de sala­riés le sens réel de leur tra­vail, de les amener à penser leur expéri­ence en termes plus généraux de lutte de classe et à la relier à tout le système d’exploi­ta­tion. C’est un tra­vail de longue patience car il n’est pas pos­si­ble de pous­ser plus vite que la réalité objec­tive ne pro­gresse. S’il existe dans l’entre­prise un noyau cons­cient, une majo­rité est et peut rester long­temps encore dans des situa­tions intermédi­aires ambi­guës, n’évoluant que len­te­ment. La tâche est immense, car les riva­lités des syn­di­cats, leur nég­lig­ence volon­taire d’une for­ma­tion des employés, font que ceux-ci ont sou­vent à appren­dre les notions les plus élém­ent­aires de lutte. Non pas dans des bro­chu­res ou en se fai­sant catéc­hiser, mais à tra­vers des expli­ca­tions de ce qu’ils sen­tent de leur situa­tion de sala­riés et de leur expéri­ence per­son­nelle.

Même si le Conseil se réd­uisait au groupe d’employés les plus cons­cients, le plus impor­tant serait qu’il puisse pour­sui­vre ce tra­vail d’expli­ca­tion. Et cela, ceux qui ont formé le Conseil le savent. Dans cette voie, il n’y a pas d’échecs, il n’y a pas de déc­ou­ra­gement ; il y a sim­ple­ment de la persé­vér­ance et l’aban­don de l’idée habi­tuelle des syn­di­cats qu’il faut conquérir quel­que chose pour 1’Organisation. On ne conquiert rien dans la classe ouvrière, on lutte et les pers­pec­ti­ves de lutte appa­rais­sent au fur et à mesure de cette lutte, 1’élarg­is­sement de l’action se fait natu­rel­le­ment au cours de cette lutte.

La pre­mière tâche fut d’annon­cer dans l’assu­rance l’exis­tence de cette expéri­ence ; en avril, un tract imprimé [17] fut dis­tri­bué à 10 000 exem­plai­res aux portes des plus gran­des com­pa­gnies d’assu­ran­ces. Le rés­ultat immédiat fut l’établ­is­sement de liai­sons dans cinq impor­tan­tes com­pa­gnies, avec la pers­pec­tive de pou­voir y faire un tra­vail d’expli­ca­tion iden­ti­que à celui pour­suivi dans l’entre­prise. Le but n’est pas tant de pro­vo­quer la for­ma­tion de Conseils du per­son­nel dans chaque entre­prise, que celle de noyaux actifs, chacun adap­tant son action aux néc­essités pro­pres de l’entre­prise et à l’état d’évo­lution des employés.

Les contacts entre tous ces noyaux sont néc­ess­aires, non sous le signe d’une direc­tion, mais sous celui d’un éch­ange de dis­cus­sions, d’une har­mo­ni­sa­tion des points de vue et d’une solu­tion com­mune des ques­tions matéri­elles (impres­sion et dis­tri­bu­tion de tracts, docu­men­ta­tion), chaque groupe d’entre­prise gar­dant son auto­no­mie et res­tant tou­jours juge de ce qui doit se faire dans son entre­prise. On pour­rait aussi s’orien­ter vers une sorte de Fédération, chaque groupe d’entre­prise gar­dant son auto­no­mie propre, tout ce qui vien­drait de l’extérieur devant se sou­met­tre au contrôle absolu des employés de l’entre­prise.

En tout, il s’agit à la fois de suivre et de guider et jamais de diri­ger. Ce qui marque à notre avis que nous sommes dans la bonne voie c’est cette sym­pa­thie, cette soli­da­rité des gens sim­ples, de ceux que les délégués des syn­di­cats disent indéf­en­dables, de ceux qui n’ont plus rien à espérer, de tous eux qui sen­tent que le tra­vail dans une entre­prise capi­ta­liste à écrasé leur jeu­nesse, leur vie et les a laissés plus ou moins dés­emparés. Il n’est pas de geste plus sym­bo­li­que et plus pathé­tique à la fois que celui de cette vieille femme, un peu tournée en dérision par tous, qui à l’issue de l’extra­or­di­naire réunion du 30 novem­bre vint serrer la main de celui qui avait pris la parole, ne lui disant rien d’autre que « merci ».

A ceci fait écho cette réflexion d’un délégué syn­di­cal de l’entre­prise : « Qu’est-ce que vous voulez faire avec les X, les Y, les Z ?. », en citant les plus hum­bles parmi les employés qui avaient signé le pre­mier appel pour la réunion du Théâtre Grammont, avec un ton de mépris et d’ironie à la fois. Justement c’est avec tous ceux-là que notre lutte aura un sens, comme le disait un retraité, ouvrier d’un ser­vice public qui tra­vaille comme employé et qui a un passé syn­di­cal riche d’expéri­ence : « Ce n’est qu’avec ces gens-là qu’on fait du tra­vail. »

Roger Berthier

ANNEXE I.

Le pre­mier appel signé de 20 employés

Au cours des der­niers mois tous les employés de la Compagnie ont pu pren­dre cons­cience plus que jamais du rôle joué par tous les syn­di­cats et par 1es délégués syn­di­caux de la Compagnie :

1° Les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les après avoir, le 21 novem­bre, « réaffirmé avec force qu’elles n’accep­te­raient de dis­cu­ter que » 25 000 et 10 %, ont signé avec la Fédération le 30 novem­bre pour 22 000 et une « recom­man­da­tion » de 5 %. « Avec force » ? Quand on veut faire un mou­ve­ment, qui réuss­isse, on n’attend pas que les grèves soient finies depuis deux mois dans tous les autres sec­teurs, on demande l’accord de tout le per­son­nel sur des reven­di­ca­tions pré­cises et on orga­nise une grève qui gêne réel­lement les patrons.

Si la Fédération n’a pas cédé, c’est que rien ne l’obli­geait à céder. Et en par­ti­cu­lier sur­tout pas la force des employés dis­persée et frag­mentée dans les fameu­ses grèves tour­nan­tes dont le rés­ultat est bien connu.

2° Après s’être dis­tin­gués dans l’éla­bo­ration en secret avec la direc­tion du nou­veau système d’attri­bu­tion des avan­ta­ges indi­vi­duels, les délégués de la Compagnie sans excep­tion ont fait au cours des grèves la démo­nst­ration la plus évid­ente de leur inca­pa­cité à mener la lutte et de leur mépris des reven­di­ca­tions des employés.

3° Les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les ne sont plus le lieu où les tra­vailleurs peu­vent se regrou­per en vue de déf­endre leurs intérêts, mais le moyen idéal pour les bureau­cra­tes syn­di­caux d’entrer en contact avec les auto­rités (Patronat et Etat) et de se tailler des avan­ta­ges indi­vi­duels autre­ment plus sta­bles que les nôtres : par exem­ple, des délégués du per­son­nel deve­nus cadres ou en passe de l’être, ou auxi­liai­res précieux du chef du per­son­nel, etc.

Vingt années de col­la­bo­ra­tion avec le patro­nat et l’appa­reil d’Etat n’ont pas apporté à la classe ouvrière plus d’avan­ta­ges que les luttes antéri­eures, elles ont entre­tenu parmi nous des maux que seule la volonté de tous pourra extir­per :
- iso­le­ment de chacun dans l’entre­prise ;
- sta­gna­tion de l’esprit de soli­da­rité ;
- divi­sion et méfi­ance à cause des salai­res ;
- sou­mis­sion et pas­si­vité, toutes choses, même les luttes, étant décidées d’en haut.

La réunion de mer­credi der­nier a clai­re­ment prouvé que la majo­rité des employés en avaient assez d’être mys­ti­fiés et vou­laient « faire leurs affai­res eux-mêmes ». Pour cela. il n’y a qu’un seul moyen, nous grou­per et nous orga­ni­ser nous-mêmes en fixant les règles qui dans chaque cir­cons­tance nous per­met­tront de décider nous-mêmes pour nos salai­res et nos condi­tions de tra­vail.

Tous ensem­ble, mer­credi pro­chain, nous pour­rons voir com­ment nous y pren­dre. En venant tous sans excep­tion,

MERCREDI 7 DECEMBRE, à 17 h. 30 au THEATRE GRAMMONT.

Nous mon­tre­rons que nous, employés, pou­vons balayer tous ceux qui pro­fi­tent de nous en nous divi­sant et jeter les bases d’une action où nous nous retrou­ve­rons una­ni­mes.

ANNEXE II.

Statuts du Conseil du per­son­nel

I. - DISPOSITIONS GENERALES

ARTICLE PREMIER. - Il est formé entre les sala­riés de la Compagnie d’Assurances Générales sur la Vie, 87, rue de Richelieu, à Paris, une orga­ni­sa­tion régie par les dis­po­si­tions du livre III du Code du Travail sur les syn­di­cats pro­fes­sion­nels et dénommée « Conseil du Personnel des Assurances Générales-Vie ».

ARTICLE 2. - Le siège social est fixé à ...

ARTICLE 3. - Cette orga­ni­sa­tion a pour objet exclu­sif d’assu­rer la déf­ense des intérêts du per­son­nel sala­rié de la Compagnie d’Assurances Générales sur la Vie ; elle s’inter­dit toute acti­vité poli­ti­que ou reli­gieuse.

II. - COMPOSITION. - ADMISSION. - EXCLUSION.

ARTICLE 4. - Sont mem­bres de droit de l’orga­ni­sa­tion tous les sala­riés de la Compagnie d’Assurances Générales sur la Vie.

ARTICLE 5. - Tout sala­rié de la Compagnie reçoit sur sa demande une carte de membre où sont men­tionnées les contri­bu­tions qu’il acquitte.

ARTICLE 6. - Les mem­bres ne sont pas astreints au ver­se­ment de coti­sa­tions Pour assu­rer le finan­ce­ment des frais du Conseil, il est fixé à titre de référ­ence les coti­sa­tions sui­van­tes :

- 20/00 pour les salai­res men­suels inférieurs à 35 .000 francs ;
- 30/00 pour les salai­res men­suels de 35 000 à 50 000 francs ;
- 40/00 pour les salai­res men­suels supérieurs à 50 000 francs.

ARTICLE 7. - La qua­lité de membre de droit se perd lors du départ défi­nitif de l’entre­prise ou d’exclu­sion prise à la majo­rité des deux tiers des mem­bres de l’assem­blée géné­rale, sur pro­po­si­tion de tout employé de l’entre­prise.

ARTICLE 8. - Aucun des mem­bres de l’orga­ni­sa­tion ne peut avoir de fonc­tion appointée de quel­que nature qu’elle soit.

Chaque mois, le reli­quat dis­po­ni­ble des coti­sa­tions après règ­lement des dép­enses d’admi­nis­tra­tion est versé à un fonds de soli­da­rité.

III. - FONCTIONNEMENT

ARTICLE 9. - Assemblée géné­rale. - L’assem­blée géné­rale est formée de tous les employés de l’entre­prise adhérents ou non à l’orga­ni­sa­tion.

ARTICLE 10. - Comité de ges­tion. - Il est procédé par les tra­vailleurs de chaque bureau, adhérents ou non, effec­tuant un même tra­vail, à la désig­nation d’un délégué pris parmi eux et adhérent ou non, sur la base de la confiance de ces tra­vailleurs dans ses capa­cités pour la déf­ense de leurs intérêts, ce délégué pou­vant à tout moment être révoqué et rem­placé par les tra­vailleurs qui l’auront man­daté.

Ces délégués for­ment un comité de ges­tion chargé des ques­tions admi­nis­tra­ti­ves et de l’exé­cution des décisions prises par l’assem­blée géné­rale des tra­vailleurs dans l’entre­prise. Tout sala­rié de l’entre­prise, adhérent ou non, à l’exclu­sion des délégués ou représ­entants des syn­di­cats, peut assis­ter aux réunions du Comité de ges­tion.

Les délégués au Comité de ges­tion, désignent parmi eux les res­pon­sa­bles pour tout tra­vail pra­ti­que dont :

Un secrét­aire,

Un secrét­aire sup­pléant,

Un tré­sorier,

Un tré­sorier sup­pléant,

res­pon­sa­bles des fonc­tions pure­ment admi­nis­tra­ti­ves.

Les délégués au Comité de ges­tion devront satis­faire aux obli­ga­tions des arti­cles 4 à 6 du livre III du Code du Travail (natio­na­lité franç­aise, jouis­sance des droits civils) ; les secrét­aires tré­sorier et leurs sup­pléants devront être adhérents.

ARTICLE 11. - Pouvoirs de l’assem­blée géné­rale. - Les décisions rela­ti­ves à des ques­tions intér­essant l’ensem­ble des tra­vailleurs de l’entre­prise ne peu­vent être prises que par l’assem­blée géné­rale à la majo­rité abso­lue des sala­riés présents dans l’entre­prise ; cette assem­blée devra être réunie chaque fois qu’une telle ques­tion aura à être résolue, à la demande de tout intéressé.

L’assem­blée géné­rale décide à la majo­rité des deux tiers des sala­riés présents dans l’entre­prise des modi­fi­ca­tions des sta­tuts et des sanc­tions.

ARTICLE 12. - Pouvoirs du Comité de ges­tion. - Les ques­tions rela­ti­ves aux tra­vailleurs d’un ser­vice, d’un bureau, ou à un tra­vailleur dét­erminé ne pour­ront être résolues par le Comité de ges­tion qu’avec l’accord du ou des intéressés ; en cas de contes­ta­tion entre le Comité de ges­tion et le ou les intéressés, celui-ci ou ceux-ci auront la pos­si­bi­lité de porter cette ques­tion devant l’assem­blée géné­rale.

Le Comité de ges­tion décide des ques­tions de pure admi­nis­tra­tion sans en référer à l’assem­blée géné­rale (ouver­ture d’un compte chèque postal, enga­ge­ment de dép­enses matéri­elles) ; le secrét­aire, le tré­sorier et leurs adjoints ont une délé­gation per­ma­nente du Comité de ges­tion pour l’accom­plis­se­ment de toutes for­ma­lités de déc­la­ration et de publi­ca­tion prévues par la lég­is­lation en vigueur.

Toute autre ques­tion enga­geant l’orga­ni­sa­tion vis-à-vis du chef de l’entre­prise ou rele­vant de la déf­ense des intérêts des tra­vailleurs de l’entre­prise ne peut être résolue que dans les condi­tions fixées ci-dessus.

Les délégués et res­pon­sa­bles du Comité de ges­tion n’ont pas les pou­voirs par­ti­cu­liers autres que ceux définis ci-dessus. Tout délégué ayant été révoqué par les tra­vailleurs qui l’ont man­daté cesse, à dater de sa révo­cation, d’occu­per toute fonc­tion qui aurait pu lui être confiée.

ARTICLE 13. - Sauf en cas de grève les réunions se tien­dront en dehors des heures de tra­vail.

Sauf en cas de grève, les lieux et dates de réunion devront être rendus publics au moins qua­rante-huit heures à l’avance. Tout sala­rié de l’entre­prise, adhérent ou non, a la pos­si­bi­lité de deman­der la convo­ca­tion de l’assem­blée géné­rale ou du Comité de ges­tion, et il aura tou­jours la pos­si­bi­lité de s’expri­mer dans ces assem­blées ; seuls, les délégués et représ­entants des syn­di­cats ne pour­ront par­ti­ci­per aux séances du Comité de ges­tion.

IV. - STATUTS DES DELEGUES DU PERSONNEL ET DU COMITE D’ENTREPRISE

ARTICLE 14. - Les can­di­dats aux élections de délégués du per­son­nel et de délégués au Comité d’entre­prise seront choi­sis par l’ensem­ble des tra­vailleurs de l’entre­prise sur une liste com­posée de toute per­sonne adhér­ente ou non ayant fait acte de can­di­da­ture. Les délégués du per­son­nel sont dis­tincts des délégués au Comité d’entre­prise.

ARTICLE 15. - Les ques­tions présentées par les délégués devront être fixées par les tra­vailleurs intéressés et le Comité de ges­tion dans les condi­tions posées ci-dessus. Lors des réunions avec le chef d’entre­prise, les délégués prés­en­teront ces ques­tions et déf­endront la posi­tion arrêtée en commun. Ils ne devront, en aucun cas donner un accord défi­nitif com­por­tant une conces­sion quel­conque qu’après accord des tra­vailleurs intéressés.

Les délégués ne pour­ront être reçus séparément par le chef d’entre­prise ou l’un quel­conque de ses représ­entants.

Aucun délégué ne pourra prés­enter lui-même une reven­di­ca­tion qui lui serait par­ti­cu­lière ; lors de la dis­cus­sion de son cas avec le chef d’entre­prise, il devra se faire rem­pla­cer par un sup­pléant.

V. - PUBLICATIONS

ARTICLE 16. - Le Comité de ges­tion doit publier un bul­le­tin men­suel don­nant un compte rendu précis de toutes les acti­vités et de la situa­tion finan­cière.

ARTICLE 17. - Lors de la dis­cus­sion de toute ques­tion intér­essant 1’ensem­ble du per­son­nel, les points de vue en prés­ence devront être exposés dans des tracts dif­fusés à l’ensem­ble du per­son­nel. Tout sala­rié de l’entre­prise, adhérent ou non, ayant un avis différent pourra obte­nir la dif­fu­sion de son point de vue dans les mêmes condi­tions.

VI.- MODIFICATIONS DES STATUTS. - AFFILIATIONS. - DISSOLUTION.

ARTICLE 18. - Toute modi­fi­ca­tion des sta­tuts pourra être faite par 1’assem­blée géné­rale, à la majo­rité des deux tiers, sur pro­po­si­tion de tout tra­vailleur de l’entre­prise, adhérent ou non.

ARTICLE 19. - L’orga­ni­sa­tion ne pourra s’unir qu’avec des orga­ni­sa­tions dont les sta­tuts prés­en­teront un caractère iden­ti­que.

ARTICLE 20. - La dis­so­lu­tion de l’orga­ni­sa­tion est décidée par l’assem­blée géné­rale à la majo­rité des trois quarts des sala­riés de l’entre­prise et l’actif dis­po­ni­ble à ce moment est attri­bué par vote de l’assem­blée à la même majo­rité, conformément à la loi.

ANNEXE III.

Extrait du tract dis­tri­bué dans les autres Compagnies d’Assurances

La majo­rité du per­son­nel des Assurances Générales-Vie, 87, rue de Richelieu, Paris n’est plus d’accord pour confier la déf­ense de ses intérêts aux syn­di­cats, quels qu’ils soient.

C’est à la suite de la grève de novem­bre 1955 que nous avons décidé de déf­endre nous-mêmes nos intérêts.

QU’AVONS-NOUS FAIT ?

1° Nous publions tous les mois un jour­nal d’entre­prise « « Bulletin employé » dont les colon­nes sont ouver­tes à tous ceux d’entre nous qui ne peu­vent s’expri­mer dans les jour­naux des syn­di­cats. Avant d’être publié, chaque arti­cle est dis­cuté entre nous pour qu’il représ­ente bien l’opi­nion de tous.

2° Nous nous sommes orga­nisés, le Conseil a un statut légal mais

NOUS NE SOMMES PAS UN SYNDICAT OÙ TOUT SE DÉCIDE D’EN HAUT :

- Tout sala­rié de l’entre­prise est membre de droit du Conseil du Personnel, qu’il verse ou non une coti­sa­tion.
- Aucune ques­tion ne peut être résolue sans l’accord de l’intéressé, des employés du bureau ou de tout le per­son­nel, selon qu’il s’agit d’une ques­tion intér­essant un seul employé, un bureau ou tout le per­son­nel.
- Toutes les réunions sont publi­ques et tout employé s’y exprime libre­ment.
- Nous sommes tous soli­dai­res dans le tra­vail, le Conseil n’a pas de per­ma­nents, les réunions ont lieu en dehors du tra­vail.

Tout res­pon­sa­ble est désigné sur la base de la confiance per­son­nelle et révo­cable à tout moment :

- L’Assemblée Générale du Conseil, formée de tout le per­son­nel, décide des ques­tions impor­tan­tes.

- Le Comité de ges­tion, formé de 38 délégués du bureau, chacun représ­entant un groupe d’employés effec­tuant le même tra­vail, règle les ques­tions pra­ti­ques.

Pour être reconnu dans l’entre­prise, le Conseil du Personnel a dû faire élire des délégués du per­son­nel.

Mais les syn­di­cats sont bien protégés par la loi ; seuls ils peu­vent prés­enter des listes. Ce n’est que si leurs listes ne recueillent pas la moitié du nombre des électeurs que les élections sont nulles, au second tour tous can­di­dats peu­vent se prés­enter.

Aujourd’hui, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les lan­cent les pires calom­nies sur le Conseil : Poujadistes, divi­seurs, fas­cis­tes, vendus au patron, etc... Il est néc­ess­aire pour elles de briser ce regrou­pe­ment spon­tané d’employés sinon ce serait la preuve qu’il est pos­si­ble de se passer des syn­di­cats parce que les employés sont capa­bles de s’orga­ni­ser eux-mêmes, ce serait la preuve que l’appa­reil bureau­cra­ti­que et poli­ti­que des syn­di­cats est inu­tile.

POURQUOI AVONS-NOUS FAIT TOUT CELA ?

VOILA CE QUE PENSE LE CONSEIL DU PERSONNEL DES A.G.-VIE :

LES SALAIRES :

Tous les employés d’une entre­prise par­ti­ci­pent à une tâche col­lec­tive. Chacun a des devoirs et des droits égaux.

Mais per­sonne ne touche le même salaire.

Consultez col­lec­ti­ve­ment vos feuilles de paie et jugez. Patronats et syn­di­cats ont signé des accords :

- qui font varier la rému­nération d’après l’emploi occupé (110 caté­gories d’emploi dans la clas­si­fi­ca­tion de juillet 1954).

- qui élarg­issent cons­tam­ment la hiér­archie et accrois­sent les différ­ences de salai­res (accords de juillet 1954, d’avril et novem­bre 1955).

Dans l’entre­prise, les délégués de syn­di­cats pra­ti­quent sou­vent une poli­ti­que du cas per­son­nel qui élargit cette différ­enc­iation. Le rés­ultat, c’est que, dans toutes les entre­pri­ses, le per­son­nel est divisé.

Patrons et syn­di­cats sont les divi­seurs.

LES CADRES :

Cette divi­sion due à la hiér­archie des salai­res est encore plus mar­quée vis-à-vis des cadres.

Ou bien ils ont le même tra­vail que leurs employés.

Ou bien ils sont réduits au rôle de sim­ples sur­veillants.

Pourquoi alors cette hiér­archie aucu­ne­ment jus­ti­fiée ?

LES SYNDICATS :

Ils négocient avec le patro­nat des accords de salai­res qui nous lais­sent quel­ques miet­tes de l’aug­men­ta­tion des pro­fits. Un point, c’est tout. En dehors de cette ques­tion, le patron est maît­rechez lui, il fait ce qui lui plaît en ce qui concerne le tra­vail. Constatez vous-mêmes com­bien les délégués offi­ciels déf­endent l’auto­rité des direc­tions dans l’entre­prise.

LE TRAVAIL

Dans l’immense majo­rité des cas, l’emploi que nous occu­pons dépend, non pas de nos capa­cités réelles, mais du bon vou­loir de la direc­tion.

Les tâches que nous avons à rem­plir nous fati­guent de plus en plus au fur et à mesure du pro­grès de la ratio­na­li­sa­tion et de la méca­ni­sation.

Le tra­vail est conçu de telle façon qu’il ne nous permet pas d’appli­quer 10 % de nos capa­cités réelles.

Les syn­di­cats FO et CFTC par­ti­ci­pent à la com­mis­sion de la pro­duc­ti­vité.

La CGT en 1945 invi­tait les sala­riés à faire tous leurs efforts pour accroître la pro­duc­tion.

Nous ne vou­lons pas que le tra­vail soit encore plus pénible et plus stu­pide. Nous pen­sons, au contraire des Directions et des syn­di­cats, que nous sommes capa­bles de com­pren­dre le sens de notre tra­vail, et de l’orga­ni­ser.

LES DIRECTIONS D’ENTREPRISE ET LA FEDERATION PATRONALE :

Elles uti­li­sent tous les moyens (cadres, syn­di­cats) pour accroître le ren­de­ment. Un seul prin­cipe : auto­rité abso­lue du patron dans l’entre­prise.

Cette auto­rité entraîne le gas­pillage, l’injus­tice, l’ina­dap­ta­tion au tra­vail, la fati­gue, la colère, le déc­ou­ra­gement.

Si, autre­fois nous avons pu faire confiance aux syn­di­cats pour balan­cer cette auto­rité, nous nous sommes rendu compte, qu’en général, les syn­di­cats ser­vaient cette auto­rité au lieu de la com­bat­tre.

CE QUE NOUS POUVONS TOUS FAIRE

Dans vos entre­pri­ses, vos dif­fi­cultés sont les mêmes que les nôtres.

Vous ne pouvez comp­ter que sur vous-mêmes.

Vous n’êtes pas ce que disent les syn­di­cats et les patrons : desin­ca­pa­bles qu’on doit diri­ger.

Vous êtes les plus nom­breux, c’est sur vous que repose le fonc­tion­ne­ment des entre­pri­ses, vous êtes capa­bles de vous grou­per, tout en lais­sant à chacun la pos­si­bi­lité de contrôler et de gérer l’orga­ni­sa­tion com­mune à tous ; vous êtes ceux pour qui la soli­da­rité n’est pas un vain mot.

AIDONS-NOUS

Dans chaque entre­prise, vous pouvez former un conseil du per­son­nel qui regroupe en une unité contre la direc­tion, tous les employés divisés et com­mandés par les syn­di­cats.

Si ce n’est pas pos­si­ble tout de suite, formez un groupe pour publier un bul­le­tin d’entre­prise pour pré­parer la voie à la for­ma­tion d’un conseil.

Quelles que soient vos pos­si­bi­lités, prenez contact avec nous : nous tous appor­te­rons notre expéri­ence et l’aide matéri­elle néc­ess­aire.

Le Conseil du Personnel des Assurances Générales Vie ne vivra que si d’autres Conseils se créent dans d’autres Compagnies ; d’autres Conseils ne pour­ront se créer que parce que nous avons pris cons­cience de notre force.

Soyons tous soli­dai­res : c’est pour nous tous que nous lut­tons.

Le 15 mars 1956.

Le Conseil du Personnel des A.G.-Vie

Sur la restruc­tu­ra­tion du capi­tal finan­cier voir Les restruc­tu­ra­tions des sec­teurs finan­ciers depuis les années 1980.

Notes

[1] Les assurances ont été nationalisées en 1946. Les Assurances générales Vie deviendront par la suite les AG, puis les AGF.

[2] UDSR : l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, fondée en juin 1945, était un parti un peu hétéroclite comprenant à ses débuts des gaullistes et des éléments de gauche ; elle fut liée à la SFIO.

Le parti radical, créé en 1901, restait un des groupements politiques importants de la IVe République.

[3] Certaines employées arrivent à réaliser 12 000 à 13 000 perforations à l’heure. Toutefois il est difficile de préciser le rythme exact d’un tel rendement, certaines perforations étant automatiques.

[4] Il semble d’ailleurs que les syndicats se partagent les entreprises en zones d’influences (postes aux conseils d’administration des entreprises nationales, délégués, Conseil national des assurances, services sociaux intercompagnies) ; ils peuvent ainsi se rendre des services en cas de danger les menaçant tous. Cette attitude n’est d’ailleurs pas exclusive d’une certaine compétition entre eux, dans la mesure où certaines normes sont respectées.

[5] Il apparaît que la position de la CGT dans ce milieu employé est adaptée à sa position minoritaire en face des réformistes et à la mentalité particulière des employés. Il est certain que dans les milieux ouvriers elle manifeste un plus grand souci de s’adapter à la combativité ouvrière et dissimule avec le plus grand soin les contacts qu’elle peut avoir avec les patrons et les autres syndicats. Toutefois il y a une unité d’attitude qui se révèle dans le fait qu’un bon membre du parti doit savoir s’adapter au milieu dans lequel il se trouve et, tout en œuvrant uniquement pour le parti, garder une façade de « meilleur défenseur de la classe ouvrière ». Ce ne sont que les travailleurs de chaque entreprise qui peuvent démasquer, à l’aide d’exemples concrets, l’attitude réelle de la CGT

[6] Il arrive d’entendre des réflexions du genre « On n’est pas mal ici, il ne faut pas se plaindre », notamment chez ceux qui possèdent des éléments de comparaison (emplois antérieurs, travail du conjoint dans une autre entreprise).

De fait, les « petits avantages » ne sont pas négligeables ; ils sont conçus, non dans l’intérêt des employés mais dans celui, bien compris, du patron. La plupart des travaux - du moins dans l’ancien système - sont faits de routines et supposent une « connaissance » plus ou moins étendue des différents services et des circuits de pièces. L’intérêt de l’employeur est dans la stabilité, sinon de tout le personnel, du moins d’une fraction de celui-ci. D’où des avantages parfois assez substantiels, la plupart conditionnés par l’ancienneté :
- prime d’ancienneté (1 % par année de présence avec plafond de 25 %, mais acquise seulement après trois ans de présence) ;
- prime annuelle de « bonne gestion » (environ 1/2 mois de salaire pour les « basses catégories »), acquise seulement après quatre années de présence ;
- prime d’intéressement aux résultats, fonction des bénéfices acquis après deux ans de présence ;
- augmentation de la durée des vacances avec l’ancienneté : quatre semaines après sept ans de présence.

[7] Voir Socialisme ou barbarie, n° 13 (janvier-mars 1954) : J. Simon, « La grève dans les Assurances », p. 46.

[8] C’est del’auteur decetarticle lui-même, Henri Simon, qu’il s’agit (NdE).

[9] Le nouveau secrétaire de la section syndicale CGT est d’ailleurs dès son entrée en fonction appelé à la direction. Il y est reçu seul et, de son propre aven, donne tous apaisements sur son action future, déclarant qu’il ne sera jamais délégué du personnel.

[10] La Fédération patronale, en faisant des propositions de ce genre, restait fidèle à sa politique fixée depuis plusieurs années en vue d’une unification des salaires de la profession et une simplification du système de rémunération pour tenir compte des effets de la rationalisation sur les catégories d’emplois.

Cette fois, un important pas était franchi ; un salaire annuel était défini comprenant la totalité des rémunérations perçues dans l’année (primes, avantages individuels, etc.). Cela entraînait la suppression pratique des « avantages individuels » et des avantages d’entreprise. Pour atteindre le nouveau salaire de base, on diminuait ces avantages particuliers, de sorte que l’employé ayant des avantages voyait son total de salaire rester le même, « l’augmentation » se traduisant seulement par des déplacements de chiffres sur sa feuille de paie. De là la « recommandation » d’augmentation minimum de 5 % alors que le salaire de base (coefficient 100) était augmenté de 17,64 %. L’acceptation par les syndicats de ces propositions patronales, en même temps qu’ils réclamaient à cor et à cri dans leurs tracts « le retour à la classification de 1947 » marquait bien leur duplicité.

[11] Quelques employés expliquèrent par la suite leur refus de la grève par leur méfiance extrême des syndicats et des formes d’action proposées par eux, formes qui ne conduisaient à rien.

[12] Le mouvement pour les salaires était d’ailleurs pratiquement terminé. Comme prévu, le meeting des responsables syndicaux d’entreprise se traduisit par un vote de confiance aux directions syndicales pour la signature. Pourtant le vote fut acquis de justesse (quelques centaines de voix) malgré tous les artifices utilisés (vote par bureaux dans certaines Compagnies sans réunion du personnel, appels et discours de responsables sans contradiction).

La signature fut effective le 30 novembre, à minuit (un des arguments pour la signature était « passé ce délai, nous perdons l’augmentation de novembre ») ; les syndicats l’annoncèrent par tracts en renvoyant les employés à se défendre séparément sur le plan des Compagnies pour « améliorer l’accord » ; en fait, à part deux ou trois sociétés, l’accord patronal fut appliqué strictement (l’augmentation moyenne étant celle des autres secteurs, de 5 % à 7 %). La CGT Assurances éprouva d’ailleurs le besoin, pour calmer les mécontents, d’expliquer dans un tract séparé, que « sa signature n’était pas un accord ».

[13] Parmi les vingt employés qui tinrent cette première réunion, dix appartenaient à des services de la « chaîne de travail », sept à des services en voie de transformation, deux étaient des garçons, un sous-chef, quatre étaient des femmes, quatorze avaient appartenu à un syndicat au cours des deux dernières années (deux CFTC, le reste CGT), six étaient non-syndiqués, neuf avaient trente ans ou moins, six étaient des « anciens » entrés avant 1939

[14] Voir le texte de ce tract en Annexe I.

[15] C’était un chiffre important pour une réunion tenue en dehors des heures de travail, le soir, et pour un personnel comprenant beaucoup de femmes et de banlieusards ; un nombre relativement important d’employés s’était, d’ailleurs, chose inusitée, fait excuser. Indiquons en outre qu’il avait été à peine nécessaire d’organiser cette assemblée. Les plus actifs, parmi les vingt camarades dont nous avons parlé, firent d’eux-mêmes le contrôle à l’entrée. D’autre part, il n’y eut aucune propagande dans l’entreprise pour persuader les employés d’assister à la réunion, chacun devant rester libre de sa démarche. Les délégués des syndicats, en revanche, n’observèrent pas la même réserve : ils firent courir les bruits les plus divers mêlèrent les menaces aux plaisanteries et assurèrent qu’on ferait payer la salle par les assistants.

[16] Voir les statuts en Annexe II.

[17] Voir le texte de ce tract en Annexe III.

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