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Résistances irakiennes contre l’occupation, l’islamisme et le capitalisme

vendredi 27 octobre 2006, par Yves

(ouvrage coordonné par Nicolas Dessaux) - Editions L’échappée - 172 pages, 10 euros)

A travers les interviews de neuf militantes et militants, ce petit livre très vivant nous fait découvrir le quotidien des travailleurs, des chômeurs, des femmes et des étudiants en Irak. L’échantillon choisi est assez varié puisqu’il compte cinq hommes et quatre femmes, des militants de « l’extérieur » (réfugiés politiques en Australie et au Royaume uni) et des militants de « l’intérieur », des dirigeants et des « cadres » intermédiaires du Parti, etc. Au niveau géographique aussi, puisque nous apprenons ce qui se passe (ou s’est passé) au cours des vingt dernières années, au Kurdistan comme à Bassora et à Bagdad.

Malgré leur richesse, ces interviews laissent cependant de nombreuses questions ouvertes : quelle est l’influence exacte du Parti communiste-ouvrier d’Irak, du Syndicat des chômeurs et de la Fédération des conseils ouvriers (1) ? Qu’étaient exactement les « shura » en 1991 : des organes de double pouvoir dans les entreprises comme dans les quartiers ? de « simples » comités de lutte locaux ou des embryons de conseils municipaux élargis ? Que sont précisément les « conseils ouvriers » actuels : des petits syndicats, des commissions de travailleurs aux pouvoirs limités, des comités d’entreprise qui cogèrent, ou des comités d’usine comme pendant la révolution de 1917 ? Que veut dire exactement le PCOI quand il affirme qu’il veut « prendre le pouvoir » avec le maximum de forces laïques et démocratiques, y compris des partis nationalistes ou musulmans ? Veut-il un nouveau Front populaire, voire un gouvernement d’union nationale « progressiste » ? Ou reprend-il, sans le dire, la vieille idée léniniste de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » (avant février 1917) en la modernisant un peu ? En clair, une république démocratique fondée sur l’alliance entre, d’un côté, les partis de gauche représentant les couches les plus exploitées et, de l’autre, les partis religieux laïques et nationalistes représentant les paysans, les petits commerçants mais aussi la masse des sans réserves ?

On ne peut que soutenir le formidable et nécessaire combat pour la laïcité, pour les droits des femmes et tous les droits démocratiques que mène le Parti communiste ouvrier d’Irak. Cependant, on ne voit pas bien quelles perspectives il peut avoir dans la situation actuelle : « créer une société civile » demanderait des dizaines d’années, la fin de la guerre civile et une séparation radicale entre les structures religieuses et la vie politique ; faire une révolution socialiste semble peu probable, vu l’occupation américano-britannique, la proximité d’une théocratie dictatoriale et d’une puissance militaire comme l’Iran, mais aussi le rapport de forces actuel entre le PCOI et les autres forces religieuses et politiques. Sans compter le taux de chômage vertigineux (75 %), et tous les problèmes quotidiens de survie : l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins, au logement, à l’éducation, la quête de nourriture (sortir dans la rue pour faire son marché à Bagdad signifie jouer à la roulette russe : entre les risques de viol et d’enlèvement pour les femmes, la « bavure » policière ou militaire, et la bombe qui explose à quelques mètres de soi, on n’a que l’embarras du choix pour mourir).
Autre sujet de perplexité pour le lecteur : tous les militants et militantes interviewés semblent considérer que les divisions territoriales, « ethniques » et religieuses seraient artificielles ou secondaires et que seules les manipulations du régime de Saddam hier, des Américano-britanniques et du gouvernement irakien aujourd’hui les exacerberaient. On aimerait sur ce sujet moins d’affirmations péremptoires et plus de témoignages concrets pour comprendre le poids exact des religions (et avant tout de l’islam), des traditions, des structures familiales, « ethniques », « tribales », etc.

Enfin, dernier problème : comment le PCOI fera-t-il face à ses adversaires baasistes reconvertis en « démocrates », aux islamistes, aux nationalistes, aux politiciens qui jouent sur les divisions territoriales « ethniques » ou religieuses, lorsque les troupes américano-britanniques, se retireront d’une partie ou de la totalité du territoire irakien ? On a l’impression que ce parti a engagé une véritable course contre la montre, et l’on ne voit pas bien comment il pourrait en sortir vainqueur - ni ce qu’il pourrait résulter de son hypothétique victoire.

Autant de questions auxquelles ce petit livre ne répond pas, ou de façon très insatisfaisante. Cet ouvrage est néanmoins passionnant grâce à l’enthousiasme des personnes interviewées et émouvant grâce aux cruels destins qu’il nous fait découvrir. Il nous offre une perspective politique, des analyses radicalement différentes de l’indigeste bouillie crypto-stalinienne que nous propose l’extrême gauche qui apporte un soutien acritique et criminel à la pseudo « Résistance » irakienne. Cet ouvrage nous fait connaître - en chair et en os en quelque sorte - des militantes et militants courageux, prêts à prendre tous les risques pour leurs idées (plusieurs d’entre eux ont passé de longues années en prison et ont été torturés ; tous sont menacés de mort en permanence). Un livre indispensable qui, espérons-le, sera suivi d’une suite aussi riche en informations et analyses, afin de mieux pouvoir comprendre et soutenir le combat des « communistes-ouvriers » d’Irak.

1. A notre avis il vaudrait mieux traduire « workers councils » en français par commissions d’entreprise que par conseils ouvriers, terme qui prête à ambiguïté.

Y.C.

Pour contacter l’association Solidarité Irak on peut écrire à
Solidarité Irak
99 rue du Molinel - 59 000 Lille
ou à contact@solidariteirak.org

(Article à paraître dans Ni patrie ni frontières n° 18-19)