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Questionnaire sur les mouvements anti-CPE de février-avril 2006 (3)

dimanche 17 septembre 2006

Interview de Jean (étudiant à Marseille et Aix)

Dans quelle faculté étudies-tu ? A la fac d’économie de Marseille. Mais j’ai beaucoup participé à la lutte avec la fac de lettres d’Aix, plus engagée, où j’ai des amis.

Appartenais-tu à un syndicat, un groupe, politique, une association avant le début du mouvement ? Non. Je suis cependant proche des milieux libertaires.

Travailles-tu à temps partiel pendant tes études ? Es-tu boursier ? Je travaillais à droite à gauche au premier semestre, puis j’ai obtenu une bourse au mérite (je ne suis pas boursier sur critères sociaux).

Y a-t-il eu des luttes auparavant dans ta faculté ? Je n’avais jamais vécu de luttes auparavant.

Y a-t-il eu des grèves dans d’autres lycées ou facs de ta ville ? De nombreuses facs ont été en grève, la première d’entre elles fut la fac Saint-Charles, la plus importante à Marseille. La grève s’est ensuite étendue petit à petit à d’autres facs, puis aux lycées.

Les « émeutes » de novembre ont-elles été discutées dans ton établissement ? Nous n’en avons pas parlé dans mon établissement. Je n’ai pas eu de lien avec ces émeutes. Il existe un lien réel dans le ras-le-bol général de la politique et des projets de société qu’on nous impose, que ce soit au niveau des banlieues ou pour la société dans son ensemble. Les discriminations, raciales ou économiques, sont impulsées par les mêmes personnes. Ce sont contre ces personnes que les deux révoltes étaient tournées, même si les acteurs n’étaient pas les mêmes. Si les motifs n’étaient pas forcément les mêmes, il reste à faire prendre conscience aux acteurs des deux révoltes que nous avons les mêmes intérêts, et que pour changer la société rêvée par nos dirigeants, l’union sera nécessaire.

Le retrait du CPE était-il l’unique revendication ? Il s’agissait avant tout du retrait de la loi sur l’égalité des chances. Cette focalisation sur le CPE est l’œuvre des médias et des syndicats de travailleurs. Cette réduction m’a écœuré dès le début car la fin était alors prévisible. Les autres revendications étaient celles de la Coordination étudiante : retrait du CNE, démission du gouvernement... C’était aussi de façon plus implicite pour beaucoup d’entre nous le refus du projet de société libérale imposé par les grands industriels, financiers et politiciens, projet de société dont la mise en œuvre va en s’accélérant.

Qui les a rédigées ou mises en avant ? La Coordination étudiante, qui regroupait des mandataires de chaque fac en grève chaque week-end.

Certains grévistes ont-ils refusé d’avancer des revendications, considérant qu’elles limitaient le mouvement ? Elles ont grandi avec le temps. Il est certain que le large panel de grévistes amenait certains d’entre nous à une modération de nos souhaits pour conserver une certaine unité. Par exemple, les actions mises en œuvre ont été limitées par la frilosité des membres de l’UNEF ou de personnes plutôt attirées par le PS. Toutes les actions étant votées en AG, les plus « radicales » étaient refusées. Exemple tiré de la fac de lettres d’Aix : aller se servir au supermarché pour se nourrir pendant l’occupation.

Quels départements de la faculté ont été le plus mobilisés ? Ma fac s’est peu mobilisée. Il y a seulement des cursus d’économie/gestion. Il y a 1200 inscrits, 400 étudiants présents par jour. Le comité était composé d’une vingtaine de personnes. Les AG rassemblaient entre 200 et 300 personnes en moyenne. Pendant les deux semaines de blocage, il était voté à 70% en moyenne. Mais peu de gens se mobilisaient, même parmi ceux qui le votaient. Les menaces de la direction de la fac sur la tenue des examens dans les temps prévus et sur tout le programme ont provoqué la reprise des cours.

Quelle est l’influence du statut social ou de l’appartenance de classe des parents sur la lutte ? L’influence du statut social est déterminante. Les étudiants en gestion bercés dans l’idéologie de l’entreprenariat étaient les plus hostiles au blocage. L’individualisme et l’importance donnée à la réussite personnelle et à l’obtention de son diplôme au détriment de tout, valeurs données par son environnement, ont été les éléments provocateurs de l’hostilité au blocage.

Quelle a été l’attitude des enseignants et du personnel de la faculté ? Le doyen ne s’est pas prononcé au début, puis il a tout fait pour que les cours reprennent (chantage sur les examens). Une partie du personnel « de base » nous a soutenu. Une petite partie des profs nous a implicitement soutenus, une petite partie explicitement méprisés, quelques profs du master nous ont ouvertement incités à participer au mouvement. A noter que, dans ma classe, nous avons choisi volontairement à la quasi-unanimité de nous mettre en grève et de ne pas suivre les cours malgré l’absence de blocage pour notre cursus : les Master 2, composé à moitié d’étudiants en formation continue (non payés par l’employeur ou les ASSEDIC en cas d’absence) étaient filtrés. Nous sommes le seul Master 2 de la fac à avoir adopté cette position.

Qui a déclenché la grève ? La grève a commencé en février à Rennes ou les étudiants ont été les premiers à se mobiliser. Une première manifestation intersyndicale en février(le 7 ?) a attiré peu d’étudiants. Les facs se sont ensuite mises petit à petit en grève, les blocages ont été votés en AG. Les lycées ont suivi ensuite. Les syndicats ont soutenu le mouvement. Des AG interprofessionnelles ont été mises en place vers la fin du mouvement, lorsque les étudiants sont allés réellement à la rencontre des travailleurs.

Le conflit s’est-il étendu et comment ? Dans ma fac, alors que le mouvement était important ailleurs, il a fallu que des profs et personnel administratifs de Saint-Charles, des chercheurs appuient les quelques étudiants qui voulaient se mobiliser pour que l’on commence à parler de la loi sur l’égalité des chances. Et peu de jours après, le blocage a été voté en AG.

Quelle a été l’originalité du mouvement dans ta ville par rapport à d’autres ? Le mouvement étudiant sur Marseille même est resté faible pour la grandeur de la ville. Les actions et la dynamique ont étés impulsées par la fac de lettres d’Aix, leader de la région, sans laquelle peu de choses se seraient déroulées.

Quelle influence ont eue les étudiants de base sur le conflit ? Dans ma fac le comité était sans étiquette. Les gens étaient peu politisés, peu intéressés par les luttes politiques, souvent sans avis (seule la carrière compte). Ainsi seule la base était présente. Les débats sont restés peu animés.

Qui a fait les propositions ? Dans l’ensemble, les membres du comité, plus quelques « indépendants » comme moi, relativement bien écoutés. Les propositions de la base ont-elles été prises en compte, ignorées, déformées ? Devant l’absence de réelles propositions, pas de déformations. Ma fac a « suivi » le mouvement en quelque sorte. Les AG étaient assez démocratiques, les propositions écoutées.

Quelles initiatives ont été prises pour obtenir le soutien d’autres gens que les grévistes ? Tentative de débats dans l’enceinte de la fac au début du blocage, quelques débats avec des profzs, conférences... destinées aux élèves... J’ai davantage participé aux actions de la fac de lettres d’Aix ou se trouvaient les gens engagés à plein temps. Nous avons tracté aux entreprises pour appeler à la grève générale. Nous avons tracté dans la rue, et aux péages d’autoroutes pendant les opérations « péage gratuit » pour se financer.

Quels ont été les moyens utilisés pendant la grève ? Blocage de la fac voté en AG (deux semaines de réel blocage dans ma fac seulement), tractage, manifs et diverses actions comme :
- déviation d’une manif à Marseille (arrivant au Vieux Port) pour arriver en masse devant le siège de l’Union des entreprises et repeinturage de la façade avec des ballons remplis de peinture ;
- tentative dans la foulée d’occupation de la mairie de Marseille qui a tourné à l’affrontement avec les CRS ;
- occupation de la gare Saint-Charles ;
- à Aix, blocage des routes au niveau des trois ronds-points principaux permettant l’entrée dans la ville pendant quelques heures ;
- barrage filtrant sur l’autoroute à Marseille ;
- sit-in à la porte d’Aix et divers axes routiers de quelques minutes, jusqu’au déploiement des CRS, puis sit-in un peu plus loin. Balladage de la BAC dans toute la ville pendant des heures ;
- opérations péages gratuits pour diffuser des tracts et ramener quelques fonds pour plus de tracts. Autres actions menées par Aix : occupation permanente de la fac, occupation de la mairie, « vidage » du local de l’UMP, pique-nique sur le périph, barrage à Fos-sur-mer...

Quelles ont été les initiatives prises contre la grève ? Pression de l’administration, menaces sur la tenue coûte que coûte des examens sur tout le programme aux dates prévues. Menaces physiques des anti-bloqueurs et des étudiants de l’UNI. Nombreuses arrestations policières pendant les manifs, souvent aléatoires, contrôles d’identité en dehors des manifestations à tout endroit et tout moment.. Nombreuses menaces d’invasion et d’affrontement à la fac de lettres occupée d’Aix : menaces policières et surtout de groupes de jeunes d’extrême droite voulant casser du « gauchiste ».

Quel a été le rôle politique des organisations extérieures au lycée ou à la faculté ? Les syndicats sont restés assez mous et ont attendu un léger essoufflement du mouvement étudiant pour s’engager totalement, risquant la mort de la lutte. Ils ont diminué nos revendications en prenant l’espace médiatique (que dire du PS !) et s’accaparant quelque peu notre lutte. Ils n’ont jamais osé déclencher la grève générale qui aurait permis d’aller plus loin. Cependant ils nous ont soutenus à de nombreuses reprises, ont participé à quelques actions coups de poing sur la fin...

Quelles ont été les formes d’organisation pratiquées par les étudiants ? AG, création dans les grandes facs de comités (communication/presse, action, tracts, bouffe, nettoyage...).

Quel a été le rapport entre actions « légales » et « illégales » ? Toutes les actions ont été votées en AG.

Quels sont les effets de la grève ? La reprise des cours a été difficile, mais sans problème avec les étudiants ou profs dans mon cas. Les examens sont maintenus mais portent sur la moitié du programme. Que pensent les étudiants grévistes des conséquences du conflit ? Je pense que ça a politisé beaucoup de monde, nombreux sont ceux qui ont beaucoup appris, chez qui est né une conscience citoyenne, voire une envie de lutte. Le conflit a créé beaucoup de liens. Beaucoup sont prêts à retourner dans la rue...

Quelle a été l’attitude des médias locaux ? Je ne fais pas attention à la presse... Je lis juste La Marseillaise qui a très bien traité le conflit, était toujours présente et résumait bien les événements.

Comment la lutte s’est-elle développée ? De simple blocage et manifs, passage à des actions coups de poing, à un appel auprès des salariés et au tissage de liens avec certains d’entre eux.

Comment le moral des étudiants a-t-il évolué ? Il a fluctué. De très bon quand le mouvement étudiant s’étendait et que, chaque jour, de nouvelles facs et de nouveaux lycées votaient le blocage, à une forte baisse devant l’absence de résultats et le faiblissement étudiant. Il est remonté lorsque les salariés se sont mobilisés lors des grandes journées de manif nationales. C’est désormais la division entre ceux qui sont satisfaits et ceux qui en voulaient plus.

Y a-t-il eu des conflits parmi les grévistes ? Durant le conflit, de façon générale, l’union régnait malgré les divergences d’opinion. Depuis, les conflits d’intérêts, les batailles de « parti » ou syndicats ont ruiné la belle unité. Chacun, suivant ses idées, encarté ou non, épie et critique ceux qui ne partagent pas ses idées...

Comment ont évolué les conflits personnels ou politiques entre les grévistes pendant la grève ? Pendant la grève c’était la franche rigolade entre rouges et noirs (à Aix). Aujourd’hui, c’est donc plus tendu. Pas de conflit dans ma fac.

Quelles ont été les tentatives de médiation et de négociation ? Le comité de ma fac a négocié à la fin du blocage l’autorisation avec l’administration d’être absent sans conséquences pour participer aux manifs.

Que va-t-il se passer maintenant ? Beaucoup d’étudiants vont travailler plus dur pour rattraper les cours. Dans ma fac (pas pour ma classe), les cours vont être rattrapés pendant la semaine de révision. Nous n’étions plus qu’une soixantaine mardi 24 avril devant la préfecture de Marseille pour réclamer la libération des personnes incarcérées à la suite de la lutte.

Que pensent les étudiants de l’expérience qu’ils ont vécue ? Expérience positive malgré des erreurs. De nombreux liens tissés.

Que pourrait-on améliorer ou faire différemment la prochaine fois ? Mieux organiser les AG, les temps de parole, aller plus vite vers les salariés, aux portes des entreprises, pour tisser des liens plus rapidement.

Quels liens les étudiants établissent-ils entre leur lutte et la situation sociale générale ? Cela dépend énormément des endroits. Pour beaucoup, seul le CPE importait, du moins au début. Petit à petit, certains ont ouvert les yeux sur d’autres choses. Pour d’autres, la lutte portait d’entrée sur le système économique et politique et ses conséquences sociales, le CPE n’ayant été que ce qui a permis une grande mobilisation.

Quels liens établissent-ils avec les luttes des salariés ? Une grande partie est consciente que la lutte est commune et porte sur la résistance aux restructurations libérales et l’affirmation du souhait d’une société plus juste, plus solidaire, plus démocratique, moins individualiste.

Les filles ont-elles participé moins, autant ou plus que les garçons aux AG, aux actions, aux discussions ? Peut-être un peu moins pour les actions coups de poing, mais elles étaient aussi nombreuses dans les manifs et AG.

Les organisations syndicales ou politiques ont-elles recruté pendant et après le mouvement ? Bien sûr. La CGT fait par exemple une grosse campagne... Chaque organisation a vu grossir quelque peu ses effectifs... Des étudiants veulent s’engager de façon permanente quelque part, les organisations sont désormais en recrutement...

Les comparaisons incessantes avec Mai 68 à chaque grand mouvement étudiant ou lycéen te semblent-elles pertinentes ou pas ? Je pense que pour cette fois seulement on peut faire une certaine comparaison, par l’ampleur et les actions. Mais les motivations sont très différentes. Une partie aujourd’hui des grévistes manifestaient pour leur droit à consommer ( !). La logique n’est pas la même, même si les motivations étaient sans doute variées aussi en 1968.

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