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IRAN

Iran : luttes ouvrières et guerre

Un entretien sur la situation dans la République islamique

mercredi 13 septembre 2006

La revue allemande Wildcat avait publié dans son n° 74 (été 2005) un article sur la situation en Iran après l’élection de Mahmoud Ahmadinejad à la tête de la République islamiste d’Iran qui donnait un aperçu de la situation de la classe ouvrière et des développements récents de la lutte de classes dans ce pays. Nous l’avons traduit dans le n° 115 d’Echanges (p. 34-40) et un camarade de Marseille avait apporté une précision sur le Parti ouvrier communiste d’Iran dans le n° 116 d’Echanges (p. 38). Dans son n° 76 (printemps 2006), p. 48-53, Wildcat publie un entretien avec le camarade iranien en exil qui avait rédigé le premier article. En voici une traduction française, parue dans Echanges n° 117 (été 2006).

En été 2005, après l’élection présidentielle en Iran, nous écrivions dans le n° 74 de Wildcat que la victoire d’Ahmadinejad avait pu surprendre seulement ceux qui n’avaient qu’une connaissance imparfaite de la situation intérieure de l’Iran. Peux-tu encore une fois, avec le recul, nous préciser comment tu as interprété le résultat de ces élections ?

Depuis la fin des années 1980, après la guerre entre l’Irak et l’Iran, l’Iran a connu de nombreux conflits ouvriers, des soulèvements dans les villes, bref beaucoup d’agitation. La jeunesse, en particulier, extrêmement importante en Iran, exprime plus ou moins ouvertement son rejet des élites. Il est vrai que le régime a écrasé la plupart de ces mouvements ou intégré leurs dirigeants dans la construction de la « société civile » ; sans que cela ne change beaucoup les conditions sociales. La « libéralisation économique » de Rafsandjani et le « développement politique » de Khatami ont permis au régime de se maintenir, mais il est maintenant poussé dans ses retranchements à cause de l’instabilité de la situation due à la pauvreté des masses et à un énorme taux de chômage. L’espoir de vastes réformes politiques « par en haut » a disparu ; les discussions de tous les jours tournent autour des conditions de vie, des prix, des loyers, etc.

Pendant la campagne électorale, Ahmadinejad a promis d’arracher le ministère du Pétrole aux griffes des clans familiaux regroupés autour du milliardaire Rafsandjani et d’accorder une part de la richesse pétrolière aux « pauvres ». Son parti conservateur a, ces dernières années, pris le pouvoir dans les conseils municipaux et au Parlement, et imposé une politique de stabilité des prix malgré l’opposition du gouvernement Khatami.

Par ailleurs, personne ne croyait plus vraiment à une agression des Etats-Unis comme en 2003-2004. Les provocations, habituelles et sans surprise, contre les Etats-Unis et Israël ne faisaient plus partie du discours guerrier traditionnel de la propagande et du pouvoir. Le slogan de Rafsandjani, « atteindre le niveau de l’Occident » contre le « être ferme vis-à-vis des Etats-Unis » d’Ahmadinejad n’a pas pris cette fois-ci. Ahmadinejad n’a pas seulement été élu par une partie des pauvres mais aussi par les technocrates et ces fractions de la population qui, directement ou indirectement, espèrent profiter du développement de la technologie nucléaire (ne pas aller voter représente un risque en Iran car, sans tampon sur ta carte personnelle, tu risque d’être confronté à des difficultés) [1].

Il ne faut pas non plus oublier que les élections en Iran sont organisées par les Pasdaran, les Gardiens de la révolution, un corps de vigiles rattaché à l’armée, en accord avec les Bassiji, une milice civile qui compte près d’un million de membres où Ahmadinejad fut instructeur pendant plusieurs années. Les Bassiji vont massivement à la pêche aux voix dans les villages, les quartiers des villes et les universités. C’est ce qu’ils avaient fait pour Khatami en 1997. Leur influence et la collaboration entre Pasdaran et paramilitaires des Bassiji reposent, en outre, sur leurs positions vis-à-vis des menaces d’agression américaines.

On pourrait résumer l’atmosphère générale de la façon suivante : attendons de voir s’il y aura véritablement une répartition de la rente pétrolière, ensuite on avisera.

Comment a évolué la situation depuis l’été 2005 ?

Le nouveau gouvernement a décidé de soutenir la production à l’intérieur du pays et le capital national, et a pour cela réduit les contributions sociales des employeurs. Une partie des actions des entreprises publiques sera vendue aux familles les plus pauvres et on accordera des « aides aux couches les plus défavorisées ». Il y a controverse pour savoir s’il faut réduire les subventions à l’énergie et l’eau, et rationner l’essence ; l’Etat débourse 4 millions de dollars, pris sur ses ressources pétrolières, pour financer l’importation d’essence. Le gouvernement veut maintenir ces subventions et accroître les dépenses de l’Etat grâce aux devises pétrolières malgré l’opposition du Parlement et les avertissements que l’inflation pourrait passer de 13 % actuellement, selon les données officielles, à plus de 30 %. Le gouvernement argue qu’il ne peut tout simplement pas laisser le nombre de chômeurs s’accroître de 700 000 par an.

En ce qui concerne la politique nucléaire, le nouveau gouvernement reste « ferme ». Il invoque l’« honneur » et la « fidélité aux principes » et cherche à conforter sa position par des actes (développer ses propres capacités d’enrichissement de l’uranium) et par des mots sévères en public (avec la Russie), ou par la poursuite de négociations en catimini (par exemple avec les représentants américains lors de la conférence sur la sécurité de Munich).

Les médias parlent beaucoup ici de l’Iran en termes de « conflit sur le nucléaire » et de « querelle à propos des caricatures ». On a vu circuler des images d’Iraniens et d’Iraniennes exigeant le « droit à une énergie nucléaire indépendante ». Avec le « conflit sur le nucléaire », le gouvernement iranien semble vouloir mobiliser un néo-nationalisme sur fond de situation intérieure instable. Quelles sont les couches de la population que cela concerne ? Quelle est l’étendue de telles mobilisations en faveur du « projet nucléaire national » ? Peut-on y voir un parallèle avec l’étatisation de l’industrie pétrolière par Mossadegh dans les années 1950 ?

Aucun parallèle à faire ! Il y avait autrefois un vaste mouvement national, pas seulement en Iran. La base matérielle est aujourd’hui tout autre : l’énergie nucléaire ne peut pas déterminer le « développement de la Nation », la division et l’unité de la classe ouvrière comme autrefois la rente pétrolière. Dans les années 1950, nous avions encore un mode de production quasi pré-capitaliste en Iran ; paysans et ouvriers étaient plus ou moins en accord avec la bourgeoisie nationale sur la question pétrolière. Depuis les années 1960, l’Iran est un pays capitaliste. La classe ouvrière ne voit aucune perspective dans l’extension du projet nucléaire. Il y a bien des manifestations autour des installations nucléaires, mais qui n’impliquent que quelques centaines de participants et qui ne sont, bien sûr, pas spontanées ; elles sont organisées d’en haut.

Depuis 2004, l’Etat ne cesse d’encourager un débat qui a naturellement pour but de mobiliser le « nous national » : il serait « interdit » à l’Iran d’avoir ce que « tous les Etats » ont. La gauche même acquiesce. Il était impensable jusqu’à il y a quelques années que la gauche puisse adopter une telle position. On affiche maintenant son rejet de l’Etat en termes généraux pour reconnaître dans de petites phrases que celui-ci a le droit de poursuivre une politique nucléaire comme tous les autres Etats et qu’il ne doit pas se plier au diktat des Etats-Unis.

Toute propagande et rhétorique mises à part, il paraît peu probable que l’Iran se risque à une guerre avec Israël et/ou les Etats-Unis. Et ces derniers, compte tenu de la situation en Irak, ne semblent pas être en mesure de mener une telle guerre, même si elle était « seulement » aérienne. D’autre part, les escarmouches à l’ONU et l’application d’une période de sanctions et de pressions diplomatiques offrent la possibilité aux Etats-Unis et à l’Iran de garder le contrôle sur leurs foyers de crise respectifs : la situation économique et la guerre en Irak pour les Etats-Unis, la situation intérieure pour l’Iran ; ou tout au moins de faire diversion . Mais n’y a-t-il pas justement dans ce mécanisme l’opportunité d’une guerre ? Qu’en dit-on en Iran ? Et qu’en penses-tu ?

La guerre en Irak a révélé quelles étaient les intentions des Etats-Unis pour l’ensemble de la région [2]

Beaucoup attendaient une attaque contre l’Iran dès le début des hostilités ; une fraction de la jeunesse elle-même la souhaitait, en quelque sorte par pure opposition. Aujourd’hui, ces voix se sont tues, naturellement en partie à cause de ce qui se passe en Irak.

Les conflits sur la question nucléaire, la querelle à propos des caricatures et les rodomontades d’Ahmanidejad contre Israël peuvent paraître comme les prémisses à une guerre ; ça ne veut pas dire obligatoirement qu’elle surviendra, ni qu’une guerre se prépare par des provocations verbales. Je pense que la question « va-t-il y avoir une guerre ou non ? » est mal posée. L’Iran se trouve dans une zone de guerre au moins depuis 2003. Les préparatifs de guerre sont en cours depuis longtemps [3]

Les cibles ont été définies et sont bien établies. Entre temps, certains serveurs Internet américains en direction de l’Iran ont été fermés ; Google et Yahoo menacent aussi de le faire. Ce qui rend encore plus difficile l’obtention ou l’échange d’informations.

Tu as fait allusion aux caricatures. Quel a été leur rôle et qui a participé aux mouvements contre elles ? Il n’est pas très facile d’en juger depuis l’Allemagne, mais ces mouvements ont eu peu d’importance ; il n’y avait qu’une centaine de manifestants devant l’ambassade danoise à Téhéran. Ça me rappelle un peu l’histoire avec Salman Rushdie [4].

En Iran très peu de gens le connaissaient et ici, dans les médias, l’affaire avait pris d’énormes proportions. Il faut ajouter que l’on parle peu de la fonction actuelle ou de la dimension religieuses de l’islam. Pas plus qu’on ne dit que la querelle à propos des caricatures fut instrumentalisée de divers côtés. C’est comme si on pensait ici que les gens n’auraient pas d’autres sujets d’indignation que les caricatures, tandis que c’est tout le contraire.

Avec ses énormes réserves de pétrole et de gaz, ses accords énergétiques avec l’Inde, le Pakistan et la Chine, et son projet d’établir en Iran une « bourse du pétrole en euros », ce pays pourrait bouleverser la question du marché du pétrole, centrale pour les Etats-Unis ; marché que ces derniers voulaient s’assurer avec la guerre en Irak. Le conflit sur le nucléaire ne serait-il pas une tentative de l’Iran de renforcer son hégémonie et de se préserver d’une attaque militaire en devenant une puissance nucléaire ?

Au vu des négociations passées, qui ont toutes échouées ou ont été rompues, on peut affirmer que l’Iran n’obtiendra pas les garanties pour sa sécurité qu’il exige avant d’abandonner son programme d’enrichissement de l’uranium, étant donné les plans stratégiques des Etats-Unis pour l’ensemble de la région et malgré la discrète collaboration de l’Etat iranien avec les Etats-Unis dans les guerres en Afghanistan et en Irak. Sans ces garanties, le gouvernement iranien maintiendra son programme d’enrichissement de l’uranium, poussé par le vent arrière de l’augmentation de ses revenus pétroliers et par les bouleversements en Irak et en Palestine. L’abandon de ce programme signifierait pour l’Iran une totale dépendance par rapport à l’Europe ou à la Russie dans les domaines de la technologie nucléaire et de l’approvisionnement en combustible. Pas une bonne base lorsqu’on a l’ambition de s’ériger en première puissance régionale.

Si on tient compte de la rente pétrolière en expansion, de son influence en Irak, de ses perspectives d’entrer sur le marché énergétique chinois, l’Etat iranien a certainement les moyens de renforcer sa position, et y est logiquement contraint. L’éventualité de posséder sa propre bombe atomique fut envisagée dès la guerre Iran-Irak pendant les années 1980. On avait alors déjà avancé l’argument qu’avec la bombe on n’en serait peut-être pas arrivé à cette guerre. Le projet nucléaire dans son ensemble n’est pas nouveau ; il a débuté sous le Shah avec l’aide des Etats-Unis dans les années 1960.

Dans les pays européens, on pense que l’Iran serait en possession de la technologie nucléaire s’ils n’avaient pas eu une attitude très « tranchée ». Je ne considère pas que ce soit totalement absurde ; mais c’est néanmoins un argument scabreux en ce qui concerne le président Bush. La raison pour laquelle les Etats-Unis ont réagi aussi vivement est claire : si l’Iran avait la capacité de fabriquer des armes atomiques, ce serait un coup de plus porté à l’hégémonie américaine.

Revenons à la lutte de classes en Iran. Depuis la guerre Iran-Irak, les travailleurs et travailleuses qui avaient contraint le Shah à l’exil ne connaissaient que guerre et oppression. En 1997, on voit réapparaître les premières actions des ouvriers du pétrole, autrefois puissants, soumises à une vigoureuse répression. Nous avions rendu compte de la formation de deux comités favorables à des organisations ouvrières indépendantes dans le n° 74 de Wildcat. Que s’est-il passé depuis ? Le mouvement semble avoir atteint un apogée depuis juin 2005 avec la création du Syndicat des transports publics de la conurbation de Téhéran (Vahed) ?

Ces deux comités étaient nés d’initiatives de travailleurs et de cercles intellectuels. Il n’en est pas resté grand-chose organisationnellement. De temps à autre leurs initiateurs signalent des grèves ou signent des motions de soutien aux luttes ouvrières et syndicales. Les préparatifs pour un renouveau du syndicat des conducteurs de bus appartiennent à une autre histoire qui avait commencé deux ans avant la création des deux comités. L’impulsion est venue de « l’Initiative pour la fondation de syndicats » qui existe maintenant depuis quatre ans. Cette Initiative voulait créer de nouvelles organisations ouvrières en s’appuyant sur le code du travail iranien. Elle regroupait des artisans, des ouvriers, des anciens membres du Parti communiste Toudeh et même certains cercles religieux. Contrairement aux deux comités mentionnés plus haut, cette Initiative n’avait aucun problème avec l’Etat. Il est vrai que les deux comités se référaient, eux aussi, aux accords internationaux signés par l’Etat iranien en partenariat avec l’Organisation internationale du travail, afin d’embarquer les conférations syndicales internationales sur leur bateau ; mais, dans le même temps, ils mettaient l’accent sur une organisation politique et anticapitaliste. On n’entend rien de tel du côté du syndicat Vahed. Cette Initiative a son siège dans le bâtiment du syndicat des boulangers, qui n’a jamais été interdit à la différence de nombreux autres syndicats. Ceci parce que ces organisations d’artisans, tels que boulangers ou cordonniers, sont plutôt des corporations que de véritables syndicats, regroupant aussi les petits patrons. Contrairement aux syndicats, les corporations ont rarement été interdites car elles n’avaient presque aucune activité, tout au moins pas en faveur des intérêts des travailleurs.

C’est cette structure légale qui a servi de tremplin au syndicat Vahed. Lors de réunions de formation ou de séminaires, les syndicalistes discutaient de la Constitution iranienne, du code du travail et des conventions internationales, ainsi que des revendications ouvrières « de base » telles qu’augmentations de salaire, vêtements de travail ou présence d’assistants auprès des conducteurs de bus. Au fond, il s’agissait avant tout de faire renaître un syndicat qui avait été laminé il y a vingt ans environ sans avoir été formellement interdit.

Les syndicalistes considérèrent que l’effervescence autour des élections présidentielles pouvait favoriser cette renaissance du syndicat. Le Syndicat des travailleurs des transports publics de la conurbation de Téhéran (Vahed) [5] fut donc fondé, après consultation de tous ses membres, malgré les menaces et les agressions des troupes de choc des « Conseils ouvriers islamistes » et de la « Maison du travail » [6] (couverture organisationnelle et représentative des conseils ouvriers).

Avant d’en venir plus précisément à ce syndicat et son activité, quelles grèves y a-t-il encore eu ces dernières années ?

Il n’a presque jamais cessé d’y avoir des grèves un peu partout en Iran. La plupart pour des salaires non payés ou d’autres revendications salariales. Le salaire minimum a bien été augmenté de 120 à 150 euros mais, étant donné l’augmentation des prix, il en faut au moins 450 pour vivre. Il est tout simplement impossible de trouver un appartement de deux pièces à louer à Téhéran avec 150 eurons. Le syndicat des chauffeurs de bus réclame un salaire minimum de 350 euros. Selon les statistiques officielles elles-mêmes, il y a un million de travailleurs et de travailleuses qui n’ont touché aucun salaire depuis une période allant de trois à trente-six mois. Plus de 2 000 grèves ou conflits du travail ont été enregistrés officiellement pendant la seconde moitié 2005. C’est pourquoi je ne veux m’étendre ici que sur quelques exemples saillants. A la fin 2005, il y a eu une grève de deux mois dans une usine textile au Kurdistan. Les revendications étaient les suivantes : réembauche de 36 licencié(e)s et paiement des jours de grève pour moitié. On pouvait lire sur les banderoles « La mort ou à nouveau du travail », ce qui est évidemment un slogan un peu bizarre ! En toile de fond, il est important de tenir compte de la révolte des jeunes du Kurdistan d’août 2005 qui a suivi les dernières élections. La grève s’est passée peu de temps après et beaucoup étaient encore en colère.

Tandis que, jusqu’en Allemagne, on s’est intéressé à la répression contre le syndicat Vahed, ce ne fut pas le cas pour cette révolte de la jeunesse. Elle a commencé, comme bien souvent, à la suite de l’arrestation et de la torture d’un jeune homme. Lorsque l’on sut qu’il était mort, il y a eu des manifestations, et des affrontements avec les flics et l’armée dans plusieurs villes. On a dénombré une vingtaine de morts en l’espace de quelques semaines. Tout cela pour aboutir à une grève générale qui marqua la fin du mouvement.

Qu’est devenu le syndicat Vahed ?

Sa fondation à l’été 2005 n’a pas mis fin aux conflits avec l’Etat autour de sa reconnaissance. Les travailleurs réclamaient des augmentations de salaire et plus de personnel dans les bus afin que les chauffeurs ne soient plus obligés de s’occuper de tout. Le 22 décembre 2005, 12 membres du comité directeur du syndicat étaient arrêtés, dont le président Mansour Ossanlu, et incarcérés à la prison de haute sécurité Evin de Téhéran. Dans le même temps, les comptes bancaires du syndicat des chauffeurs de bus étaient bloqués. Le 25 décembre, le syndicat appelait à la grève et exigeait la libération de tous les emprisonnés, le paiement des heures supplémentaires et une prime pour surcroît de travail. La moitié des 6 000 bus de Téhéran sont restés paralysés. La grève s’est terminée après que le maire de Téhéran eut promis, devant 10 000 employés de l’entreprise de transports rassemblés dans un stade, que toutes les revendications seraient satisfaites. En fait, il n’y eut que quelques remaniements à la tête de l’entreprise de bus, et les membres du comité directeur du syndicat furent libérés, à l’exception toutefois de son président [7] ; les autres revendications sont restées sans réponse.

Le 7 janvier 2006, les protestations se sont étendues et de nombreux bus ont circulé toute la journée avec les phares allumés en vue, là encore, d’obtenir la libération d’Ossanlu. Cette histoire des phares vous paraîtra certainement étrange ; il faut savoir qu’à l’époque de la révolution, les phares des automobiles prévenaient des actions futures, étaient une sorte de « signal de fumée » annonçant des manifestations. Ce que les gouvernants comprennent, évidemment, aujourd’hui encore.
Le 24 janvier 2006, le syndicat appela à une grève pour le samedi 28 exigeant de nouveau le libération d’Ossanlu, la légalisation du syndicat et la signature d’une convention salariale. Le syndicat soulignait qu’ayant épuisé tous les recours légaux c’était dorénavant les travailleurs qui poussaient à la grève.

Le 28 janvier à l’aube, plus de 500 personnes, syndicalistes, chauffeurs de bus, ouvriers et partisans des grévistes étaient jetés en prison. Les forces de sécurité, en uniforme et en civil, firent usage de gaz lacrymogènes et menacèrent les chauffeurs de leur tirer dessus à balles réelles. Elles réussirent ainsi, par la violence, à les forcer à remonter dans leurs bus et à reprendre le travail. Celui qui refusait était tabassé à coups de matraques et arrêté sur-le-champ. Dans le même temps, des militaires prenaient la place des chauffeurs de bus. Le directeur de l’entreprise des transports publics de Téhéran et de ses environs accusa les emprisonnés de subversion et d’hostilité envers les travailleurs, et les avertit qu’ils allaient être licenciés.

Le syndicat, fondé dans le cadre de la législation iranienne du travail, fut totalement pris au dépourvu par ces brutalités. Plusieurs emprisonnés furent relâchés ultérieurement après avoir signé un engagement de renoncer à toute activité syndicale ; ce qui ne les a, de toutes manières, pas empêché d’être licenciés. Huit personnes sont toujours en prison. Le régime islamique veut, comme d’habitude, qu’elles renient leurs activités passées lors d’un procès spectaculaire qui sera retransmis à la télévision.

Il ne s’est quasiment rien passé en Iran le 15 février, déclaré journée internationale de solidarité par la CISL (Confédération internationale des syndicats libres). Les syndicalistes expliquèrent aux envoyés étrangers qu’ils n’avaient pu parvenir aux portes du Parlement islamiste à cause de la pluie, et surtout du vaste déploiement de policiers en uniforme et en civil. Seuls de petits rassemblements purent se faire dans des rues adjacentes.

Nous sommes informés ici, tout au moins dans les cercles de gauche, des opérations et de la répression contre le syndicat Vahed ainsi que de la journée de solidarité de la CISL. On a parlé d’une « reprise ». Quel est ton avis ?

Le calme est revenu après la vague de répression, et jusqu’à maintenant il n’y a eu aucune manifestation publique bien que les revendications n’aient pas été satisfaites. Les travailleurs qui ont été libérés de prison n’ont plus d’emploi. A la mi-mars, plus d’une centaine de travailleurs se sont rassemblés devant des bâtiments gouvernementaux et le siège de la direction patronale pour réclamer la réintégration des licenciés. Le patronat a menacé les travailleurs de supprimer toutes les primes s’ils n’empêchaient pas leurs collègues licenciés d’entrer dans l’usine. En même temps, la grève une fois terminée, des gratifications ont été accordées à ceux qui n’avaient pas arrêté le travail.

La lutte des chauffeurs de bus ressemblait au fond à de nombreuses autres luttes. Sa particularité fut qu’un syndicat fut fondé après de longs préparatifs. Beaucoup de luttes ouvrières ont été, et sont encore, aussi dures ; ce qui fait la différence c’est la volonté de former un syndicat, une structure organisationnelle légale. C’est pourquoi on a parlé de « reprise ». Les deux comités mentionnés plus haut n’ont joué presque aucun rôle dans ces luttes. Bien sûr, certains de leurs membres ont participé aux actions dans les entreprises, mais jusqu’à maintenant ces comités ont surtout attiré divers groupes gauchistes qui rédigent des tracts et un site web, ainsi que des gauchistes en exil. Depuis la révolution de 1979, une majorité de gens de gauche en Iran se méfie des mouvements incontrôlés « d’en bas », des « masses sans chefs ». Une partie des intellectuels de gauche n’a que mépris pour « les classes inférieures », se déclare pour des réformes politiques, cherche sa place dans la « société civile » et considère comme son devoir de s’opposer à tout changement révolutionnaire.

Propos recueillis par Wildcat

Luttes de classes à Behshahr et à Téhéran

— Le chantier naval Iran-Sadra à Behshahr a connu une grève qui s’est bien terminée. Après trois semaines de grève, 1 700 ouvriers ont obtenu le versement de leurs salaires en retard de paiement et de primes exceptionnelles, ainsi que l’introduction d’une protection sociale pour les 1 200 contractuels. Manifestations radicales et grèves répétées ont aussi obligé la direction à payer les salaires pour les jours de grève. Cet atelier de construction navale est chargé de construire et entretenir les installations portuaires maritimes et les plates-formes pétrolières en mer Caspienne, sous l’autorité du ministère du Pétrole. On y fabrique aussi des navires pour l’Allemagne. Sur Internet on parle beaucoup de Bushehr, une ville du Sud près du Golfe persique, où une centrale nucléaire va être construite ; mais ici, il s’agit de Behshahr dans le Nord, près de la mer Caspienne. En juin 2003, il y avait déjà eu une révolte ouvrière dont nous avions parlé dans le n° 66 de Wildcat.

— Les 150 ouvriers de la verrerie Miral, dans le Sud de Téhéran, se trouvent dans une position de force moins favorable. Ce qui ne les a pas empêché de brusquer les choses. Eux non plus n’ont perçu aucun salaire depuis onze mois.

Après avoir fait grève pendant des mois, organisé des manifestations et bloqué des routes avec des pneus en flammes, ils ont mis le feu à l’usine le 4 mars 2006, ont affronté les troupes de sécurité, empêché les pompiers de passer et menacé de laisser l’usine brûler entièrement si on ne leur versait pas leurs salaires. La direction est finalement venue en compagnie de fonctionnaires de l’Etat et a promis de satisfaire leurs revendications dans la semaine.

Révoltes au Kurdistan

On a peu entendu parler ici des agissements des forces de sécurité iraniennes contre ces protestations. On ne peut pas simplement parler de nationalisme iranien ou kurde, mais plutôt d’une « armée de réserve » d’une force de travail bon marché pour l’Iran sur fond de fort taux de chômage et d’extension de la pauvreté. L’influence de la gauche y est grande, et la religion sunnite, contrairement au reste de l’Iran qui est chiite. Le 9 juillet 2005, les Pasdaran tentèrent d’arrêter quelques jeunes à Mahabad. L’un d’entre eux a été blessé par balles et est mort des suites de tortures. Les jours suivants, plusieurs milliers de jeunes ont manifesté devant des bâtiments gouvernementaux et la vague de protestations s’est étendue à d’autres villes. Le régime a envoyé l’armée et des unités spéciales. Il y a eu une vingtaine de morts, plus de 200 blessés et des centaines d’emprisonnés.

Le gouvernement kurde du Kurdistan irakien a interdit toute manifestation de solidarité dans le Nord de l’Irak. Les forces de sécurité de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan) ont empêché une manifestation en tirant sur la foule. Le PDKI (Parti démocratique du Kurdistan/Iran), qui avait salué l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, a voulu rappeler les jeunes à l’ordre en faisant valoir que les partis kurdes participaient au gouvernement en Irak. Les fractions les plus radicales des partis de gauche, comme Komalah (une fraction du Parti communiste iranien), ont critiqué l’absence de chefs à la tête du mouvement de contestation.

Il y a eu un appel à une grève générale d’une journée dans tout le Kurdistan pour le 7 août 2005 après plusieurs semaines de révolte dont la population iranienne ne s’était pas sentie solidaire. Cette « victoire symbolique » a marqué le déclin du mouvement.


[1« Pendant ce temps, l’industrie nucléaire iranienne occupe environ 4 000 ingénieurs et scientifiques. Ils approuvent entièrement la propagande de l’industrie nucléaire européenne et nord-américaine qui considère l’énergie atomique comme seule alternative à l’épuisement des sources d’énergie fossiles, et plaident, par conséquent, pour en faire la jambe de soutènement des ressources énergétiques iraniennes. (...) Ce groupe influent peut mettre évidemment le gouvernement iranien sous pression pour parvenir à ses fins. Le programme atomique a, en attendant, aussi pour but de fournir de l’ouvrage aux experts afin qu’ils n’émigrent pas en Europe ou aux Etats-Unis, où la plupart ont été formés. » (Mohssen Massarat, Motive der Konfliktparteien im Iran-Atomkonflikt [Les Mobiles des parties en conflit dans la querelle atomique en Iran]). Voir.

[2Depuis la mi-2003, les intentions des Etats-Unis pour la région sont plus ou moins ouvertement discutées sous le thème de « Grand Moyen-Orient ». Il s’agit essentiellement pour les Etats-Unis de contrôler cette région géostratégique centrale. Un contrôle qui doit être renforcé au prix d’une instabilité croissante d’alliés régionaux tels que l’Arabie saoudite. Voir.

[3Dès janvier 2005, Seymour Hersch décrivait l’état des préparatifs de guerre sous le titre The Coming Wars (Les Guerres à venir). Voir.

[4(4) En septembre 1988, l’écrivain britannique d’origine indienne Salman Rushdie publiait à Londres The Satanic Verses (éd. Viking ; traduction française : Les Versets sataniques, Christian Bourgois éditeur, 1989). Cet ouvrage fut rapidement interdit dans plusieurs pays : par Rajiv Gandhi en Inde dès le 5 octobre, puis par le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les pays musulmans d’Afrique du Nord. Le 8 février 1989, l’imam Khomeiny lançait, depuis Téhéran, une fatwa appelant à l’assassinat de l’auteur pour blasphème. Le 24 septembre 1998, Kamal Kharazi, alors ministre des Affaires étrangères iranien, annonçait officiellement devant l’Assemblée générale des Nations unies à New York que l’Iran se désolidarisait de la récompense promise pour l’assassinat de Salman Rushdie. (Le Monde, 26 septembre 1998) (NdT)#.

[5Cette traduction semble plus précise que celle de Syndicat des transports urbains de Téhéran utilisée dans le n° 115 d’Echanges (NdT).#

[6Voir Echanges n° 115, p. 37, note 7 (NdT).

[7Note de Wildcat du 21 mars 2006 : les 18 et 19 mars 2006, cinq membres du comité directeur du syndicat Vahed ont été libérés ainsi qu’un métallurgiste. Le chef du syndicat, Ossanlu, et l’ouvrier dans l’automobile, Ashin Bahrami, restent en prison.#