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Lénine philosophe

Dietzgen

mercredi 21 juin 2006

3. Dietzgen

Quand, accompagnant la lutte de classe de la bourgeoisie pour son émancipation, le matérialisme bourgeois fit son apparition en Europe occidentale, il représentait un recul théorique par rapport au matérialisme historique, bien qu’il ait été inévitable dans la pratique.

Marx et Engels étaient tellement en avance par rapport à cette conception qu’ils y virent une rechute vers des positions depuis longtemps dépassées, une sorte de retour au Siècle des Lumières : le XVlIIe. Ils avaient très clairement estimé à sa juste valeur la faiblesse de la lutte politique de la bourgeoisie allemande (tout en sous-estimant la vitalité du système capitaliste), et ils n’attachèrent qu’une faible importance à cette théorie qui l’accompagnait. Occasionnellement, ils lui consacrèrent quelques phrases méprisantes, destinées à éviter toute confusion entre les deux types de matérialisme. Toute leur vie, ils insistèrent plus spécialement sur l’opposition entre leur théorie et les grands systèmes idéalistes de la philosophie allemande et plus particulièrement celui de Hegel. C’est cette opposition qui est à la base de leurs conceptions philosophiques. Dans l’Anti-Dühring, Engels insiste encore sur ce caractère fondamental de la doctrine que Marx et lui-même avaient élaborée quelque trente ans auparavant. C’est pourquoi les problèmes du matérialisme bourgeois furent laissés de côté ; seules furent abordées les théories sociales de Dühring.

Mais le matérialisme bourgeois était autre chose qu’une répétition pure et simple des idées du XVllle siècle ; il s’appuyait sur le développement prodigieux des sciences de la nature au XIXe siècle et y puisait sa force. Une critique de ses fondements amenait à se poser des problèmes tout à fait différents de ceux concernant la philosophie post-hégélienne. Il fallait une étude critique des idées fondamentales des axiomes universellement admis comme résultat des sciences, et qui avaient été adoptés partiellement, bien qu’avec des réserves, par Marx et Engels eux-mêmes.
C’est là que les œuvres de Dietzgen ont leur importance.

Dietzgen était un artisan tanneur qui vécut en Rhénanie puis émigra aux États-Unis où il participa au mouvement ouvrier. C’était un autodidacte socialiste qui devint écrivain et philosophe. II se considérait comme un disciple de Marx dans les domaines sociaux et économiques, et il assimila parfaitement la théorie de la valeur et du capital. En philosophie, c’était un penseur original qui développa les conséquences philosophiques de cette nouvelle conception du monde. Tout en le qualifiant de philosophe du prolétariat, Marx et Engels n’approuvaient pas tout ce qu’il écrivait ; ils lui reprochaient ses répétitions, le trouvaient souvent confus, et on peut même se demander s’ils ont vraiment compris la nature de son argumentation, qui était bien éloignée de leur propre mode de pensée.

Marx, pour présenter la vérité nouvelle de ses conceptions, les exprime sous forme d’affirmations précises, et d’arguments nets et logiques, Dietzgen au contraire estime que son rôle principal est de stimuler le lecteur pour qu’il réfléchisse par lui-même sur le problème de la pensée. C’est dans ce but qu’il répète ses arguments sous des formes différentes, expose le contraire de ce qu’il affirmait auparavant, et assigne à chaque vérité les limites de sa validité, craignant par dessus tout que le lecteur n’accepte une affirmation quelconque comme un dogme. S’il lui arrive parfois d’être confus, surtout dans ses derniers textes on trouve, en particulier dans L’Essence du travail intellectuel humain (1869), le premier de ses ouvrages, comme dans Incursions d’un socialiste dans le domaine de l’épistémologie (1877) et d’autres petites brochures, des exposés clairs et lumineux sur la nature du processus de la pensée, lesquels confèrent à ces œuvres un intérêt exceptionnel et en font une partie intégrante voire essentielle du marxisme.

La première grande question de la théorie de la connaissance est l’origine des idées. Marx et Engels démontrèrent qu’elles sont produites par le milieu extérieur. La deuxième question, qui lui est reliée, porte sur la transformation en idées des impressions fournies par ce milieu. C’est Dietzgen qui y a répondu. Marx montra que les réalités sociales et économiques déterminent la pensée. Dietzgen a explicité la relation entre la pensée et la réalité. Ou, pour reprendre une phrase d’Herman Gorter :
« Marx a montré comment la matière sociale forme l’esprit, Dietzgen nous montre ce que l’esprit lui-même fait. »

Dietzgen part des expériences de la vie quotidienne et plus particulièrement de la pratique des sciences de la nature.

« Systématiser, telle est l’essence, l’expression générale de l’activité scientifique. La science ne vise à rien d’autre que de mettre en ordre et classer dans notre cerveau les objets du monde extérieur. »

L’esprit humain dégage d’un groupe de phénomènes ce qui leur est commun, par exemple la couleur commune à une rose, une cerise, un coucher de soleil , fait abstraction des particularités et fixe en un concept leur caractère général - dans l’exemple donné, la couleur rouge. Il exprime sous forme de règle ce qui se répète, par exemple le fait que les pierres tombent. L’objet original est concret, le concept spirituel abstrait.

« Par notre esprit nous entrons en possession potentielle du monde sous deux aspects : l’un extérieur en tant que monde réel, l’autre intérieur, sous forme de pensées, d’idées, d’images. (...) Le cerveau ne saisit pas les choses elles-mêmes, mais seulement leur concept, leur image générale. (...) Il n’y a pas assez de place dans le cerveau pour la diversité sans fin des objets et la richesse infinie de leurs propriétés. »

Et en fait, dans la vie pratique, nous avons besoin de prévoir les événements et pour cela, non pas d’envisager tous les cas particuliers, mais d’utiliser des règles générales. L’opposition esprit matière, pensée réalité, matériel spirituel, est l’opposition même de l’abstrait et du concret, du général et du particulier.

Cette opposition n’est cependant pas absolue. Le monde tout entier est l’objet de notre pensée, aussi bien le monde spirituel que le monde visible et palpable. Les choses spirituelles existent vraiment sous forme de pensées et servent à leur tour d’objets pour la formation des concepts ; les phénomènes spirituels sont eux-mêmes englobés dans le concept d’esprit. Les phénomènes spirituels et matériels, c’est-à-dire la matière et l’esprit réunis, constituent le monde réel dans son intégralité, entité douée de cohésion dans laquelle la matière détermine l’esprit et l’esprit par l’intermédiaire de l’activité humaine « détermine » la matière. Le monde dans son intégralité est une unité en ce sens que chaque partie n’existe qu’en tant que partie de la totalité et est entièrement déterminée par l’action de celle-ci ; les qualités de cette partie, sa nature particulière, sont donc formées de ses relations avec le reste du monde. L’esprit, c’est-à-dire l’ensemble des choses spirituelles, est une partie de la totalité de l’univers et sa nature consiste en l’ensemble de ses relations avec la totalité du monde. C’est cette totalité que nous lui opposons en tant qu’objet de la pensée sous le nom de monde matériel, extérieur, réel. Si maintenant nous attribuons la primauté à ce monde matériel par rapport à l’esprit, cela signifie, selon Dietzgen, tout simplement que le tout est primordial et la partie secondaire. Nous trouvons là le vrai monisme, celui où le monde spirituel et le monde matériel forment un ensemble uni.

Cette distinction, entre monde réel des phénomènes et monde des concepts formés par la pensée, est particulièrement adaptée à l’étude des conceptions scientifiques et à l’explication de leur nature. La physique peut expliquer les phénomènes lumineux en les considérant comme l’effet de vibrations rapides qui se propagent dans l’espace, ou plutôt, comme disaient les physiciens, dans l’éther qui remplit l’espace. Dietzgen cite un physicien pour qui la véritable nature de la lumière est là, alors que nos perceptions (lumière ou couleur) ne sont qu’apparence. Et Dietzgen remarque :

« La croyance superstitieuse en la spéculation philosophique a écarté ce physicien de la méthode de l’induction scientifique quand il prétend que des ondes se propageant dans l’éther à la vitesse de 40.000 milles allemands (300 000 km) par seconde constituent la vraie nature de la lumière, et qu’il les oppose aux phénomènes réels que sont la lumière et la couleur. L’absurdité devient manifeste quand on se rend compte qu’ici le monde visible est appelé « création de l’esprit », alors que les vibrations de l’éther, mises au jour par l’intelligence des plus grands cerveaux, sont considérées comme la réalité matérielle. (C’est tout juste le contraire) ; le monde coloré de tous les phénomènes lumineux est le monde réel alors que les ondes se propageant dans l’éther sont une image construite par l’esprit à partir de ces phénomènes. »

Il est clair que ces divergences proviennent des significations différentes que l’on donne aux termes de vérité et de réalité. Le seul moyen qui permette de savoir si nos pensées sont justes, c’est, sans conteste, l’expérimentation, la pratique, l’expérience. Or la plus directe de ces expériences, c’est l’expérience elle-même ; le monde des phénomènes est ce qu’il y a de plus sûr ; c’est la réalité donnée avec le moins d’équivoque. Certes nous connaissons des phénomènes qui ne sont que des apparences. Cela signifie que les témoignages de nos différents sens ne concordent pas et qu’ils doivent être recombinés pour fournir une image harmonieuse du monde. Si nous considérions comme réelle l’image que nous voyons se former derrière un miroir mais que nous ne pouvons toucher, nous rencontrerions constamment des échecs dans notre activité pratique, à cause d’une connaissance scientifique aussi équivoque. L’idée que le monde des phénomènes dans son ensemble ne serait qu’une apparence ne peut avoir de sens que pour celui qui croit en une autre source de connaissance, par exemple la voix de Dieu qui s’adresse à lui dans son for intérieur qu’il faut accorder avec les autres expériences.
Si nous appliquons le critère de la pratique expérimentale au travail du physicien, nous en concluons que son raisonnement est également juste.

A partir des vibrations de l’éther, les physiciens ont été en mesure non seulement d’expliquer des phénomènes connus mais encore d’en prédire un certain nombre d’autres jusque-là inconnus. La théorie est bonne et correcte. Elle est vraie car elle exprime en une formule ramassée ce qui est commun à toutes ces expériences, permettant ainsi d’en prédire les résultats dans leur infinie diversité. Les ondes se propageant dans l’éther doivent donc être considérées comme une image vraie de la réalité. L’éther lui-même échappe à toute observation : l’observation ne nous montre que des phénomènes lumineux.

Comment se fait-il alors que les physiciens aient pu parler de l’éther et de ces ondes comme d’une réalité ? Tout d’abord en tant que modèle obtenu par analogie. Nous savons d’expérience que des ondes se propagent dans l’eau et dans l’air. Si nous admettons qu’il existe une substance extrêmement fine, l’éther, qui remplit l’espace et dans laquelle se propagent des ondes, nous pourrons y transposer un certain nombre de phénomènes ondulatoires bien connus dans l’air et dans l‘eau et constater par la suite que les hypothèses faites se trouvent confirmées. Cette analogie a eu pour effet d’élargir notre monde réel. Par nos « yeux spirituels », nous voyons de nouvelles substances, de nouvelles particules se déplacer, invisibles, car trop petites pour être vues aux meilleurs microscopes, mais concevables d’après le modèle que nous fournissent les substances et les particules macroscopiques plus volumineuses que nous pouvons voir directement.

Mais en voulant considérer l’éther comme une réalité nouvelle invisible, les physiciens se sont heurtés à de grandes difficultés. L’analogie n’était pas parfaite. Il fallait attribuer à cet éther remplissant tout l’espace des propriétés bien différentes de celles de l’eau ou de l’air. Bien qu’on le considérât comme une substance, il différait tellement de toutes les substances connues qu’un physicien anglais le compara un jour à la poix. Quand on découvrit plus tard que les ondes lumineuses sont des vibrations électromagnétiques, il fallut attribuer à l’éther la propriété de transmettre tous les phénomènes électriques et magnétiques. Pour que l’éther puisse remplir ce rôle, on dut imaginer une structure compliquée, un système de mécanismes combinant des mouvements, des tensions et des rotations, qui pouvait bien servir de modèle grossier mais que personne ne pouvait admettre comme étant la vraie nature de ce fluide le plus impalpable de tous, censé remplir l’espace entre les atomes.

Les choses s’aggravèrent quand, au début du XXe siècle, l’existence même d’un éther fut remise en cause par la théorie de la relativité. Les physiciens s’habituèrent à un espace vide auquel toutefois ils attribuaient certaines propriétés traduites en formules et équations mathématiques. Avec ces formules on a pu calculer l’évolution des phénomènes ; les symboles mathématiques étaient tout ce qui restait de l’éther. Les modèles et les images ne sont qu’accessoires et la vérité d’une théorie n’est rien d’autre que l’exactitude des formules mathématiques.

La situation empira encore lorsqu’on découvrit des phénomènes explicables seulement en supposant la lumière formée d’un courant de particules discrètes (bien séparées), les quanta, se déplaçant à grande vitesse à travers l’espace. L’ancienne théorie ondulatoire restait pourtant valable et, selon les besoins, il fallait recourir soit aux ondes, soit aux quanta. Les deux théories étaient en contradiction manifeste, mais elles étaient toutes deux exactes, c’est-à-dire vraies dans les limites de leur champ d’application. Ce n’est qu’à ce stade que les physiciens commencèrent enfin à soupçonner que les entités physiques qu’ils considéraient autrefois comme étant la réalité se cachant derrière les phénomènes, n’étaient en fait que des images, ce que nous appelons des concepts abstraits, des modèles construits pour obtenir plus facilement une vue d’ensemble des phénomènes. Quand, un demi-siècle avant ces découvertes, Dietzgen publiait les remarques critiques qu’il déduisait simplement du matérialisme historique, il n’y avait pas un physicien pour douter de la réalité de l’éther et de son rôle dans la propagation des vibrations lumineuses. Mais la voix de l’artisan socialiste ne pénétra pas dans les amphithéâtres des universités. Aujourd’hui ce sont justement les physiciens qui affirment ne manier que des modèles et des images, qui discutent sans cesse des bases philosophiques de leur science et font remarquer que le seul but de la science en général est de découvrir des relations et des formules permettant de prévoir, à partir d’expériences connues, des phénomènes inconnus.

Dans le mot phénomène, qui étymologiquement signifie ce qui apparaît, il y a déjà une opposition à la réalité des choses. Si on parle d’apparaître on sous-entend qu’il existe quelque chose d’autre que ce qui apparaît. Pas du tout, répond Dietzgen, les phénomènes apparaissent - ou ont lieu - un point c’est tout. Ce jeu de mots ne doit pas faire penser à la personne de l’observateur - moi ou un autre - auquel il apparaît quelque chose. Tout ce qui arrive, que l’homme l’observe ou non, est un phénomène et l’ensemble de ces événements constitue la totalité de l’univers, le monde réel des phénomènes.

« La perception sensorielle nous montre une transformation continuelle de la matière. (...) Le monde sensible, l’univers, à tout instant et en tout lieu, est une chose nouvelle qui n’existait pas auparavant. Il naît et disparaît, disparaît et renaît sous nos yeux. Rien ne reste identique, seul le changement est éternel, durable, et encore pas tout à fait car le changement lui-même varie. (...) Le matérialisme (bourgeois) affirme, il est vrai, la pérennité, l’éternité, l’indestructibilité de la matière. (...) Mais où trouvons-nous cette substance éternelle, impérissable et sans forme ? Dans le monde réel, celui des phénomènes, nous ne rencontrons que des formes de matière périssable. (...) Dans la réalité, la matière éternelle et impérissable n’existe en pratique que comme totalité de ses apparences passagères. »

Bref la matière est une abstraction.

Alors que les philosophes parlaient de l’essence des choses, les physiciens parlaient de matière, d’une substance immuable derrière les phénomènes changeants. La réalité, disaient-ils, c’est la matière, l’univers c’est l’ensemble de toute la matière. Cette matière est formée d’atomes, composants ultimes et invariables de l’univers, qui par leurs diverses combinaisons donnent l’impression d’un changement incessant. Construits sur le modèle des objets solides que nous rencontrons, c’est-à-dire à partir d’une extension du monde visible, (des pierres, des grains, de la poussière on extrapole à des particules extrêmement petites,) les atomes devenaient les constituants du monde tout entier, aussi bien d’un liquide comme l’eau que d’un gaz comme l’air. La justesse de cette théorie atomique a résisté à l’épreuve d’un siècle d’expérience. Elle a fourni un nombre incalculable d’explications exactes et de prévisions correctes. Les atomes eux-mêmes ne sont pas, bien entendu, des phénomènes observés directement ; ils sont des déductions de la pensée. Comme tels ils participent de la nature de tous les produits de notre pensée. Leur délimitation dans l’espace, la distinction entre eux, leurs qualités exactes découlent de leur caractère abstrait. En tant qu’abstraction ils rendent compte de ce qui est général et commun aux divers phénomènes, et nous fournissent ce qu’il faut pour pouvoir faire des prévisions.

Il va de soi que les physiciens ne considéraient pas les atomes comme des abstractions, mais qu’ils voyaient en eux de petites particules réelles, invisibles, nettement délimitées, semblables pour tous les éléments chimiques, doués de propriétés et de masses rigoureusement déterminées. Mais la science moderne a détruit ces illusions. Les atomes ont d’abord été dissociés en particules plus petites comme les électrons, les protons et les neutrons, qui forment des édifices compliqués, et dont certaines sont inaccessibles à l’expérience et résultent simplement d’une déduction logique. Ces éléments, les plus petits de l’univers, ne peuvent plus être considérés comme des particules nettement discernables et ayant une position définie dans l’espace : la physique moderne leur assigne le caractère d’un mouvement ondulatoire s’étendant à tout l’espace. Si on demande à un physicien ce qui bouge dans ces ondes, il répond en exhibant une équation mathématique. Les ondes ne sont pas des ondes de matière ; ce qui bouge ne peut même pas être qualifié de substance. En fait ce qui convient le mieux c’est le concept de probabilité : les électrons sont des ondes de probabilité. Autrefois une particule avait un poids bien déterminé à partir duquel on pouvait définir une quantité bien spécifique : la masse ; maintenant la masse change avec l’état du mouvement. On ne peut plus la séparer de l’énergie : l’une se transforme dans l’autre et réciproquement. Ces deux concepts étaient nettement distincts et le monde décrit par la physique était un système clair, sans contradictions, à un point tel que fièrement on l’identifiait au monde réel. Aujourd’hui la physique se heurte à des contradictions insolubles tant qu’on s’efforce de conserver rigidement sous forme d’entités bien délimitées ces concepts fondamentaux qui ont nom : matière, masse, énergie. La contradiction disparaît dès qu’on les considère pour ce qu’ils sont vraiment : des abstractions servant à représenter le monde des phénomènes qui s’élargit constamment.

Il en est de même pour les forces et les lois de la nature. Mais les conclusions de Dietzgen à ce sujet ne sont guère fondées et plutôt confuses. Ceci provient vraisemblablement de ce qu’à l’époque les physiciens allemands utilisaient un seul mot Kraft pour désigner indifféremment force et énergie. Nous allons utiliser un exemple simple, celui de la gravité, pour expliquer clairement ce dont il s’agit. La pesanteur, l’attraction terrestre est, selon les physiciens, la cause de la chute des corps. Mais dans ce cas la cause n’est pas quelque chose qui précéderait l’effet et en serait entièrement distinct ; cause et effet sont simultanés et traduisent la même chose en termes différents. Les noms communs pesanteur ou attraction ne sont que des mots qui ne contiennent rien de plus que les phénomènes eux-mêmes. Par ces mots nous exprimons le caractère général commun à tous les corps qui tombent. Et bien plus importante que le nom de gravitation est la loi correspondante qui affirme que dans tout mouvement libre à la surface de la terre, il existe une accélération constante dirigée vers le bas. Si la loi est exprimée sous forme d’une relation mathématique, elle permet le calcul du mouvement de tous les corps, soit abandonnés en chute libre, soit lancés avec une vitesse initiale. Ainsi la loi contient tous les mouvements possibles. A ce stade, point n’est besoin de garder en mémoire tous les cas particuliers pour prédire à l’avance ce qui va arriver dans chaque cas nouveau, il suffit de connaître la loi, la formule mathématique. La loi est le concept abstrait que notre raisonnement a tiré des phénomènes de la chute des corps. Elle a une expression précise et prétend à une validité absolue, tandis que les phénomènes dans leur diversité s’écartent de la loi, et nous attribuons alors ces écarts à d’autres causes secondaires.

Newton a étendu la loi de la pesanteur au mouvement des planètes. Le mouvement de la Terre autour du Soleil et celui de la Lune autour de la Terre furent « appliqués » par l’action de la même force qui, sur la Terre fait tomber les pierres vers le bas. L’inconnu était ainsi ramené au connu. La loi de la gravitation universelle de Newton s’exprime en une formule mathématique qui permet aux astronomes de calculer le mouvement des planètes ; et l’accord de ces calculs théoriques avec les observations astronomiques est la preuve de l’exactitude de la loi. C’est pourquoi les physiciens firent de la gravitation la cause de tous ces mouvements ; ils la considéraient comme une chose réelle flottant dans l’espace, une sorte de petit génie mystérieux, d’être spirituel, auquel on donna le nom de « force » (Ia force d’attraction), et qui réglait le cours des planètes. La loi devenait un commandement suprême, en quelque sorte omniprésent dans la nature, auquel tous les corps devaient obéir. Mais dans la réalité rien de tel n’existe. Par « cause », il ne faut entendre qu’un bref résumé, un abrégé, tandis que par « effet » on désigne la multitude des phénomènes particuliers. La loi est un concept qui regroupe un grand nombre de phénomènes complexes dont elle a été abstraite par l’esprit humain. La formule qui lie l’accélération de chaque particule à sa distance aux autres particules de l’espace et à leur masse, énonce sous une forme particulièrement ramassée la même chose qu’une longue description compliquée de tous les mouvements des corps.

La gravitation, la force d’attraction, en tant qu’être particulier dirigeant les corps en mouvement n’existe pas dans la nature, elle n’existe que dans notre cerveau. En tant que commandement mystérieux, omniprésent dans tout l’espace, elle n’a pas plus d’existence réelle que la loi de la réfraction de Snellius considérée comme donnant à la lumière l’ordre de suivre un chemin donné. Le trajet des rayons lumineux est une conséquence mathématique directe des différences de vitesse de la lumière dans des milieux physiques différents. Pour déterminer ce trajet on peut tout aussi bien supposer que la lumière au lieu d’obéir aux lois de Snellius, se comporte comme un être intelligent et choisit le trajet le plus court pour atteindre son but (principe de Fermat). C’est à partir d’un principe analogue que les physiciens préfèrent, de nos jours, conformément à la théorie de la relativité, déduire les mouvements dans l’univers et les représenter non comme résultant d’une force de gravitation mais comme empruntant le trajet minimal dans un espace-temps courbe à quatre dimensions, c’est-à-dire suivant les « géodésiques » de cet espace. Les physiciens une fois encore en sont venus à considérer cet espace courbe comme étant la « réalité » cachée derrière les phénomènes, et qui prend la place de cet « univers de forces » introduit par Newton. Mais, une fois de plus, il faut remarquer que, tout comme dans le cas de la gravitation universelle de Newton, il ne s’agit que d’une abstraction, d’un ensemble de formules, meilleures que celles de Newton et par conséquent plus justes : malgré des calculs mathématiques plus compliqués, la théorie de la relativité générale est finalement plus simple et permet d’englober et d’expliquer plus de phénomènes que la théorie newtonienne.
Ce qu’on appelle « causalité » dans la nature, règne de la loi naturelle, - on va même parfois jusqu’à parler de « loi de causalité », c’est-à-dire d’une loi qui affirme qu’il y a des lois dans la nature - se réduit finalement à ce simple fait que les régularités que nous trouvons dans les phénomènes sont formulées sous l’aspect de règles valables absolument. Le fait que les limitations, les écarts et les exceptions soient explicitement considérés comme tels et qu’on essaie d’en tenir compte en corrigeant la loi, montre bien que la formulation de celle-ci implique qu’on lui attribue a priori une validité absolue. Nous sommes sûrs que la loi sera valable pour tous les cas à venir. Sinon elle manquerait son but et perdrait son caractère de loi. Et si l’accord entre les observations et les prédictions n’existe pas ou est imparfait nous avons recours à des « causes » additionnelles, c’est-à-dire que nous cherchons à combiner ce cas singulier avec d’autres cas semblables pour en déduire une loi nouvelle.

Lorsqu’on parle du « règne de la loi dans la nature », on entend souvent « règne de la nécessité ». Mais parler de nécessité dans la nature, c’est appliquer une expression humaine à celle-ci : c’est une utilisation erronée car elle est reliée à la croyance en une obligation extérieure. Encore plus impropre est le mot déterminisme fréquemment utilisé dans les écrits bourgeois, qui sous-entend que l’avenir est fixé à l’avance de quelque part, par quelqu’un. Ainsi le mot nécessité s’enrichit d’un sens supplémentaire selon lequel il n’y a aucun libre-arbitre ni aucun hasard dans le déroulement des processus naturels. Mais bien entendu ce sont des mots qui ne peuvent s’appliquer qu’au comportement des hommes. Il faut noter cependant que la vieille théologie admettait l’existence d’un tel libre-arbitre dans la nature. Nous dirons, plus volontiers et plus exactement, qu’à chaque instant la nature dans son entier dépend de ce qu’elle était à un instant antérieur ; ou mieux encore que la nature est une unité, qui, en dépit de tous les changements, reste identique à elle-même. Toutes les parties de la nature sont liées les unes aux autres et nous exprimons ces relations sous forme de lois. Les lois de la nature sont des formulations humaines imparfaites, restreintes à des domaines particuliers, de la nécessité dans la nature. La nécessité absolue n’a de sens que pour l’univers dans son ensemble. Dans chaque domaine, extrait de cet ensemble, que la recherche scientifique étudie elle ne s’applique qu’imparfaitement. La loi de la gravitation n’est pas valable comme telle dans la nature, et elle ne permet de représenter qu’imparfaitement les mouvements des planètes ; mais nous sommes convaincus que ces mouvements se déroulent sous l’emprise de la nécessité naturelle, toujours de la même manière sans qu’il puisse en être autrement.

On attribue souvent l’importance du marxisme au fait que pour la première fois apparaît une science de la société analogue aux sciences de la nature. C’est-à-dire que, tout comme dans la nature, il existe dans l’histoire humaine des lois strictes, si bien que le développement de la société ne s’accomplit ni arbitrairement ni accidentellement mais selon une nécessité supérieure. On peut exprimer cette conviction en disant que dans le monde de l’homme règne un déterminisme strict et que « l’indéterminisme », c’est-à-dire la liberté de la volonté et des activités humaines, n’a aucune place. Nous allons expliquer maintenant ce que signifie cette affirmation. La totalité de l’univers, c’est-à-dire la réunion de la nature et de la société, est une unité déterminée à chaque instant par son état antérieur. Affirmer que cette totalité reste une unité, que le monde reste identique à lui-même, revient à dire que l’évolution de chacune de ses parties, de l’humanité ou d’une partie de l’humanité par exemple, dépend entièrement du monde environnant, de l’ensemble nature et société. En nous basant sur nos observations, nous cherchons ici encore à découvrir des régularités, des règles, des lois et à définir des concepts nouveaux ; mais attribuer à ces lois une existence indépendante est une tendance bien moins prononcée dans ce domaine que dans celui de l’étude de la nature. S’il est relativement facile au physicien de croire en une loi de la gravitation comme en un être réel planant dans l’univers autour du Soleil et des planètes, il est plus difficile de croire que le « progress », la « liberté » ou une loi de l’évolution sociale planent entre les hommes ou au-dessus d’eux, conduisant l’homme comme une fatalité inéluctable. Ces lois du développement ne sont que des abstractions formulées sous forme absolue par l’esprit à partir de relations partielles. Il en est de la nécessité dans ce domaine comme de toutes les nécessités dans la nature. Si l’on peut parler de nécessité il ne peut s’agit que de l’obligation pour l’homme de manger pour vivre. Ce dicton populaire exprime clairement le relation fondamentale entre l’homme et le monde dans son ensemble.

Les relations sociales sont infiniment plus complexes que celles existant dans la nature, et il est plus difficile de dégager les lois de la société et de les exprimer en formules exactes. Ici plus encore les lois n’expriment que nos prévisions sur le futur, mais les événements réels ne sont jamais en accord partait avec elles. C’est déjà un grand pas que l’on ait pu esquisser les grandes lignes du développement social. L’importance du marxisme ne réside pas tant dans les règles qu’il énonce ou les prévisions qu’il formule, que dans ce qu’on nomme la méthode, dans cette affirmation fondamentale qu’il existe une relation entre chaque événement social et l’ensemble de l’univers, dans le principe que dans tout phénomène social il faut rechercher les facteurs matériels réels auxquels ils sont reliés.


Les autres chapitres de Lénine philosophe :

Lénine philosophe

1. Le marxisme

2. Le matérialisme bourgeois

4. Mach

5. Avenarius

6. Lénine

7. La révolution russe

8. La révolution prolétarienne