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Le salariat, les racines de la révolte

3-1 : La vie au travail

Un livre de Martin Glaberman et Seymour Faber

publié le lundi 5 juin 2006

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* Voir Echanges nos 102 (chap. 1 : « Qu’est-ce que la classe ouvrière ? ») et 103 (chap. 2 : « Une histoire de la lutte »).

Table des matières :

Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Une his­toire de la lutte

La vie au tra­vail (I)

3-2. La vie au tra­vail (fin)

La guerre dans le tra­vail

5-1. Le tra­vail comme un jeu, ou rendre le tra­vail humain (I)

5-2. Le tra­vail comme un jeu, ou rendre le tra­vail humain (fin)

Le tra­vailleur en guerre contre lui-même

7-1. Les guer­res au sein de la classe ouvrière. La guerre des sexes

7-2 : Les guer­res au sein de la classe ouvrière. La guerre raciale. La guerre contre la bureau­cra­tie

Conclusion

Notes

Un des pos­tu­lats sous-ten­dant la dis­cus­sion de Marx sur l’alié­nation était que la pro­duc­tion n’était pas seu­le­ment un moyen de satis­faire les besoins, mais ce qui fai­sait de l’homme un être humain. Le tra­vail était une acti­vité dans laquelle les êtres humains pou­vaient dével­opper leur créa­tivité et, par ce pro­ces­sus pren­dre place dans leur com­mu­nauté. pour Marx, c’est l’essence de l’huma­nité. En même temps, le tra­vail représ­entait poten­tiel­le­ment la voie par laquelle les gens deve­naient humains et la façon dont ils expri­maient leur huma­nité. Le concept de l’alié­nation chez Marx impli­que une situa­tion où, au lieu du pro­duc­teur réel (les tra­vailleurs), les forces imper­son­nel­les du marché et le besoin irrépr­es­sible d’accroître le capi­tal gou­ver­nent ce qui doit être pro­duit et la manière dont la pro­duc­tion doit être réalisée. Sous le capi­ta­lisme, la pla­ni­fi­ca­tion de la pro­duc­tion est réalisée bureau­cra­ti­que­ment et, pour autant que cela durera, le tra­vail n’aura aucune signi­fi­ca­tion intrinsèque. Le tra­vail n’est accom­pli que pour satis­faire des besoins extérieurs à lui et dans une situa­tion où le tra­vailleur est cons­tam­ment en guerre avec lui-même et avec les autres.

Dans ces condi­tions, tra­vailler signi­fie soit mar­cher de concert avec l’entre­prise, soit se trou­ver en conflit per­ma­nent avec elle. L’entre­prise,de son côté, n’est intéressée que par la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, car c’est seu­le­ment ainsi qu’elle accroît son capi­tal et reste compé­ti­tive.

Dans l’entre­prise moderne, tout un système de rela­tions socia­les, tissé par la classe ouvrière, existe parallè­lement aux rela­tions socia­les créées par le capi­ta­lisme. Ces deux systèmes d’orga­ni­sa­tion, chacun avec ses pro­pres buts et mét­hodes de lutte, sont les bases d’une situa­tion qui est essen­tiel­le­ment une lutte pour le contrôle du lieu de tra­vail. Le capi­tal domine, mais il y a des limi­tes à cette domi­na­tion. Ces limi­tes, varia­bles, sont définies par l’acti­vité de la classe des tra­vailleurs. Le système d’orga­ni­sa­tion des tra­vailleurs est engen­dré par la coopé­ration inhér­ente au tra­vail. Le système d’orga­ni­sa­tion des tra­vailleurs fonc­tionne, de plus, comme la base des rela­tions humai­nes entre tra­vailleurs et comme un objet de lutte et de remous cons­tants dans leurs rela­tions avec le capi­tal. Le but des tra­vailleurs dans cette guerre est l’huma­ni­sa­tion du lieu de tra­vail. Il y a des preu­ves qu’il en est tou­jours ainsi. Cette lutte peut être indi­vi­duelle par nature ou impli­quer des sec­teurs entiers de tra­vailleurs. Habituellement, la bataille est sou­ter­raine et prend la forme d’une guér­illa ; mais quel­que­fois, elle surgit en conflit ouvert, ayant un poten­tiel révo­luti­onn­aire, et peut se dével­opper dans un mou­ve­ment ten­dant à chan­ger tota­le­ment la struc­ture sociale. Un tel mou­ve­ment s’est mani­festé lors­que les tra­vailleurs ont créé leurs formes direc­tes de domi­na­tion, comme les conseils ouvriers en Pologne et en Hongrie en 1956, en France en 1968, et dans de nom­breux autres exem­ples, y com­pris le mou­ve­ment Solidarité dans la Pologne de 1980. Tout ceci impli­que que ce n’est pas le tra­vail en tant que tel, mais les condi­tions struc­tu­rel­les sous les­quel­les les tra­vailleurs ont été contraints d’œuvrer qui les rend hos­ti­les au pro­ces­sus du tra­vail.

Stuart Chase rele­vait une impor­tante impli­ca­tion du concept de tra­vail aliéné chez Marx quand il écrivait :

« Ce qu’ils haïssent est la situa­tion de tra­vail dans laquelle ils se retrou­vent dans pres­que toutes les usines (...). Ils y retrou­vent les mêmes sen­ti­ments de frus­tra­tion et d’insé­curité. La vie en usine a peu de sens ; les besoins humains les plus fon­da­men­taux développés au cours des siècles, tant bio­lo­gi­ques que cultu­rels, ne sont pas satis­faits (...). Un besoin humain fon­da­men­tal est cons­tam­ment violé et rien ne peut y remédier sauf un chan­ge­ment des condi­tions de tra­vail (33). »

Chase tente ici de déch­iffrer le sens caché des déc­ouv­ertes des expéri­ences de Hawthorne et des tra­vaux d’Elton Mayo et de ses col­la­bo­ra­teurs (34).

Ces tra­vaux furent connus sous le titre d’Ecole du mana­ge­ment en rela­tions humai­nes. Ils posaient les fon­de­ments de l’expé­rim­en­tation et de l’établ­is­sement de nou­vel­les formes de mana­ge­ment que l’on retrouve aujourd’hui, à partir des notions d’« enri­chis­se­ment » (job enrich­ment) et d’« élarg­is­sement » (job enlar­ge­ment) du tra­vail appar­te­nant au mana­ge­ment à la suéd­oise, de la pro­duc­tion « dégraissée », de col­la­bo­ra­tion et de contrôle de qua­lité appar­te­nant aux mana­ge­ments japo­nais et amé­ricain. Ces cher­cheurs ont su établir avec pers­pi­ca­cité un diag­nos­tic du conflit dans l’indus­trie. En raison de leurs liens avec le mana­ge­ment et de leur sou­tien au capi­ta­lisme comme système, ils res­taient pour­tant inca­pa­bles de suivre la logi­que de leur argu­ment jusqu’à deve­nir les avo­cats d’un contrôle du tra­vail par les tra­vailleurs ; et ils ne pou­vaient avoir d’autre choix que de se rabat­tre sur des astu­ces de mani­pu­la­tion des tra­vailleurs, des­tinées à leur donner le sen­ti­ment de par­ti­ci­per au procès du tra­vail (35). Nous posons comme hypo­thèse que c’est en s’efforçant de réa­liser cette com­mu­nauté et cette créa­tivité que les tra­vailleurs exer­cent une énorme pres­sion pour avoir le contrôle sur leurs vies de tra­vail. Mais, de plus en plus, cette ratio­na­lité patro­nale est rem­placée par un retour à une plus ancienne jus­ti­fi­ca­tion des ini­tia­ti­ves patro­na­les - « tra­vaillez avec nous ou vous n’aurez pas d’emploi ». Nombre de preu­ves, de diver­ses sour­ces, attes­tent de tels efforts. Mais avant d’enga­ger cette dis­cus­sion, notre com­préh­ension sera faci­litée si nous regar­dons la situa­tion phy­si­que et sociale dans laquelle les ouvriers se trou­vent plongés lorsqu’ils tra­vaillent.

Les condi­tions de tra­vail

Dépendant d’une mul­ti­pli­cité de fac­teurs, les condi­tions phy­si­ques sur le lieu de tra­vail peu­vent être classées, depuis l’atmos­phère rela­ti­ve­ment calme, propre, des bureaux et des maga­sins jusqu’à la cha­leur, la crasse, le bruit, la puan­teur que l’on trouve dans les forges, les fon­de­ries, les aciéries et les usines de condi­tion­ne­ment de nour­ri­ture. Les condi­tions et les ris­ques encou­rus quo­ti­dien­ne­ment par les mineurs de fond se trou­vent à un autre extrême.

Les pré­oc­cu­pations de l’indus­trie, dans ses efforts pour ratio­na­li­ser la pro­duc­tion et la rendre effi­cace, se sont orientées vers un système de pro­duc­tion basé sur quel­ques-uns des prin­ci­pes du mana­ge­ment scien­ti­fi­que et du for­disme (36) qui fini­rent par être connus sous l’appel­la­tion de « pro­duc­tion de masse ». Les éléments clés de ce système sont l’étude des temps et des mou­ve­ments, l’uti­li­sa­tion de la bande trans­por­teuse, les opé­rations d’usi­nage spéc­ialisées et la chaîne de mon­tage qui ont éliminé les fonc­tions et les qua­li­fi­ca­tions des ouvriers. La situa­tion qui en est résultée, c’est que l’ouvrier est devenu une « pièce » rem­plaç­able. Les machi­nes sont deve­nues les pro­duc­teurs, les tra­vailleurs accom­plis­sant seu­le­ment les fonc­tions qu’il a été impos­si­ble de méca­niser, bien que suf­fi­sam­ment sim­ples pour que le tra­vailleur puisse aisément être rem­placé après une for­ma­tion mini­male.

Walker et Guest, dans leur étude clas­si­que L’Homme sur la chaîne, emprun­tent à Henry Ford pour déc­rire les éléments tech­ni­ques de la pro­duc­tion de masse :

— 1. la pro­gres­sion ordonnée du pro­duit à tra­vers l’usine dans une série d’opé­rations pla­ni­fiées, de telle sorte que la pièce requise arrive au bon endroit au moment requis ;

— 2. la livrai­son méca­nique de ces pièces à l’opé­rateur et, quand le mon­tage du pro­duit est ter­miné, son évac­uation auto­ma­ti­que ;
— 3. une divi­sion de toutes ces opé­rations en éléments cons­ti­tu­tifs sim­ples (37).

Ceci conduit aux éléments sui­vants de la pro­duc­tion de masse et aux conséqu­ences sur l’orga­ni­sa­tion du tra­vail :

— 1. contrôle du rythme du tra­vail effec­tué méca­niq­uement. Il n’appar­tient plus au tra­vailleur. Il est tota­le­ment dét­erminé par les machi­nes ;

— 2. outils et tech­ni­ques fixés à l’avance, aux lieu et place du tra­vailleur rece­vant un plan et pre­nant des décisions sur la manière dont la pièce peut être usinée et quels outils uti­li­ser. Tout cela étant fixé doré­navant par l’ingénieur ;

— 3. divi­sion minu­tieuse du pro­duit en pièces détachées. De nou­veau, les ingénieurs fixent cela à l’avance, ratio­na­li­sant en même temps le tra­vail et le tra­vailleur. Tout ceci mène aux conséqu­ences sui­van­tes pour les êtres humains quant à la manière dont le tra­vail est accom­pli :

— 4. habi­leté pro­fes­sion­nelle mini­male ;

— 5. tra­vail répé­titif ;

— 6. atten­tion super­fi­cielle (38).

La struc­ture sociale de l’indus­trie répond au but de ratio­na­li­sa­tion de la pro­duc­tion et vise à la rendre effi­cace ; un système d’orga­ni­sa­tion est créé qui requiert l’obé­iss­ance aux ordres concer­nant le tra­vail. Pour la ren­for­cer, le mana­ge­ment établit des règles qui fixent d’une manière claire et sans ambi­guïtés ce qui est exigé du tra­vailleur et les sanc­tions consé­cu­tives à toute trans­gres­sion. Parmi ce qui est ainsi pro­hibé, on trouve la non-obé­iss­ance aux ordres du contre­maître, l’aban­don du poste de tra­vail sans auto­ri­sa­tion, le fait de quit­ter l’usine sans per­mis­sion, l’absenté­isme sans motif, le non-res­pect des normes de pro­duc­tion. Les sanc­tions peu­vent aller de l’aver­tis­se­ment, pour la pre­mière, à trois jours de mise à pied pour la deuxième et au licen­cie­ment immédiat pour la troi­sième. Mais si le mana­ge­ment juge que l’infrac­tion est séri­euse, le licen­cie­ment immédiat peut être la sanc­tion de la pre­mière infrac­tion.

Ces règles sont sou­vent for­ma­lisées dans les négoc­iations et les accords avec les syn­di­cats et ont leur sanc­tion légale dans ce qui est habi­tuel­le­ment considéré comme les droits du mana­ge­ment dans les accords col­lec­tifs. Tout ceci tra­duit la reconnais­sance par le syn­di­cat du droit de l’entre­prise à gérer ses pro­pres affai­res et à orga­ni­ser le procès de pro­duc­tion.

Une autre struc­ture sem­bla­ble s’est réc­emment développée avec le contrôle élect­ro­nique. Les tra­vailleurs du télép­hone sont minutés et contrôlés élect­ro­niq­uement. Une femme qui tra­vaille au télép­hone raconte qu’elle dis­pose de 115 secondes pour trai­ter chaque appel ; elle pense que chaque mois, deux dou­zai­nes des appels qu’elle reçoit sont super­visés par des contre­maîtres. Elle dit que « c’est très stres­sant, vous ne pensez pas tou­jours à ça, mais on y pense quand on doit trai­ter un volume conséquent d’appels (39) ». Elle ajoute qu’après une année et demie de ce boulot, on com­mence à avoir sou­vent des maux de tête. Ils sont des mil­lions comme elle aux Etats-Unis, prin­ci­pa­le­ment dans les emplois de bureau, qui se trou­vent devoir tra­vailler sous sur­veillance élect­ro­nique, une ten­dance qui se géné­ra­lise alors que de plus en plus d’employés de toutes sortes tra­vaillent sur ordi­na­teurs. « Nine to Five », l’Association natio­nale des femmes au tra­vail, a publié à ce sujet un docu­ment qui cons­tate : « Avec le tra­vail sur ordi­na­teur, 26 mil­lions de tra­vailleurs sur 40 mil­lions uti­li­sant cet ins­tru­ment peu­vent être contrôlés élect­ro­niq­uement... Les contre­maîtres sont main­te­nant dans l’outil même de tra­vail. Les ordi­na­teurs déco­mptent le nombre de frap­pes par minute, le nombre d’erreurs et les cor­rec­tions par heure, et même le temps passé aux toi­let­tes. Leurs télép­hones enre­gis­trent le nombre d’appels et le nombre de fois - et leur durée - où le client est mis en attente (40). »

Les chan­ge­ments qui ont pris place dans le monde du tra­vail, par­ti­cu­liè­rement les muta­tions vers les ser­vi­ces ou le tra­vail de bureau, ont, d’une façon impor­tante, atténué les différ­ences entre les employés et les ouvriers. Karen Nusbaum, des bureaux de l’asso­cia­tion « Working Women » de Cleveland, décrit le bureau du futur comme l’usine d’autre­fois.

« Le tra­vail sur ordi­na­teur est sou­vent réduit à des tâches répé­ti­tives, mono­to­nes. Les tra­vailleurs doi­vent sou­vent pro­duire plus pour la même paie, et on voit sou­vent des ten­ta­ti­ves d’accé­lérer la cadence de tra­vail et le taux uni­taire de salaire. La plu­part ont le sen­ti­ment que leur tra­vail est contrôlé par l’ordi­na­teur (41). »

L’auto­ma­tion intro­duit une masse d’emplois de bureau qui sont dép­rof­essi­on­nalisés, dégradés, sans issue et insa­tis­fai­sants.

De 1950 à 1970, selon Joan Greenbaum, le tra­vail de bureau a été stan­dar­disé et est devenu une rou­tine. Bien peu de femmes s’assoient aujourd’hui devant leur patron avec un carnet de sténo, et bien plus sont assi­ses devant un ter­mi­nal d’ordi­na­teur. Selon IBM, il n’y a plus de secrét­aires, seu­le­ment des pools d’ordi­na­teurs. Le bureau des années 1980 et 1990 est dominé par le chan­ge­ment, depuis l’intro­duc­tion de nou­vel­les manières d’orga­ni­ser les bureaux jusqu’à l’intro­duc­tion de toutes sortes d’équi­pements tech­ni­ques. Il y a une pro­lifé­ration d’ordi­na­teurs, modems, pho­to­co­pieurs, fax, cour­rier vocal, cour­riels, bases de données, etc.

« Le mana­ge­ment conti­nue la ratio­na­li­sa­tion des tâches et des emplois qui ont déjà été stan­dar­disés et sim­pli­fiés, et dans le même temps iden­ti­fie de nou­vel­les tâches et fonc­tions (comme par exem­ple des emplois d’ana­lyse para­pro­fes­sion­nelle) qui peu­vent deve­nir les modèles de formes stan­dar­disées. A la fin des années 1980, il était pos­si­ble d’uti­li­ser des pro­gram­mes plus fia­bles pour y réintégrer des tâches pré­céd­emment ratio­na­lisées ou des ser­vi­ces stan­dar­disés. Et cette manière de fusion­ner l’orga­ni­sa­tion du tra­vail et les pro­gram­mes d’ordi­na­teurs créait des pro­duits et des ser­vi­ces stan­dards. Dans ces efforts de réd­uire les coûts, l’accent n’était pas seu­le­ment de rendre les tra­vailleurs et les pro­gram­mes plus pré­vi­sibles, mais aussi de tailler dans les ser­vi­ces de sorte qu’ils soient stan­dar­disés et aussi pré­vi­sibles (42). »

Les mét­allos se trou­vent dans des situa­tions sem­bla­bles. Les tours et autres machi­nes sont connectés à des ordi­na­teurs cen­traux qui com­man­dent la pér­iode pen­dant laquelle les machi­nes doi­vent tour­ner et celle pen­dant laquelle elles doi­vent stop­per.

Tout ceci a pour conséqu­ence de pro­duire une atmos­phère spé­ci­fique, par­fois déc­rite de nature tota­li­taire, là où les tra­vailleurs litté­ra­lement sont traités comme s’ils se trou­vaient à l’école élém­ent­aire où, comme chacun s’en sou­vient, il fal­lait lever la main pour être entendu ou quit­ter la pièce, ou devait avoir un papier écrit pour sortir de l’espace pres­crit, et amener un papier d’excuse de la maison en cas de retard ou d’absence.

En rela­tion avec tout cela, un ouvrier de l’auto­mo­bile pou­vait noter : « J’ai vu des hommes pisser dans leur froc sur la chaîne parce que le contre­maître ne les avait pas auto­risés à aller aux chiot­tes (43). » Le parallèle entre l’école pri­maire et la vie en usine est bien connu des ouvriers. Par exem­ple, un ouvrier par­lant d’avoir du temps à lui hors du boulot, pou­vait dire : « Une chose dans mon usine est que les ouvriers font tant d’heures sup­plém­ent­aires qu’ils ne sor­tent de chez eux que s’ils pren­nent un jour de repos qui leur laisse du temps libre. C’est comme si on fai­sait l’école buis­son­nière (44). »

Ian Adams parle du tra­vail dans une bras­se­rie de Winnipeg :

« On est là dix heures par jour. Entourés de quatre ou cinq autres tra­vailleurs qui inlas­sa­ble­ment emplis­sent des car­tons avec les mêmes fati­gants mou­ve­ments manuels. Leurs mains trans­for­ment des mor­ceaux plats de car­tons pliés en boîtes carrées, y insèrent des poi­gnées et des sépa­rateurs qui main­tien­dront les bou­teilles. Derrière eux, des ving­tai­nes de palet­tes de bois atten­dent pour rece­voir des mil­liers de car­tons dépliés. Ces ouvriers, litté­ra­lement déplient une forêt entière de leurs mains. D’autres sur­veillent des machi­nes mono­to­nes. Un autre est assis, l’air rêveur, à côté d’un pan­neau jaune lumi­neux...

 » Ne perdez pas de temps à penser à l’absur­dité de ces efforts. Faites votre boulot et pensez aux 125 dol­lars par semaine que vous tou­chez. Parce que, pen­dant que vous êtes assis là à faire tour­ner cette machine, la sueur vous cou­lant dans les yeux, vos mains et vos pieds s’agi­tant comme si vous étiez épil­ep­tiques, ils sont déjà en train de fabri­quer une machine qui fera votre tra­vail. Et ainsi, per­sonne n’écou­tera un seul des mots que vous pour­riez crier (45). »

Une femme tra­vaillant dans une usine de baga­ges disait qu’elle tra­vaillait dans une sorte de boîte en forme de valise de neuf mètres carrés et de deux mètres de haut ; elle déc­rivait ainsi son tra­vail :

« En qua­rante secondes, vous devez pren­dre du feutre mouillé dans le tas de feutre, mettre dessus une feuille de caou­tchouc, éli­miner le trop-plein d’humi­dité, atten­dre deux ou trois secondes, reti­rer la plaque de caou­tchouc, repren­dre la plaque de feutre humi­di­fiée, la mettre sur votre épaule (il n’y a pas d’autre moyen de la mani­pu­ler sinon, comme elle est mouillée, elle se déc­hi­rera), attra­per un tuyau, asper­ger l’intérieur de cet écran de cuivre pour l’empêcher de se retour­ner, aller vers cette matrice brûlante et sèche der­rière vous, pren­dre la pièce brûlante de l’autre main, la poser sur le sol -ce mor­ceau de feutre humide se balançant tou­jours sur votre épaule, le mettre sur la matrice sèche, pous­ser le bouton qui met la presse en action, exa­mi­ner la pièce brûlante que vous venez de reti­rer, l’empi­ler, comp­ter, quand vous en avez dix, les pous­ser pour com­men­cer une autre pile, puis reve­nir à la case départ pour repren­dre une autre feuille de feutre dans la caisse, et tout recom­men­cer (46). »

Ian Porter décrit son tra­vail dans une fon­de­rie :

« L’ate­lier de mou­lage était aussi grand qu’un hangar pour avions. Il était divisé en deux sec­tions : le côté cana­dien et le côté amé­ricain. Les anciens pré­féraient tra­vailler du côté cana­dien. Leurs fours n’étaient pas moder­nes et avaient seu­le­ment une capa­cité de mille tonnes et on y gagnait moins. Mais le bruit y était moins oppres­sant et par­fois ils pou­vaient bavar­der en atten­dant que le métal soit fondu...

 » Pas très loin, les fours du côté amé­ricain, enfumés et aussi impo­sants que la tou­relle d’une bat­te­rie de for­te­resse. C’était bruyant à deux niveaux : les entre­chocs des déchets de métal avançant vers le four sur un tapis vibrant et le sif­fle­ment du jet d’air des refroi­dis­seurs. Un Noir, à la car­rure gran­die dans ses habits de pro­tec­tion, pui­sait dans le four avec une longue louche...

 » Le tra­vail endi­guait toute ma colère. Colère, rage, insul­tes vous venaient à l’esprit à cause du rythme du tra­vail, sa mono­to­nie, le bruit, le sif­fle­ment de l’air et les entre­chocs qui met­taient en pièces les plus sim­ples pensées.

 » Le tra­vail du côté amé­ricain uti­li­sait des hommes jeunes ou bien très cos­tauds, pas encore brisés par le bruit et la cha­leur extrême. Mais, pour com­pen­ser, la paie était la plus forte de tout l’ate­lier, bien plus de 300 dol­lars par semaine avec les bonus et les heures sup­plém­ent­aires. Cela ne parais­sait pas mal, mais avant long­temps, on com­mençait à res­sen­tir des dou­leurs dans la poi­trine, des ulcères et iné­vi­tab­lement des brûlures. Les vieux savaient tout cela, si seu­le­ment on les avait écoutés. C’était comme si on était déc­ouragés de gagner un peu plus (47). »

Un ouvrier de l’auto­mo­bile tra­vaillant dans une usine fabri­quant des roues de voi­ture déc­rivait ainsi sa tâche :

« Je déch­arge les roues d’un convoyeur et les place sur un autre convoyeur à rou­leaux qui les trans­porte jusqu’à un camion. Là, un autre ouvrier les empile dans le camion. Les roues vien­nent juste de sortir d’un four et elles sont si brûlantes que je dois porter des gants d’amiante (c’était juste avant que je sache tout sur l’amiante et le cancer). Les roues pèsent 17 kg cha­cune et arri­vent par paires, 3 200 pour une nuit, 400 pour une heure. »

Il rigole en disant qu’il n’était resté que deux semai­nes à faire ce boulot avant d’être licen­cié pour sa trop grande len­teur (48).

M. G. et S. F.

(à suivre)

(Les notes figu­rent dans un fichier à part.)

Le livre Travailler pour la paie :les raci­nes de la rév­olte (163 pages, 17 euros) peut être com­mandé aux éditions Acratie, edi­tion­sa­cra­tie mini­tel.net

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