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Allemagne

Grève sauvage chez OPEL (Echanges n° 112 (printemps 2005).

publié le vendredi 2 juin 2006

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A la mi-octo­bre, le plan de restruc­tu­ra­tion de General Motors est rendu public : éco­nomie de 500 mil­lions d’euros ; 12 000 emplois (sur 63 000) vont être sup­primés en Europe, dont 10 000 en Allemagne (4 000 à Bochum, dont 3 500 dès la fin 2004, et 4 000 à Rüsselsheim). La direc­tion s’empresse de lais­ser planer un doute quant à d’éventu­elles fer­me­tu­res d’usines, dont celle de Bochum (9 600 tra­vailleurs).

Quelques semai­nes aupa­ra­vant, elle avait déclaré balan­cer, pour un repli futur de ses acti­vités « milieu de gamme » (Opel Vectra et Signum, Saab 9.3), entre les sites de Rüsselsheim (Allemagne) et de Trollhätan (Suède). Ces incer­ti­tu­des vont lour­de­ment peser sur le dér­ou­lement de la grève et inci­ter les syn­di­cats à tout mettre en œuvre pour éviter son exten­sion (on rap­pel­lera pour mém­oire que, en Allemagne, dans l’indus­trie auto­mo­bile, 80% des tra­vailleurs sont syn­di­qués). Et cela d’autant que Rüsselsheim, ber­ceau his­to­ri­que d’Opel, est le site le plus impor­tant en Allemagne (20 000 per­son­nes y tra­vaillent) : c’est là que siège le conseil général d’entre­prise (Gesamtbetriebsrat) (1) qui doit négocier avec la direc­tion.

Contre le mana­ge­ment. Contre les syn­di­cats

Dans la Ruhr, à Bochum, la nou­velle se répand le 14 octo­bre, lors des pauses du début d’après-midi. Puis les équipes du midi quit­tent les chaînes de mon­tage et se ras­sem­blent aux portes des trois usines, malgré les exhor­ta­tions des contre­maîtres qui agi­tent le spec­tre de la concur­rence, d’une aggra­va­tion de la situa­tion d’Opel en cas de débra­yage. Vers 16 h 30, la pro­duc­tion est com­plè­tement arrêtée.

Les portes sont aus­sitôt blo­quées pour empêcher les livrai­sons de pièces aux autres usines. En 2000, lors d’une pre­mière grève spon­tanée, les tra­vailleurs avaient réussi en deux jours à faire cesser la pro­duc­tion dans les autres sites. Pour ce qui concerne les essieux, les boîtes de vitesse et les car­ros­se­ries, les sites d’Ellesmere Port (Grande-Bretagne), d’Anvers (Belgique) et de Rüsselsheim dép­endent en effet direc­te­ment de Bochum. La direc­tion et les ouvriers le savent per­ti­nem­ment : malgré plu­sieurs ten­ta­ti­ves, les contre­maîtres et les agents de sécurité du site ne par­vien­dront pas à évacuer les dépôts.

Inquiets, le syn­di­cat et le conseil d’entre­prise deman­dent aux ouvriers de repor­ter leur action et d’atten­dre patiem­ment la journée de mobi­li­sa­tion europé­enne prévue pour le 19 octo­bre. En soirée, 1 500 ouvriers envi­ron orga­ni­sent l’occu­pa­tion. Des assem­blées ont lieu dès lors toutes les heures, et chaque équipe décide de la reconduite de la grève. Les pre­miers slo­gans contre le mana­ge­ment et contre les syn­di­cats se font enten­dre. Dans l’ensem­ble, les reven­di­ca­tions res­te­ront déf­en­sives tout au long de la grève (contre la fer­me­ture des usines, contre les licen­cie­ments), offrant prise à la pro­pa­gande du syn­di­cat IG Metall (qui ne dit pas autre chose).

« Journées d’infor­ma­tion »

Officiellement, il ne sera jamais ques­tion de grève ; pour parer à d’éventu­elles sanc­tions, les ouvriers affir­ment (iro­ni­que­ment aussi, car per­sonne n’est dupe) user de leur « droit à l’infor­ma­tion ». Si IG Metall ne dit pas autre chose, c’est par crainte de devoir verser un « déd­om­ma­gement » à l’entre­prise. Mais que per­sonne, au sein de la direc­tion d’Opel, n’ait songé à faire débo­urser le syn­di­cat montre qu’il s’agit bien là d’une grève sau­vage. La direc­tion en prend acte et dresse des listes noires.

Localisme

Le mou­ve­ment reçoit imméd­ia­tement le sou­tien de la popu­la­tion de Bochum, renouant, en quel­que sorte, avec le loca­lisme. Des clas­ses sco­lai­res se ren­dent sur les lieux ; des habi­tants appro­vi­sion­nent les grév­istes. Plusieurs listes de sous­crip­tions sont lancées. Au cours du week-end (16 et 17 octo­bre), la grève tend à s’ouvrir vers l’extérieur, à d’autres mou­ve­ments. Devant l’usine No 2, les grév­istes orga­ni­sent une « journée des famil­les », accueillant leurs pro­ches ainsi que des délé­gations des autres boîtes de la région, aux­quel­les se joi­gnent des mani­fes­tants du lundi.

L’ombre de Michael Moore

Les syn­di­ca­lis­tes et le comité d’entre­prise affir­ment dans un pre­mier temps que les dif­fi­cultés d’Opel pro­vien­nent essen­tiel­le­ment d’erreurs du mana­ge­ment. Puis, après le début de la grève, ils chan­gent leur fusil d’épaule. Face à la « dic­ta­ture des mar­chés », la rés­ist­ance locale est inu­tile, martèle le conseil d’entre­prise à Rüsselsheim, « il faut négocier tous ensem­ble ». Les référ­ences à Flint (usine de moteurs du Michigan où, en 1998, une grande grève de deux mois avait para­lysé toute la pro­duc­tion du groupe et avait coûté au total au groupe amé­ricain près de 3,2 mil­liards de dol­lars), présentée comme « une lutte sans issue », se mul­ti­plient, tandis que les diri­geants syn­di­caux riva­li­sent de natio­na­lisme et d’anti-amé­ri­can­isme. A les écouter, il s’agi­rait ni plus ni moins que d’une machi­na­tion impér­ial­iste sur fond de clash des civi­li­sa­tions. Les action­nai­res, les fonds de pen­sion amé­ricains, ne seraient pas capa­bles de com­pren­dre « nos tra­di­tions » (« coges­tion »). Et la restruc­tu­ra­tion bru­tale serait due à la posi­tion de l’Allemagne lors de la guerre en Irak : GM finance le parti répub­licain qui, venant de rem­por­ter les élections, pren­drait ainsi sa revan­che. L’ombre de Michael Moore plane alors sur Rüsselsheim.

Ripostes syn­di­ca­les

Lors de la journée d’action europé­enne orga­nisée par les syn­di­cats le 19 octo­bre, à Bochum les fonc­tion­nai­res IG Metall et les co-mana­gers, sou­te­nus par le SPD, les élus locaux et même par quel­ques curés, appel­lent en chœur à la reprise du tra­vail ; aucune délé­gation de grév­istes ne peut s’expri­mer publi­que­ment - et, alors que des tra­vailleurs des autres firmes auto­mo­bi­les sont présents (Porsche, Ford, VW), les plus concernés pour ainsi dire, ceux de Rüsselsheim, sont absents. Ils sont conviés à écouter à Rüsselsheim un dis­cours du chef du conseil d’entre­prise général, Klaus Franz, qui s’en prend vio­lem­ment aux grév­istes. Au cours de la journée, la pres­sion sur les tra­vailleurs de Bochum redou­ble. Pour l’anec­dote, il y a même eu au Bundestag une séance extra­or­di­naire consa­crée à la grève. Les effets démo­ra­li­sateurs de la mani­fes­ta­tion se font sentir dès le soir, bien que les médias aient annoncé à grands bruits l’arrêt de la pro­duc­tion en Belgique et à Rüsselsheim. Sans comp­ter que l’échec de la grève des mét­allos est-alle­mands de 2003 est présent dans tous les esprits depuis le début du mou­ve­ment. Sentant son heure arri­ver, IG Metall insiste plus que jamais sur les négoc­iations : entre-temps, sous le choc de la grève, la direc­tion d’Opel a semblé effec­ti­ve­ment assou­plir ses posi­tions.

S’ils n’obtien­nent pas la fin imméd­iate du mou­ve­ment, les syn­di­ca­lis­tes par­vien­nent cepen­dant à impo­ser la convo­ca­tion, le len­de­main, d’une assem­blée géné­rale - le clas­si­que « lais­sons-la-base-décider » -. En guise de « démoc­ratie par la base », le 20 octo­bre, les ouvriers sont d’abord fouillés à l’entrée du bâtiment par les agents de sécurité, qui contrôlent aussi les iden­tités. Les micros, d’ordi­naire rép­artis dans la salle, ont été préa­lab­lement enlevés. Sur le podium, entourés par les nervis de la boite, seuls trois « hauts fonc­tion­nai­res » du conseil d’entre­prise et d’IG Metall auront un droit de parole. Les dis­cours sont rapi­des, une ving­taine de minu­tes en tout. Puis vient le vote à bul­le­tin secret : « Devons-nous conti­nuer les négoc­iations et repren­dre le tra­vail ? Oui ou non. » 1 769 ouvriers sur 8 000 envi­ron sont contre ; la majo­rité (4 673) se pro­nonce pour l’arrêt du mou­ve­ment.

Solidarité bien ordonnée...

Rarement, on aura entendu autant d’appels solen­nels à la « soli­da­rité des tra­vailleurs ». Pour conte­nir un mou­ve­ment de classe spon­tané. Si le syn­di­cat IG Metall a semblé dans un pre­mier temps débordé par la base (et la presse aux abois n’a eu de cesse de le rap­pe­ler à sa mis­sion de paix sociale), à aucun moment il n’a dévié de son objec­tif prin­ci­pal : cir­cons­crire à la Ruhr la grève sau­vage, pro­fi­ter du choc et négocier un trai­te­ment de faveur pour Rüsselsheim. Il lui fal­lait donc suivre la voie tracée par les mana­gers d’Opel et monter les tra­vailleurs de Bochum et de Rüsselsheim les uns contre les autres. Le syn­di­cat a adapté son dis­cours et son atti­tude à chacun des deux sites. Deux dis­cours anta­go­nis­tes fondés sur le même prin­cipe de « soli­da­rité ouvrière » ; deux dis­cours aux relents ouvriér­istes, qui, à chaque fois, dénigraient les sen­ti­ments de soli­da­rité et l’esprit de rés­ist­ance des ouvriers de l’autre site ; deux dis­cours « chau­vins » qui confor­taient les doutes que pou­vaient nour­rir les ouvriers sur la fia­bi­lité et les inten­tions de leurs cama­ra­des.

Ainsi, à Bochum, n’ayant pas d’autre choix que d’appuyer sage­ment le mou­ve­ment en atten­dant la fin de l’orage, IG Metall avait ten­dance - à l’instar des grév­istes - à pester contre la résig­nation et le manque de soli­da­rité des tra­vailleurs de Rüsselsheim, qui conti­nuaient la pro­duc­tion. A Rüsselsheim en revan­che, syn­di­cat et conseil d’entre­prise prés­entaient les grév­istes de Bochum comme des irres­pon­sa­bles, mani­pulés par quel­ques « meneurs », qui allaient faire échouer les impor­tan­tes négoc­iations - sans se sou­cier du sort de leurs collègues des autres sites : la grève sau­vage pou­vait bra­quer la direc­tion d’Opel et com­pro­met­tre l’avenir déjà incer­tain de Rüsselsheim au profit du site suédois de Trollhättan.

Au niveau d’Opel, l’iso­le­ment de la grève était donc pra­ti­que­ment acquis d’avance. La mani­fes­ta­tion syn­di­cale a fini par ébr­anler les grév­istes, malgré les arrêts de pro­duc­tion dans les autres sites. La manœuvre finale pour forcer la reprise du tra­vail, aussi cau­te­leuse et bureau­cra­ti­que qu’elle fût, est donc moins une " tra­hi­son " - comme on a pu le dire à chaud - que l’abou­tis­se­ment logi­que de la tac­ti­que syn­di­cale elle-même.

Epilogue

Règlement au cas par cas : les « départs volon­tai­res »

Le 8 déc­embre, le conseil général d’entre­prise approuve la sup­pres­sion de 9 500 emplois (5 000 à Rüsselsheim, 4 100 à Bochum et 400 à Kaiserlautern) et, comme prévu, les coûts fixes annuels d’Opel seront réduits de 500 mil­lions. Environ 3 000 tra­vailleurs par­ti­ront en pré­retr­aite ou seront employés à temps par­tiel. L’accord prévoit le départ « volon­taire », avant la fin jan­vier, de 6 000 tra­vailleurs, dont la moitié à Bochum, contre une com­pen­sa­tion cal­culée sur l’ancien­neté (entre 10 000 et théo­riq­uement 200 000 euros ). Un « volon­taire », âgé de qua­rante ans, tra­vaillant depuis quinze ans sur les chaînes de mon­tage, tou­chera envi­ron 60 000 euros. IG Metall s’est aus­sitôt mis à annon­cer des primes de départ miro­bo­lan­tes pour faire passer l’accord. Mais la firme, pas folle, refuse de se séparer des ouvriers âgés et qua­li­fiés dont le départ lui revien­drait trop cher. La direc­tion et le conseil d’entre­prise font alors pres­sion sur les plus jeunes en leur rap­pe­lant gen­ti­ment qu’ils seront les pre­miers sur la sel­lette en cas de licen­cie­ments secs. A la fin jan­vier, afin d’éviter un redém­ar­rage de la lutte et devant le peu d’enthou­siasme pour ces mesu­res, Opel accorde un nou­veau délai (25 février). A Rüsselsheim et à Kaiserlautern, on atteint fina­le­ment le quota de départs " volon­tai­res " que l’accord avait fixé, res­pec­ti­ve­ment 2 700 et 300. A Bochum, en revan­che, seuls 1 500 ouvriers avaient accepté la prime à la fin février. Tout comme la manœuvre syn­di­cale qui, pour casser le mou­ve­ment de lutte, avait trans­formé le col­lec­tif de grév­istes en plu­sieurs mil­liers d’électeurs ano­ny­mes, les contrats de départ ten­dent à indi­vi­dua­li­ser les tra­vailleurs.

Les sociétés de trans­fert

Les « volon­tai­res au départ » intègrent des sociétés dites de réori­en­tation ou de trans­fert. Conçus par IG Metall à la fin des années 1970 pour amor­tir les effets des restruc­tu­ra­tions, ces bureaux de pla­ce­ment ont connu un véri­table essor lors de la « réu­ni­fi­cation ». Ce sont soit des orga­nis­mes privés, soit des créations ad hoc ; les condi­tions du « trans­fert » for­ment l’un des volets des négoc­iations. L’orga­nisme de chômage [équi­valent de l’ANPE] verse au trans­fuge 60 % (67 % pour ceux qui ont des enfants) de son der­nier salaire net, à quoi s’ajoute un com­plément versé par l’entre­prise qu’il vient de quit­ter (dans le cas d’Opel, il reçoit en tout 85 % de son der­nier salaire). Si au bout d’un an, il n’a pas été placé, il n’a plus qu’à s’ins­crire au chômage.

Les sociétés de trans­fert per­met­tent à l’employeur de contour­ner le droit du tra­vail (en matière de licen­cie­ment) et d’enga­ger aus­sitôt la réor­ga­ni­sation des condi­tions d’exploi­ta­tion, sans avoir à redou­ter une forte oppo­si­tion des tra­vailleurs, un mou­ve­ment de lutte conséquent.

Un « accord orienté vers l’avenir »

Le 3 mars, les négoc­iations entre la direc­tion et le conseil d’entre­prise abou­tis­sent à un accord sur le main­tien en acti­vité des trois sites ouest-alle­mands d’Opel jusqu’en 2010. L’accord, dont les moda­lités d’appli­ca­tion sont différ­entes selon les sites, sti­pule le gel des salai­res (qui ne seront donc plus indexés sur les tarifs de bran­che) et la réd­uction de la prime de Noël. En outre, il intro­duit une plus grande flexi­bi­lité des condi­tions de tra­vail : le temps de tra­vail variera entre 30 et 40 heures (35 heures en moyenne) ; chaque ouvrier devra, sans com­pen­sa­tion, tra­vailler. En éch­ange, Rüsselsheim s’impose face à Trollhätan (fer­me­ture pro­ba­ble à plus ou moins brève échéance) et récupère les acti­vités « milieu de gamme » ; la ver­sion cinq-portes de l’Astra sera dés­ormais pro­duite à Bochum.

G. C.

NOTE

(1) Le conseil d’entre­prise (Betriebsrat) est la struc­ture de coges­tion, qui englobe le patro­nat et le syn­di­cat de bran­che (ici IG Metall).

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