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Echanges et mouvement Septembre 2004

La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne

Extrait de la brochure “Pour une compréhension critique du mouvement du printemps 2003. De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites.

publié le dimanche 16 avril 2006

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Ce texte est paru en annexe de la brochure Pour une compréhension critique du mouvement du printemps 2003, de la grève des enseignants aux minifestations contre la réforme des retraites (Echanges et mouvement — echanges.mouvement laposte.net —, septembre 2004).

« Nous savons dés­ormais que l’accu­mu­la­tion de capi­tal humain contri­bue au même titre que l’accu­mu­la­tion du capi­tal phy­si­que à la crois­sance éco­no­mique de long terme » (« L’éco­nomie de l’édu­cation : mét­ho­do­logies, cons­tats et leçons », Problèmes éco­no­miques n° 2850, 8 avril 2004).

« Le système édu­catif, c’est avant tout une orga­ni­sa­tion de la main-d’œuvre. »

Claude Thélot,

ex-pré­sident du Haut Conseil d’éval­uation de l’école, Le Monde du 28 mai 2003.

Un tract de l’Ecole émancipée dif­fusé en mai 2003 se donne pour titre « L’Ecole n’est pas une entre­prise » ; ce titre exprime bien toutes les ambi­guïtés de la fonc­tion « ensei­gne­ment » dans le système capi­ta­liste et un refus de voir les réalités de cette fonc­tion dans le monde d’aujourd’hui. A une telle pro­tes­ta­tion répond ce qu’on a pu enten­dre réc­emment dans une inter­view de l’ex direc­teur du contre espion­nage français affu­blé actuel­le­ment d’un poste ministériel parler dans son jargon « d’intel­li­gence éco­no­mique » et de « marché de la connais­sance ». Ces propos qui mar­quent bien que la « connais­sance » est deve­nue une mar­chan­dise à part entière four­nie par l’ensei­gne­ment, une « indus­trie de pro­duc­tion » de ladite mar­chan­dise. La confér­ence de l’Union europé­enne à Lisbonne en mars 2000, déjà men­tionnée à propos de la « for­ma­tion tout au long de la vie (voir p. 52) par­lait de « faire de l’UE l’éco­nomie de la connais­sance la plus compé­ti­tive à l’hori­zon 2010 » et d’« inves­tis­se­ment en capi­tal humain » avec une ren­ta­bi­lité iden­ti­que à n’importe quel autre inves­tis­se­ment.

Un rap­port du conseiller d’Etat Pochard énonce « l’obli­ga­tion pour la fonc­tion publi­que de s’astrein­dre à une exi­gence ren­forcée d’effi­ca­cité » afin de s’adap­ter à la concur­rence inter­na­tio­nale et soul­mi­gne qu’« un marché mon­dial de l’édu­cation est en train de se dével­opper à un rythme rapide, por­tant à la fois sur l’accueil des étudiants étr­angers, l’offre de pro­duits en ligne, le télé-ensei­gne­ment, la vente de pro­gram­mes édu­cat­ifs ou de cours, la prés­en­tation de campus européens » (on pour­rait même ajou­ter que l’on trouve sur Internet des entre­pri­ses qui offrent de « nègres « pour four­nir des devoirs tout faits ou même jouer le rôle de « rem­plaçants « dans des exa­mens ou concours) Cette notion est de plus en plus for­mulée avec pré­cision dans les cer­cles éco­no­miques et poli­ti­ques : « Il appa­raît de plus en plus évident que le niveau d’édu­cation atteint par les indi­vi­dus qui com­po­sent une éco­nomie cons­ti­tue un élément majeur de son succès sur l’échiquier éco­no­mique mon­dial et pèsent sur le niveau de vie de ses citoyens. D’une part, les nations développées cher­chent dés­ormais à s’impo­ser comme des “rés­ervoirs” de main-d’œuvre hau­te­ment qua­li­fiée exploi­tant ainsi leurs avan­ta­ges concur­ren­tiels face à la main-d’œuvre abon­dante, bon marché et géné­ra­lement peu ins­truite des pays en voie de dével­op­pement. D’autre part, nous savons que l’accu­mu­la­tion du capi­tal humain contri­buera au même titre que l’accu­mu­la­tion du capi­tal phy­si­que à la crois­sance éco­no­mique de long terme... L’édu­cation et la for­ma­tion occu­pent une place prépond­érante dans l’éla­bo­ration des poli­ti­ques éco­no­miques (1). »

C’est une évid­ence que le capi­ta­lisme a tou­jours eu et aura tou­jours, tant qu’il exis­tera, besoin de l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail, sous une forme ou sous une autre, ceci uni­que­ment pour la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses, de la pro­duc­tion de plus-value dont la réa­li­sation sur le marché forme la rému­nération du capi­tal et son accu­mu­la­tion. L’ensei­gne­ment des­tiné au for­ma­tage différ­encié et bien adapté aux besoins du capi­tal en force de tra­vail concourt, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, à la création de nou­vel­les riches­ses. On doit donc le pren­dre en considé­ration dans une ana­lyse du système de pro­duc­tion, même s’ils n’y occupe pas une place cen­trale. Dès lors, on doit le regar­der comme un des fac­teurs néc­ess­aires à ce procès de pro­duc­tion et, par­tant, soumis aux mêmes impé­rat­ifs que les fac­teurs directs de pro­duc­tion, même si les formes de son acti­vité en diffèrent sen­si­ble­ment.

Il est donc néc­ess­aire et impor­tant pour le capi­tal de s’assu­rer, à un moment donné et en un lieu donné, selon ses besoins, de s’assu­rer de la qua­lité opti­male de cette force de tra­vail, donc de l’état et des niveaux de qua­li­fi­ca­tion de ceux qui la four­nis­sent. C’est ce qu’il a tou­jours fait pour cer­tai­nes fonc­tions bien pré­cises par l’édu­cation phy­si­que, intel­lec­tuelle et pro­fes­sion­nelle d’une mino­rité. Cette appro­che lui garan­tit, à des stades divers, la pér­ennité du système grâce à la repro­duc­tion de la force de tra­vail assu­mant les fonc­tions hiér­arc­hiques, tech­ni­ques et/ou managér­iales. Mais, par contre, il pou­vait comp­ter sur l’énorme rés­ervoir de main-d’œuvre pour tout un ensem­ble de tra­vaux ne requérant que la force phy­si­que et une expéri­ence acquise dès le jeune âge. Le capi­tal ne s’est jamais beau­coup de la qua­lité, même phy­si­que, de la main-d’œuvre qu’il exploi­tait. C’est encore le cas aujourd’hui, non seu­le­ment dans les pays dits sous-développés, où les indus­tries à fort taux de capi­tal varia­ble sont « délo­calisées ». Mais c’est aussi le cas dans les pays ancien­ne­ment indus­tria­lisés, pour une frac­tion varia­ble de ceux qui doi­vent offrir ce type de mar­chan­dise-force de tra­vail.

On a vu appa­raître dans la pre­mière moitié du xixe siècle, dans les pays indus­tria­lisés, des mesu­res légales limi­tant les condi­tions d’exploi­ta­tion et ten­dant à protéger l’intégrité phy­si­que des por­teurs de la force de tra­vail. On peut d’ailleurs se deman­der si, aujourd’hui, en fonc­tion de l’expan­sion du capi­tal dans des pays sur­peu­plés et de l’évo­lution des tech­ni­ques de pro­duc­tion, c’est-à-dire des néc­essités prés­entes du capi­tal, ce souci de l’intégrité phy­si­que du tra­vailleur ne passe pas au second plan (voir par exem­ple la débâcle de la santé dans l’ex-URSS, en Afrique, le peu de mesu­res pro­tec­tri­ces en Chine ou en Inde et même les limi­tes nou­vel­les de l’accès aux soins dans les pays indus­tria­lisés).

Vers la fin du xixe siècle et la pre­mière moitié du xxe, avec l’évo­lution des tech­ni­ques de pro­duc­tion, ce même mou­ve­ment lancé par le capi­tal dans son propre intérêt, s’étendit non seu­le­ment aux qua­lités phy­si­ques de la force de tra­vail mais aussi à ses qua­lités intel­lec­tuel­les. C’est ainsi que les néc­essités d’une édu­cation de base pour une force de tra­vail œuvrant avec ces tech­ni­ques condui­sit, avec une cou­ver­ture idéo­lo­gique, à poser les termes d’une ins­truc­tion de base - pri­maire et obli­ga­toire. La plu­part des nations l’intro­dui­si­rent à la mesure de leur dével­op­pement indus­triel. Ce même dével­op­pement indus­triel et l’appa­ri­tion de tech­ni­ques de pro­duc­tion entraî­nèrent une infi­nité de spéc­ia­li­sations et de différ­enc­iations dans l’appro­vi­sion­ne­ment néc­ess­aire de la mar­chan­dise « force de tra­vail ». Cela condui­sit non seu­le­ment à un élarg­is­sement pro­gres­sif des pos­si­bi­lités d’accéder à tous les niveaux du système ensei­gnant, mais aussi à une diver­si­fi­ca­tion dans des spéc­ia­li­sations tant pro­fes­sion­nel­les que hiér­archisées.

La conséqu­ence glo­bale en a été le dével­op­pement considé­rable d’un sec­teur tota­le­ment consa­cré à la for­ma­tion de la force de tra­vail. Par sa dimen­sion et son impor­tance pour le système, ilest devenu une acti­vité à part entière, en quel­que sorte auto­no­misée. L’essor des tech­ni­ques de com­mu­ni­ca­tion, notam­ment dans l’infor­ma­ti­que, a encore accru cette ten­dance.

Différents éco­nom­istes n’hésitent pas à considérer cette « pro­duc­tion » comme une indus­trie simi­laire aux autres indus­tries - elle devrait être assurée dans des condi­tions iden­ti­ques à celle de toute matière pre­mière entrant dans le procès de pro­duc­tion. Le tout étiqueté sous différ­entes appel­la­tions ambi­guës telles que « pro­duc­tion du savoir » ou « pro­duc­tion de la connais­sance » - toutes désignant ce « for­ma­tage », condi­tion­ne­ment pour l’exploi­ta­tion du tra­vail.

Il deve­nait normal dans le système capi­ta­liste que les capi­taux se dép­lacent vers ce nou­veau champ de pro­duc­tion : le for­ma­tage de la force de tra­vail. Ce terme devait être pris au sens le plus large, englo­bant non seu­le­ment ce qui peut être direc­te­ment néc­ess­aire au capi­ta­lisme dans la for­ma­tion de la main-d’œuvre, mais aussi ce qui pou­vait assu­rer dans le « loisir » la récu­pération phy­si­que et ner­veuse de la force de tra­vail. Ce der­nier point méri­terait d’être étudié pour mon­trer l’essor expo­nen­tiel des médias de toutes sortes, le « loisir » déb­ordant lar­ge­ment cette notion de récu­pération de sa force de tra­vail pour deve­nir un sub­sti­tut de l’ensei­gne­ment, tant dans la sphère tra­di­tion­nelle de l’appa­reil d’édu­cation que dans la for­ma­tion per­ma­nente (per exem­ple dans l’auto-édu­cation de la tech­ni­que infor­ma­ti­que par l’uti­li­sa­tion per­son­nelle de l’ordi­na­teur, y com­pris dans son rôle festif). Le dével­op­pement spec­ta­cu­laire de cette « indus­trie de l’ensei­gne­ment » a un double effet sur le sec­teur jusqu’alors res­treint de « l’édu­cation natio­nale » dans la mise en œuvre de la matière pre­mière - le prolét­aire. D’une part l’édu­cation natio­nale a perdu en quel­que sorte sa préé­min­ence , n’étant plus qu’un élément parmi d’autres, d’autre part elle se voit impo­ser les règles de pro­duc­tion, de concur­rence et de pro­duc­ti­vité aux­quel­les elle n’était sou­mise qu’indi­rec­te­ment, res­tant rela­ti­ve­ment protégée.

Nous ver­rons plus loin com­ment actuel­le­ment les nou­vel­les tech­ni­ques de com­mu­ni­ca­tion, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres indus­tries, mena­cent encore plus direc­te­ment la place même de l’ensei­gnant dans « l’indus­trie du for­ma­tage de la force de tra­vail ».La pres­sion en ce sens peut être encore accrue par une déq­ua­li­fi­cation géné­rale dans le procès de pro­duc­tion, ce qui fait que le capi­tal a beau­coup moins besoin d’une force de tra­vail néc­es­sitant un cer­tain niveau de connais­sance ou, sim­ple­ment, du for­ma­tage requis autre­fois pour un tra­vail régulier. Le tra­vailleur « jeta­ble » effec­tuant une tâche élém­ent­aire ponc­tuelle pour un temps très court n’a plus guère besoin d’un tel for­ma­tage, puisqu’il peut être éliminé et rem­placé sur le champ.

On peut voir, sur une pér­iode his­to­ri­que d’un siècle, pour pren­dre l’exem­ple de la France, une évo­lution dans le for­ma­tage du prolét­aire de base :

- jusqu’à la seconde guerre mon­diale, le prolét­aire était exploité majo­ri­tai­re­ment dans l’agri­culture ou dans des sec­teurs indus­triels ne néc­es­sitant qu’une ins­truc­tion pri­maire, voire pas d’ins­truc­tion du tout ;
- l’auto­ma­tion et le dével­op­pement du sec­teur des ser­vi­ces ont alors intro­duit la néc­essité - toute rela­tive - d’élever le niveau de l’édu­cation, d’où la pro­lon­ga­tion de la sco­la­rité et l’ouver­ture de l’ensei­gne­ment supérieur ;
- mais l’exten­sion des pro­ces­sus auto­ma­ti­ques dans tous les domai­nes et le trans­fert de pôles indus­triels dans des pays en voie de dével­op­pement ont modi­fié de nou­veau les « besoins » du capi­tal, vers un ralen­tis­se­ment et une trans­for­ma­tion dans tout le sec­teur de l’édu­cation.

Les conséqu­ences de cette situa­tion sont plus ou moins laten­tes depuis long­temps. Mais c’est seu­le­ment ces der­nières années qu’elles sont appa­rues dans toute leur dimen­sion. Pendant long­temps, les ensei­gnants n’étaient pas considérés et ne se considéraient pas comme des prolét­aires, bien qu’ils dus­sent dans leur grande majo­rité vendre leur force de tra­vail, le plus sou­vent à l’Etat. Non seu­le­ment leur tra­vail était vu comme un tra­vail qua­li­fié, mais à partir de l’établ­is­sement de l’ins­truc­tion « laïque et obli­ga­toire » ils avaient béné­ficié de l’aura que conférait l’idéo­logie « répub­lic­aine ». Ils étaient ceux qui, dans un monde « illet­tré et obs­cu­ran­tiste », étaient por­teurs des « valeurs » que la bour­geoi­sie véhi­culait pour conso­li­der sa domi­na­tion sur un prolé­tariat « pri­mai­re­ment ins­truit et citoyen ». L’ins­ti­tu­teur concur­rençait le curé et avait ainsi droit à une considé­ration dont il reste par­fois quel­ques lam­beaux. La hiér­archie des ensei­gne­ments cor­res­pon­dant aux hiér­archies socia­les prés­entes et futu­res fai­sait que les ensei­gnants béné­ficiaient d’un statut pri­vilégié par rap­port à l’ensem­ble des autres tra­vailleurs.

Les pri­vilèges étant d’autant plus impor­tants, et acceptés comme tels, que l’on grim­pait dans la hiér­archie des diplômés, notam­ment quant aux salai­res et au temps de tra­vail. De plus, il était assez sou­vent demandé aux ensei­gnants d’avoir une cer­taine auto­no­mie, dans le cadre fixant le contenu et les condi­tions de l’ensei­gne­ment. Cette auto­no­mie n’était guère différ­ente fina­le­ment de celle dévolue au tra­vailleur lambda dans l’exé­cution de son tra­vail. L’ensei­gnant pou­vait s’illu­sion­ner quant au contrôle effec­tif sur les élèves, dont il devait assu­rer la for­ma­tion (dans les mécan­ismes intel­lec­tuels, dans le niveau de connais­san­ces et les dis­ci­pli­nes per­son­nel­les et socia­les) afin qu’ils qu’ils soient avant tout uti­li­sa­bles à un niveau ou à un autre de l’appa­reil pro­duc­tif.

Pour des rai­sons budgét­aires liées aux pér­iodes de crise du capi­tal, les ensei­gnants de l’édu­cation natio­nale devaient subir les conséqu­ences per­son­nel­les et/ou péda­go­giques des res­tric­tions de crédit. Ils ne voyaient pas en général ces res­tric­tions (elles n’étaient pas présentées comme telles) comme l’irrup­tion de critères pro­pres à une acti­vité indus­trielle quel­conque, c’est-à-dire gou­vernée par les impé­rat­ifs du profit capi­ta­liste. Si, dans le mou­ve­ment de lutte, ces ques­tions de salai­res n’ont pas été évoquées, elles ont pu avoir une inci­dence sur la com­ba­ti­vité mon­trée par le sec­teur de l’édu­cation. L’ame­nui­se­ment des salai­res pou­vait être vu non seu­le­ment comme une dég­ra­dation des condi­tions de vie, mais aussi comme la non-reconnais­sance et la déval­uation d’une fonc­tion considérée par les intéressés comme essen­tielle. Les cri­ti­ques de ces mesu­res n’y considéraient le plus sou­vent que des décisions poli­ti­ques recou­pant les vieux critères cen­te­nai­res éculés de la lutte contre l’obs­cu­ran­tisme. L’évo­lution pro­gres­sive des condi­tions d’exploi­ta­tion de la force de tra­vail dans cette « indus­trie » de l’édu­cation a imposé peu à peu cette notion de pro­duc­tion indus­trielle sou­mise aux impé­rat­ifs capi­ta­lis­tes, dont un des fac­teurs de pro­duc­tion de cette « mar­chan­dise ensei­gne­ment », les ensei­gnants ne fai­saient que mettre en œuvre sur le marché une autre mar­chan­dise, leur force de tra­vail.

Ce qui les conduit à recou­rir, pour la déf­ense de leurs « acquis » mis direc­te­ment en cause par les lois éco­no­miques, aux mêmes com­por­te­ments indi­vi­duels et aux mêmes actions col­lec­ti­ves que l’ensem­ble des autres prolét­aires. Cela ne se fait pas sans déc­hi­rements ni sans divi­sions.Certains des intéressés ou cer­tains parents nour­ris­sent des illu­sions sur la « mis­sion » des ensei­gnants, dans une situa­tion com­plexe où sub­sis­tent des lam­beaux des « valeurs » liées à ce système édu­catif ; cepen­dant la réalité sociale contre­dit et détruit cons­tam­ment ce que leurs « nobles efforts » peut valo­ri­ser pour eux-mêmes et pour les autres. C’est un point d’autant plus sen­si­ble que, comme nous venons de le sou­li­gner, par différents canaux, les besoins présents du capi­tal font que les régu­lateurs de l’Etat ne se sou­cient même plus de ce qu’ils avaient pu impo­ser aupa­ra­vant comme pers­pec­tive ensei­gnante.

Dans les limi­tes de l’obli­ga­tion sco­laire, l’école et le collège peu­vent avoir ten­dance à n’être plus que de sim­ples gar­de­ries assu­mant à peine le condi­tion­ne­ment néc­ess­aire à l’exploi­ta­tion du tra­vail. Pour une bonne part, l’ensei­gne­ment supérieur, par­ti­cu­liè­rement inef­fi­cace du simple point de vue du ren­de­ment de la machine à fabri­quer des diplômés, sert à main­te­nir les jeunes hors de la masse de main-d’œuvre encom­brant un marché du tra­vail plét­ho­rique.(voir par exem­ple le fait qu’un jeune ne puisse tou­cher le RMI avant 25 ans).

Un ensei­gnant cons­tate, dans le docu­ment déjà cité dif­fusé par Oiseau-tempête, que « le mou­ve­ment actuel ne semble pas avoir exprimé l’ensem­ble du ques­tion­ne­ment sur ce que représ­ente le système d’édu­cation dans une société capi­ta­liste. Les ensei­gnants sont pris dans une contra­dic­tion. » Pour beau­coup d’entre eux, « la misère sociale leur saute à la gueule quo­ti­dien­ne­ment », mais face à cela beau­coup « ont encore l’illu­sion qu’ils peu­vent appor­ter du “savoir” aux élèves. Or ce qu’on leur demande, c’est plus de jouer un rôle de “gar­dien­nage” et de “for­ma­tage” ne trans­met­tant aux enfants qu’un “kit de survie” (terme offi­ciel). En lien avec cette illu­sion du “ savoir à trans­met­tre” en déca­lage com­plet avec les pres­sions exercées par la société, la déf­ense du ser­vice public d’édu­cation en tant qu’ins­ti­tu­tion natio­nale sensée garan­tir une “égalité des chan­ces” reste assez protégée par le milieu ensei­gnant. »

De 1950 à 1990 (précisément la pér­iode de l’immédiat après-guerre où l’indus­trie de l’ensei­gne­ment devait être développée), selon l’Unesco, les effec­tifs des tra­vailleurs ensei­gnants dans le monde sont passés de 8 mil­lions à 47 mil­lions (chif­fre cité dans Forces of Labor, ouvrage d’uni­ver­si­tai­res amé­ricains, Beverly J. Silver, Cambridge Studies in Comparative Politics). Non seu­le­ment l’indus­trie de l’ensei­gne­ment a vu une crois­sance rapide du nombre des « tra­vailleurs » de ce sec­teur, mais cette crois­sance a, comme dans toutes les autres indus­tries, entraîné une aug­men­ta­tion considé­rable des luttes, ce qui est en quel­que sorte une des sour­ces prin­ci­pa­les des trou­bles sociaux dans la seconde moitié du xxe siècle. Selon des données col­lectées aux Eats-Unis pour l’ensem­ble du monde, l’indus­trie de l’ensei­gne­ment est un des sec­teurs ayant eu une ten­dance à un accrois­se­ment rapide des conflits, mais ils ont été beau­coup plus dis­persés géog­rap­hiq­uement que le furent les conflits majeurs dans les autres indus­tries au cours des déc­ennies pré­céd­entes.

Ce qui pousse à se deman­der, en fonc­tion de l’évo­lution du caractère de leur fonc­tion, si les ensei­gnants sont des exploités à l’instar des tra­vailleurs d’autres indus­tries. Cette conflic­tua­lité n’est pas due sim­ple­ment à leur nombre (bien que cela puisse jouer un rôle) mais à la trans­for­ma­tion de leurs condi­tions de tra­vail, d’une cer­taine façon à une dép­oss­ession de leur qua­li­fi­ca­tion et de ce qui pou­vait leur rester d’ini­tia­tive et de pro­fes­sion­na­lisme (on pour­rait considérer ici une ana­lo­gie avec, dans l’indus­trie, les réactions de pro­fes­sion­nels dépossédés par l’intro­duc­tion de pro­ces­sus auto­ma­ti­ques) La pres­sion indi­recte du capi­tal a déjà pu se voir dans les concen­tra­tions sco­lai­res (sup­pres­sion des clas­ses, regrou­pe­ment sco­lai­res, ramas­sage sco­laire, campus uni­ver­si­tai­res...). Cependant, le sec­teur édu­cation, en général, ne peut être touché pro­fondément par le phénomène qui sévit dans bien d’autres indus­tries, les concen­tra­tions et délo­ca­li­sations.. Là où les sociétés peu­vent faci­le­ment mena­cer les tra­vailleurs, en gros, d’uti­li­ser la force de tra­vail des rés­erves mon­dia­les de prolét­aires, la pres­sion est maxi­male. Malgré quel­ques ten­ta­ti­ves en ce sens, une telle solu­tion n’est pas vrai­ment une menace pour les ensei­gnants (bien que l’intro­duc­tion d’assis­tants avec les sta­giai­res étr­angers ou, plus réc­emment, les emplois jeunes, ait pu être vue comme une telle ten­ta­tive). D’un côté, le lieu de « pro­duc­tion de l’ensei­gne­ment » doit être situé rela­ti­ve­ment près de la matière pre­mière (les élèves) ce qui rend impos­si­ble toute délo­ca­li­sation (sauf peut-être dans l’ensei­gne­ment supérieur où ensei­gnants et élèves sont dépl­açables et où des pro­gram­mes, notam­ment européens, les inci­tent à se délo­ca­liser). D’autre part, les bar­rières lin­guis­ti­ques et cultu­rel­les protègent dans une cer­taine mesure les ensei­gnants de la concur­rence des ensei­gnants étr­angers.

L’ensei­gne­ment, malgré ces simi­li­tu­des, n’est pour­tant pas une bran­che de pro­duc­tion comme les autres. On doit le repla­cer dans le double mou­ve­ment his­to­ri­que de déq­ua­li­fi­cation et de l’élé­vation de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal qui, réd­uisant l’impor­tance de la force de tra­vail, impli­que la mino­ra­tion des autres éléments qui concou­rent à sa repro­duc­tion : ensei­gnants, famille, cer­tai­nes acti­vités libé­rales (médecins, curés, etc.).

Mais il est une autre menace contre ces corps cons­ti­tués que forme la cohorte des tra­vailleurs de l’indus­trie de l’ensei­gne­ment. C’est, comme dans d’autres bran­ches d’indus­trie, l’irrup­tion des tech­ni­ques moder­nes, en l’occur­rence des moyens de com­mu­ni­ca­tions qui sont par­ti­cu­liè­rement divers et viru­lents dans ce domaine de la for­ma­tion du savoir. Elles ont déjà lar­ge­ment pénétré cette indus­trie sous forme de sup­port au tra­vail de ces ensei­gnants. Elles s’affir­ment comme des concur­ren­tes dans les pos­si­bi­lités énormes d’acquérir des connais­san­ces à domi­cile sans ensei­gnants et dans les éch­anges hori­zon­taux à tous les niveaux de trans­mis­sion du savoir. Même si un dével­op­pement impré­vi­sible n’abou­tit pas à chas­ser le tra­vailleur de son champ d’acti­vité tra­di­tion­nel, il peut au moins, comme cela se passe déjà, le contrain­dre à modi­fier pro­fondément ses rou­ti­nes de tra­vail voire ses qua­li­fi­ca­tions. Les obs­ta­cles men­tionnés ci-dessus quant à l’impact des tech­ni­ques et du recours à une main-d’œuvre étrangère ou moins qua­li­fiée pour­raient alors être levés. Peut-être, der­rière les conflits récents dans le milieu ensei­gnant, la per­cep­tion latente de cette évo­lution pos­si­ble entraîne-t-elle une déf­ense plus agres­sive contre « l’inexo­ra­ble marche du pro­grès sous le capi­tal » à la recher­che de nou­veaux mar­chés pour une pro­duc­tion plus pro­fi­ta­ble - c’est-à-dire que l’on ver­rait une accé­lé­ration du pas­sage dans ce sec­teur du public vers le privé.

Une telle mesure de pri­va­ti­sa­tion possé­derait un double intérêt pour le capi­tal :

- elle per­met­trait de dimi­nuer les dép­enses et la ges­tion de l’Etat (donc le pré­lè­vement que l’Etat peut effec­tuer sur la plus-value dégagée par les entre­pri­ses) : c’est déjà fait pour cer­tains sec­teurs mar­gi­naux (entre­tien, can­ti­nes, ramas­sage sco­laire acces­soire de la concen­tra­tion dans le pri­maire et les collèges) mais aussi dans cer­tains sec­teurs ensei­gnants (for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, for­ma­tion per­ma­nente, reclas­se­ments). La déc­ent­ra­li­sation pour­rait être un pas impor­tant dans cette direc­tion ;
- de nou­veaux mar­chés s’ouvri­raient pour une exploi­ta­tion capi­ta­liste dans l’intro­duc­tion de tech­ni­ques moder­nes tant dans la four­ni­ture et la ges­tion des matériels et des ensei­gnants eux-mêmes que des pro­gram­mes se sub­sti­tuant aux ensei­gnants (ou réd­uisant leur rôle).

Dans un numéro spécial du Financial Times du 22 mars 2004 consa­cré à l’« Education Business », les pro­po­si­tions de nou­veaux modèles com­mer­ciaux édu­cat­ifs sans ensei­gnants, prin­ci­pa­le­ment par sup­ports infor­ma­ti­ques et Internet, sont passées en revue et sont rela­ti­visées quant à leur impact sur les struc­tu­res prés­entes des systèmes mon­diaux de l’édu­cation. Concernant le « e-lear­ning », les uni­ver­sités « pré­fèrent encore un mél­ange d’ensei­gne­ment face à face et de pro­duits intégrés ». L’étude conclut que « l’édu­cation du xxie siècle promet d’être très différent ede tout ce qu’on a pu connaître aupa­ra­vant. C’est un marché encom­bré et compé­titif et les four­nis­seurs... qui n’offri­ront pas ce que le marché requiert dis­pa­raîtront... Beaucoup pen­sent que la révo­lution e-lear­ning va trans­for­mer le pay­sage de l’édu­cation mais, contre ceux qui pen­sent ainsi, elle pour­rait aujourd’hui tout sim­ple­ment l’enri­chir. »

Les caractères actuels des systèmes d’édu­cation res­tent dét­er­minants dans ces luttes. D’une part, en com­pa­rai­son avec les tra­vailleurs d’autres indus­tries, par exem­ple l’auto­mo­bile ou les trans­ports, le pou­voir de pres­sion des ensei­gnants paraît bien faible. Ils ne sont pas impli­qués dans une divi­sion com­plexe du tra­vail sur le lieu de pro­duc­tion comme les ouvriers de l’auto­mo­bile. Généralement, ils tra­vaillent seuls dans des clas­ses limitées. Si l’un d’eux arrête le tra­vail (grève ou mala­die), les autres ensei­gnants dans la même école peu­vent conti­nuer à tra­vailler et cela ne per­turbe pas signi­fi­ca­ti­ve­ment la marche de l’établ­is­sement. En outre, il y a peu d’interdép­end­ance entre les sites dis­tincts des différents établ­is­sements du système sco­laire. Une grève dans une école n’a guère d’impact sur les autres écoles. Et, contrai­re­ment à la plu­part des indus­tries où l’arrêt d’un seul des éléments de la chaîne de pro­duc­tion­blo­que en peu de temps toute cette chaîne, une grève même géné­rale des ensei­gnants du secondaire n’a que peu de conséqu­ence sur le pri­maire ou le supérieur et récip­roq­uement.

D’autre part, les ensei­gnants sont situés à un cer­tain point dans la divi­sion sociale du tra­vail. Alors qu’une grève dans une sec­tion d’une bran­che d’indus­trie entraîne un sto­ckage de matières pre­mières tout le temps qu’elle dure, on ne peut sto­cker la matière pre­mière dans l’indus­trie de l’édu­cation. Les grèves des ensei­gnants n’ont que peu de conséqu­ences sur toute la chaîne de la repro­duc­tion imméd­iate de la force de tra­vail, en-dehors de la per­tur­ba­tion des rou­ti­nes fami­lia­les ren­dant dif­fi­cile aux parents l’accom­plis­se­ment de leur propre tra­vail. En outre, dans le cas excep­tion­nel de grèves lon­gues ou répétées,des crain­tes ont été émises sur leur impact à long terme sur le pro­duit final
- c’est-à-dire sur l’accom­plis­se­ment édu­cati­onnel du pro­duit (l’élève) comme prolét­aire et comme citoyen.

De telles luttes prés­entent, encore actuel­le­ment, des caractér­is­tiques com­mu­nes. Même si les ensei­gnants sont dis­persés dans une mul­ti­pli­cité de lieux de tra­vail, ils ont en général un employeur unique (Etat ou col­lec­ti­vités publi­ques), ce qui leur permet une cer­taine cohér­ence pour les tâches orga­ni­sa­tion­nel­les de coor­di­na­tion lors des conflits.

Quel est le pou­voir de mar­chan­dage des ensei­gnants sur le marché du tra­vail en France, en com­pa­rai­son avec celui des prolét­aires d’autres indus­tries ? Ce pou­voir tient essen­tiel­le­ment au fait qu’ils sont, pour le moment, des fonc­tion­nai­res direc­te­ment sujets de l’Etat, donc des poli­ti­ques. Jusqu’à présent, l’indus­trie de l’édu­cation est restée rela­ti­ve­ment peu tou­chée par les évo­lutions tech­no­lo­gi­ques. L’expan­sion de l’indus­trie de l’édu­cation conduit à une expan­sion corré­la­tive des emplois d’ensei­gnants.

D’une manière géné­rale, l’intro­duc­tion des tech­no­lo­gies nou­vel­les géné­rat­rices de chômage n’a guère affecté l’édu­cation, dont la fonc­tion n’a guère changé depuis un siècle. Le rés­ultat en est qu’élever la pro­duc­ti­vité dans l’indus­trie de l’ensei­gne­ment et pous­ser à la réd­uction des coûts de pro­duc­tion prend iné­vi­tab­lement (outre les pres­sions sur les salai­res) la forme d’une inten­si­fi­ca­tion du tra­vail par de l’allon­ge­ment de la durée du tra­vail (quo­ti­dienne ou heb­do­ma­daire, mais aussi par l’allon­ge­ment de la vie de tra­vail à tra­vers la réf­orme des retrai­tes) ou par l’aug­men­ta­tion du nombre d’élèves par ensei­gnant.

Ces « réf­ormes » sont liées à des décisions poli­ti­ques consé­cu­tives à la crise éco­no­mique et aux pro­blèmes de choix de finan­ce­ment lors­que les recet­tes de l’Etat dimi­nuent.

Dans cette indus­trie de l’édu­cation, les grèves contre ces res­tric­tions pren­nent le caractère non seu­le­ment d’une déf­ense des acquis et contre la modi­fi­ca­tion des condi­tions d’exploi­ta­tion, mais éga­lement celui d’affron­te­ment poli­ti­que avec le pou­voir. Cela masque le véri­table caractère éco­no­mique et social du conflit. Ce para­vent poli­ti­que est encore ren­forcé par le fait que, dans la pér­iode actuelle, le conflit est en partie motivé par les crain­tes de pri­va­ti­sa­tion dont les conséqu­ences dans d’autres sec­teurs sont bien connues. L’aspect poli­ti­que de telles décisions masque éga­lement la pres­sion glo­bale du capi­tal dans des restruc­tu­ra­tions visant à une res­tau­ra­tion du taux de profit global.

L’ensem­ble de ce qui vient d’être décrit pour­rait donner lieu à un conflit de grande ampleur en cas d’atta­ques sur les condi­tions de tra­vail dans cette indus­trie. Sans aucun doute, il s’agit d’une situa­tion com­plexe dans laquelle per­dure non seu­le­ment les ves­ti­ges des situa­tion d’antan entraînant un hysté­résis impor­tant.

En France, on doit sou­li­gner l’impor­tance prise par les méd­iations syn­di­ca­les à cause précisément du poids que pou­vaient avoir les ensei­gnants dans l’indus­trie de l’ensei­gne­ment. Il est de noto­riété publi­que que les syn­di­cats reconnus y ont pris dans les déc­ennies écoulées une place impor­tante dans l’orga­ni­sa­tion même du tra­vail, accom­plis­sant des fonc­tions nor­ma­le­ment dévolues au mana­ge­ment ; ce n’est plus seu­le­ment une bureau­cra­ti­sa­tion des appa­reils bien ins­tallés dans leur représ­en­ta­tivité, mais un pou­voir évident sur le tra­vailleur de base, indi­vi­duel­le­ment (pas­sage obli­ga­toire par le syn­di­cat pour cer­tai­nes opé­rations) et col­lec­ti­ve­ment (dis­cus­sion non seu­le­ment des condi­tions du tra­vail mais aussi du contenu et des mét­hodes de l’ensei­gne­ment). Mais ce n’est pas à cause de cette « prés­ence syn­di­cale » que le conflit du prin­temps 2003 ne se révé­lera pas plus fort, mais parce que l’ensem­ble des ensei­gnants n’ont pas osé (le pou­vaient-ils ?) dép­lacer au-delà des mét­hodes de lutte rituel­les un rap­port de forces qui au départ leur est défa­vo­rable (ce qui est d’ailleurs une des causes de l’impor­tance de l’implan­ta­tion syn­di­cale).

Comme les syn­di­cats sont ainsi étr­oi­tement asso­ciés à la ges­tion de l’indus­trie du savoir, il leur est dif­fi­cile de s’oppo­ser, sauf amé­na­gements de détail, aux réf­ormes du pou­voir poli­ti­que, quelle que soit d’ailleurs la ten­dance de ce pou­voir. Pour cette même raison, et essen­tiel­le­ment pour ne pas perdre les posi­tions ainsi acqui­ses de longue date, ils en sont réduits, à l’excep­tion de mou­ve­ments stric­te­ment limités et contrôlés, à s’oppo­ser à tout mou­ve­ment de base loca­lisé ou général qui éch­ap­perait peu ou prou à leur contrôle ; et à ne pas pou­voir tolérer l’exis­tence de struc­tu­res d’orga­ni­sa­tion pou­vant surgir de tels mou­ve­ments. Il leur faut alors, avec l’appui des pou­voirs poli­ti­ques, les détr­uire en les mar­gi­na­li­sant ou en les infil­trant. On peut trou­ver là une des clés des ater­moie­ments et des fai­bles­ses du mou­ve­ment du pre­mier semes­tre de 2003.

Pour hétérogènes qu’elles puis­sent paraître, les réf­ormes envi­sagées par le gou­ver­ne­ment début 2003 procèdent pour­tant du mou­ve­ment d’ensem­ble de l’éco­nomie capi­ta­liste en vue de trou­ver des alter­na­ti­ves des­tinées à satis­faire la pres­sion glo­bale de la compé­tition et de la pro­duc­ti­vité. Le fait que la pres­sion poli­ti­que pro­pul­sant ces réf­ormes prenne la forme de trans­ferts ou de res­tric­tions des dép­enses de l’Etat consa­crées à l’indus­trie du savoir, donc de décisions pure­ment poli­ti­ques, ne doi­vent pas mas­quer d’abord l’évid­ence que ces res­tric­tions sont liées direc­te­ment à l’amoin­dris­se­ment des recet­tes de l’Etat en raison de la crise éco­no­mique (les choix de dép­enses dép­endant des orien­ta­tions imposées plus direc­te­ment au profit du capi­tal et res­trei­gnant d’autant la part allouée à l’indus­trie du savoir).

Plus géné­ra­lement, l’orien­ta­tion de ces res­tric­tions et des réf­ormes de struc­tu­res prises en cette occa­sion pose le pro­blème à un autre niveau, celui que nous avons évoqué à propos d’une restruc­tu­ra­tion géné­rale de cette indus­trie pour la rendre éventu­el­lement ren­ta­ble et compé­ti­tive. Ce n’est d’ailleurs pas le seul sec­teur concerné par cette ten­dance, le sont aussi par exem­ple la santé ou ce qui reste de ser­vice public dans les trans­ports ou l’énergie.

On doit considérer que cette « indus­tria­li­sa­tion de l’ensei­gne­ment » n’est qu’un aspect d’un phénomène plus vaste qui touche toute l’indus­tria­li­sa­tion du ter­tiaire et la réd­uction de la condi­tion rela­ti­ve­ment pri­vilégiée des tra­vailleurs de ces sec­teurs à la condi­tion com­mune des tra­vailleurs indus­triels tra­di­tion­nels. Tant dans leurs condi­tions de tra­vail (impor­tance prise par la pré­carité et l’insé­curité d’emploi, exten­sion de la durée et du rythme de tra­vail) que des salai­res (salai­res directs et indi­rects (avan­ta­ges sociaux) et salai­res différés (retrai­tes).

Le large écho ren­contré par le mou­ve­ment des ensei­gnants, s’il ne s’est pas mani­festé par autre chose que par la par­ti­ci­pa­tion mas­sive à des mani­fes­ta­tions et une sym­pa­thie ouverte, tra­duit un cer­tain dés­arroi de l’ensem­ble de ce qu’on peut appe­ler clas­ses moyen­nes devant des atta­ques contre des situa­tions qu’elles pen­saient bien établies et à une « reconnais­sance » du système capi­ta­liste qui sombre sous des considé­rations pure­ment finan­cières et uti­li­tai­res.

***

La grande cohér­ence de cet ensem­ble et les pers­pec­ti­ves qu’il impli­quait auto­ri­saient une rév­olte de l’ampleur et de la force de celle de ce prin­temps 2003. Mais les caractères spé­ci­fiques de cette « indus­trie de l’ensei­gne­ment » expli­quent en même temps ses incohér­ences, ses fai­bles­ses et son abou­tis­se­ment. Ce qui semble cer­tain, c’est que, même si une partie du pro­gramme gou­ver­ne­men­tal peut avoir marqué un coup d’arrêt, les ten­dan­ces que nous avons ana­lysées dans cette indus­trie vont per­sis­ter et peut-être s’ampli­fier tant est forte la pres­sion du capi­tal dans ce sec­teur impor­tant de l’éco­nomie.

Nous avons déjà sou­li­gné que d’une cer­taine façon, « l’indus­tria­li­sa­tion de l’ensei­gne­ment » fait partie de l’ensem­ble de la ten­dance du capi­tal à uni­fier les condi­tions de tra­vail des clas­ses moyen­nes sala­riées pour les rap­pro­cher de clles de l’ensem­ble des tra­vailleurs œuvrant dans les ser­vi­ces. Mais, comme le sou­li­gne une ensei­gnante de collège de Grenoble : « Cette évid­ence a du mal à percer dans le monde ensei­gnant qui, de par sa situa­tion pri­vilégiée tout au long du xxe siècle, semble avoir intégré TINA (There Is No Alternative) “à l’insu de son plein gré”. La “fin de l’his­toire”, la “mort des idéo­logies” et le “citoyen­nisme” font le reste et peu­vent expli­quer le manque de com­ba­ti­vité et de radi­ca­lité. Ce monde ensei­gnant dans son ensem­ble ne pense pas en termes de lutte de clas­ses et, si on creuse un peu, cer­tains sont cho­qués si on leur fait com­pren­dre qu’ils n’appar­tien­nent pas à la “France d’en haut”, celle qui décide... »

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Voir les autres cha­pi­tres de Pour une com­préh­ension cri­ti­que du mou­ve­ment du prin­temps 2003 :

La réf­orme des retrai­tes. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (1)

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (2 : chro­no­lo­gie)

L’exten­sion de la grève des ensei­gnants et son intég­ration dans la lutte pour la déf­ense des retrai­tes

Les orga­nis­mes de lutte

Les enjeux : déc­ent­ra­li­sations, pri­va­ti­sa­tions, retrai­tes...

Le cadre éco­no­mique et poli­ti­que

De la grève des ensei­gnants aux mani­fes­ta­tions contre la réf­orme des retrai­tes. Conclusion

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