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Politica Hermetica, analyse d’un laboratoire idéologique de la nouvelle Droite

vendredi 9 janvier 2004, par admin

L’étude qui suit est loin d’être exhaustive et n’est qu’un début de réflexion sur les enjeux d’une vigilance accrue dans le domaine de l’ésotérisme. J’espère pouvoir le réactualiser régulièrement.

L’ésotérisme, une composante de l’idéologie rétrograde
Il existe peu d’articles antifascistes traitant in extenso des connivences que l’idéologie droitière entretient avec la pensée hermétiste et occultiste. Ce manque d’intérêt nuit à la compréhension des enjeux de certains mouvements réactionnaires, traditionalistes ou nationalistes-révolutionnaires. L’incapacité à saisir l’opportunité du sujet "ésotérisme et extrême-droite" est le résultat d’un refus à porter allégation à ces "fumisteries", affabulations, contes, en bref l’habituel mépris pour tout ce qui touche au domaine de l’occulte. Cette attitude suffisante ne permet pas de comprendre la logique de cet engouement pour ces "délires imbéciles" et sa répercussion sur une idéologie qui, elle, touche du monde bien au-delà des petits cénacles ésotériques. Et, à force d’ignorer, on en devient complaisant (je renvoie à l’article sur le négationnisme, où les connexions entre milieux très catholiques n’ont pas été révélées par les contre-enquêtes (?) comme celles menées par le groupe catholique Golias ou par Ras L’Front parce qu’ils n’appartenaient pas stricto sensu à la sphère du politique).
Pourtant il appert que l’ésotérisme joue un rôle non négligeable dans une volonté de cohésion intellectuelle et politique de la droite, de l’extrême-droite et de la nouvelle droite. Cette tentative de cohésion tient à satisfaire des besoins exigeants sur l’utilité de l’action au-delà de l’histoire positive et aiguise aussi bien la pensée des catholiques que celles des polythéistes* en leur fournissant des objectifs "supérieurs", que les uns qualifient de théologique et les autres de métapolitique. Son rôle porteur est, à mon sens, déjà daté, présent depuis le XIXe siècle (courants monarchistes, utopistes). On peut toutefois observer depuis les seventies un resserrement idéologique autour d’un besoin "ésotérique" très circonscrit : nationalisme, révolution, royalisme, traditionalisme, élitisme, pouvoir, racisme. Ce recentrage enrichit les idéologies réactionnaires en se polarisant sur quelques domaines comme les théologies ou l’ésotérisme dit traditionnel mais appauvrit l’ésotérisme en général, puisqu’on écarte de ces réutilisations tout un pan de la philosophia perennis pouvant se rattacher à la gauche : l’ésotérisme devient une philosophie de droite.

Si l’on revient au mépris des antifascistes pour l’ésotérisme, c’est que les spéculations ésotériques ne sont pas nécessairement associées à la culture antifasciste. Pas nécessairement, car on pourrait objecter que le premier surréalisme, marqué à l’extrême-gauche, s’est intéressé à la question dans un cadre politique et onirique. Ce manque de curiosité me paraît aujourd’hui un lourd handicap pour la compréhension de la nouvelle Droite et son impact dans le domaine culturel et ses réseaux de sociabilité. En effet, éviter d’étudier ces terrains, c’est ignorer une bonne part des activités des droitiers et se refuser à admettre qu’il existe parfois des lieux perméables à d’autres rencontres politiques, bien loin des classiques clubs politiques ou des meetings électoraux. Finalement, cette cohésion philosophique se fait au détriment de l’ensemble du domaine de l’ésotérisme et ce qui peut lui être rattaché : elle se l’approprie de manière exclusive, recomposant à l’envi une nouvelle histoire, travestissant des sources par leurs interprétations généralement erronées. Cette appropriation s’accompagne bien entendu d’une révision idéologique de l’histoire ésotérique et par là de l’Histoire. La tactique s’avère payante puisqu’elle bénéficie d’un accaparement des "lieux de savoirs" comme l’Université ou le CNRS. Cette appropriation permet de légitimer leurs propos et monopoliser des champs de recherches parfois en bénéficiant de subventions, d’une reconnaissance sur un public non averti (médias, publications) et la formation de futurs chercheurs.

Nous verrons par exemple que cette quête théorique est l’enjeu de plusieurs courants de pensée, très variés : chrétiens, néognostiques, orthodoxes, intégristes, musulmans, polythéistes, ... Divisés, ces groupes s’échinent cependant à trouver régulièrement des terrains d’entente comme l’est, en France, l’association Politica Hermetica, véritable laboratoire idéologique de la nouvelle droite, objet de la présente étude.

Politica Hermetica, la politique du pire

L’association Politica Hermetica organise des colloques annuels portant sur l’histoire de l’ésotérisme et en édite les actes. Elle a été lancée en 1985. Son allure générale se veut universitaire : haut patronage universitaire de qualité (?), comités scientifique et de rédaction. Depuis sa création, ses réunions annuelles se passent à la Sorbonne dans des locaux aimablement prêtés en cette occasion par l’École Pratique des Hautes Études (deux exceptions à ce rituel, une réunion au Centre Plaisance à Paris et une autre au Sénat grâce à Paul Girod, sénateur de droite de l’Aisne).

Un athanor pour la pensée traditionnelle

Suite à une première réunion fort prometteuse en 1986, le projet associatif se concrétise autour d’un colloque annuel thématique accompagné d’une publication des diverses communications. Le discours d’intention est d’institutionnaliser un lieu de rencontres permettant d’étudier de manière historico-critique tout un pan de la pensée occidentale, c’est-à-dire l’ésotérisme, régulièrement négligé par les historiens, philosophes et sociologues. Nous verrons que ces colloques seront le fruit de rencontres plus ou moins fructueuses entre universitaires, érudits influencés par les idées de Julius Evola ou de René Guénon.
Politica Hermetica est éditée par L’Age d’Homme, maison d’édition suisse romane connue pour ses orientations éditoriales axées sur la littérature fantastique, l’histoire de l’art mais aussi pour la publication de textes anarchistes de droite (par exemple, Stirner). Vladimir Dimitrievicj, son éditeur, est connu pour ses amitiés à l’extrême-droite (on le voit se montrer par exemple avec des intégristes catholiques comme ceux du centre Charlier) et a affiché clairement ses positions pro-serbes lors de la guerre du Kosovo.

"Autorité spirituelle et pouvoir temporel"

Dans le n° 1/1987 de PH, un éditorial de Victor Nguyen mais signé sous un collectif "Politica Hermetica" présente les objectifs sans aucune ambiguïté. Pour lui et ses collègues, les études scientifiques consacrées "aux doctrines secrètes et aux philosophies hermétiques" doivent "dépasser le plan descriptif". Il faut montrer la "toute-puissance" de ces groupes minoritaires et leurs influences sur l’opinion publique, c’est-à-dire exposer et étudier en prenant en compte la sphère dite de l’ésotérisme comme complémentaire de celle du politique. Pour l’Auteur de cet éditorial, cette "toute-puissance" se rattache à la "notion du pouvoir". Cette matérialisation de l’ésotérisme dans le politique, à savoir puissance et pouvoir, passerait, d’après eux, notamment par des groupes comme la maçonnerie, la synarchie et la politique du Complot (ce discours d’intention est d’autant plus amusant qu’ils fustigent régulièrement dans leurs colonnes l’interprétation marxiste comme trop dogmatique...). Nous trouvons ici des éléments connus des discours réactionnaires : pouvoir, puissance et complot. Ce besoin d’affirmer une réflexion théorique supervisant l’Histoire se retrouve dans d’autres secteurs de la Nouvelle Droite. Pour eux, le rôle de l’intellectuel est primordial dans le combat et l’élaboration d’une nouvelle société. Il faut avant tout lancer un combat théorique alimentant des luttes plus directes. L’objectif est d’élaborer une organisation politico-spirituelle, ayant à son sommet une sorte de clergé composé d’intellectuels et de théoriciens. Leurs idées doivent être ensuite diffusées par cercles concentriques de plus en plus élargis. Dans une stratégie d’organisation pyramidale, il n’y a effectivement pas besoin que les théories soient massivement diffusées et vulgarisées mais bien dispensées aux bonne personnes qui les vulgariseront ensuite auprès d’un public profane voire éveiller une écoute attentive auprès d’une population idéologiquement de gauche. Ce procédé peut s’avérer assez efficace puisqu’il bénéficie, à mon sens, d’un repli idéologique de la part de la "gauche" et de l’extrême-gauche (par exemple, je renvoie aux conclusions de l’enquête des Mots sont Importants de S. Tissot et P. Tévanian). Cette stratégie apparaît aussi dans des secteurs scientifiques où l’on s’aperçoit de l’utilisation de méthodologies et préjugés suspects (par exemple, débats sur les traditions européennes, omnipotence de certains auteurs de nouvelle droite comme Gilbert Durand, Antoine Faivre, Mircea Eliade, etc.).

Pour que Guénon rime avec Evola...

"A travers Eléments, Nouvelle Ecole, Cartouches, etc, on voit apparaître très clairement un vecteur traditionnel, majoritairement catholique. Luc-Olivier d’Algange*, André Coyné*, Giovanni Monastra*, Christophe Levalois, Philippe Baillet*, Janis Trisk, et votre serviteur, collaborent à ces revues. [...] La ND n’est pas un parti monolithique. C’est pour beaucoup de traditionalistes un espace de liberté exceptionnel. A la périphérie de la Nouvelle Droite, David Gattegno*, Jean-Paul Lippi, Jean-François Mayer*, Jean Parvulesco, Paul Sérant*, Luc Saint-Etienne, Pierre-Marie Sigaud*, Bernard Marillier, Paul-Georges Sansonetti*, Dominique Lormier, etc., en font également parti.."
Arnaud Guyot-Jeannin dans son interview dans Résistance ! n° 3, mars 1998, pp 18-23 au sujet de la modernité d’Evola [les noms suivis d’un astérisque sont des participants de Politica Hermetica]

Dès sa création, plusieurs tendances se retrouvent au sein de cette association d’intellectuels. Il serait vain d’y voir un courant de pensée unique. Politica Hermetica apparaît comme la façade d’approches multiples dont les dénominateurs communs sont l’ésotérisme et le traditionalisme révolutionnaire et/ou intégral. Une constante semble apparaître, c’est la fascination des uns et des autres pour l’idée d’empire européen : on la retrouve chez Paul Sérant, chez les catholiques traditionalistes (la quête du monarque caché), mais aussi chez les "polythéistes" ou parmi certains gaullistes. Cette notion d’Empire est assez particulière puisqu’elle s’attache à concilier l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel en la personne du roi-prêtre. On retrouve cette idée dans les écrits de Guénon ou d’Evola mais aussi dans ceux de Raymond Abellio, lui-aussi référence sous-jacente et ambivalente de Politica Hermetica.

L’extrême-droite et la droite traditionnelle sont donc très composites mais tentent de se réunir sous la bannière impériale. Le premier numéro donne le ton puisqu’il est à la fois consacré à l’œuvre de René Guénon et aux études évoliennes, les deux pendants de la droite extrême. Si ces deux principaux courants de pensée sont loin d’être identiques, cela montre la tentative de vouloir les concilier afin de redéfinir un ésotérisme "vu de droite" et une politique traditionaliste.

Maintenant en ce qui concerne la tentative de rapprochement entre évoliens et guénoniens, peut-on parler vraiment de réussite ? De l’aveu de Philippe Baillet, catholique de la Nouvelle Droite, traducteur et exégète de la pensée évolienne, celle-ci semble être un échec. Il y aurait plutôt à nuancer ce point de vue. L’échec est surtout dû à la difficulté d’associer des "polythéistes" avec des chrétiens. L’évolution des centres d’intérêt de l’association Politica Hermetica peut être étudiée à travers ses invités. Par exemple, il semble qu’il y ait eu une tentative de rapprochement avec le dirigeant national-bolchévique Alexandre Douguine, qui intègre le comité de Rédaction de PH en tant que correspondant russe en 1992 suite à sa communication dans le volume consacré au Complot. Je pense que ce rapprochement s’est réalisé grâce aux bons soins du révolutionnaire-conservateur Alain de Benoist (collaborateur de la revue). Depuis cette tentative d’entrisme avortée, il semble que l’on assiste à un resserrement idéologique autour d’un ésotérisme plus catholique, peut-être que la rencontre avec Douguine a inquiété ou dérangé certains membres de l’association. Suite à cela, on voit les interventions se fédérer autour de thèmes chers aux ésotéristes chrétiens comme la vie et l’œuvre de Charbonneau-Lassay, le Hiéron du Val d’Or, les mystiques jansénistes, l’anti-maçonnisme et parmi les intervenants, nous trouvons le Légionnaire du Christ Massimo Introvigne ou le dominicain Rousse-Lacordaire.

Depuis trois ans, on voit apparaître des études sur Crowley, suite peut-être à la présence de Massimo Introvigne, auteur d’ouvrages sur le satanisme contemporain et de Marco Pasi. Ce dernier, doctorant à l’EPHE, spécialiste de Crowley est collaborateur à Orion, revue que Jean-Yves Camus et René Monzat qualifient d’« organe italien de la droite subversive, négationniste, philo-khomeiniste, membre du courant le plus radical de la Nouvelle droite européenne » (Les droites radicales et nationales en France, p. 297). Pasi paraît plutôt fasciné par les premiers textes d’Evola alors fasciste italien et partisan d’une Rome impériale et païenne. "Il ne faut pas trop insister sur l’athéisme magique d’Aleister Crowley" (p. 210, n°1996) explique-t-il, par ailleurs. [Ce passage a été modifié à la demande de Monsieur Marco Pasi. Voir sa lettre].

Il semble aussi que l’incompréhension entre chrétiens et polythéistes soit aggravée par un conflit générationnel liée à l’interprétation politique de la pensée d’Evola. Dans le dernier numéro publié (1998), Philippe Baillet attaque Arnaud Guyot-Jeannin suite à l’interview de ce dernier donné à Résistance. Arnaud Guyot-Jeannin a dirigé le Dossier H sur Evola. Il est clair que Ph. Baillet ne veut surtout pas être rattaché à la jeune clique de Guyot-Jeannin. Il semble ne pas apprécier le tournant politique de cette jeunesse fasciste en "nationalistes-révolutionnaires". Christophe Boutin, de Jean-François Mayer se rangent à ses côtés lorsqu’il qualifie ces jeunes évoliens "d’électrons libres", "aujourd’hui aux amateurs, demain à la lunatic fringe et - pourquoi pas ? - après-demain à l’underground néo-nazi d’Europe et d’ailleurs [...] On observera aussi que les pratiques et le style des ’électrons libres’ (sous-culture, prétentions ridicules d’autodidactes, ’sloganisation’ des idées, goût pour la provocation, confusion entre action et agitation, etc.) répondent parfaitement aux objectifs des tenants du ’politiquement et culturellement correct’, trop heureux de pouvoir désigner à la vindicte et au sarcasme pareils repoussoirs." (pp. 269-70). En les attaquant, la première génération d’évoliens (Ph. Baillet, Chr. Boutin, J.-F. Mayer) ne désire pas être assimilée aux partis pris politiques des jeunes néo-fascistes, nuisibles à leur image. La peur aussi d’être inséré dans un militantisme un peu trop plébéien ? Ce sont des intellectuels qui se réfugient dans un monde clos, c’est la noblesse de l’esprit. Dans PH 1998, Philippe Baillet et Christophe Boutin présentent une historiographie du courant évolien en France et exposent clairement la "stratégie de séduction" entreprise depuis une vingtaine d’années auprès des milieux universitaires par l’intermédiaire de Politica Hermetica.

Politica Hermetica est un reflet des nouveaux changements de la Nouvelle Droite, ses nouvelles tentatives de cohésion.

Evola et le terrorisme néofasciste

Certaines méthodes ou travaux de recherches seront écartées de la ligne : la plus flagrante est l’intervention de Ferraresi "Julius Evola et la droite de l’après-guerre" (in n° 1/1987, pp.95-117, trad. Philippe Baillet), ce spécialiste italien du terrorisme d’extrême-droite subit des attaques assez virulente notamment sur le rôle intellectuel d’Evola sur le spontanéisme armé de petits groupes néofascistes dans les 70’s. Cette intervention soulève clairement le problème de la lutte armée comme expression du "traditionalisme révolutionnaire". Suite à l’intervention de F. Ferraresi, certains auditeurs rejettent en bloc le rôle intellectuel d’Evola sur Movimento Politico Ordine Nuovo et le MSI "qu’un grand nombre de ces affaires de terrorisme n’ont pas été éclaircis, que bien souvent on a retrouvé comme simple ’main-d’œuvre’ terroriste à la base des gens qui n’étaient pas des intellectuels, des gens qui, s’ils avaient lu ou cherché à lire Evola, n’en auraient pas compris une ligne : vraiment la basse main-d’œuvre terroriste. Vous savez en outre que dans l’affaire de la bombe déposée le 13 janvier 1981 dans un certain train, le train Tarente-Milan, au terme de l’enquête ce ne sont pas des néofascistes qui ont été inculpés, mais deux officiers supérieurs des services secrets militaires italiens [...] Donc, s’il est vrai que des néofascistes ou des ’évoliens’ italiens, des évoliens de quatrième zone, des inconscients, ont été manipulés, ont joué un rôle de provocateurs, il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas établir l’équation : ’culture évolienne = culture de la droite radicale = terrorisme’. C’est là un raisonnement simpliste et malhonnête qui est absolument infirmé par les faits." (dixit Ph. Baillet, pp. 122-23) A quoi répond F. Ferraresi : "Ce que je veux dire, c’est que nous ne pouvons bien sûr examiner un revolver du point de vue esthétique, mais qu’il est important de se rappeler, lorsqu’on parle de la ligne élégante d’un revolver, que c’est une arme qui tue. Dans cette perspective, on peut dire que l’influence politique d’Evola a été une influence néfaste dans l’Italie de l’après-guerre." (p. 123) Ce passage est tout à fait intéressant, il montre bien d’une part, la fascination de certains groupes néofascistes pour la lutte armée et d’autre part, la peur de l’instrumentalisation d’Evola de la part des évoliens comme Philippe Baillet.

Lieux de savoirs, lieux de pouvoirs

Le moins surprenant est que ces colloques ne rencontrent aucun obstacle de la part d’autres universitaires, d’institutions scientifiques. Depuis quelques années, les interventions proviennent de plus en plus de milieux universitaires, j’y vois surtout le souci de se trouver une légitimité intellectuelle. Cette stratégie de l’entrisme semble réussir puisque l’on voit de plus en plus Politica Hermetica citée comme référence absolue en la matière dans des livres de vulgarisation scientifique (Wictor Stoskowski, Jean Baubérot,...).

Entrisme à l’EPHE ?

L’École Pratique des Hautes Études est un établissement d’enseignement public préparant DEA, doctorat et diplômes de l’école. Ces derniers ne sont pas à proprement parlé un titre universitaire mais sont attribués à des travaux qualifiés. Trois sections composent cette institutions : une orientée sur les Sciences de la Vie et de la Terre, une autre d’histoire et de philologie et une troisième s’occupant de sciences religieuses (i. e. histoire des religions dans une perspective non théologique). Cette dernière section semble connaître depuis quelques années des tentatives d’OPA plus ou moins réussies de certains groupes de pression d’extrême-droite, de mouvements sectaires. La section sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études est une institution complaisante avec certains personnalités de l’extrême-droite. Elle leur ouvre ses portes pour les inscrire sur des doctorats ou des diplômes reconnus et validés par le ministère de la Recherche. Munis de leurs titres universitaires, il est ensuite bien plus facile de s’inviter à des colloques scientifiques, publier et obtenir des financements publics. Ainsi, Arnaud d’Apremont est diplômé de l’EPHE sciences religieuses [Ce passage a été modifié à la demande de Monsieur Marco Pasi. Voir sa lettre]. Polythéiste odiniste et extrémiste notoire, Arnaud d’Apremont étudie les groupes odinistes sous la direction de Jean-Pierre Laurant. En 98, la section des sciences religieuses invita Jean-François Mayer (ancien Opus Dei puis évolien, invité régulier de Moon, expert de l’Office Central de la Défense en Suisse). Celui-ci donna une série de conférences sur les "nouveaux mouvements religieux". Suite au succès de ses conférences, certains enseignant de l’EPHE tentèrent d’imposer Mayer au sein de l’école en lui offrant une nouvelle chaire portant sur lesdits nouveaux mouvements religieux. Cette tentative d’entrisme semble avoir échoué. En attendant l’EPHE est l’un des avant-postes du CESNUR, puisque une partie de ses enseignants appartiennent à cette organisation internationale (par exemple, Régis Dericquebourg, A. Faivre, J. Baubérot, J-P. Willaime, etc.). PH aimerait bien voir dans la section des sciences religieuses un lieu de formation pour jeunes théoriciens de nouvelle droite.

Politica Hermetica est aussi l’un de maillons pour comprendre les connexions qui puissent exister entre la Nouvelle Droite, des réseaux "universitaires" et le CESNUR, qualifié par les associations antisectes d’officine d’extrême-droite et pro-sectaire (cf. le constat du centre ROger Ikor). Politica Hermetica n’est donc pas un simple laboratoire de la Nouvelle Droite mais une véritable pépinière de réactionnaires militant pour une Tradition primordiale qui va au delà des différences religieuses ou sectaires pour lutter contre la laïcité, l’athéisme et la "gauchisation" de la société...

La caste des Méta-barons

Tous cherchent à légitimer leurs actions, leurs modes de pensée par une "méta". Cette méta est avancée pour justifier leur opposition à ce qu’ils surnomment le matérialisme scientiste, le positivisme, etc. Or, loin de se consacrer à un travail historico-critique, les colloques Politica Hermetica observent l’histoire à travers le prisme guénonien, parfois changeant, se déclinant en un superbe arc-en-ciel de teintes plus ou moins subtiles : Evola, Jünger, les peurs de la Trilatérale, l’anti-maçonnisme, le philo-sémitisme, le naundorffiste, etc. Sujets somme toute passionnants, dignes d’attention à condition qu’ils soient l’objet d’une méthode historico-critique ! Mais pour ces adeptes des choses obscures, celle-ci est parfois si réductrice, si entachée de matérialisme historique qu’ils répugnent à s’y arrêter. Car pour la plupart d’entre eux, comment comprendre l’Histoire sans s’attacher à l’étude des faits au-delà de l’Histoire, l’Histoire n’est qu’un épiphénomène de la méta-histoire ou bien celle-ci n’est qu’un méta-épiphénomène... on s’embrouille. Dans la méta, le Temps perd de sa consistance, sa linéarité est plus confuse, il n’existe pas. En s’appuyant sur une citation de Salluste, Julius Evola définit le traditionalisme comme être "Cela ne fut pas une fois, mais toujours" (in la Révolte contre le Monde moderne, traduit de l’italien par Ph. Baillet, L’Age d’Homme, 1991.p. 28). Les distances temporelles raccourcies, les événements comparés à travers des périodes éloignées et puis derrière l’Histoire il existerait d’après eux quelque chose de supérieur : dieux, déesse-mère, christs, légendes, mythes, complots millénaires,... sinon comment comprendre ces incidents étranges comme la Révolution française ou russe, le nazisme, le capitalisme, etc. Complots... complots. Quelles sont ces puissances qui nous assujettissent ? Les Juifs à travers la Trilatérale, le Rex Mundi. Mais la Tradition est là pour les aider à démêler l’écheveau des méta-puissances. La Tradition primordiale est une constante dans ces discours droitiers, syncrétistes, polythéistes ou chrétiens. Certains évoquent les castes, d’autres les sociétés secrètes élitistes ou bien un gouvernement de prêtres-rois. Le terme de méta-historique est utilisé comme synonyme de mythologique par Julius Evola. "Ainsi la Rome légendaire, nous parlera plus clairement que la Rome temporelle, et les légendes de Charlemagne nous feront mieux saisir que les chroniques et les documents positifs de l’époque ce que signifiait le roi des Francs" (Julius Evola, Révolte contre le monde moderne, 1991. p. 30). La méta-histoire explique la méta-politique. Car la théorie des complots est pour eux une évidence, il suffit d’interpréter. On saisit mieux pourquoi Evola a pu séduire certains spécialistes en littérature légendaire ou d’autres s’essayant à l’anthropologie historique. Cependant on précisera que Julius Evola n’a guère innové puisque le traitement des sources légendaires ou mythiques est déjà pratiqué depuis quelques temps par les néo-positivistes de l’École des Annales (cf. Marc Bloch, sur lequel il s’appuie de temps à autre).

D’étranges compagnons de route

Chaque colloque est une nouvelle tentative de séduction envers des intellectuels et des scientifiques reconnus. Par exemple, Léon Poliakov, spécialiste de l’anti-sémitisme est invité à discourir sur "Racisme et antisémitisme" (pp. 39-41 in n° 2/1988). A vrai dire, Émile Poulat lui pose une question à laquelle L. Poliakov donne une réponse courte (il semble que Léon Poliakov ait été invité par Pierre-André Taguieff, vu l’admiration qu’il a pour ce dernier). Par ailleurs son intervention est résumée de manière critique. On peut rapprocher cet incident avec ceux qui ont jalonnés la tactique de la droite concernant les intellectuels classés à gauche (cf. Alain de Benoist). Léon Poliakov signe quelques mois plus tard une pétition sur les récupérations par l’extrême-droite. On lit dans la rubrique activités de la revue, un dîner-débat avec Alain Joxe, socialiste et Grand Orient. Certains thèmes invitent plus que d’autres à la diversité des auditeurs et des auteurs. Par exemple, le colloque consacré à la franc-maçonnerie permet de montrer que tout le gotha maçonnique est au rendez-vous, des stricts écossais aux philalèthes athées (comme Charles Porset, André Combes). Un autre colloque ayant plus de rapport avec l’anthropologie historique est l’occasion d’avoir comme auditrices Françoise Duchet ou Michèle Riot-Sarcey).
Il serait donc vain d’y rencontrer quelques "personnalités de gauche" à ces quelques exceptions près. On retrouve Charles Porset, intervenant ici comme historien de la franc-maçonnerie, lui-même au Grand Orient et proche de la Libre Pensée (actuellement encadrée par les nationaux-trotskistes du Parti des Travailleurs). Sur sa présence, on pourrait alors avancer irresponsabilité, manque de vigilance, communauté d’intérêts (histoire de la franc-maçonnerie) voire méconnaissance du problème. Cela est fort possible même si l’on sait tous les appels à la vigilance qui existent depuis plusieurs années dans les milieux intellectuels et scientifiques. Quand aux quelques personnes qui ont eu le malheur de s’aventurer dans ces colloques, elles ont dû affronter le rejet systématique des défenseurs de la pensée traditionnelle. Il ne semble pas qu’il y ait eu de boycott généralisé de ces colloques de la part d’invités ou d’institutions scientifiques.

On ne peut que déplorer cette attitude qui est de s’associer à cette mascarade. Attitude d’autant plus déplorable qu’il y a eu depuis plusieurs années suffisamment de pétitions et d’appels à la vigilance.

La présence de Pierre-André Taguieff

Le public des colloques semble rassembler principalement des écrivains, universitaires dont le trait dénominateur paraît être la pensée de droite (sa pratique ou son étude). C’est un étrange ballet que celui de Politica Hermetica puisque nous y trouvons depuis sa création Pierre-André Taguieff. Ce chercheur du CNRS apparaît systématiquement dans les comités de lecture et scientifique de la revue. "La présence, dans la même revue, de contributions de Pierre-André Taguieff, ou de Franco Ferraresi, chercheurs ouvertement engagés contre l’extrême-droite explique les différences de ton assez radicales qui donnent sa physionomie à cette publication " (Camus et Monzat, 1992, p. 361). Je n’adhère pas au jugement de Camus et Monzat (il semble d’ailleurs que Monzat soit devenu plus sceptique sur le cas de P.-A. Taguieff). Il suffit d’ailleurs de lire l’article de P.-A. Taguieff abondamment annoté paru dans le n° 1/1987 de P.H. "J. Evola penseur de la décadence : une métaphysique de l’histoire dans la perspective traditionnelle et l’hypercritique de la modernité" (pp. 11-48). A la lecture de son article, on remarque que son objet est une critique en règle de l’antifascisme : "des démonisations de propagande qui, à gauche (chez certains bavards professionnels d’une gauche d’autant plus arrogante qu’elle est ignorante et sûre de ’bien penser’ à défaut de penser bien), ne visent que la dévalorisation systématique de tout ce qui est ’de droite’ (ou assimilé) [...] Il faut donc démythologiser sur tous les fronts, le néo-fasciste résiduel (voire le néo-nazi) et l’anti-fasciste instrumental (dont on sait les liens avec un certain antiracisme institutionnel). Ne pas se contenter d’être étranger à la célébration : oublier aussi la dénonciation. Le lieu, la Sorbonne, faisant symbole : les exigences intellectuelles doivent ici primer toutes les autres. L’importance de ce colloque réside dans la mise à distance qu’il opère de son objet, et dans sa neutralité idéologico-politique qu’implique sa déontologie autant que ses règles épistémologiques." (p. 13) Cette déclaration prête à sourire lorsque l’on lit les noms des autres intervenants de ce colloque consacré à Evola et Guénon : Jean-Pierre Brach, Philippe Baillet, Jean Robin, Jean-Pierre Laurant, Gérard Boulanger. Hormis Franco Ferraresi qui d’ailleurs a subit les foudres de l’intelligentsia évolienne, tous ont des accointances avec la Nouvelle Droite. Peut-on vraiment parler de "neutralité idéologico-politique" ? Par la suite, P.-A. Taguieff participe principalement à la revue à travers les deux comités de rédaction (il semble que dans le n°2/1988 une communication de P.A. Taguieff semble avoir été omise, cf. Émile Poulat, p. 41). On a effectivement du mal à comprendre comment ce champion de la lutte contre l’extrême-droite se retrouve ingénument avec des gens comme Paul Serant, Jean-Pierre Laurant, Massimo Introvigne, Marco Pasi, etc. D’ailleurs dans le n°2/1988 de P.H., Jean-Pierre Laurant fait un compte-rendu élogieux de la Force du Préjugé de P.-A. Taguieff. Lorsque l’on jette un coup d’œil sur les divers écrits de ce politologue, écrits très diffusés au sein de la gauche socio-démocratique, on remarque que souvent ses écrits sur la nouvelle droite ou le FN servent avant tout d’attaques contre ce qu’il surnomme les gauchistes antifascistes qui en feraient trop (cf. les critiques acerbes dans son livre La Nouvelle Droite). Aujourd’hui Pierre-André Taguieff est le grand spécialiste officiel de la nouvelle Droite, de l’histoire du racisme, un militant actif (proche du Mouvement des Citoyens et signataire de la pétition en faveur des lois Chevènement sur la régularisation des sans-papiers) : on voit aussi son nom régulièrement apposé en bas de pétitions contre le négationnisme ou pour défendre des professeurs "injustement" condamnés. Pierre-André Taguieff est aussi le directeur d’une collection à Berg International intitulée "Pensée politique et sciences sociales" qui édite certains familiers de Politica Hermetica comme Emile Poulat et Jean-Pierre Laurant mais aussi Jérôme Rousse-Lacordaire, le dominicain auteur d’ouvrages sur l’antimaçonisme aux éditions Pardès. Pierre Tévanian et Sylvie Tissot considèrent P.-A. Taguieff comme le cheval de Troie de l’extrême-droite.
Émile Poulat, Antoine Faivre, Jean Baubérot, Jean-Pierre Laurant et le CESNUR

Émile Poulat apparaît au bout de quelques années comme un disciple très assidu de Politica Hermetica. Il est l’auteur d’une thèse sur le modernisme dans l’Église catholique et était jusqu’à peu spécialiste du catholicisme contemporain à l’EHESS. Son aura est indéniable au sein des historiens contemporainistes mais aussi auprès d’un plus large public. Il est difficile à cerner mais il semble qu’à travers ses recherches sur certaines formes d’intégrismes catholiques (comme la Sapinière) il se soit intéressé à toute cette mouvance d’ésotéristes chrétiens. Quel est, pour lui, l’enjeu de Politica Hermetica ? A vrai dire l’aboutissement d’une certaine fascination pour ces domaines. Émile Poulat semble ne pas daigner fréquenter les milieux catholiques réactionnaires (tout en refusant d’adhérer au Lefebvrisme), il donne à ce titre une interview dans "A la Droite du Père" éditée par Pardès. Sa caution scientifique semble être un enjeu pour Politica Hermetica et ses amis. De l’aveu même du CESNUR lorsque cet éminent universitaire défend l’ouvrage controversé d’Alain Garay, L’activisme anti-sectes. De l’assistance à l’amalgame : "Émile Poulat (peut-être l’historien de la religion le plus connu en France) signe la préface" (c’est moi qui souligne dans le texte). Peut-être que les objectifs d’Émile Poulat sont d’élargir l’œcuménisme de Vatican II aux sectes et aux lefebvristes ?
Antoine Faivre est plus discret mais sa présence transparaît par le choix de certains intervenants étant, pour certains, des thésards de Faivre. On se souvient de ses positions plutôt douteuses sur la Nouvelle Acropole dans Pour en Finir avec les sectes (Dervy, 1996). Son objetif semble être le même que le CESNUR dont il est l’un des représentants français. Faivre semble être considéré comme une sommité incontesté au sein de toute une population de francs-maçons et d’universitaires. Cette position lui confère une certaine tranquillité.

* En avançant l’idée des "Doctrines de la Haine", il me semble que Jean Baubérot donne une réponse théologique (en quelque sorte, les doctrines de la Haine s’opposent aux apôtres de la Charité) à un problème politique, ce qui peut être en partie une impasse sur la question de l’antiprotestantisme voire de l’antisémitisme (puisqu’il veut amalgamer les deux). Jean Baubérot apparaît assez tardivement dans le paysage de Politica Hermetica. Son adhésion est peut-être plus tactique. En tant que directeur d’études à l’EPHE (1991) mais aussi depuis son adhésion aux travaux du CESNUR (cf. lui aussi un des auteurs de Pour en finir avec les sectes). Toutefois son adhésion ne doit pas être négligée. Difficile de l’excuser en lui invoquant une naïveté. Jean Baubérot est un militant de longue date, revendiquant un christianisme de gauche non marxiste et pas trop extrême. Il est aujourd’hui le spécialiste universitaire de la laïcité et frère du GODF. Il prêche pour une laïcité ouverte, c’est-à-dire prenant en compte le pluralisme religieux comme vital à la république française. Dans son dernier ouvrage sur l’Antiprotestantisme (en collaboration avec Valentine Züber, ancienne thésarde de Baubérot), il compare l’antiprotestantisme à l’antisémitisme et s’appuie sur les positions émises par Pierre-André Taguieff sur la critique des antifascistes (nous le retrouvons lui aussi signataire de la pétition pour l’application des lois Chevènement contre les sans-papiers). De là, il reprend la théorie sur les Doctrines de la Haine*. On retrouve bien là la patte du Cesnur !

Conclusion

Des connexions apparaissent lorsque par exemple, on lit la pétition de la Grosse Berta (dont le directeur de publication est Arnaud Guyot-Jeannin), parue lors de la guerre du Kosovo. Sous sa manchette " Non à la Guerre ! ", de nombreuses personnalités ont signé dont une quasi-unanimité appartient aux réseaux de droite. Ras L’Front (Numéro 65 - Mai 1999) a proposé une enquête pour les identifier. Or ce sont des personnes que l’on retrouve parmi les familiers de Politica Hermetica.

Syb (28/04/00)

auteurs cités régulièrement comme référence intellectuelles :

Guénon ; Evola ; Eliade ; Jünger ; Coomaraswamy ; Charbonneau-Lassay ; Abellio ; Borgès ; Bruno Etienne ; Joséphin Péladan

Les revues commentées par Politica Hermetica

appartiennent toutes à la nébuleuse de la nouvelle droite. Certains en sont des collaborateurs réguliers : Les Deux Etendards, Krisis, Antaios (fondée par Ernst Jünger et Mircea Eliade), Politica Romana. Quaderni dell’Associazone di Studi Tradizionali, Ce sont des revues à la fois politiques et de réflexions théoriques. Maisons d’édition : l’homme moderne de Benoist, Le Trident de Malliarakis, le Bulletin des Amis de Pierre Leroux présidée par Jacques Viard (pour un socialisme chrétien et non-marxiste) ; I quadreni di avallon. Rivista di studi sull’uomo e il sacro. ; La revue italienne IGNIS.

Bibliographie

Ras L’Front (Numéro 65 - Mai 1999) René Monzat "quand l’extrême droite s’affiche pacifiste"
Serge Faubert, Evènement du Jeudi
Jean-Yves Camus et René Monzat, les Droites nationales et radicales en France. Répertoire critique, Presses Universitaires de Lyon, 1992. 526 p.
A La Droite du Père, Pardès
Évènement du Jeudi nov 93
La pétition de la grosse bertha