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Lascars ou nervis ?

dimanche 2 avril 2006

Ajout du 19 juin 2011. Dans le cadre d’une discussion sur le forum de discussion de NPNF à propos des convergences catastrophiques entre l’extrême droite et l’extrême gauche, François Lonchampt a déclaré trouver les nationaux bolcheviks "sympathiques". J’ai donc rompu toutes relations épistolaires avec ce monsieur.

Yves Coleman.

Nous reproduisons ci-dessous une lettre de François Lonchampt au journal "Le Monde" suivie d’une annexe où il précise sa pensée. Même si nous ne partageons pas tous ses points de vue, l’auteur a au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat. Entre ceux qui refusent de discuter des "lascars" (tout comme hier ils refusaient de discuter de la nature totalitaire du régime soviétique ou chinois, du terrorisme d’extrême gauche, de la dictature de Saddam, du hijab, des caricatures de Mahomet, de l’assassinat d’Ilan Halimi, etc ; la liste est longue des sujets que soit l’extrême gauche, soit l’ultra gauche, soit les deux à la fois refusent d’aborder à fond) et ceux qui en font l’apologie, le moins qu’on puisse dire est que la réflexion n’atteint pas des sommets de lucidité. (Ni patrie ni frontières)

Lettre au journal Le Monde

Dans l’édition du 30 mars, un de vos éditorialistes ironise superbement, et se gausse des « gros bras du syndicat historique de la classe ouvrière attaquant les casseurs encagoulés sous l’œil humide et fraternel des gendarmes et des CRS » lors de la grande manifestation du 29 mars. M. Dhombres s’abstiendrait peut-être d’ironiser s’il avait croisé le regard d’un des jeunes gens traqués par les nervis qui se sont livrés quelques jours plus tôt, place des Invalides, à une ignoble chasse à l’homme. Ces événements révoltants, bouleversants, se sont aussi déroulés sous les yeux des policiers, qui ont reçu l’ordre de boucler les issues de la place, pour que la leçon donnée à la jeunesse soit administrée avec toute la sévérité nécessaire. Dans ces regards, il aurait pu lire l’expression d’une terreur sans nom.

Mais M. Dhombres n’a pas vu les nervis, qui étaient des centaines, ni l’épouvante dans les yeux des jeunes gens, et votre journal a étouffé cette affaire. A travers l’ironie mordante et l’immense dédain qu’il manifeste aujourd’hui pour les « gros bras » et « le syndicat historique de la classe ouvrière » - la charge méprisante contenue dans cette expression fielleuse n’échappera pas aux lecteurs avertis du procédé -, il n’est pas difficile de comprendre que c’est la classe ouvrière elle-même qui est visée. Et on voit là les séquelles de la grande frousse, d’une frousse « historique », elle aussi.

Mais la classe ouvrière en France est vaincue, monsieur Dhombres, elle est à terre, rassurez vous. Vous semblez avoir de la tendresse pour les « casseurs encagoulés » qui, quelque part, doivent vous faire frissonner, une de ces nouvelles « classes dangereuses » dont vos semblables sont friands, car ils savent qu’elle est politiquement analphabète et ils la jugent inoffensive. Il est vrai, contrairement à la classe ouvrière « historique » en son temps, que ces « classes dangereuses » ne menacent pas votre position dans la société . Mais les nervis font aujourd’hui ce que leurs maîtres leur suggèrent, et ils feront demain ce que leurs maîtres vont leur ordonner. Le jour où la dose de servilité que vous avez su mettre en œuvre jusque-là pour conquérir et conserver votre office et vos appointements sera jugée insuffisante (qui sait ?), alors les nervis, ceux-là ou d’autres qui leur ressembleront étrangement, viendront peut-être vous déloger de vos bureaux du boulevard Blanqui. Alors vous regretterez peut-être, les gros bras des pue-la-sueur. Bien sincèrement,

François Lonchampt

******************

Suite à une discussion sur Internet François Lonchampt a ajouté les précisions suivantes :

En réponse aux objections de J. et M. :

Il n’y a dans mon courrier aucune assimilation de la jeunesse de banlieue en général avec les bandes qui s’en prennent aux manifestants. En d’autres occasions, j’avais d’ailleurs pris la peine de me démarquer de cette vision confusionniste et intéressée.

Je n’assimile pas non plus les casseurs de manifestants aux « classes dangereuses » d’une autre époque. C’est dans l’imaginaire d’un journaliste, d’une certaine extrême gauche, de certains libertaires ou ultragauchistes, que la banlieue, la jeunesse de banlieue et les casseurs confondus sont fantasmés comme des « classes dangereuses », par assimilation avec le vieux fond prolétaire et paysan du XIXe siècle. Pour ma part, j’estime que cette assimilation complaisante n’a pas lieu d’être. La situation historique n’a rien à voir, et l’immense majorité des banlieusards, ou des jeunes banlieusards, n’a rien fait ni rien voulu pour mériter cette étiquette d’un romantisme douteux.

On peut dire effectivement, que les nervis encagoulés, ou les racailles dans leur ensemble, sont le produit de la défaite prolétarienne, et pourquoi pas des victimes du capitalisme . Mais à ce niveau de généralité, c’est une assertion qui n’a aucune portée. Car on peut le dire, de même manière, pour les SA (*) d’une autre époque et pour le milieu trouble dont ils étaient issus. Les casseurs de manifestants ont derrière eux un considérable réservoir de jeunes à la mentalité protofasciste que j’ai bien connus (ils méprisent les faibles et les femmes, admirent par dessus tout la force, l’argent, la réussite sociale, aiment inspirer la peur, se déplacent en bandes armées, etc.). Ils ne sont pas qu’une « poignée » et, contrairement à ce que dit J., un bon nombre d’entre eux sont tout à fait utilisables et d’ores et déjà disponibles pour faire les hommes de main d’un nouveau fascisme. Et en attendant, ils sont disponibles pour les manœuvres et les stratégies du pouvoir, surtout quand ce pouvoir se trouve acculé, comme c’est le cas aujourd’hui.

D’autre part, je n’identifie pas le SO de la CGT à « la classe ouvrière », ni l’inverse. Ce que j’ai dit dans mon courrier, c’est qu’à travers les « gros bras » de la CGT, c’est la classe ouvrière dans son ensemble qui est visée. Le journaliste crache sur la classe ouvrière, qui est à terre. Pour ce faire, il utilise le travestissement du SO de la CGT, qui lui permet d’obtenir un très large consensus (anciens soixante-huitards, et pourquoi pas au-delà). Il crache parce que qu’il a encore le souvenir de la frousse que cette classe lui a inspirée, à lui et probablement à ses parents. Et ils seraient encore capables de frapper à terre un cadavre inerte, comme les promeneuses de la Semaine sanglante (**) qui crevaient les yeux des morts avec leur parapluie. En fait, si le journaliste a peur, c’est justement que la classe ouvrière peut se relever. C’est tout. Il n’y a rien là qui puisse être interprété comme une apologie, une sympathie ou une tolérance pour le stalinisme.

Quant au service d’ordre réel, pour ma part, j’étais bien content qu’il soit là, que ce soit celui de la CGT ou d’un autre syndicat. Donc je trouve mal venu de lui cracher à la figure. Pour les mêmes raisons, je m’abstiens de cracher sur les flics, puisque je circule tous les jours sous leur protection.

François Lonchampt

Notes de Ni patrie ni frontières

* SA (Sturm Abteilungen ou sections d’assaut), ou « chemises brunes » : organisation paramilitaire créée par le Parti national-socialiste allemand (NSDAP) en 1921. Au départ formées d’anciens combattants, de membres des corps francs et d’officiers aigris, elles recrutent ensuite parmi les chômeurs fort nombreux à l’époque, les petits artisans ou commerçants ruinés, etc. Les SA attaquent les locaux, les manifestations et les meetings des partis socialiste et communiste allemands. Hitler les marginalisera dès 1934, un an après avoir pris le pouvoir, mettant ainsi fin aux illusions anticapitalistes que pouvaient nourrir les masses à l’égard des nazis.

** La semaine du 22 au 29 mai 1871 qui a suivi la défaite de la Commune de Paris : entre 20 et 30 000 personnes furent massacrées par les Versaillais.

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