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Iran : Tous unis contre le séisme social

Echanges n°115 (hiver 2005-2006)

publié le samedi 11 mars 2006

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Un état des lieux de la République islamique

Cet arti­cle est paru en alle­mand àl’été2005 (1).

Le grand jeu

La stratégie nord-amé­ric­aine au Proche et au Moyen-Orient brigue un chan­ge­ment de régime en Iran, soit par une guerre soit par une révo­lution quel­conque. Le Monde diplo­ma­ti­que du 14 jan­vier 2005 l’expri­mait par­fai­te­ment de la façon sui­vante : « Flatter, encer­cler, isoler (2) ». Pour les maîtres de l’Iran il ne fait aucun doute que le pays, sans arme ato­mi­que, ne peut être une puis­sance hégé­mo­nique rég­io­nale et est démuni face à la menace des Etats-Unis et d’Israël. La ques­tion est seu­le­ment de savoir le prix à payer pour détenir l’arme ato­mi­que (embargo amé­ricain, guerre). Les pres­sions éco­no­miques et géostra­tégiques (les Etats-Unis ont des trou­pes sta­tionnées dans pres­que tous les pays voi­sins) mon­trent en outre qu’à long terme la répub­lique isla­mi­que ne peut pas jouer le rôle de puis­sance domi­nante rég­io­nale sans l’accord poli­ti­que des Etats-Unis. L’Iran a évité la confron­ta­tion avec ces der­niers tant dans la guerre en Afghanistan qu’en Irak et mise sur la coopé­ration avec l’Europe dans sa poli­ti­que ato­mi­que.

L’Union europé­enne, la Chine et l’Inde sont des acteurs impor­tants dans ce jeu. L’Union europé­enne est le prin­ci­pal par­te­naire com­mer­cial de l’Iran. 40 % des impor­ta­tions ira­nien­nes pro­vien­nent des pays de l’Union europé­enne (cette année, les seules impor­ta­tions en pro­ve­nance d’Allemagne de l’Ouest devraient dép­asser les 4 mil­liards de dol­lars amé­ricains en volume) et 35 % des expor­ta­tions (le pét­role comp­tant pour 80 % de celles-ci) vont dans l’Union europé­enne.

Le 21 octo­bre 2003, le régime isla­mi­que a signé le pro­to­cole addi­tion­nel à l’accord sur la limi­ta­tion des arme­ments ato­mi­ques après des trac­ta­tions avec l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. Une semaine après, la mul­ti­na­tio­nale franç­aise Renault décidait d’inves­tir 700 mil­lions d’euros dans une usine auto­mo­bile, ce qui est le pre­mier enga­ge­ment impor­tant d’une entre­prise étrangère depuis 1979. En juillet 2004, Volkswagen fai­sait à son tour son entrée sur le marché ira­nien en forte crois­sance. Dans un pre­mier temps, 20 000 véhi­cules par an doi­vent être assem­blés dans la zone éco­no­mique spéc­iale d’Arg-e-Jadid, proche de la ville de Bam (3) (tou­jours en ruines) dans le sud-est ira­nien.

Dans la ques­tion de l’énergie ato­mi­que, le trian­gle Chine, Russie et Iran se pose en rival des Etats-Unis. La Chine et la Russie livrent le matériel et le savoir-faire, et 13,6 % des impor­ta­tions chi­noi­ses de pét­role sont dès aujourd’hui cou­ver­tes par le pét­role ira­nien. En mars 2004, une entre­prise pét­rolière chi­noise a conclu un accord pour l’impor­ta­tion de 110 mil­lions de tonnes de gaz natu­rel ira­nien. Et l’Inde a engagé à son tour des pour­par­lers avec l’Iran au sujet de livrai­sons à long terme de gaz natu­rel. Ces deux pays veu­lent inves­tir dans l’exploi­ta­tion de champs pét­roliers ira­niens, malgré les mena­ces de sanc­tions des Etats-Unis qui veu­lent aussi empêcher la cons­truc­tion d’un pipe­line pour le trans­port du gaz natu­rel de l’Iran vers l’Inde via le Pakistan.

Le boom et son envers social

En conséqu­ence de la guerre en Irak, l’Iran n’a pas seu­le­ment acquis une très forte influence dans ce pays. Grâce à l’envolée des prix du pét­role, la guerre a aussi pro­curé au gou­ver­ne­ment des reve­nus publics plus élevées. En 2004, la crois­sance de l’éco­nomie a atteint plus de 7 % ; dus, cepen­dant, pour 90 % à l’aug­men­ta­tion des prix du pét­role. Les pét­rod­ollars offrent au fur et à mesure au gou­ver­ne­ment les moyens d’apai­ser la classe moyenne. Le quo­ti­dien alle­mand Die Zeit du 1er juin 2005 déc­rivait « l’envers social » de ce boom : « le chômage, les enfants des rues, l’abus de dro­gues ». Les salai­res réels dimi­nuent depuis 1988 (en ce moment, le salaire nomi­nal est d’envi­ron 110 euros par mois). Le cin­quième Parlement a abrogé la lég­is­lation du tra­vail pour les entre­pri­ses de moins de 5 employés ; en 2002, le sixième Parlement a fait de même pour les 300 000 fabri­cants de tapis. Avec la loi sur « l’ajus­te­ment de la force de tra­vail », les entre­pri­ses tex­ti­les ont pu tout sim­ple­ment licen­cier 100 000 ouvriers et ouvrières. Le sep­tième Parlement veut main­te­nant exclure du domaine d’appli­ca­tion du code du tra­vail tous les tra­vailleurs avec un contrat à durée dét­erminée, c’est-à-dire la moitié des actifs, hommes et femmes.

En 1996, il y avait 1,4 mil­lion de chômeurs selon les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les ; ils sont main­te­nant 3,2 mil­lions (les pro­fes­sions indép­end­antes en comp­tent 4,3 mil­lions). Ce qui veut dire que tandis que la popu­la­tion s’est accrue de 18 %, le chômage, lui, a aug­menté de 130 %.

Le prag­ma­tisme rem­place les réf­ormes

Tant les conflits de poli­ti­que étrangère que les ten­sions inter­nes au pays sont sou­vent inter­prétés comme une lutte entre conser­va­teurs et réf­or­mateurs, « des anciens contre les moder­nes ». En arrière-plan se cachent deux appro­ches différ­entes de la classe domi­nante dans la ques­tion de la prés­er­vation des rap­ports d’exploi­ta­tion. La solu­tion de Khatami (4) : « Le dével­op­pement poli­ti­que d’abord, le dével­op­pement éco­no­mique ensuite », représ­entait une ten­ta­tive d’inten­si­fier et de rég­lem­enter l’exploi­ta­tion avec la par­ti­ci­pa­tion des cou­ches les plus larges de la bour­geoi­sie. En Iran, on tolère et protège toutes sortes d’Organisations non gou­ver­ne­men­ta­les (ONG). Il doit y en avoir 15 000 au total. Elles ser­vent dans tous les cas d’urgence (dans le milieu de la drogue entre autres).

Le mou­ve­ment réf­or­mateur fut, pour ainsi dire, par­tiel­le­ment étatisé et les mou­ve­ments radi­caux mar­gi­na­lisés et réprimés. Un pro­gramme de col­la­bo­ra­tion prag­ma­ti­que entre la classe domi­nante dans son ensem­ble, les citoyens et l’étr­anger, se mit en place pen­dant la « lutte de pou­voir entre conser­va­teurs et réf­or­mateurs ». Les mou­ve­ments fémin­istes et étudiants se sont engagés dans l’impasse du mou­ve­ment pour les réf­ormes, mais leurs espoirs que l’Etat ferait des conces­sions ont été déçus et leurs porte-parole ont perdu leurs illu­sions.

La classe domi­nante ne peut, et ne veut de toutes façons, pas inter­dire les nom­breu­ses peti­tes libertés exis­tan­tes. On peut aujourd’hui « parler libre­ment » en Iran.

Evidemment, si quelqu’un s’oppose acti­ve­ment au système, l’Etat le frap­pera sans pitié. Il y a peu, des trou­bles parmi les popu­la­tions arabes dis­cri­minées et vivant dans une grande pau­vreté ont été bru­ta­le­ment réprimés - il y a eu plus de 50 morts - sous les yeux des déf­enseurs des droits de l’homme, majo­ri­tai­re­ment perses et sou­tiens de l’Etat, qui n’ont pas pipé mot. Depuis Rezâ Shâh (5) et le début de l’extrac­tion du pét­role dans la région habitée par des popu­la­tions arabes, la poli­ti­que de la classe domi­nante a tou­jours été de les expul­ser de chez eux, de les main­te­nir dans un état arriéré, et fina­le­ment de les ané­antir. Les Arabes sont pour la plu­part des pay­sans pau­vres et des tra­vailleurs sai­son­niers non qua­li­fiés vivant essen­tiel­le­ment dans des hameaux ou des bidon­vil­les.

Le mou­ve­ment syn­di­cal

L’Iran s’efforce depuis plu­sieurs années d’entre­te­nir de bonnes rela­tions avec l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT). L’OIT offre son assis­tance tech­ni­que et son exper­tise, en par­ti­cu­lier pour rés­orber le chômage, et s’efforce de mettre en confor­mité la lég­is­lation ira­nienne du tra­vail avec les stan­dards inter­na­tio­naux. En juin 2002, lors de la 90e Session de l’OIT, le minis­tre du Travail ira­nien a demandé l’aide de cette orga­ni­sa­tion pour vain­cre les obs­ta­cles à son adhésion à l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC). Le 26 mai 2005, le len­de­main des nou­veaux pour­par­lers sur le pro­gramme d’arme­ment ato­mi­que entre l’Iran et la troïka europé­enne, les Etats-Unis ont accepté l’entrée de l’Iran dans l’OMC après y avoir opposé leur veto pen­dant des années. Conjointement aux dis­cus­sions sur cette entrée de l’Iran dans l’OMC, la réunion a aussi porté entre autre sur la livrai­son de pièces détachées à l’avia­tion ira­nienne. L’OIT demande que les représ­entants des tra­vailleurs soient élus, mais conti­nue à reconnaître les conseils ouvriers isla­mi­ques (6) et la Maison du tra­vail (7) (une sorte de parti ouvrier isla­mi­que) comme représ­entants légi­times des tra­vailleurs ira­niens. En juillet 2003, l’OIT et le ministère ira­nien du Travail ont garanti dans une déc­la­ration com­mune le droit des syn­di­cats à l’indép­end­ance et à la liberté d’action, ce qui a entraîné de vives pro­tes­ta­tions de la part des conseils isla­mi­ques et de la Maison du tra­vail. L’OIT envi­sage de rou­vrir pro­chai­ne­ment son antenne locale à Téhéran, fermée depuis vingt-quatre ans.

Après l’écra­sement des conseils ouvriers, nés en 1978 des comités de grève de l’époque révo­luti­onn­aire, les mili­tants ouvriers et la gauche n’ont cessé de dis­cu­ter de l’orga­ni­sa­tion « idoine » des tra­vailleurs. Les syn­di­cats sous le régime du Shah étaient com­pli­ces de l’Etat et les tra­vailleurs des gran­des entre­pri­ses ne se fai­saient aucune illu­sion à ce sujet, c’est pour­quoi on ne par­lait pas de fonder des syn­di­cats mais plutôt d’orga­ni­sa­tions ouvrières auto­no­mes. De toutes manières, en pra­ti­que, aucune orga­ni­sa­tion ouvrière n’était auto­risée.

Le mou­ve­ment syn­di­cal en appelle aux « tra­vailleurs libres » du monde entier, et à la Confédération inter­na­tio­nale des syn­di­cats libres (CISL), afin de pal­lier sa soli­tude à l’intérieur du pays grâce à l’aide de l’étr­anger. Ceux qui sont opposés aux syn­di­cats et en faveur des conseils (en réalité, des comités d’usine) comp­tent aussi sur l’influence poli­ti­que de la CISL et sur la pro­tec­tion de l’OIT. De nom­breux gau­chis­tes et mili­tants ouvriers voient actuel­le­ment une chance his­to­ri­que de fonder des orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs, non seu­le­ment à cause de la pres­sion extéri­eure et de l’accep­ta­tion des syn­di­cats par l’Etat et une partie de la bour­geoi­sie, mais aussi en raison du déclin de l’ascen­dant des conseils ouvriers isla­mi­ques et de la Maison du tra­vail, évident lors du 1er mai 2005. Malgré un grand bat­tage, le défilé du 1er mai qui a ras­sem­blé 12 000 tra­vailleurs à Téhéran s’est trans­formé en dér­oute. Alors que les orga­ni­sa­teurs fai­saient de la pro­pa­gande élec­to­rale pour Rafsandjani (8), les tra­vailleurs pro­testèrent bruyam­ment, crièrent des slo­gans anti-Rafsandjani et antiél­ec­toraux, et quittèrent le défilé.

Rafsandjani lui-même ne put pren­dre la parole, mais il dit plus tard qu’il n’avait pas voulu parler devant une assem­blée où l’on criait des slo­gans contre l’Etat. Il passe auprès des tra­vailleurs pour le par­rain de la « libé­ra­li­sation » et de la vague de licen­cie­ments qui eurent lieu sous sa pré­sid­ence.

Les comités

En février 2005, nais­sait le Comité pour la fon­da­tion d’orga­ni­sa­tions auto­no­mes de tra­vailleurs. Dans une lettre adressée au ministère du Travail et des Affaires socia­les ainsi qu’à l’OIT, signée par quel­que 2 371 tra­vailleurs, hommes et femmes, ceux-ci reven­di­quaient le droit de fonder des orga­ni­sa­tions indép­end­antes et l’abo­li­tion des obs­ta­cles s’y oppo­sant. Un deuxième comité, appelé Comité de coor­di­na­tion pour la cons­truc­tion d’une orga­ni­sa­tion de tra­vailleurs, appe­lait les tra­vailleurs, fin avril 2005, à user de leurs pro­pres forces pour s’orga­ni­ser. Il était « du devoir de l’OIT de sur­veiller et faci­li­ter l’exé­cution d’un tel accord » et la République isla­mi­que d’Iran avait l’obli­ga­tion de garan­tir la sécurité des mili­tants ouvriers. Copies de 3 029 signa­tai­res furent aussi envoyées à la CISL et à l’OIT.

Plusieurs vieux syn­di­ca­lis­tes et un éventail poli­ti­que allant du parti Toudeh (9) au POCI (Parti ouvrier com­mu­niste d’Iran) (10) sou­tien­nent le pre­mier comité qui aspire fina­le­ment à fonder un syn­di­cat uni­taire du type Allemagne de l’Ouest. D’autres voient au contraire dans le deuxième comité une force plus à gauche, opposée au sala­riat, et envi­sa­gent de fonder un syn­di­cat de gauche ou même des conseils de tra­vailleurs. En théorie, les deux comités se différ­encient clai­re­ment, en par­ti­cu­lier par leurs porte-parole et leurs sou­tiens. Mais en pra­ti­que on observe jusqu’à main­te­nant peu de différ­ences entre eux. Tous deux pré­co­nisent une orga­ni­sa­tion par le haut, font des pétitions, espèrent l’aide des syn­di­cats étr­angers, etc. même s’ils ont bien des reven­di­ca­tions dis­tinc­tes et recou­rent à des actions sym­bo­li­ques tels que des défilés du 1er mai avec des inten­tions qui ne sont pas iden­ti­ques. Lors des pré­pa­rat­ifs du 1er mai 2005, le représ­entant du Comité de coor­di­na­tion, Mahmoud Salehi (11), fai­sait appel au pré­sident de la CISL. Celle-ci lais­sait alors courir le bruit qu’elle obser­ve­rait les évé­nements en Iran et l’atti­tude du gou­ver­ne­ment lors des mani­fes­ta­tions du 1er mai. Cette année, contrai­re­ment aux années pré­céd­entes, tous les défilés et mani­fes­ta­tions à Téhéran et dans les autres villes se sont déroulés sans inci­dents, malgré les dra­peaux rouges et le chant de L’Internationale.

Mais ce n’est pas seu­le­ment l’Etat qui agit avec pru­dence ; les représ­entants des tra­vailleurs ont fait de même. Le syn­di­cat des bou­lan­gers de Saqqez (12), dont Salehi est le porte-parole, a par­ti­cipé à une mani­fes­ta­tion avec la Maison du tra­vail de Saqqez, au cours de laquelle se sont exprimés suc­ces­si­ve­ment devant 1 500 tra­vailleurs et leurs famil­les le gou­ver­neur de la ville, le chef du bureau pour l’emploi et fina­le­ment Salehi. Plus ces mili­tants accep­te­ront de négocier ouver­te­ment avec l’Etat, moins on verra d’actions auto­no­mes et radi­ca­les. Le pre­mier syn­di­cat légal

Les conduc­teurs de bus sont mal payés et tra­vaillent dans des condi­tions dif­fi­ci­les. Outre conduire, ils doi­vent contrôler les tickets et assu­rer le res­pect de la loi sur la sépa­ration des sexes dans les rangs des places assi­ses. Il y avait eu un syn­di­cat de chauf­feurs en 1970, mais il avait été dis­sous cinq ans après la révo­lution isla­mi­que. Les syn­di­ca­lis­tes essayaient depuis long­temps de le recons­truire. Lorsqu’ils se réu­nirent dans ce but le 9 mai 2005, le conseil isla­mi­que, les cadres de la com­pa­gnie et les forces de sécurité montèrent une atta­que contre eux, et quel­ques syn­di­ca­lis­tes furent blessés. La seconde ten­ta­tive d’assem­blée d’entre­prise, le 13 mai, échoua à son tour par suite de l’inter­ven­tion de la police secrète, des forces de sécurité et d’une partie de la Maison du tra­vail.

Cependant, le même jour, 3 000 tra­vailleurs se ras­sem­blaient pour réc­lamer la dis­so­lu­tion du conseil isla­mi­que. Le 3 juin, à l’occa­sion d’une nou­velle convo­ca­tion à une assem­blée d’entre­prise, les forces de sécurité empêchèrent les tra­vailleurs d’attein­dre le lieu de réunion. Vers midi, envi­ron 500 tra­vailleurs se ras­sem­blèrent avec des pan­car­tes ; la police reçut alors l’ordre de se reti­rer. C’est à ce moment-là que fut fondé le syn­di­cat des tra­vailleurs des trans­ports publics urbains de Téhéran ; on estime que 5 000 tra­vailleurs (sur 14 000), hommes et femmes, ont par­ti­cipé à la fon­da­tion de ce pre­mier syn­di­cat légal.

Les tra­vailleurs bou­gent

En 1997, 2 000 ouvriers du pét­role mani­fes­taient devant le ministère du Pétrole à Téhéran. Le gou­ver­ne­ment rép­rima le mou­ve­ment : plus de 100 ouvriers furent empri­sonnés et de nom­breux mili­tants licen­ciés. Mais entre-temps, le nombre de grèves et de mani­fes­ta­tions spon­tanées ne ces­sait d’aug­men­ter. Les tra­vailleurs du tex­tile, en par­ti­cu­lier, se bat­taient pour conser­ver leurs places et obte­nir le paie­ment des salai­res qui ne leur avaient pas été versés. Plus de 80 000 tra­vailleurs, hommes et femmes, par­ti­cipèrent, dans envi­ron 1 400 entre­pri­ses, aux arrêts de tra­vail, grèves de la faim à l’intérieur des usines, cou­pu­res de routes, mani­fes­ta­tions spon­tanées devant les admi­nis­tra­tions et le Parlement ; il y eut même des bagar­res dans cer­tai­nes villes géné­ra­lement conte­nues et réprimées par le pou­voir d’Etat.

Un exem­ple : Shahr-e-Babak

En jan­vier 2004, les ouvriers des mines et des usines de trans­for­ma­tion du cuivre de Khatoon-Abad, dans la pro­vince de Kerman (13), pro­tes­taient contre leurs licen­cie­ments et orga­ni­saient des sit-in avec leurs famil­les devant les mines. Les forces spéc­iales entrèrent en action et tirèrent sur la foule. Quelques tra­vailleurs et quel­ques pro­ches furent blessés et arrêtés. Cette atta­que sou­leva une énorme vague de pro­tes­ta­tion et de soli­da­rité dans la ville de Shar-e-Babak (14), où vivent de nom­breux mineurs de cuivre. Les habi­tants des­cen­di­rent dans la rue pour mani­fes­ter et jetèrent des pier­res sur les ban­ques et les admi­nis­tra­tions. Là aussi on envoya des hélicoptères pour tirer sur les mani­fes­tants. Quatre ouvriers, au moins ont perdu la vie et beau­coup ont été blessés et empri­sonnés.

De nou­vel­les formes de rés­ist­ance ouvrière appa­rais­sent : des tra­vailleurs isolés s’arment et tuent leur chef d’entre­prise, le sabo­tage dans l’usine, etc.

Le Detroit du Moyen-Orient

Depuis le milieu des années 1990, le marché auto­mo­bile ira­nien croît d’envi­ron 30 % chaque année, plus rapi­de­ment que le marché chi­nois. La pro­duc­tion de voi­tu­res indi­vi­duel­les attein­dra cette année pres­que le mil­lion d’unités. La cons­truc­tion de la pre­mière voi­ture natio­nale - la tris­te­ment célèbre Peykan (15) - va fina­le­ment être arrêtée au bout de trente-huit ans. A partir de 2006, 300 000 Logan devraient sortir des chaînes des usines d’Iran Khodro et de Saïpa en par­te­na­riat avec Renault. Le vice-pré­sident d’Iran Khodro, la plus grosse usine d’auto­mo­bi­les du pays, a déclaré que l’Iran allait deve­nir « le Detroit du Moyen-Orient ».

Mais les pro­ces­sus de pro­duc­tion demeu­rent obsolètes et impro­duc­tifs com­pa­ra­ti­ve­ment aux normes inter­na­tio­na­les. Le boom va se nour­rir de la moëlle des ouvriers. A Téhéran on appelle déjà Iran Khodro l’abat­toir. Ces der­nières années, huit ouvriers y sont morts en raison du sur­me­nage et des acci­dents du tra­vail. Cette entre­prise est la plus grosse pro­duc­trice de véhi­cules au Moyen-Orient et la plus impor­tante d’Iran avec plus de 30 000 employés. Depuis 1997, elle ne pro­pose plus aucun contrat à durée indét­erminée ; uni­que­ment des contrats tem­po­rai­res. Les sous-trai­tants et les pres­ta­tai­res de ser­vi­ces qui tra­vaillent pour elle paient de très bas salai­res. Elle contraint ses employés à des journées de tra­vail de plus de dix heures et sup­prime les jours de congé. De plus en plus d’ouvriers meu­rent à cause des acci­dents, de la péni­bilité du tra­vail ou des horai­res exces­sifs. Il y a donc eu des pro­tes­ta­tions et des arrêts de tra­vail malgré l’inter­dic­tion de mani­fes­ter et de faire grève. Au Nouvel An (21 mars 2005) la direc­tion de l’entre­prise a exigé que tous les tra­vailleurs, hommes et femmes, soient à leurs postes pen­dant les congés et le week-end sous menace d’un préavis de licen­cie­ment. Le bonus annuel a été sup­primé. Les ouvriers de la chaîne de mon­tage n° 1 ont été ren­voyés à cause de l’inter­rup­tion de la pro­duc­tion de la Peykan.

Les ouvriers ont mani­festé et se sont mis en grève. Le 12 avril, l’élect­ricité a été coupée dans les ate­liers de mon­tage 1 et 3 et la pro­duc­tion inter­rom­pue pen­dant quel­ques heures. Un ouvrier à la chaîne, Parviz Salarwand (16), qui avait par­ti­cipé aux mani­fes­ta­tions, a été enlevé par la Harasat (les ser­vi­ces de sécurité) et inter­rogé dans les sous-sols de l’usine avant d’être conduit dans un lieu inconnu. Il est accusé d’avoir pro­testé contre les bas salai­res des tra­vailleurs tem­po­rai­res. On a su trois semai­nes après qu’une peine de prison avait été requise pour « cou­pure d’élect­ricité et sabo­tage pré­médités » contre Parviz Salarwand, qui avait plaidé cou­pa­ble. Le Comité de coor­di­na­tion lui a apporté son sou­tien dans une déc­la­ration du 18 mai 2005 tout en condam­nant les actes de sabo­tage comme « des mét­hodes aven­tu­reu­ses qui vont à l’encontre de l’intérêt des tra­vailleurs ».

Selon cette déc­la­ration, un groupe de tra­vailleurs d’Iran Khodro a été libéré qua­rante jours plus tard à la suite des pro­tes­ta­tions de leurs collègues et des efforts d’ins­ti­tu­tions étrangères.

Cette année, la direc­tion de l’entre­prise a dû accor­der des congés pour le 1er mai face aux mani­fes­ta­tions ouvrières.

NOTES

(1) Article non signé paru dans la revue alle­mande Wildcat n° 74 (été 2005), p. 59-63. (Toutes les notes sont d’Echanges. Nous avons essayé, d’appor­ter quel­ques écla­irc­is­sements géog­rap­hiques et his­to­ri­ques à ce texte qui concerne un pays mal connu en France.)

(2) Sic. Le Monde diplo­ma­ti­que étant un men­suel ne porte pas d’indi­ca­tion de jour dans sa date de paru­tion. Nous avons cher­ché en vain, dans les col­lec­tions du Monde et du Monde diplo­ma­ti­que, men­tion de l’arti­cle cité ici. Le titre est donc tra­duit de l’alle­mand.

(3) Ville pres­que entiè­rement détr­uite par un trem­ble­ment de terre le 26 déc­embre 2003.

(4) Seyyed Mohammad Khatami, pré­sident ira­nien de 1997 à 2005, ne se représ­entait pas à l’élection de juin. Les électeurs l’ont alors rem­placé par Mahmoud Ahmadinejad au dét­riment de son adver­saire, l’ex-pré­sident Ali Akbar Hachemi Rafsandjani.

(5) Rezâ Shâh Pahlavi (1878-1944) gou­verna l’Iran de 1925 à 1941 avant d’être forcé d’abdi­quer en faveur de son fils Mohammad Rezâ Pahlavi, lui-même contraint à l’exil par les trou­bles qui portèrent Khomeyni Ruhollâh en 1979 à deve­nir le garant reli­gieux de la République isla­mi­que ira­nienne.

(6) Conseils ouvriers isla­mi­ques : cer­tains conseillis­tes ont vu des conseils ouvriers naître en 1978 en Iran lors des pre­mières émeutes contre le Shâh. On lira à ce propos : Serge Bricianer, Une étinc­elle dans la nuit. Islam et révo­lution en Iran. 1978-1979, Ab irato, 2002 ; et la note de lec­ture rela­tive à cet ouvrage parue dans Echanges n° 100, p. 67.

(7) La Maison du tra­vail semble avoir été fondée par Ali Rabi’i, ancien vice-minis­tre du VEVAK (ministère du Renseignement et de la Sécurité) et ex-secrét­aire du Conseil suprême de la sécurité natio­nale sous la pré­sid­ence de Khatami.

(8) Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pré­sident ira­nien de 1989 à 1997, s’est présenté à l’élection pré­sid­enti­elle de juin 2005 qu’il a perdue en faveur de Mahmoud Ahmadinejad.

(9) Le parti Toudeh (Parti du peuple) d’Iran a été fondé en 1941. C’est un parti de type lénin­iste, anti-impér­ial­iste et natio­na­liste, aujourd’hui clan­des­tin.

(10) Nous n’avons pas trouvé d’infor­ma­tions sur ce parti.

(11) Ancien pré­sident de l’Association des arti­sans bou­lan­gers de Saqqez et cofon­da­teur du Comité res­pon­sa­ble de la for­ma­tion « Organisations de tra­vailleurs », Mahmoud Salehi a été condamné en novem­bre 2005 à cinq ans d’empri­son­ne­ment. Voir sur Internet : www.fidh.org:8040/arti­cle.php3 ?id_arti­cle=2854.

(12) Saqquez est située dans le Kurdistan ira­nien, dans le nord-est du pays.

(13) La pro­vince de Kerman est située dans le sud-est de l’Iran.

(14 Shar-e-Babak se trouve à l’est de Shiraz.

(16) Un com­mu­ni­qué en anglais de l’International Metalworkers’ Federation du 2 juin 2005 affirme que Parviz Salarwand, détenu le 12 avril, a été relâché la semaine pré­céd­ente.

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