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DES LOIS AUROUX À LA LOI AUBRY

Echanges N°87 été 1998

publié le mardi 14 février 2006

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Le partage du travail entre tous, slogan cher à la CFDT et à d’autres, ne vise en fait qu’à favoriser le partage du chômage. Même si, en apparence, la loi Aubry va créer des emplois, elle permettra en retour d’augmenter la productivité du travail, de procéder à des économies sur les équipements, à liquider les temps morts et en définitive à... économiser des emplois

Le pre­mier coup de bou­toir de la dérég­lem­en­tation fut portée par les lois Auroux du 13 novem­bre 1982, qui léga­lisaient la pos­si­bi­lité de déroger à la loi, au code du tra­vail, donc à la rég­lem­en­tation, aux accords de bran­che, par simple accord d’entre­prise. Georges Marchais et Henri Krazucki étaient même allés jusqu’à dire que c’était “ la plus grande conquête depuis 1936 ” Ensuite les gou­ver­ne­ments, de gauche ou de droite, vont pour­sui­vre avec la loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993, puis la loi De Robien et main­te­nant la loi Aubry leur poli­ti­que de pré­ca­ri­sation des contrats de tra­vail, de flexi­bi­lité totale, de mobi­lité et d’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail. La loi Aubry aura au moins l’avan­tage de placer l’ensem­ble du sala­riat face à l’arro­gance patro­nale qui ne laisse aucun doute sur ses inten­tions offen­si­ves : Antoine Seillière, le patron du CNPF, n’hésite pas à déc­larer, par­lant de l’appli­ca­tion des 35 heures, qu’il est “ iné­vi­table de remet­tre les conven­tions col­lec­ti­ves en jeu ”. Pour mon­trer qu’il ne s’agit pas de paro­les en l’air, le patro­nat des ban­ques ouvre le bal et dén­once la conven­tion col­lec­tive(1), puis c’est au tour de l’indus­trie sucrière, du com­merce, des sala­riés agri­co­les de l’Ain, de l’indus­trie de la por­ce­laine, et demain l’Union des indus­tries mét­all­ur­giques et minières. Si, dans un délai de quinze mois, une nou­velle conven­tion (à la baisse) n’est pas signée, c’est le code du tra­vail qui s’appli­que. C’est donc avec cette menace que le patro­nat, après avoir dénoncé conven­tion sur conven­tion compte sortir vain­queur des négoc­iations. Le cri de dou­leur du patro­nat est tou­jours le même : “ Il ne faut pas que ces mesu­res aug­men­tent le coût du tra­vail. ” Si le patro­nat ne débo­urse rien c’est donc, le par­tage du chômage qui se met en place. La loi sur les 35 heu­re­seu­res est une loi tron­quée, toute baisse du temps de tra­vail sera d’une manière ou d’une autre récupérée lar­ge­ment :
- par le gel et le blo­cage des salai­res et pro­mo­tions ;
- par la liqui­da­tion de divers congés et repos liés à l’emploi ou à des situa­tions par­ti­cu­lières (congés enfants mala­des...) ;
- par la baisse impor­tante des char­ges socia­les ;
- par l’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail, qui permet de faire des éco­nomies d’emploi dans les pér­iodes dites hautes, ou il fal­lait recou­rir à des inté­rim­aires et aux heures sup­plém­ent­aires ;
- par la mise en place du temps par­tiel ou choisi qui permet d’élargir les plages horai­res et l’uti­li­sa­tion des équi­pements, et d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité en fai­sant faire en 35 heu­re­seu­res le même tra­vail qu’en 39 heures (2) ;
- par le tra­vail en binôme, deux sur le même poste de tra­vail, un le matin l’autre l’après-midi (éco­nomie de locaux et de frais de repas). La liste peut encore s’allon­ger - par le tra­vail à domi­cile, le télét­ravail... -mais pour l’ins­tant nous en res­te­rons là.

Chômage : le grand alibi

Le par­tage du tra­vail entre tous, slogan cher à la CFDT et à d’autres, ne vise en fait qu’à favo­ri­ser le par­tage du chômage par la mise en place d’embau­ches à temps par­tiel (accordée par la loi quin­quen­nale). A pour­sui­vre le dével­op­pement du temps par­tiel, et comme cela ne sera pas suf­fi­sant il faudra procéder à une opé­ration chi­rur­gi­cale de grande ampleur avec la loi Aubry. Même si, en appa­rence, la loi Aubry va créer des emplois, elle per­met­tra en retour d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité du tra­vail, de procéder à des éco­nomies sur les équi­pements, à liqui­der les temps morts et en défi­ni­tive à... éco­no­miser des emplois. Par conséquent le pro­blème du chômage revien­dra en force. La ten­dance actuelle du capi­ta­lisme est la recher­che de la plus grande quan­tité de tra­vail gra­tuit, pour cela il uti­lise les étudiants et les chômeurs (stages d’entre­prise), le client à qui l’on demande de plus en plus d’effec­tuer des tâches faites autre­fois par un sala­rié, uti­li­sa­tion indus­trielle des pri­son­niers (Texas, Californie)... Ceci nous incite à faire une étude dans ce sens.

La loi Aubry et le smic

Le SMIC étant un salaire horaire (39,43 francs au 1er jan­vier 1998), toute baisse du temps de tra­vail de 39 à 35 heures devrait entraîner auto­ma­ti­que­ment une baisse de salaire des smi­cards. Si, comme il en est ques­tion, le pas­sage aux 35 heures ne devrait pas engen­drer de perte de salaire pour les smi­cards, la valeur du SMIC horaire devrait aug­men­ter méca­niq­uement de 11,4 %. Comme la baisse du temps de tra­vail, pour les sala­riés non smi­cards, est le plus sou­vent accom­pa­gnée de gel ou de baisse des salai­res, on se dirige tout droit vers une aug­men­ta­tion du nombre de smi­cards. Le recours devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel déposé par les RPR/UDF porte sur ce point, au nom de l’égalité ils avan­cent que la loi ins­ti­tue des dis­cri­mi­na­tions injus­ti­fiées entre les entre­pri­ses et entre les sala­riés, et notam­ment entre les sala­riés rémunérés au SMIC. Nous voyons ici assez clai­re­ment ce qui peut se passer : soit le recours triom­phe et les smi­cards se paupé­ri­seront davan­tage, soit c’est la smi­car­di­sa­tion qui se répand. C’est ce point liti­gieux qui est explo­sif.

Le temps par­tiel,c’est le par­tage du chômage

Le temps par­tiel, choisi ou pas, devient une des armes essen­tiel­les pour la flexi­bi­lité interne, de com­pres­sion d’effec­tif avec hausse de pro­duc­ti­vité. “ Le tra­vail à temps par­tiel permet une adap­ta­tion souple aux fluc­tua­tions de la demande, et donc des besoins en per­son­nel, ce qui faci­lite une meilleure adéq­uation des heures des heures tra­vaillées et des heures rét­ribuées. ” Rapport du Conseil éco­no­mique et social sur Le Travail à temps par­tiel (du 28 et 29 jan­vier 1997), p. 93. C’est clair, le temps par­tiel doit faire gagner des heures de tra­vail aux employeurs par la chasse aux temps morts, pour­sui­vons :

Le temps par­tiel et la pro­duc­ti­vité

“ Les sala­riés à temps par­tiel tra­vaillent avec plus d’inten­sité ; la péni­bilité des tâches est moins appa­rente ; les sala­riés sont sou­vent moins absents ; tous ces fac­teurs condui­sent à une meilleure pro­duc­ti­vité. Le cabi­net amé­ricain Mac Kinsey a d’ailleurs mené une étude ten­dant à cal­cu­ler la pro­duc­ti­vité des sala­riés à temps par­tiel. Ainsi en moyenne, un sala­rié tra­vaillant à 6/10 n’aurait pas une pro­duc­ti­vité moyenne de 60 %, mais de 77 %. Un sala­rié tra­vaillant à 7/10 ou 5/10 géné­rerait une pro­duc­ti­vité de 87 % et de 64 %. ” Faire le même tra­vail dans un laps de temps plus réduit, avec gel ou baisse des rému­nérations, l’objec­tif est ici avoué sans rougir. “ L’abat­te­ment for­fai­taire de char­ges socia­les patro­na­les n’était appli­ca­ble, lors de sa création, qu’à des contrats de temps par­tiel prévoyant un nombre d’heures de tra­vail com­pris entre 19 heures et 30 heures heb­do­ma­dai­res. La Loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993 a élargi cette plage horaire, celle-ci s’étalant doré­navant entre 16 et 32 heures heb­do­ma­dai­res. Depuis cette modi­fi­ca­tion, les sta­tis­ti­ques mon­trent un dével­op­pement de l’uti­li­sa­tion de la plage horaire. ” Ceci n’a fait qu’accen­tuer la pré­ca­ri­sation du contrat de tra­vail. En 1994, le quart des embau­ches se fai­sait pour des durées de 16-18 heures heb­do­ma­dai­res, soit de 31-32 heures. En 1995, c’est 30 % des contrats qui furent conclus sur ces bases horai­res.

Le temps par­tiel comme alter­na­tive aux licen­cie­ments

En effet le temps par­tiel ou la baisse du temps de tra­vail avec perte de salaire sont de plus en plus des alter­na­ti­ves aux licen­cie­ments. L’accord du crédit lyon­nais et du GAN Courtage dans le cadre de la loi Robien sont des accords types du genre, qui risque de se dével­opper. C’est en fait pour contour­ner “ l’obli­ga­tion de recher­cher le reclas­se­ment d’un sala­rié dont le poste est sup­primé avant d’envi­sa­ger son licen­cie­ment pour motif éco­no­mique ”, que les mesu­res d’amé­na­gement du temps de tra­vail se sont développées. La notion de sous-emploi peut être résumée par celle d’un sala­rié contraint de pren­dre un emploi à temps par­tiel alors qu’il cher­che pour vivre un emploi à temps plein. Sur cette base ils étaient en 1994, 1 461 000 sala­riés en sous-emploi sur une popu­la­tion active de 22 321 000. Depuis 1990, l’INSEE demande aux per­son­nes qui tra­vaillent à temps par­tiel si elles sou­hai­tent tra­vailler davan­tage. En trois ans, de 1992 à 1995, la part des sala­riés du sec­teur privé vou­lant tra­vailler plus est passé de 31,4 % à 38 %. Ce cons­tat est encore plus net chez les hommes. Dans cer­tains sec­teurs comme le com­merce, le pas­sage à temps com­plet est main­te­nant vécu comme une pro­mo­tion. Les deman­des de retour au temps plein sont aussi la conséqu­ence de la déq­ua­li­fi­cation que subis­sent les temps par­tiels. En ce qui concerne les salai­res, la mar­gi­na­li­sa­tion s’affirme. Un rap­port de l’OCDE cons­tate que les emplois à temps par­tiel sont rémunérés à un taux horaire plus bas que les mêmes emplois à temps plein (Les Femmes et le chan­ge­ment struc­tu­rel, OCDE, Paris, 1994). A cela il faut ajou­ter le pro­blème cru­cial de la rép­erc­ussion de l’essor du temps par­tiel sur les régimes de retraite. Selon une réc­ente étude de l’INSEE, le temps par­tiel pro­gresse sur­tout depuis 1994 en Ile-de-France. Un tiers des jeunes de 15/24 ans ne trouve (en 1998) que de l’emploi à temps par­tiel, contre un quart en 1996. Parmi les actifs occupés à temps par­tiel, 41,2% sou­hai­tent tra­vailler plus, contre 35 % en 1996.

L’exem­ple alle­mand de baisse du temps de tra­vail

Les sala­riés alle­mands ont en ce domaine quel­ques lon­gueurs d’avance sur nous. Dans ce pays tous les sec­teurs de l’éco­nomie sont main­te­nant conver­tis à l’annua­li­sa­tion, au tra­vail à temps par­tiel, à la flexi­bi­lité des horai­res, au compte épargne temps, à la bana­li­sa­tion du tra­vail le samedi, le soir, le week-end... Il ne reste plus que 17 % des sala­riés alle­mands qui conti­nuent de pra­ti­quer des horai­res dits stan­dards. La durée moyenne du tra­vail est passée de 40 heu­resà 37,4 heures par semaine, la durée des congés annuels de 29,5 à 31 jours (elle est de 25 jours en France). Que pen­sent les sala­riés alle­mands de cette expéri­ence ? Un son­dage effec­tué par l’ins­ti­tut de l’éco­nomie alle­mande de Cologne établit le bilan édifiant sui­vant : un bon tiers des sala­riés pré­fèrent effec­tuer 40 heures et plus, un petit tiers entre 35 heures et 40 heures et un tiers sou­haite une durée inféri­eure à 35 heures. Une majo­rité de ceux qui sont à temps par­tiel veu­lent tra­vailler plus. Ceux qui sont passés aux 35 heures se plai­gnent d’une inten­si­fi­ca­tion des ryth­mes de tra­vail et du volume d’heures sup­plém­ent­aires. Les sala­riés alle­mands ont fait leurs comp­tes : la réd­uction du temps de tra­vail coûte cher, sur­tout quand cette perte se conju­gue à une hausse des coti­sa­tions socia­les. Le cas le plus révé­lateur est celui de Volkswagen qui, pour éviter des licen­cie­ments secs, a ramené la durée heb­do­ma­daire de tra­vail à 28,8 heures, avec bien sûr une perte de salaire équi­val­ente. Plus inquiétant encore : le virage que le patro­nat alle­mand essaye de pren­dre. Après avoir réussi à faire chuter le coût du tra­vail par le tru­che­ment de la baisse du temps de tra­vail, il parle main­te­nant d’un retour aux 40 heures sans aug­men­ta­tion de salaire. Un diri­geant du puis­sant syn­di­cat IG Metall cite le cas de comités d’entre­pri­ses de la mét­all­urgie qui, face au chan­tage de la délo­ca­li­sation, accep­tent déjà, sans l’aval des syn­di­cats, un accrois­se­ment de la durée du tra­vail avec dimi­nu­tion de salaire. Klaus Peren, du BDA (asso­cia­tion des employeurs alle­mands) devait résumer la situa­tion par cette phrase : “ Si la réd­uction du temps de tra­vail est pos­si­ble, il faut que l’accrois­se­ment de la durée du tra­vail le soit aussi. ”

Pour conclure A propos du recours contre la loi Aubry devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel. Près de 140 députés RPR et UDF, ont relevé cinq motifs d’incons­ti­tu­tion­na­lité du projet de loi, au non de la liberté et de l’égalité. Ici, pas d’illu­sion à se faire : ce recours a pour objec­tif de pou­voir reve­nir sur la baisse du temps de tra­vail comme en Allemagne après avoir fait passer en force la flexi­bi­lité totale. Comme, de plus en plus, l’attri­bu­tion des 35 heures est liée à la révision/dén­onc­iation des conven­tions col­lec­ti­ves, c’est-à-dire à une perte impor­tante d’avan­ta­ges acquis, fac­teurs de paix sociale. Nous pou­vons dire, d’un point de vue révo­luti­onn­aire, que le système se trouve de plus en plus dans un camp retran­ché, les marges du main­tien de l’ordre se désagrègent chaque jour davan­tage. Dans ce cadre, les luttes contre l’exclu­sion se pla­cent sur celle d’une illu­sion d’une régé­nération néo-keynési­enne du système, d’où sa lutte contre une forme du capi­ta­lisme - “ l’hor­reur éco­no­mique ” du libé­ral­isme -, qui vient détr­uire les petits et gros avan­ta­ges du sec­teur d’Etat (la réc­ente [mai 1998] grève des pilo­tes d’Air France.) Ce qui importe, ce n’est pas de mener une lutte contre les mau­vais côtés du capi­tal et de verser des larmes sur les trente glo­rieu­ses keynési­ennes, c’est de com­pren­dre que le capi­tal, de par sa nature, c’est tou­jours l’accu­mu­la­tion de richesse à un pôle et de pau­vreté à l’autre. Cela ne peut pas se réf­ormer par la dis­tri­bu­tion de recet­tes sur le grand marché du par­tage et repar­tage de la misère. G. B. Mai-juin 1998

NOTES

(1) Avant les ban­ques, les patrons de l’assu­rance avaient dénoncé toutes les conven­tions col­lec­ti­ves rég­io­nales et rené­gocié à la baisse dès 1992 une nou­velle conven­tion col­lec­tive natio­nale. L’année 1998 sera celle du bras de fer du ter­tiaire (ban­ques-assu­ran­ces) contre le concas­sage du temps de tra­vail, contre la baisse du salaire net, contre les licen­cie­ments. Une étude de la Caisse des dépôts avait été menée sur la pro­duc­ti­vité dans les ban­ques, afin de donner une expli­ca­tion sur l’inca­pa­cité du ter­tiaire à dégager, malgré d’impor­tants inves­tis­se­ments en infor­ma­ti­que, une hausse de pro­duc­ti­vité (c’est-à-dire une réd­uction mas­sive des effec­tifs de ce sec­teur).

(2) La direc­tion d’Elf Atochem veut la modé­ration sala­riale pour créer des emplois, sinon elle indi­que, il faudra “ s’orga­ni­ser pour faire en 35 heures ce que l’on fai­sait en 38. ” Le pre­mier coup de bou­toir de la dérég­lem­en­tation fut portée par les lois Auroux du 13 novem­bre 1982, qui léga­lisaient la pos­si­bi­lité de déroger à la loi, au code du tra­vail, donc à la rég­lem­en­tation, aux accords de bran­che, par simple accord d’entre­prise. Georges Marchais et Henri Krazucki étaient même allés jusqu’à dire que c’était “ la plus grande conquête depuis 1936 ” Ensuite les gou­ver­ne­ments, de gauche ou de droite, vont pour­sui­vre avec la loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993, puis la loi De Robien et main­te­nant la loi Aubry leur poli­ti­que de pré­ca­ri­sation des contrats de tra­vail, de flexi­bi­lité totale, de mobi­lité et d’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail. La loi Aubry aura au moins l’avan­tage de placer l’ensem­ble du sala­riat face à l’arro­gance patro­nale qui ne laisse aucun doute sur ses inten­tions offen­si­ves : Antoine Seillière, le patron du CNPF, n’hésite pas à déc­larer, par­lant de l’appli­ca­tion des 35 heures, qu’il est “ iné­vi­table de remet­tre les conven­tions col­lec­ti­ves en jeu ”. Pour mon­trer qu’il ne s’agit pas de paro­les en l’air, le patro­nat des ban­ques ouvre le bal et dén­once la conven­tion col­lec­tive(1), puis c’est au tour de l’indus­trie sucrière, du com­merce, des sala­riés agri­co­les de l’Ain, de l’indus­trie de la por­ce­laine, et demain l’Union des indus­tries mét­all­ur­giques et minières. Si, dans un délai de quinze mois, une nou­velle conven­tion (à la baisse) n’est pas signée, c’est le code du tra­vail qui s’appli­que. C’est donc avec cette menace que le patro­nat, après avoir dénoncé conven­tion sur conven­tion compte sortir vain­queur des négoc­iations. Le cri de dou­leur du patro­nat est tou­jours le même : “ Il ne faut pas que ces mesu­res aug­men­tent le coût du tra­vail. ” Si le patro­nat ne débo­urse rien c’est donc, le par­tage du chômage qui se met en place. La loi sur les 35 heu­re­seu­res est une loi tron­quée, toute baisse du temps de tra­vail sera d’une manière ou d’une autre récupérée lar­ge­ment :
- par le gel et le blo­cage des salai­res et pro­mo­tions ;
- par la liqui­da­tion de divers congés et repos liés à l’emploi ou à des situa­tions par­ti­cu­lières (congés enfants mala­des...) ;
- par la baisse impor­tante des char­ges socia­les ;
- par l’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail, qui permet de faire des éco­nomies d’emploi dans les pér­iodes dites hautes, ou il fal­lait recou­rir à des inté­rim­aires et aux heures sup­plém­ent­aires ;
- par la mise en place du temps par­tiel ou choisi qui permet d’élargir les plages horai­res et l’uti­li­sa­tion des équi­pements, et d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité en fai­sant faire en 35 heu­re­seu­res le même tra­vail qu’en 39 heures (2) ;
- par le tra­vail en binôme, deux sur le même poste de tra­vail, un le matin l’autre l’après-midi (éco­nomie de locaux et de frais de repas). La liste peut encore s’allon­ger - par le tra­vail à domi­cile, le télét­ravail... -mais pour l’ins­tant nous en res­te­rons là.

Chômage : le grand alibi

Le par­tage du tra­vail entre tous, slogan cher à la CFDT et à d’autres, ne vise en fait qu’à favo­ri­ser le par­tage du chômage par la mise en place d’embau­ches à temps par­tiel (accordée par la loi quin­quen­nale). A pour­sui­vre le dével­op­pement du temps par­tiel, et comme cela ne sera pas suf­fi­sant il faudra procéder à une opé­ration chi­rur­gi­cale de grande ampleur avec la loi Aubry. Même si, en appa­rence, la loi Aubry va créer des emplois, elle per­met­tra en retour d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité du tra­vail, de procéder à des éco­nomies sur les équi­pements, à liqui­der les temps morts et en défi­ni­tive à... éco­no­miser des emplois. Par conséquent le pro­blème du chômage revien­dra en force. La ten­dance actuelle du capi­ta­lisme est la recher­che de la plus grande quan­tité de tra­vail gra­tuit, pour cela il uti­lise les étudiants et les chômeurs (stages d’entre­prise), le client à qui l’on demande de plus en plus d’effec­tuer des tâches faites autre­fois par un sala­rié, uti­li­sa­tion indus­trielle des pri­son­niers (Texas, Californie)... Ceci nous incite à faire une étude dans ce sens.

La loi Aubry et le smic

Le SMIC étant un salaire horaire (39,43 francs au 1er jan­vier 1998), toute baisse du temps de tra­vail de 39 à 35 heures devrait entraîner auto­ma­ti­que­ment une baisse de salaire des smi­cards. Si, comme il en est ques­tion, le pas­sage aux 35 heures ne devrait pas engen­drer de perte de salaire pour les smi­cards, la valeur du SMIC horaire devrait aug­men­ter méca­niq­uement de 11,4 %. Comme la baisse du temps de tra­vail, pour les sala­riés non smi­cards, est le plus sou­vent accom­pa­gnée de gel ou de baisse des salai­res, on se dirige tout droit vers une aug­men­ta­tion du nombre de smi­cards. Le recours devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel déposé par les RPR/UDF porte sur ce point, au nom de l’égalité ils avan­cent que la loi ins­ti­tue des dis­cri­mi­na­tions injus­ti­fiées entre les entre­pri­ses et entre les sala­riés, et notam­ment entre les sala­riés rémunérés au SMIC. Nous voyons ici assez clai­re­ment ce qui peut se passer : soit le recours triom­phe et les smi­cards se paupé­ri­seront davan­tage, soit c’est la smi­car­di­sa­tion qui se répand. C’est ce point liti­gieux qui est explo­sif.

Le temps par­tiel,c’est le par­tage du chômage

Le temps par­tiel, choisi ou pas, devient une des armes essen­tiel­les pour la flexi­bi­lité interne, de com­pres­sion d’effec­tif avec hausse de pro­duc­ti­vité. “ Le tra­vail à temps par­tiel permet une adap­ta­tion souple aux fluc­tua­tions de la demande, et donc des besoins en per­son­nel, ce qui faci­lite une meilleure adéq­uation des heures des heures tra­vaillées et des heures rét­ribuées. ” Rapport du Conseil éco­no­mique et social sur Le Travail à temps par­tiel (du 28 et 29 jan­vier 1997), p. 93. C’est clair, le temps par­tiel doit faire gagner des heures de tra­vail aux employeurs par la chasse aux temps morts, pour­sui­vons :

Le temps par­tiel et la pro­duc­ti­vité

“ Les sala­riés à temps par­tiel tra­vaillent avec plus d’inten­sité ; la péni­bilité des tâches est moins appa­rente ; les sala­riés sont sou­vent moins absents ; tous ces fac­teurs condui­sent à une meilleure pro­duc­ti­vité. Le cabi­net amé­ricain Mac Kinsey a d’ailleurs mené une étude ten­dant à cal­cu­ler la pro­duc­ti­vité des sala­riés à temps par­tiel. Ainsi en moyenne, un sala­rié tra­vaillant à 6/10 n’aurait pas une pro­duc­ti­vité moyenne de 60 %, mais de 77 %. Un sala­rié tra­vaillant à 7/10 ou 5/10 géné­rerait une pro­duc­ti­vité de 87 % et de 64 %. ” Faire le même tra­vail dans un laps de temps plus réduit, avec gel ou baisse des rému­nérations, l’objec­tif est ici avoué sans rougir. “ L’abat­te­ment for­fai­taire de char­ges socia­les patro­na­les n’était appli­ca­ble, lors de sa création, qu’à des contrats de temps par­tiel prévoyant un nombre d’heures de tra­vail com­pris entre 19 heures et 30 heures heb­do­ma­dai­res. La Loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993 a élargi cette plage horaire, celle-ci s’étalant doré­navant entre 16 et 32 heures heb­do­ma­dai­res. Depuis cette modi­fi­ca­tion, les sta­tis­ti­ques mon­trent un dével­op­pement de l’uti­li­sa­tion de la plage horaire. ” Ceci n’a fait qu’accen­tuer la pré­ca­ri­sation du contrat de tra­vail. En 1994, le quart des embau­ches se fai­sait pour des durées de 16-18 heures heb­do­ma­dai­res, soit de 31-32 heures. En 1995, c’est 30 % des contrats qui furent conclus sur ces bases horai­res.

Le temps par­tiel comme alter­na­tive aux licen­cie­ments

En effet le temps par­tiel ou la baisse du temps de tra­vail avec perte de salaire sont de plus en plus des alter­na­ti­ves aux licen­cie­ments. L’accord du crédit lyon­nais et du GAN Courtage dans le cadre de la loi Robien sont des accords types du genre, qui risque de se dével­opper. C’est en fait pour contour­ner “ l’obli­ga­tion de recher­cher le reclas­se­ment d’un sala­rié dont le poste est sup­primé avant d’envi­sa­ger son licen­cie­ment pour motif éco­no­mique ”, que les mesu­res d’amé­na­gement du temps de tra­vail se sont développées. La notion de sous-emploi peut être résumée par celle d’un sala­rié contraint de pren­dre un emploi à temps par­tiel alors qu’il cher­che pour vivre un emploi à temps plein. Sur cette base ils étaient en 1994, 1 461 000 sala­riés en sous-emploi sur une popu­la­tion active de 22 321 000. Depuis 1990, l’INSEE demande aux per­son­nes qui tra­vaillent à temps par­tiel si elles sou­hai­tent tra­vailler davan­tage. En trois ans, de 1992 à 1995, la part des sala­riés du sec­teur privé vou­lant tra­vailler plus est passé de 31,4 % à 38 %. Ce cons­tat est encore plus net chez les hommes. Dans cer­tains sec­teurs comme le com­merce, le pas­sage à temps com­plet est main­te­nant vécu comme une pro­mo­tion. Les deman­des de retour au temps plein sont aussi la conséqu­ence de la déq­ua­li­fi­cation que subis­sent les temps par­tiels. En ce qui concerne les salai­res, la mar­gi­na­li­sa­tion s’affirme. Un rap­port de l’OCDE cons­tate que les emplois à temps par­tiel sont rémunérés à un taux horaire plus bas que les mêmes emplois à temps plein (Les Femmes et le chan­ge­ment struc­tu­rel, OCDE, Paris, 1994). A cela il faut ajou­ter le pro­blème cru­cial de la rép­erc­ussion de l’essor du temps par­tiel sur les régimes de retraite. Selon une réc­ente étude de l’INSEE, le temps par­tiel pro­gresse sur­tout depuis 1994 en Ile-de-France. Un tiers des jeunes de 15/24 ans ne trouve (en 1998) que de l’emploi à temps par­tiel, contre un quart en 1996. Parmi les actifs occupés à temps par­tiel, 41,2% sou­hai­tent tra­vailler plus, contre 35 % en 1996.

L’exem­ple alle­mand de baisse du temps de tra­vail

Les sala­riés alle­mands ont en ce domaine quel­ques lon­gueurs d’avance sur nous. Dans ce pays tous les sec­teurs de l’éco­nomie sont main­te­nant conver­tis à l’annua­li­sa­tion, au tra­vail à temps par­tiel, à la flexi­bi­lité des horai­res, au compte épargne temps, à la bana­li­sa­tion du tra­vail le samedi, le soir, le week-end... Il ne reste plus que 17 % des sala­riés alle­mands qui conti­nuent de pra­ti­quer des horai­res dits stan­dards. La durée moyenne du tra­vail est passée de 40 heu­resà 37,4 heures par semaine, la durée des congés annuels de 29,5 à 31 jours (elle est de 25 jours en France). Que pen­sent les sala­riés alle­mands de cette expéri­ence ? Un son­dage effec­tué par l’ins­ti­tut de l’éco­nomie alle­mande de Cologne établit le bilan édifiant sui­vant : un bon tiers des sala­riés pré­fèrent effec­tuer 40 heures et plus, un petit tiers entre 35 heures et 40 heures et un tiers sou­haite une durée inféri­eure à 35 heures. Une majo­rité de ceux qui sont à temps par­tiel veu­lent tra­vailler plus. Ceux qui sont passés aux 35 heures se plai­gnent d’une inten­si­fi­ca­tion des ryth­mes de tra­vail et du volume d’heures sup­plém­ent­aires. Les sala­riés alle­mands ont fait leurs comp­tes : la réd­uction du temps de tra­vail coûte cher, sur­tout quand cette perte se conju­gue à une hausse des coti­sa­tions socia­les. Le cas le plus révé­lateur est celui de Volkswagen qui, pour éviter des licen­cie­ments secs, a ramené la durée heb­do­ma­daire de tra­vail à 28,8 heures, avec bien sûr une perte de salaire équi­val­ente. Plus inquiétant encore : le virage que le patro­nat alle­mand essaye de pren­dre. Après avoir réussi à faire chuter le coût du tra­vail par le tru­che­ment de la baisse du temps de tra­vail, il parle main­te­nant d’un retour aux 40 heures sans aug­men­ta­tion de salaire. Un diri­geant du puis­sant syn­di­cat IG Metall cite le cas de comités d’entre­pri­ses de la mét­all­urgie qui, face au chan­tage de la délo­ca­li­sation, accep­tent déjà, sans l’aval des syn­di­cats, un accrois­se­ment de la durée du tra­vail avec dimi­nu­tion de salaire. Klaus Peren, du BDA (asso­cia­tion des employeurs alle­mands) devait résumer la situa­tion par cette phrase : “ Si la réd­uction du temps de tra­vail est pos­si­ble, il faut que l’accrois­se­ment de la durée du tra­vail le soit aussi. ”

Pour conclure A propos du recours contre la loi Aubry devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel. Près de 140 députés RPR et UDF, ont relevé cinq motifs d’incons­ti­tu­tion­na­lité du projet de loi, au non de la liberté et de l’égalité. Ici, pas d’illu­sion à se faire : ce recours a pour objec­tif de pou­voir reve­nir sur la baisse du temps de tra­vail comme en Allemagne après avoir fait passer en force la flexi­bi­lité totale. Comme, de plus en plus, l’attri­bu­tion des 35 heures est liée à la révision/dén­onc­iation des conven­tions col­lec­ti­ves, c’est-à-dire à une perte impor­tante d’avan­ta­ges acquis, fac­teurs de paix sociale. Nous pou­vons dire, d’un point de vue révo­luti­onn­aire, que le système se trouve de plus en plus dans un camp retran­ché, les marges du main­tien de l’ordre se désagrègent chaque jour davan­tage. Dans ce cadre, les luttes contre l’exclu­sion se pla­cent sur celle d’une illu­sion d’une régé­nération néo-keynési­enne du système, d’où sa lutte contre une forme du capi­ta­lisme - “ l’hor­reur éco­no­mique ” du libé­ral­isme -, qui vient détr­uire les petits et gros avan­ta­ges du sec­teur d’Etat (la réc­ente [mai 1998] grève des pilo­tes d’Air France.) Ce qui importe, ce n’est pas de mener une lutte contre les mau­vais côtés du capi­tal et de verser des larmes sur les trente glo­rieu­ses keynési­ennes, c’est de com­pren­dre que le capi­tal, de par sa nature, c’est tou­jours l’accu­mu­la­tion de richesse à un pôle et de pau­vreté à l’autre. Cela ne peut pas se réf­ormer par la dis­tri­bu­tion de recet­tes sur le grand marché du par­tage et repar­tage de la misère. G. B. Mai-juin 1998

NOTES

(1) Avant les ban­ques, les patrons de l’assu­rance avaient dénoncé toutes les conven­tions col­lec­ti­ves rég­io­nales et rené­gocié à la baisse dès 1992 une nou­velle conven­tion col­lec­tive natio­nale. L’année 1998 sera celle du bras de fer du ter­tiaire (ban­ques-assu­ran­ces) contre le concas­sage du temps de tra­vail, contre la baisse du salaire net, contre les licen­cie­ments. Une étude de la Caisse des dépôts avait été menée sur la pro­duc­ti­vité dans les ban­ques, afin de donner une expli­ca­tion sur l’inca­pa­cité du ter­tiaire à dégager, malgré d’impor­tants inves­tis­se­ments en infor­ma­ti­que, une hausse de pro­duc­ti­vité (c’est-à-dire une réd­uction mas­sive des effec­tifs de ce sec­teur).

(2) La direc­tion d’Elf Atochem veut la modé­ration sala­riale pour créer des emplois, sinon elle indi­que, il faudra “ s’orga­ni­ser pour faire en 35 heures ce que l’on fai­sait en 38. ” Le pre­mier coup de bou­toir de la dérég­lem­en­tation fut portée par les lois Auroux du 13 novem­bre 1982, qui léga­lisaient la pos­si­bi­lité de déroger à la loi, au code du tra­vail, donc à la rég­lem­en­tation, aux accords de bran­che, par simple accord d’entre­prise. Georges Marchais et Henri Krazucki étaient même allés jusqu’à dire que c’était “ la plus grande conquête depuis 1936 ” Ensuite les gou­ver­ne­ments, de gauche ou de droite, vont pour­sui­vre avec la loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993, puis la loi De Robien et main­te­nant la loi Aubry leur poli­ti­que de pré­ca­ri­sation des contrats de tra­vail, de flexi­bi­lité totale, de mobi­lité et d’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail. La loi Aubry aura au moins l’avan­tage de placer l’ensem­ble du sala­riat face à l’arro­gance patro­nale qui ne laisse aucun doute sur ses inten­tions offen­si­ves : Antoine Seillière, le patron du CNPF, n’hésite pas à déc­larer, par­lant de l’appli­ca­tion des 35 heures, qu’il est “ iné­vi­table de remet­tre les conven­tions col­lec­ti­ves en jeu ”. Pour mon­trer qu’il ne s’agit pas de paro­les en l’air, le patro­nat des ban­ques ouvre le bal et dén­once la conven­tion col­lec­tive(1), puis c’est au tour de l’indus­trie sucrière, du com­merce, des sala­riés agri­co­les de l’Ain, de l’indus­trie de la por­ce­laine, et demain l’Union des indus­tries mét­all­ur­giques et minières. Si, dans un délai de quinze mois, une nou­velle conven­tion (à la baisse) n’est pas signée, c’est le code du tra­vail qui s’appli­que. C’est donc avec cette menace que le patro­nat, après avoir dénoncé conven­tion sur conven­tion compte sortir vain­queur des négoc­iations. Le cri de dou­leur du patro­nat est tou­jours le même : “ Il ne faut pas que ces mesu­res aug­men­tent le coût du tra­vail. ” Si le patro­nat ne débo­urse rien c’est donc, le par­tage du chômage qui se met en place. La loi sur les 35 heu­re­seu­res est une loi tron­quée, toute baisse du temps de tra­vail sera d’une manière ou d’une autre récupérée lar­ge­ment :
- par le gel et le blo­cage des salai­res et pro­mo­tions ;
- par la liqui­da­tion de divers congés et repos liés à l’emploi ou à des situa­tions par­ti­cu­lières (congés enfants mala­des...) ;
- par la baisse impor­tante des char­ges socia­les ;
- par l’annua­li­sa­tion du temps de tra­vail, qui permet de faire des éco­nomies d’emploi dans les pér­iodes dites hautes, ou il fal­lait recou­rir à des inté­rim­aires et aux heures sup­plém­ent­aires ;
- par la mise en place du temps par­tiel ou choisi qui permet d’élargir les plages horai­res et l’uti­li­sa­tion des équi­pements, et d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité en fai­sant faire en 35 heu­re­seu­res le même tra­vail qu’en 39 heures (2) ;
- par le tra­vail en binôme, deux sur le même poste de tra­vail, un le matin l’autre l’après-midi (éco­nomie de locaux et de frais de repas). La liste peut encore s’allon­ger - par le tra­vail à domi­cile, le télét­ravail... -mais pour l’ins­tant nous en res­te­rons là.

Chômage : le grand alibi

Le par­tage du tra­vail entre tous, slogan cher à la CFDT et à d’autres, ne vise en fait qu’à favo­ri­ser le par­tage du chômage par la mise en place d’embau­ches à temps par­tiel (accordée par la loi quin­quen­nale). A pour­sui­vre le dével­op­pement du temps par­tiel, et comme cela ne sera pas suf­fi­sant il faudra procéder à une opé­ration chi­rur­gi­cale de grande ampleur avec la loi Aubry. Même si, en appa­rence, la loi Aubry va créer des emplois, elle per­met­tra en retour d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité du tra­vail, de procéder à des éco­nomies sur les équi­pements, à liqui­der les temps morts et en défi­ni­tive à... éco­no­miser des emplois. Par conséquent le pro­blème du chômage revien­dra en force. La ten­dance actuelle du capi­ta­lisme est la recher­che de la plus grande quan­tité de tra­vail gra­tuit, pour cela il uti­lise les étudiants et les chômeurs (stages d’entre­prise), le client à qui l’on demande de plus en plus d’effec­tuer des tâches faites autre­fois par un sala­rié, uti­li­sa­tion indus­trielle des pri­son­niers (Texas, Californie)... Ceci nous incite à faire une étude dans ce sens.

La loi Aubry et le smic

Le SMIC étant un salaire horaire (39,43 francs au 1er jan­vier 1998), toute baisse du temps de tra­vail de 39 à 35 heures devrait entraîner auto­ma­ti­que­ment une baisse de salaire des smi­cards. Si, comme il en est ques­tion, le pas­sage aux 35 heures ne devrait pas engen­drer de perte de salaire pour les smi­cards, la valeur du SMIC horaire devrait aug­men­ter méca­niq­uement de 11,4 %. Comme la baisse du temps de tra­vail, pour les sala­riés non smi­cards, est le plus sou­vent accom­pa­gnée de gel ou de baisse des salai­res, on se dirige tout droit vers une aug­men­ta­tion du nombre de smi­cards. Le recours devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel déposé par les RPR/UDF porte sur ce point, au nom de l’égalité ils avan­cent que la loi ins­ti­tue des dis­cri­mi­na­tions injus­ti­fiées entre les entre­pri­ses et entre les sala­riés, et notam­ment entre les sala­riés rémunérés au SMIC. Nous voyons ici assez clai­re­ment ce qui peut se passer : soit le recours triom­phe et les smi­cards se paupé­ri­seront davan­tage, soit c’est la smi­car­di­sa­tion qui se répand. C’est ce point liti­gieux qui est explo­sif.

Le temps par­tiel,c’est le par­tage du chômage

Le temps par­tiel, choisi ou pas, devient une des armes essen­tiel­les pour la flexi­bi­lité interne, de com­pres­sion d’effec­tif avec hausse de pro­duc­ti­vité. “ Le tra­vail à temps par­tiel permet une adap­ta­tion souple aux fluc­tua­tions de la demande, et donc des besoins en per­son­nel, ce qui faci­lite une meilleure adéq­uation des heures des heures tra­vaillées et des heures rét­ribuées. ” Rapport du Conseil éco­no­mique et social sur Le Travail à temps par­tiel (du 28 et 29 jan­vier 1997), p. 93. C’est clair, le temps par­tiel doit faire gagner des heures de tra­vail aux employeurs par la chasse aux temps morts, pour­sui­vons :

Le temps par­tiel et la pro­duc­ti­vité

“ Les sala­riés à temps par­tiel tra­vaillent avec plus d’inten­sité ; la péni­bilité des tâches est moins appa­rente ; les sala­riés sont sou­vent moins absents ; tous ces fac­teurs condui­sent à une meilleure pro­duc­ti­vité. Le cabi­net amé­ricain Mac Kinsey a d’ailleurs mené une étude ten­dant à cal­cu­ler la pro­duc­ti­vité des sala­riés à temps par­tiel. Ainsi en moyenne, un sala­rié tra­vaillant à 6/10 n’aurait pas une pro­duc­ti­vité moyenne de 60 %, mais de 77 %. Un sala­rié tra­vaillant à 7/10 ou 5/10 géné­rerait une pro­duc­ti­vité de 87 % et de 64 %. ” Faire le même tra­vail dans un laps de temps plus réduit, avec gel ou baisse des rému­nérations, l’objec­tif est ici avoué sans rougir. “ L’abat­te­ment for­fai­taire de char­ges socia­les patro­na­les n’était appli­ca­ble, lors de sa création, qu’à des contrats de temps par­tiel prévoyant un nombre d’heures de tra­vail com­pris entre 19 heures et 30 heures heb­do­ma­dai­res. La Loi quin­quen­nale pour l’emploi du 20 déc­embre 1993 a élargi cette plage horaire, celle-ci s’étalant doré­navant entre 16 et 32 heures heb­do­ma­dai­res. Depuis cette modi­fi­ca­tion, les sta­tis­ti­ques mon­trent un dével­op­pement de l’uti­li­sa­tion de la plage horaire. ” Ceci n’a fait qu’accen­tuer la pré­ca­ri­sation du contrat de tra­vail. En 1994, le quart des embau­ches se fai­sait pour des durées de 16-18 heures heb­do­ma­dai­res, soit de 31-32 heures. En 1995, c’est 30 % des contrats qui furent conclus sur ces bases horai­res.

Le temps par­tiel comme alter­na­tive aux licen­cie­ments

En effet le temps par­tiel ou la baisse du temps de tra­vail avec perte de salaire sont de plus en plus des alter­na­ti­ves aux licen­cie­ments. L’accord du crédit lyon­nais et du GAN Courtage dans le cadre de la loi Robien sont des accords types du genre, qui risque de se dével­opper. C’est en fait pour contour­ner “ l’obli­ga­tion de recher­cher le reclas­se­ment d’un sala­rié dont le poste est sup­primé avant d’envi­sa­ger son licen­cie­ment pour motif éco­no­mique ”, que les mesu­res d’amé­na­gement du temps de tra­vail se sont développées. La notion de sous-emploi peut être résumée par celle d’un sala­rié contraint de pren­dre un emploi à temps par­tiel alors qu’il cher­che pour vivre un emploi à temps plein. Sur cette base ils étaient en 1994, 1 461 000 sala­riés en sous-emploi sur une popu­la­tion active de 22 321 000. Depuis 1990, l’INSEE demande aux per­son­nes qui tra­vaillent à temps par­tiel si elles sou­hai­tent tra­vailler davan­tage. En trois ans, de 1992 à 1995, la part des sala­riés du sec­teur privé vou­lant tra­vailler plus est passé de 31,4 % à 38 %. Ce cons­tat est encore plus net chez les hommes. Dans cer­tains sec­teurs comme le com­merce, le pas­sage à temps com­plet est main­te­nant vécu comme une pro­mo­tion. Les deman­des de retour au temps plein sont aussi la conséqu­ence de la déq­ua­li­fi­cation que subis­sent les temps par­tiels. En ce qui concerne les salai­res, la mar­gi­na­li­sa­tion s’affirme. Un rap­port de l’OCDE cons­tate que les emplois à temps par­tiel sont rémunérés à un taux horaire plus bas que les mêmes emplois à temps plein (Les Femmes et le chan­ge­ment struc­tu­rel, OCDE, Paris, 1994). A cela il faut ajou­ter le pro­blème cru­cial de la rép­erc­ussion de l’essor du temps par­tiel sur les régimes de retraite. Selon une réc­ente étude de l’INSEE, le temps par­tiel pro­gresse sur­tout depuis 1994 en Ile-de-France. Un tiers des jeunes de 15/24 ans ne trouve (en 1998) que de l’emploi à temps par­tiel, contre un quart en 1996. Parmi les actifs occupés à temps par­tiel, 41,2% sou­hai­tent tra­vailler plus, contre 35 % en 1996.

L’exem­ple alle­mand de baisse du temps de tra­vail

Les sala­riés alle­mands ont en ce domaine quel­ques lon­gueurs d’avance sur nous. Dans ce pays tous les sec­teurs de l’éco­nomie sont main­te­nant conver­tis à l’annua­li­sa­tion, au tra­vail à temps par­tiel, à la flexi­bi­lité des horai­res, au compte épargne temps, à la bana­li­sa­tion du tra­vail le samedi, le soir, le week-end... Il ne reste plus que 17 % des sala­riés alle­mands qui conti­nuent de pra­ti­quer des horai­res dits stan­dards. La durée moyenne du tra­vail est passée de 40 heu­resà 37,4 heures par semaine, la durée des congés annuels de 29,5 à 31 jours (elle est de 25 jours en France). Que pen­sent les sala­riés alle­mands de cette expéri­ence ? Un son­dage effec­tué par l’ins­ti­tut de l’éco­nomie alle­mande de Cologne établit le bilan édifiant sui­vant : un bon tiers des sala­riés pré­fèrent effec­tuer 40 heures et plus, un petit tiers entre 35 heures et 40 heures et un tiers sou­haite une durée inféri­eure à 35 heures. Une majo­rité de ceux qui sont à temps par­tiel veu­lent tra­vailler plus. Ceux qui sont passés aux 35 heures se plai­gnent d’une inten­si­fi­ca­tion des ryth­mes de tra­vail et du volume d’heures sup­plém­ent­aires. Les sala­riés alle­mands ont fait leurs comp­tes : la réd­uction du temps de tra­vail coûte cher, sur­tout quand cette perte se conju­gue à une hausse des coti­sa­tions socia­les. Le cas le plus révé­lateur est celui de Volkswagen qui, pour éviter des licen­cie­ments secs, a ramené la durée heb­do­ma­daire de tra­vail à 28,8 heures, avec bien sûr une perte de salaire équi­val­ente. Plus inquiétant encore : le virage que le patro­nat alle­mand essaye de pren­dre. Après avoir réussi à faire chuter le coût du tra­vail par le tru­che­ment de la baisse du temps de tra­vail, il parle main­te­nant d’un retour aux 40 heures sans aug­men­ta­tion de salaire. Un diri­geant du puis­sant syn­di­cat IG Metall cite le cas de comités d’entre­pri­ses de la mét­all­urgie qui, face au chan­tage de la délo­ca­li­sation, accep­tent déjà, sans l’aval des syn­di­cats, un accrois­se­ment de la durée du tra­vail avec dimi­nu­tion de salaire. Klaus Peren, du BDA (asso­cia­tion des employeurs alle­mands) devait résumer la situa­tion par cette phrase : “ Si la réd­uction du temps de tra­vail est pos­si­ble, il faut que l’accrois­se­ment de la durée du tra­vail le soit aussi. ”

Pour conclure A propos du recours contre la loi Aubry devant le Conseil cons­ti­tu­tion­nel. Près de 140 députés RPR et UDF, ont relevé cinq motifs d’incons­ti­tu­tion­na­lité du projet de loi, au non de la liberté et de l’égalité. Ici, pas d’illu­sion à se faire : ce recours a pour objec­tif de pou­voir reve­nir sur la baisse du temps de tra­vail comme en Allemagne après avoir fait passer en force la flexi­bi­lité totale. Comme, de plus en plus, l’attri­bu­tion des 35 heures est liée à la révision/dén­onc­iation des conven­tions col­lec­ti­ves, c’est-à-dire à une perte impor­tante d’avan­ta­ges acquis, fac­teurs de paix sociale. Nous pou­vons dire, d’un point de vue révo­luti­onn­aire, que le système se trouve de plus en plus dans un camp retran­ché, les marges du main­tien de l’ordre se désagrègent chaque jour davan­tage. Dans ce cadre, les luttes contre l’exclu­sion se pla­cent sur celle d’une illu­sion d’une régé­nération néo-keynési­enne du système, d’où sa lutte contre une forme du capi­ta­lisme - “ l’hor­reur éco­no­mique ” du libé­ral­isme -, qui vient détr­uire les petits et gros avan­ta­ges du sec­teur d’Etat (la réc­ente [mai 1998] grève des pilo­tes d’Air France.) Ce qui importe, ce n’est pas de mener une lutte contre les mau­vais côtés du capi­tal et de verser des larmes sur les trente glo­rieu­ses keynési­ennes, c’est de com­pren­dre que le capi­tal, de par sa nature, c’est tou­jours l’accu­mu­la­tion de richesse à un pôle et de pau­vreté à l’autre. Cela ne peut pas se réf­ormer par la dis­tri­bu­tion de recet­tes sur le grand marché du par­tage et repar­tage de la misère. G. B. Mai-juin 1998

NOTES

(1) Avant les ban­ques, les patrons de l’assu­rance avaient dénoncé toutes les conven­tions col­lec­ti­ves rég­io­nales et rené­gocié à la baisse dès 1992 une nou­velle conven­tion col­lec­tive natio­nale. L’année 1998 sera celle du bras de fer du ter­tiaire (ban­ques-assu­ran­ces) contre le concas­sage du temps de tra­vail, contre la baisse du salaire net, contre les licen­cie­ments. Une étude de la Caisse des dépôts avait été menée sur la pro­duc­ti­vité dans les ban­ques, afin de donner une expli­ca­tion sur l’inca­pa­cité du ter­tiaire à dégager, malgré d’impor­tants inves­tis­se­ments en infor­ma­ti­que, une hausse de pro­duc­ti­vité (c’est-à-dire une réd­uction mas­sive des effec­tifs de ce sec­teur).

(2) La direc­tion d’Elf Atochem veut la modé­ration sala­riale pour créer des emplois, sinon elle indi­que, il faudra “ s’orga­ni­ser pour faire en 35 heures ce que l’on fai­sait en 38. ”

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