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JAPON

La situation des classes laborieuses (2)

Ce texte est paru dans {Echanges} n° 108 (printemps 2004), p. 35

publié le mercredi 1er février 2006

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La première partie de cette série d’articles a montré comment l’Etat avait soutenu l’industrialisation du Japon (1). Mais le pays manquait de la main-d’œuvre, des ressources naturelles et des marchés nécessaires à son développement industriel. Pour résoudre cette question, les clans guerriers au pouvoir entretenaient unanimement l’idée d’enrichir la nation et d’accroître sa puissance par l’annexion de pays voisins, leurs désaccords portant uniquement sur l’opportunité des conquêtes, et de la première envisagée, celle de la Corée. Les guerres contre la Chine (1894-1895) et la Russie (1904-1905) ont pour arrière-plan cette domination de la péninsule coréenne.

Elles avaient été préparées par le nou­veau pou­voir dès le début de l’ère Meiji. Poursuivant la poli­ti­que engagée par les Tokugawa à la fin de leur règne, il s’était atta­ché à ren­for­cer sa puis­sance mili­taire pour assu­rer ses pro­jets de conquête colo­niale : en 1873 il ins­tau­rait le ser­vice mili­taire obli­ga­toire, contre lequel la popu­la­tion rés­is­tera long­temps le considérant comme un « impôt du sang »(ket­su­zei), et lançait en 1874 une pre­mière expé­dition contre Formose (actuel­le­ment Taiwan).

La guerre sino-japo­naise (1894-1895)

Puisqu’il ne s’agit pas ici de l’his­toire natio­nale du Japon mais de l’his­toire des clas­ses labo­rieu­ses, nous ne remon­te­rons pas aux rela­tions trou­blées entre le Japon et la Corée, qui datent de plu­sieurs cen­tai­nes d’années. Notons sim­ple­ment que la Corée n’avait accepté de reconnaître le nou­veau pou­voir japo­nais qu’en 1876, par le traité de Kanghwa ; qu’en 1882, un putsch mili­taire, ayant entraîné la mort de conseillers mili­tai­res japo­nais et l’évac­uation de la légation japo­naise de Séoul, avait permis à la Chine de s’immis­cer dans les affai­res corée­ennes après le rétabl­is­sement de l’ordre par une armée chi­noise conduite par Yuan Shikai (2), qui s’octroie les pou­voirs civils et mili­tai­res. Enfin, qu’après que la légation japo­naise eut, en 1884, sou­tenu le Parti réf­or­mateur coréen dans une ten­ta­tive mal préparée de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment dont l’armée chi­noise était faci­le­ment venue à bout, Itô Hirobumi (3) et Li Hongzhang (4) signaient, en avril 1885, un traité à Tianjin (Chine) qui, sans accor­der for­mel­le­ment l’indép­end­ance à la Corée, prévoyait le retrait des armées chi­noise et japo­naise du pays. La crise allait se dénouer dix ans plus tard. En 1894, la réb­ellion des Tonghak (« Enseignement de l’Orient »), un mou­ve­ment natio­na­liste paysan d’ins­pi­ra­tion reli­gieuse mêlant boud­dhisme, taoïsme et confu­cia­nisme né au début des années 1860, sou­te­nue par la société japo­naise Gen.yôsha (Société de l’océan noir) (5), menace la monar­chie coré­enne, qui appelle à son secours la Chine et le Japon. Le Japon offre, dans un pre­mier temps, à la Chine de s’occu­per seule de cette affaire, tout en se pré­parant secrè­tement à inter­ve­nir. Le 23 juillet 1894, après avoir déb­arqué sur le sol coréen, les Japonais déposent la cour coré­enne et, le 1er août, déc­larent la guerre à la Chine. L’armée moderne japo­naise ayant face à elle une armée chi­noise sous-équipée et dés­or­ganisée, contraint la Chine à signer le traité de Shimonoseki (Japon) le 17 avril 1895. Ce conflit de quel­ques mois aura des conséqu­ences considé­rables pour les trois pays en cause. Pour la Corée, ce sera le com­men­ce­ment du pro­ces­sus qui abou­tira à son annexion par le Japon en 1910 et à son indus­tria­li­sa­tion forcée. Pour la Chine, une nou­velle ampu­ta­tion de son ter­ri­toire après la red­di­tion de Hongkong en 1842 et la brève ten­ta­tive des réf­or­mateurs de 1898. La vic­toire mili­taire du Japon incita, en effet, un regrou­pe­ment d’intel­lec­tuels can­ton­nais à vou­loir réf­ormer la Chine des Qing sur le modèle du Japon de Meiji, mais leurs espoirs s’épui­seront en une cen­taine de jours en 1898 (voir enca­dré). Et entre 1894 et 1901, la Chine devra se plier au par­tage de ses zones côtières, plus acces­si­bles que l’intérieur des terres, entre plu­sieurs puis­san­ces : la France au Sud-Ouest, la Russie et le Japon au Nord-Est, l’Angleterre dans la vallée du Yangzi, enfin l’Allemagne, et l’Angleterre encore, dans le Shandong. Pour le Japon, cette guerre mar­quera le véri­table com­men­ce­ment de son essor indus­triel. En pre­mier lieu, les indus­tries d’arme­ment et les chan­tiers navals ont pro­fité des com­man­des de l’armée, ainsi que l’indus­trie tex­tile ; une usine de chan­vre, par exem­ple, fondée en 1886 par l’Etat japo­nais, lui devra son dével­op­pement. Ensuite, par le traité de Shimonoseki, le Japon obtien­dra l’île de Formose (Taiwan), les îles Pescadores (actuel­le­ment Penghu) et l’ouver­ture de la Chine à son com­merce. Par ailleurs, les indem­nités de guerre de deux cents mil­lions de taëls, trois fois le revenu annuel du gou­ver­ne­ment chi­nois, plus trente mil­lions pour renon­cer à occu­per la pén­in­sule du Liaodong (6), que la Chine lui ver­sera, per­met­tront au Japon de faire entrer sa mon­naie dans l’étalon-or en 1897 et de finan­cer le dével­op­pement de son indus­trie lourde ; cette même année 1897, par exem­ple, c’est grâce à ces indem­nités que l’Etat japo­nais fon­dera une des pre­mières usines sidér­ur­giques moder­nes à Yawata, dans le Kyûshû. Enfin, le Japon mettra peu à peu la main sur les mines de char­bon de Fushun et de fer d’Anshan (dans la pro­vince chi­noise actuelle du Liaoning), et inter­vien­dra de plus en plus dans la cons­truc­tion de voies ferrées en Chine, soit par des inves­tis­se­ments directs, soit par des prêts avan­ta­geux. Cet essor indus­triel s’accom­pa­gnera, cela va sans dire, d’un accrois­se­ment numé­rique de la classe ouvrière japo­naise et de l’appa­ri­tion de ses pre­mières luttes de classe, dont il sera ques­tion dans la troi­sième partie.

L’entre-deux-guer­res (1896-1904) Dans la Russie tsa­riste, les pro­vin­ces d’Extrême-Orient cons­ti­tuaient les bases de départ pour la conquête des ter­ri­toi­res asia­ti­ques : Mandchourie, Corée, Chine ou Tibet. Le pre­mier accord passé entre le nouvel empe­reur japo­nais et le tsar dans cette zone géog­rap­hique semble avoir été la ces­sion du Japon à la Russie de ses droits sur l’île Sakhaline en éch­ange des îles Kouriles en 1875. Toutefois, ces rela­tions entre Etats dis­si­mu­lent mal les sen­ti­ments anti-russes au Japon et anti-japo­nais en Russie ; la ten­ta­tive d’assas­si­nat du tsarév­itch Nicolas (futur Nicolas II) par Tsuda Sanzô (1855-1891) à Ôtsu (préf­ec­ture de Shiga), le 11 mai 1891, exprime ce fort sen­ti­ment anti-russe dans une partie de la popu­la­tion et de l’armée japo­nai­ses. C’est cepen­dant après la signa­ture du traité de Shimonoseki, qui mit fin à la guerre sino-japo­naise, que la Russie devient direc­te­ment un obs­ta­cle à l’expan­sion japo­naise en Corée et en Chine. D’abord en s’oppo­sant alors, aux côtés de la France et de l’Allemagne, aux visées du Japon sur la pén­in­sule chi­noise du Liaodong. Ensuite, en signant, en 1896, un traité d’alliance avec la Chine, dirigé impli­ci­te­ment contre le Japon, qui l’auto­ri­sait à cons­truire une voie ferrée menant à Vladivostok à tra­vers la Mandchourie. Puis en s’empa­rant de Port-Arthur (aujourd’hui Lüshun, dans la pro­vince chi­noise du Liaoning) et Dalian (dans la même pro­vince) en déc­embre 1897, tandis que l’Allemagne avait pris pos­ses­sion, en octo­bre, de Qingdao et de la baie de Jiaozhou dans le Shandong (pro­vince chi­noise que les Japonais avaient occupée en 1895, et dont ils avaient été forcés de se reti­rer à la fin de la guerre). Enfin, en obte­nant le 27 mars 1898 un bail lui cédant Port-Arthur pour vingt-cinq ans (d’où elle avait, trois ans aupa­ra­vant, aidé à exclure les Japonais), tandis que cette même année la France acquérait des droits de chemin de fer dans le Yunnan, la Grande-Bretagne la loca­tion d’une base à Weihaiwei (port du Shandong que les Japonais avaient dû évacuer en 1895), et l’Allemagne des pri­vilèges éco­no­miques dans le Shandong. Si la rév­olte des Boxers (7), en 1900, donne l’occa­sion au Japon de faire la preuve de ses capa­cités mili­tai­res, elle permet dans le même temps à la Russie de s’établir en Mandchourie et aux puis­san­ces europé­ennes d’étendre leurs zones d’influence res­pec­ti­ves. L’occu­pa­tion de la Mandchourie par les Russes fait naître au Japon un fort parti pro-guer­rier ; en 1900, seul dans la classe poli­ti­que au pou­voir, Itô Hirobumi est en faveur de négocier avec la Russie les reconnais­san­ces croisées de l’influence japo­naise en Corée par la Russie et de l’influence russe en Mandchourie par le Japon. Là-dessus, le 11 février 1902, la Grande-Bretagne et le Japon ren­dent publi­que une alliance mili­taire signée le 30 jan­vier, osten­si­ble­ment opposée à l’alliance franco-russe, qui affai­blit la posi­tion de la Russie en Asie. La Grande-Bretagne avait déjà été le pre­mier pays, en 1894, à libérer le Japon des traités inégaux imposés au pays par les puis­san­ces occi­den­ta­les à la fin du shôgunat et au début de l’ère Meiji ; et elle s’était refusé à s’asso­cier, en 1895, à la Triple Intervention contre l’occu­pa­tion de la pén­in­sule du Liaodong par le Japon qui avait suivi le traité de Shimonoseki. Les liens éco­no­miques entre les deux pays et la riva­lité anglo-russe dans le monde impo­saient une telle alliance en Extrême-Orient (8). D’autre part, à l’automne 1902, l’influence modé­rat­rice de Witte (1849-1915) et de Lamsdorf (1845-1907) est battue en brèche par celle de Bezobrazoff, qui avait fondé la Compagnie du Yalou (9) en 1901 des­tinée à exploi­ter les mines et les forêts de la zone fron­ta­lière entre la Manchourie et la Corée. Et le 18 avril 1903, Nicolas II réc­lame à nou­veau un pro­tec­to­rat russe sur la Mongolie et la Mandchourie. A partir de juillet, Saint-Pétersbourg et Tôkyô éch­an­geront des notes diplo­ma­ti­ques à ce sujet, tandis que la presse et les partis poli­ti­ques pous­sent à la guerre des deux côtés. Dès 1903, la quasi-una­ni­mité de la presse et des partis poli­ti­ques japo­nais prêc­hera la guerre contre la Russie. Le jour­nal Tôkyô Nichi Nichi Shinbun (Le Quotidien de Tôkyô), ancêtre de l’actuel Mainichi Shinbun (Le Quotidien), proche d’Itô, était un des seuls à s’expri­mer en faveur de négoc­iations ; il finira cepen­dant par se ral­lier au gou­ver­ne­ment en février 1904, après plu­sieurs inter­dic­tions admi­nis­tra­ti­ves. Il ne res­tera alors qu’un petit cercle de chrétiens et de socia­lis­tes regroupés dans une asso­cia­tion créée en octo­bre 1903, la Heiminsha (La société du peuple), pour élever la voix en faveur de la paix. Cette société édi­tera deux pér­io­diques avant sa dis­so­lu­tion le 9 octo­bre, peu après la rati­fi­ca­tion du traité de Portsmouth (5 sep­tem­bre 1905) qui met fin à la guerre russo-japo­naise : le Heimin Shinbun (Le Journal du peuple) du 15 novem­bre 1903 au 29 jan­vier 1905, puis le Chokugen (Franc-parler). Nous revien­drons sur l’acti­vité de ce groupe dans la troi­sième partie.

La guerre russo-japo­naise (1904-1905) Le 5 février 1904, le Japon rompt bru­ta­le­ment toute rela­tion diplo­ma­ti­que avec la Russie. Et, le 6, engage les hos­ti­lités sans déc­larer for­mel­le­ment la guerre. L’his­toire a par­ti­cu­liè­rement retenu deux noms dans cette guerre, syno­ny­mes de la déf­aite russe : Port-Arthur et Tsushima. C’était la pre­mière fois, dans les temps moder­nes, qu’une puis­sance europé­enne était vain­cue par une puis­sance asia­ti­que. Mais la vic­toire du Japon fut dif­fi­cile : c’est uni­que­ment après un très long siège que Port-Arthur tom­bera le 1er jan­vier 1905 ; et la flotte russe de la Baltique com­mandée par l’amiral Rojestvensky (1848-1909), quoi­que fati­guée par un périple de plus de sept mois qui l’avait vue contour­ner l’Afrique sans autre ordre que celui de se rendre à Vladivostok, ne fut vain­cue le 27 mai 1905, dans le détroit de Tsushima qui sépare l’île japo­naise de Tsushima de la Corée, qu’après d’âpres com­bats. De sur­croît, les batailles en Mandchourie, si elles appor­taient leur lot de vic­toi­res, n’étaient pas non plus aisées. La crainte d’avoir à sou­te­nir une guerre longue en Mandchourie, le manque de capi­taux et une dette extéri­eure déjà impor­tante sont quel­ques-unes des rai­sons pour les­quel­les les diri­geants japo­nais fai­saient savoir secrè­tement au pré­sident amé­ricain Theodore Roosevelt, le 31 mai 1905, quel­ques jours après la vic­toire de Tsushima, qu’ils étaient prêts à négocier avec la Russie. Le gou­ver­ne­ment amé­ricain s’empressa d’accep­ter le rôle de méd­iateur qu’on lui pro­po­sait. Les Etats-Unis, qui com­mençaient à comp­ter en Extrême-Orient après leur prise de pos­ses­sion de Hawaï et des Philippines en 1898, voyaient au début favo­ra­ble­ment la riva­lité entre le Japon et la Russie, l’équi­libre des forces leur parais­sant pro­fi­ta­ble à leur com­merce dans la région. Mais la vic­toire du Japon com­pro­met­tait main­te­nant leurs intérêts. Je date­rais de cette année 1905 le début du conflit entre les Etats-Unis et le Japon, qui sera pro­vi­soi­re­ment résolu avec la déf­aite japo­naise de la deuxième guerre mon­diale. Parce que si le second savait depuis 1853 et l’arrivée du com­mo­dore Perry dans la baie d’Uraga (10) qu’il lui fau­drait un jour affron­ter ouver­te­ment les pre­miers, c’est seu­le­ment après la guerre russo-japo­naise que les Etats-Unis s’inquié­tèrent de la montée en puis­sance du Japon. Quant à la Russie, ses pro­blèmes intérieurs l’inci­taient à en finir au plus vite avec la guerre et pou­voir ainsi rapa­trier son armée pour mater les grèves ouvières qui s’étendaient (voir enca­dré p. 42). Le 5 sep­tem­bre 1905, la rati­fi­ca­tion du traité de Portsmouth (Etats-Unis), signé le 29 août, met fin à la guerre russo-japo­naise. Il reconnaît la vic­toire des armes en enté­rinant l’occu­pa­tion japo­naise de la Corée et de la pén­in­sule chi­noise du Liaodong, mais n’accorde au Japon que la moitié sud de l’île de Sakhaline et aucune indem­nité de guerre. Une mani­fes­ta­tion au parc Hibiya à Tôkyô, convo­quée le même jour par des grou­pes natio­na­lis­tes opposés au traité dégénère en émeute à la suite de l’inter­ven­tion de la police (Hibiya yakiu­chi jiken, l’affaire de l’émeute de Hibiya) et entraîne la pro­cla­ma­tion de la loi mar­tiale que le gou­ver­ne­ment mettra à profit pour inter­dire plu­sieurs jour­naux socia­lis­tes, dont Chokugen (Franc-Parler). Les trou­bles qui sui­vi­rent la rati­fi­ca­tion du traité de Portsmouth allaient intro­duire une nou­veauté dans la vie poli­ti­que japo­naise, la chute d’un cabi­net ministériel sous la pres­sion de la rue : le 7 jan­vier 1906, le pre­mier cabi­net Katsura devait céder la place.

Luttes de clans au Japon au sein du gou­ver­ne­ment

Nous avons déjà sou­li­gné le rôle joué par quatre clans féodaux : Chôshû, Satsuma, Hizen et Tosa, dans la res­tau­ra­tion de Meiji et la moder­ni­sa­tion du Japon. Très rapi­de­ment les deux pre­miers s’empa­re­ront du pou­voir au dét­riment des seconds ; le clan de Tosa sera écarté du pou­voir au début des années 1870, et celui de Hizen une dizaine d’années après (11). Domination poli­ti­que que les Japonais déc­rivent sous le terme de Satchô, com­posé des pre­mières syl­la­bes res­pec­ti­ves de Satsuma et de Chôshû. La riva­lité entre ces deux anciens clans écl­aire toute l’his­toire poli­ti­que et mili­taire du Japon jusqu’à la fin de la deuxième guerre mon­diale. Ainsi, pour pren­dre un exem­ple, contrai­re­ment à l’image lisse d’une homogénéité natio­nale que les poli­ti­ciens et idéo­logues japo­nais veu­lent donner de leur pays, de nom­breux his­to­riens n’ont pas manqué de noter l’absence de coopé­ration, même au plus fort de la guerre du Pacifique (1941-1945), entre l’armée de terre et la marine ; or, elle s’expli­que prin­ci­pa­le­ment par le recru­te­ment majo­ri­taire des chefs de l’armée de terre dans l’ancien fief de Chôshû et de ceux de la marine dans celui de Satsuma. A la fin du xixe siècle, il ne res­tait de tous ceux ayant par­ti­cipé direc­te­ment à la res­tau­ra­tion de Meiji que Yamagata Aritomo (1838-1922) et Itô Hirobumi (1841-1909), tous deux nés dans l’ancien fief de Chôshû et néanmoins rivaux depuis 1890, quand Yamagata, alors pre­mier minis­tre, s’était pro­noncé contre l’inter­ven­tion de la Diète et des partis poli­ti­ques dans les affai­res de l’Etat. A l’ori­gine, les partis poli­ti­ques de gou­ver­ne­ment au Japon n’avaient aucune base popu­laire ; c’était de sim­ples regrou­pe­ments d’alliés ayant pour seul pro­gramme la recher­che du pou­voir et de ses préb­endes. L’un des motifs de la for­ma­tion de l’Aikokukôtô (Parti public des patrio­tes) et de la Risshisha (Société des gens dét­erminés), par exem­ple, résidait dans la riva­lité entre les clans de Tosa et Hizen, d’un côté, et ceux de Satsuma et Chôshû, de l’autre. La pro­mul­ga­tion de la Constitution en 1889 fit perdre leur cheval de bataille aux prin­ci­paux partis, et il ne resta bientôt que deux partis impor­tants comi­que­ment nommés Kenseitô (Parti cons­ti­tu­tion­nel) et Kenseihontô (Vrai Parti cons­ti­tu­tion­nel), dont la filia­tion est briè­vement condensée dans le tableau p. 36. Vers la fin de 1893, le Jiyûtô d’Itagaki Taisuke et le Kaishintô d’Ôkuma Shigenobu s’étaient séparés, le second étant par­ti­san, contrai­re­ment au pre­mier, d’une inter­ven­tion mili­taire dans la ques­tion de la Corée. Et en 1895, le Jiyûtô s’était rap­pro­ché d’Itô Hirobumi, alors pre­mier minis­tre, qui avait été contraint de se plier à la Triple Intervention au sujet du Liaodong. C’est pour­quoi Itô, qui avait inter­dit les partis en 1884 alors qu’il était au pou­voir, sou­tint en 1898, contre Yamagata Aritomo, le pre­mier gou­ver­ne­ment de partis au Japon qui donna nais­sance au cabi­net éphémère Ôkuma-Itagaki (30 juin-8 novem­bre 1898), le der­nier formé par les anciens fiefs de Tosa et Hizen.

Toutefois, l’échec de ce cabi­net ramè­nera Yamagata au pou­voir, qui gou­ver­nera en grais­sant la patte de mem­bres de la Diète. Il fera passer une loi sur l’impôt fon­cier, un budget mili­taire en forte expan­sion et une réf­orme sous­trayant l’admi­nis­tra­tion à toute influence des partis, conso­li­dant par là l’auto­no­mie de la bureau­cra­tie ; la cor­rup­tion des poli­ti­ciens et l’auto­no­mie de la bureau­cra­tie res­tent, aujourd’hui encore, des traits mar­quants de la vie poli­ti­que japo­naise.

Itô fon­dera le 16 sep­tem­bre 1900 la Rikken seiyûkai (Association des amis du gou­ver­ne­ment cons­ti­tu­tion­nel), pour lutter contre Yamagata, qui lui ser­vira à reve­nir au pou­voir du 18 octo­bre 1900 au 1er juin 1901. Mais à la chute du cabi­net Itô, Yamagata décide de rester en cou­lis­ses et de pous­ser un de ses protégés, Katsura Tarô (1847-1913) issu de l’ancien fief de Chôshû. Itô, de son côté, sou­tien­dra Saionji Kinmochi (1849-1940), noble de Kyôto. De 1901 à 1913, Katsura et Saionji exer­ce­ront alter­na­ti­ve­ment les res­pon­sa­bi­lités gou­ver­ne­men­ta­les, sans conflit ouvert. Cette pra­ti­que des vieilles géné­rations de se par­ta­ger le pou­voir par jeunes géné­rations inter­posées se retrouve, comme la cor­rup­tion des poli­ti­ciens et l’auto­no­mie de la bureau­cra­tie, dans le Japon moderne : les pre­miers minis­tres sont nommés soit grâce au sou­tien d’un clan du Parti libéral démoc­rate (Jiyû minshû tô) ou, comme Koizumi Jun.ichirô par exem­ple, le pre­mier minis­tre actuel, par défaut de pou­voir d’un seul clan. Cette pra­ti­que exige fata­le­ment de chaque fac­tion des sommes d’argent énormes et rend iné­vi­table la cor­rup­tion endé­mique des poli­ti­ciens japo­nais, dont la tâche prin­ci­pale se réduit à trou­ver les fonds néc­ess­aires pour payer leurs clientèles.

J.-P. V.

Voir aussi :

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (I)

I. Introduction.La bureau­cra­tie. Les employeurs. Les tra­vailleurs. - N° 107, hiver 2003-2004, p. 37.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (3)

III. Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats. - N° 109, été 2004, p. 25.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (4)

IV. Les ori­gi­nes du socia­lisme japo­nais : Le socia­lisme sans prolé­tariat. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les japo­nai­ses, le bushidó. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les étrangères. Marxisme contre anar­chisme. - N° 110, automne 2004, p. 25.

Chronologie juillet 1853-août 1914. - N° 112, prin­temps 2005, p. 18.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au japon (5)

V. Bouleversements éco­no­miques et sociaux pen­dant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le com­merce. L’indus­trie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon. N° 114, automne 2005, p. 32.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (6)

VI. Les grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916. Un tour­nant :1917-1918. Les émeutes du riz. - N° 115, hiver 2005-2006, p. 41.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (7)

VII. La dépr­ession de 1920-1923. Le grand trem­ble­ment de terre du Kantô. La crise ban­caire de 1927. La crise de 1929. - N° 117, été 2006, p. 39.

La situa­tion des clas­ses labo­rieu­ses au Japon (8)

VIII. Le tay­lo­risme.Les zai­batsu. La lutte des clas­ses. Les Coréens. - N° 119, hiver 2006-2007, p. 24

NOTES

(1) Voir Echanges n° 107, p. 42 et 44.

2) Yuan Shikai (1859-1916) trahit en 1898 le mou­ve­ment réf­orm­iste (voir enca­dré p. 40). Après la révo­lution chi­noise de 1911 qui met fin à la dynas­tie des Qing (1644-1911), il devient, en 1912, le pre­mier pré­sident de la répub­lique, et tente en 1915 de fonder une nou­velle dynas­tie impér­iale en se pro­cla­mant empe­reur de Chine. Il meurt subi­te­ment le 6 juin 1916.

(3) Itô Hirobumi (1841-1909), alors qu’il était Premier minis­tre, avait inter­dit la for­ma­tion des partis poli­ti­ques en 1884. Il sou­tient néanmoins, en 1898, le pre­mier gou­ver­ne­ment de partis du Japon, le cabi­net Itagaki Taisuke-Ôkuma Shigenobu (30 juin-8 novem­bre 1898), puis en 1900, fonde avec des mem­bres du Kenseitô (Parti cons­ti­tu­tion­nel) la Rikken seiyû kai (Association des amis du gou­ver­ne­ment cons­ti­tu­tion­nel) (voir tableau ci-contre). En novem­bre 1905, il sera le Résident général (Tôkan) du nou­veau pro­tec­to­rat japo­nais de Corée. Opposé à une annexion pure et simple de la Corée, il est assas­siné à Harbin (Mandchourie) par un natio­na­liste coréen, cer­tai­ne­ment mani­pulé par les ser­vi­ces secrets japo­nais ; cet atten­tat servit de prét­exte au gou­ver­ne­ment japo­nais pour annexer la Corée sous son ancien nom de Chôsen (Matin calme) par un décret impérial du 23 août 1910.

(4) Li Hongzhang (1823-1901) lutta contre la réb­ellion des Taiping (1851-1864) qui avaient établi un royaume ins­piré par le chris­tia­nisme dans le sud de la Chine, avec Nanjing (Nankin) pour capi­tale. Partisan du ren­for­ce­ment de la nation chi­noise par sa moder­ni­sa­tion, il se vit para­doxa­le­ment acculé par les évé­nements à signer avec les puis­san­ces étrangères de nom­breux traités, qui accordèrent à cha­cune une partie du ter­ri­toire chi­nois : traité de Shimonoseki du 17 avril 1895, qui reconnaît la prise de Formose (Taiwan) et des îles Pescadores (actuel­le­ment Penghu) par le Japon ; seconde conven­tion de Pékin (Beijing) du 9 juin 1898, qui accorde à la Grande-Bretagne un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur les Nouveaux Territoires à Hongkong ; et traité de Pékin de 1901 qui suit la déf­aite des Boxers et concède aux puis­san­ces occi­den­ta­les et à la Russie des faci­lités de com­merce en Chine.

(5) Société natio­na­liste fondée en 1881 à la faveur du Mouvement pour la liberté et le droit des peu­ples (Jiyûminken undô [1881-1885]), mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion qui réc­lamait une Constitution et un Parlement. Son nom fait référ­ence au détroit qui sépare l’île de Kyûshû de la Corée, le Genkainada. Dirigée par Tôyama Mitsuru (1855-1944), la société Gen.yôsha évol­uera vers l’ultra-natio­na­lisme après la pro­mul­ga­tion de la Constitution (1889) et l’élection du Parlement (1890) ; favo­ra­ble aux guer­res sino-japo­naise et russo-japo­naise, et à l’annexion de la Corée, elle inter­vient aussi direc­te­ment sur le ter­rain en Chine et en Corée. La société Gen.yôsha sera dis­soute en 1946.

(6) Après la signa­ture du traité de Shimonoseki (17 avril 1895), qui mit fin à la guerre sino-japo­naise, la Russie, l’Allemagne et la France (la Triple Intervention) obligèrent le Japon à renon­cer à ses ambi­tions d’occu­per la pén­in­sule chi­noise du Liaodong.

(7 Les Boxers (Yihetuan en chi­nois, « Les poings de la jus­tice et de la concorde ») étaient une société secrète xénop­hobe, sou­te­nue en sous-main par l’impé­rat­rice Cixi (1835-1908). Le 30 déc­embre 1899, leur rév­olte débute par l’assas­si­nat d’un mis­sion­naire bri­tan­ni­que. Le 14 août 1900, ils encer­clent le quar­tier des légations à Pékin. La rapi­dité de l’inter­ven­tion du Japon lors du siège des légations dém­ont­rera aux Occidentaux l’effi­ca­cité de l’armée japo­naise et fera naître leurs inquié­tudes face à cette nou­velle puis­sance.

8) L’alliance entre le Royaume-Uni et le Japon sera renou­velée le 12 août 1905, peu avant la fin de la guerre russo-japo­naise, puis le 13 juillet 1911, mais cette fois-ci avec d’impor­tan­tes modi­fi­ca­tions, dont la pre­mière était que la Grande-Bretagne excluait toute assis­tance mili­taire au Japon en cas de conflit entre ce pays et les Etats-Unis. Elle perdit ensuite sa raison d’être, car dans le nouvel ordre mon­dial de ce début du xxe siècle, la Russie, contre laquelle l’alliance avait été conclue ori­gi­nel­le­ment, ne représ­entait plus aucun danger ni pour la Grande-Bretagne ni pour le Japon.

(9) Le Yalou est le fleuve qui sert de fron­tière entre la Corée et la Chine. C’est sur ses bords que les Japonais défirent les Chinois en 1894 et les Russes en 1904.

(10) Voir Echanges n° 107, p. 39-40.

(11) Itagaki Taisuke (1837-1919), actif dans le Jiyûminken undô (Mouvement pour la liberté et les droits du peuple [1881-1885]) et fon­da­teur en déc­embre 1880 du Jiyûtô (Parti libéral). Originaire du fief de Tosa, il s’était retiré du pou­voir en 1874 en dés­accord avec les par­ti­sans des négoc­iations avec la Corée. Il est à l’ori­gine du pre­mier parti poli­ti­que au Japon, l’Aikokukôtô (Parti public des patrio­tes). Ôkuma Shigenobu (1838-1922), ori­gi­naire du fief de Hizen, qui sou­te­nait le combat poli­ti­que d’Itagaki à l’intérieur du gou­ver­ne­ment, sera écarté du pou­voir en 1881 et fon­dera le Rikken kai­shintô (Parti cons­ti­tu­tion­nel pro­gres­siste) en 1882 (voir tableau p. 36).


ANNEXES

Les Cent Jours des réf­ormes en Chine (11 juin-21 sep­tem­bre 1898)

Le traité de Shimonoseki, signé le 17 avril 1895, qui met­tait fin à la guerre sino-japo­naise, devait être rati­fié le 8 mai par des plé­ni­pot­enti­aires chi­nois et japo­nais. Le 22 avril, 80 can­di­dats can­ton­nais qui se trou­vaient à Beijing (Pékin) pour passer l’examen trien­nal de jinshi (doc­teur, degré suprême aux exa­mens impériaux), emmenés par Kang Youwei (1858-1927) et son dis­ci­ple Liang Qichao (1873-1929), adres­sent une pétition à l’empe­reur, l’adju­rant de dén­oncer le traité. Elle est très rapi­de­ment signée par des mil­liers d’intel­lec­tuels. Le fait est extrê­mement rare dans l’his­toire de la Chine d’un can­di­dat aux exa­mens impériaux se per­met­tant d’inter­ve­nir dans les affai­res de l’Etat ; c’est ce qui allait faire de Kang Youwei le chef natu­rel des réf­or­mateurs. Il venait de la région can­ton­naise, où dès la fin des années 1880 une élite chi­noise com­mençait à se former au contact de Hongkong et Guangzhou (Canton) ouverts aux étr­angers. En 1888, de pas­sage à Beijing, il avait déjà rédigé un mém­oire pour l’empe­reur Guangxu (1871-1908) et l’impé­rat­rice douai­rière Cixi (1835-1908), dét­ent­rice du pou­voir réel de 1861 à 1908. Cette pre­mière lettre à l’Empereur pro­po­sait de régénérer la Chine en pre­nant pour modèle le Japon de Meiji. Mais elle ne par­vint jamais à ses des­ti­na­tai­res, blo­quée par la cen­sure impér­iale. Le 2 mai 1895, dans une deuxième lettre à l’Empereur (1), véri­table mani­feste rédigé en termes boud­dhis­tes et confu­cia­nis­tes, Kang Youwei pro­pose plu­sieurs réf­ormes, dont cer­tai­nes seront mises à l’essai durant les Cent jours en 1898. Le 22 mai, une troi­sième lettre à l’empe­reur résume les argu­ments de Kang Youwei et sup­prime les référ­ences au traité de Shimonoseki ; celle-ci attein­dra son des­ti­na­taire, par l’intermédi­aire de Weng Tonghe (1830-1904), le préc­epteur de l’empe­reur. Enfin, le 30 juin, une qua­trième lettre évoque la cons­ti­tu­tion d’un système représ­en­tatif, com­posé de per­son­na­lités élues par leurs pairs, chargées de conseiller l’empe­reur.

Guangxu, enclin aux idées réf­or­mat­rices, rêvait depuis le début des années 1890 de deve­nir le Mutsuhito (l’empe­reur Meiji) de Chine. Sur les conseils de Weng Tonghe, il avait lu des essais de Feng Guifen (1809-1874), qui vers 1860 pré­co­nisait l’étude des scien­ces occi­den­ta­les en vue de les adap­ter aux prin­ci­pes moraux chi­nois. Mais en 1895, Guangxu, qui envi­sa­geait de mener plu­sieurs réf­ormes (exten­sion du réseau des che­mins de fer et de l’exploi­ta­tion des mines, intro­duc­tion dans le système édu­catif de l’étude des scien­ces occi­den­ta­les, mise à dis­po­si­tion du système postal à l’ensem­ble de la popu­la­tion...), se contenta de deman­der l’avis des gou­ver­neurs pro­vin­ciaux. Ceux-ci rechi­gnèrent à rép­ondre, et les choses en restèrent là momen­tanément.

A l’hiver 1897, Kang Youwei revient à Beijing bien décidé à mettre en œuvre ses idées réf­or­mat­rices. Les trois mém­oires qu’il rédi­gera au début 1898 seront direc­te­ment trans­mis à l’empe­reur par Weng Tonghe. Le 11 juin, Guangxu décrète la mise en œuvre de réf­ormes vou­lues par Kang Youwei et Liang Qichao dans leur pétition de 1895 ; le 16, il accorde une entre­vue à Kang Youwei qu’il charge de lui trans­met­tre direc­te­ment ses rap­ports, sans passer par la voie offi­cielle.

L’empe­reur émit plus d’une cen­taine de décrets tou­chant tous les domai­nes, de l’éco­nomie à l’édu­cation, durant les Cent jours, et créa un bureau chargé de tra­duire les ouvra­ges en lan­gues occi­den­ta­les qu’il jugeait utiles à son acti­vité réf­or­mat­rice. Mais il res­tait isolé, entouré d’intel­lec­tuels inexpé­rimentés, et devait affron­ter l’hos­ti­lité de la famille impér­iale et de l’aris­to­cra­tie mand­choue, avec à leur tête l’impé­rat­rice douai­rière Cixi. Le 15 juin, Cixi obtient le renvoi de Weng Tonghe ; le 15 sep­tem­bre, elle somme son neveu de limo­ger les réf­or­mateurs. Guangxu, com­pre­nant qu’il était perdu s’il ne réag­issait pas imméd­ia­tement, ordonne à Yuan Shikai, qui com­man­dait une troupe entraînée à l’europé­enne sta­tionnée aux portes du palais, d’arrêter Cixi et ses par­ti­sans. Mais celui-ci décide de se ranger du côté de Cixi, qui fait occu­per les portes du palais le 21 sep­tem­bre et s’empare de Guangxu qu’elle main­tien­dra jusqu’à la fin tota­le­ment coupé du monde extérieur. Kang Youwei et Liang Qichao ne devront leur salut qu’à leur fuite à la légation d’Angleterre, d’où ils pour­ront plus tard partir en exil au Japon. Le coup d’Etat de Cixi met­tait pro­vi­soi­re­ment fin au projet de réf­orme par en haut sur le modèle du Japon de Meiji. Mais les Cent Jours laissèrent tout de même des traces. Ils inau­gu­rent une nou­velle pér­iode dans la culture chi­noise, celle des idéo­logies. Peu à peu, le système édu­catif s’écarte des tra­di­tions, s’ouvre à l’étude des cultu­res occi­den­ta­les ; et le pas­sage des exa­mens, repo­sant sur l’étude des quatre clas­si­ques confucéens, ins­tauré en 1656, est aboli en 1905. Des grou­pes d’étude nais­sent qui se trans­for­ment rapi­de­ment en sociétés poli­ti­ques semi-clan­des­ti­nes. Enfin, jour­naux et revues parais­sent en grande quan­tité qui, s’il est dif­fi­cile de savoir dans quelle mesure ils tou­chent la popu­la­tion dans son ensem­ble, for­ment tout au moins une intel­li­gent­sia qui sera à l’ori­gine de la révo­lution de 1911 (2).

(1) Kang Youwei : Manifeste à l’Empereur adressé par les can­di­dats au doc­to­rat, trad. fr. par Roger Darrobers, éd. You-feng, 1996. (2) Voir Hao Chang, « Intellectual change and the reform move­ment, 1890-8 », in The Cambridge History of China, vol.11, Late Ch’ing 1800-1911, part 2, 1980, p. 274-338.

Russie 1905

L’his­to­rio­gra­phie établit géné­ra­lement un lien de cause à effet entre la vic­toire du Japon et la révo­lution de 1905 en Russie. S’il est indén­iable que la mobi­li­sa­tion de l’armée russe et sa déf­aite face au Japon a pu encou­ra­ger les grèves à s’étendre, les évé­nements de 1905 en Russie ne sont pas le rés­ultat de la guerre. Ils sont l’abou­tis­se­ment d’une pér­iode de luttes ouvrières qui avait com­mencé dans les années 1880-1890 avec l’indus­tria­li­sa­tion de la Russie (1) : en jan­vier 1885, les tis­se­rands d’Otiékhovo (région de Moscou) s’étaient mis en grève pour pro­tes­ter contre des réd­uctions de salai­res.

En mai-juin 1896, près de 35 000 ouvriers du tex­tile en avaient fait autant, pour les mêmes rai­sons, à Saint-Pétersbourg. En 1897, le Caucase et les pays baltes s’embra­saient à leur tour pour de meilleu­res condi­tions de tra­vail après la pro­mul­ga­tion le 14 juin d’une loi fixant la durée maxi­male de la journée de tra­vail à 11 heures 30. De 1902 à 1905, le prolé­tariat indus­triel reprend le combat de façon quasi inin­ter­rom­pue, en réaction à la crise éco­no­mique mon­diale de 1900-1903 qui atteint dure­ment l’indus­trie russe en plein essor, entraînant concen­tra­tions d’entre­pri­ses et licen­cie­ments. Les grèves tou­chent l’Ukraine et le Caucase en 1902 ; en 1903 et 1904, le sud de la Russie. Et en déc­embre 1904, Bakou. Le tsa­risme oblige alors les employeurs à indem­ni­ser les acci­dents du tra­vail et crée dans chaque fabri­que un poste de délégué ouvrier (sta­rosta). Il ira même jusqu’à favo­ri­ser la for­ma­tion de syn­di­cats sous l’égide de la police ; mais le jeu est dan­ge­reux et l’idée aban­donnée.

Le 16 jan­vier 1905 (2), les usines Poutilov de Saint-Pétersbourg se met­tent en grève (3). Le 9/22 jan­vier, le pope Gapone prend la tête de 200 000 mani­fes­tants pour porter une pétition au tsar ; le rôle trou­ble du pope, cer­tai­ne­ment un pro­vo­ca­teur payé par la police, et son atti­tude loya­liste n’empêchent pas les cosa­ques de tirer sur la foule. Le « diman­che san­glant » sera suivi d’une exten­sion des grèves dans les prin­ci­pa­les villes et de trou­bles dans les cam­pa­gnes. Le 14 mai, la partie de la Pologne sous domi­na­tion russe se met aussi en grève. Le 27 juin, les marins du cui­rassé Potemkine s’insur­gent à Odessa. Cette muti­ne­rie partie d’une futi­lité - la nour­ri­ture à l’armée n’est de toute manière pas réputée pour sa qua­lité - devien­dra un sym­bole qui estom­pera l’aspect prolé­tarien de la révo­lution de 1905.

Le 2 octo­bre, les typo­gra­phes se met­tent en grève à Moscou ; à la fin du mois, les impri­meurs à Saint-Pétersbourg. Et du 23 au 30, une grève géné­rale com­mencée à Saint-Pétersbourg s’étend à toute la Russie. Au milieu de cette agi­ta­tion naît, le 26 octo­bre, le soviet de Saint-Pétersbourg, imité bientôt dans d’autres villes. Ces soviets n’ont évid­emment pas grand-chose à voir avec ceux de 1917, qui ne seront pas des orga­ni­sa­tions de classe mais le champ clos des luttes entre partis. Les soviets de 1905 orga­ni­sent la classe ouvrière, qui n’est pas encore divisée en syn­di­cats et en partis parce que le tsa­risme en avait entravé la for­ma­tion (4).

Dans une de ses pre­mières décisions, le soviet de Saint-Pétersbourg décide d’établir la journée de huit heures ; le 14 novem­bre, c’est la grève géné­rale. Il semble que ce jour-là les ouvriers de toute la ville aient quitté les ate­liers à une heure dét­erminée d’avance et refusé de tra­vailler plus de huit heures. Entre-temps, de la fin octo­bre au début déc­embre, les marins de Cronstadt se muti­nent. Le 18 novem­bre, les tra­vailleurs de la poste et des télég­raphes para­ly­sent toute la Russie. Mais le pou­voir, qui vient de libérer son armée des champs de bataille d’Extrême-Orient, réagit : il décrète l’état de siège en Pologne et arrête le comité exé­cutif du soviet de Saint-Pétersbourg au début déc­embre. Le 20, une ultime grève géné­rale éclate à Moscou, mais elle ne pourra pas s’oppo­ser à la répr­ession qui durera du 23 déc­embre 1905 au 1er jan­vier 1906.

(1) Voir Rosa Luxemburg, Massenstreik, Partei und Gewerkschaften (il en existe deux tra­duc­tions franç­aises sous deux titres légè­rement différents, l’une aux éditions Spartacus et l’autre aux éditions Maspero), 1906 ; et Michel Laran, Russie-URSS, 1870-1970, éd. Masson et Cie, col­lec­tion « Un siècle d’his­toire », 1973.

(2) Dates selon le calen­drier gré­gorien qui ne sera adopté qu’en 1917. Le calen­drier julien a un retard de treize jours sur celui-ci ; on trouve ainsi la date du 3 jan­vier pour le début de la grève des usines Poutilov, si l’on prend pour base le calen­drier julien.

(3) Voir Patrick de Laubier, La Grève géné­rale en 1905. Le Mythe français et la réalité russe, éd. Anthropos, 1979.

(4) Voir Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921, éd. Gallimard, 1972.

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