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Ne pas travailler le lundi de pentecôte. Une évidence qui ne souffre aucune justification.

vendredi 13 janvier 2006, par Temps critiques

C’est au contraire le point de départ d’une révolte qui doit déboucher sur une action d’indiscipline. Il n’y a pas à la justifier car si la grève et autres formes d’action directe gardent une certaine légitimité de compassion dans le secteur productif et les usines en particulier, ce n’est pas (plus) le cas dans les secteurs de la reproduction et particulièrement dans le secteur des services publics. La volonté étatique d’instaurer un service minimum dans les transports et tout le battage autour du paiement des jours de grèves au cours du mouvement du printemps 2003 le montrent bien. A terme et comme c’est déjà le cas dans d’autres pays, c’est bien contre les nouvelles "légalités" qui nous sont imposées qu’il faut désormais se battre.
Il ne s’agit donc pas d’attendre de savoir si tout le monde fera comme nous, si les syndicats se rallieront finalement aux propositions de la base, comment l’administration réagira, si l’opinion publique sera de notre côté, etc. Il ne s’agit pas non plus de pleurer sur une nouvelle attaque contre les fonctionnaires et leur statut, sur une nouvelle tendance à l’allongement de la durée du travail... Il ne s’agit pas davantage de se replier sur ce qui reste de l’ancien droit du travail pour râler contre une journée non payée car il y a bien longtemps que le capital s’est affranchi du salaire à la journée et de toute correspondance précise entre travail effectif et rémunération. Cela est d’autant plus vrai dans la fonction publique où le travail n’est plus qu’une fonction déterminée par les seules exigences de la reproduction d’ensemble du système. De ce point de vue, le recours introduit auprès du Conseil d’État par un syndicat ex-religieux au prétexte qu’il est contraire aux droits de l’homme d’obliger un salarié à travailler un jour férié, confirme que ce n’est pas la somme supposée obtenue qui constitue l’enjeu réel de la mesure gouvernementale mais d’abord et surtout une action idéologique pour tenter de montrer que le travail est, avant tout, une activité aux ordres. Peu importe que cette mesure soit prise pour rattraper une bourde de l’État sur la canicule de 2003. L’effet recherché par Raffarin vise à affirmer l’autorité de l’État qui peut décider du jour au lendemain que tel ou tel jour traditionnellement férié ne l’est plus.
"Il faut remettre les Français au travail" clament les politiciens et les patrons, "nous aligner enfin sur nos concurrents économiques" susurrent les médias avec statistiques à l’appui . Mais quel travail ? Devant quels élèves ou quels clients ? La réponse importe peu ! Tout est bon pour restaurer la valeur morale et politique du travail. Rares sont pourtant ceux qui se laissent duper par cette mystification. Si tous les salariés ne perçoivent pas que la valorisation ne dépend plus que marginalement du travail humain productif (ce que Marx nommait le "travail vivant"), ils voient par contre très bien et concrètement que partout on licencie, qu’il y a des millions de chômeurs et que c’est finalement le capital qui fait lui-même la critique en acte du travail, critique tellement implicite qu’elle fait consensus, devient comme "naturelle ". Cette nouvelle activation de l’idéologie du travail tombe donc à plat.
Devant ce qui apparaît comme une faiblesse de l’État face à l’autonomisation du capital, celui-ci réagit par un volontarisme politique et idéologique qui confine à l’arbitraire. Qu’il s’agisse de justice (cf. les extraditions des militants italiens), d’éducation (loi sur les signes religieux ostensibles à l’école ), de santé, de culture, l’État faible et peu respecté de la société capitalisée produit paradoxalement ses états d’exception....
C’est la raison pour laquelle il faut imposer notre refus de façon arbitraire, là aussi, sans entrer dans le jeu des justifications ni des légitimations.
Tous les moyens de lutte sont donc bons à partir du moment où ils conduisent à ne pas travailler ce jour là, mais il faudrait sortir des moyens traditionnels, ou au moins les élargir, quand ils ne conviennent pas à la situation. Ainsi, proposer de faire grève un jour férié s’avère particulièrement défensif et même défaitiste puisque cela revient à reconnaître d’un côté (le fait que le jour ne soit plus férié), ce que l’on refuse de l’autre. Cela présente aussi le gros inconvénient de verser une journée de salaire à l’État. C’est pourtant ce que la plupart des syndicats se sont empressés de faire, en ordre dispersé et avec des motivations différentes. Couvrir légalement les luttes est la moindre des choses pour un syndicat comme SUD, les canaliser une responsabilité pour la CGT ou la FSU. Il ne s’agit pas de condamner ces positions comme si on pouvait attendre autre chose des syndicats que la défense de nos intérêts dans le strict cadre de la loi, mais si on ne veut pas se laisser enfermer dans une position de gréviste qui n’a pas été décidée par nous, il faut ouvrir au maximum le champ d’intervention en appelant ce jour là au boycott de cette forme moderne de corvée . Il faut évidemment tenir compte du rapport de force sur le terrain pour évaluer la radicalisation possible de l’action. Cela peut aller d’une intervention qui fait approuver par une AG du personnel, non pas un appel à la grève, mais un appel à ne pas travailler couvrant l’ensemble des formes d’action, jusqu’à un appel au sabotage de la journée.
Dans tous les cas, il s’agit de reprendre l’initiative et de lutter non pour se faire plaisir mais pour faire mal à l’adversaire. C’est une dimension qui a été malheureusement trop oubliée en 2003 comme, déjà, en 1995. Le simple fait d’être ensemble nombreux dans l’action et d’avoir l’impression d’une certaine autonomie d’action retrouvée a souvent fait alors passer au second plan ce que ces mouvements avaient finalement d’inoffensif par l’autolimitation qu’ils s’imposaient, aussi bien dans le contenu des revendications que dans les moyens d’action utilisés .
Cette reprise de l’initiative ne peut non plus aller, au moins dans le secteur public, sans une claire appréciation du rôle actuel de l’État, de nos rapports à l’État. Si "l’État c’est aussi nous ", il est aussi l’adversaire et il est illusoire de lui opposer un État idéal introuvable qui réaliserait "nos valeurs " !

Interventions n°5
Editions de l’impliqué