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La formation rejouée

publié par Jacques Guigou, le vendredi 13 janvier 2006

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En réaction aux bou­le­ver­se­ments révo­luti­onn­aires de la fin des années soixante le système domi­nant s’est engagé dans un vaste pro­ces­sus de déc­om­po­sition de l’État-pro­vi­dence et de sortie du com­pro­mis for­diste. Alors que l’édu­cation des adul­tes était restée jusque là périp­hérique à la dyna­mi­que cen­trale de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux, la for­ma­tion est deve­nue, après 1968, un opé­rateur majeur des recom­po­si­tions, par­ti­cu­la­ris­tes et imméd­iat­istes de l’actuelle société capi­ta­lisée. Aux différ­entes étapes de son rapide dével­op­pement les com­men­ta­teurs poli­ti­ques ont loué la capa­cité de la for­ma­tion à « créer du consen­sus entre les par­te­nai­res sociaux ». C’est grâce à elle, disaient-ils, que les négoc­iateurs d’un plan social accom­pa­gnant des licen­cie­ments ou des fer­me­tu­res d’entre­pri­ses empor­taient l’adhésion des sala­riés. On y a vu la réus­site exem­plaire du « pari­ta­risme » issu des Accords de Grenelle de l’automne 1968, cette « ges­tion sociale de la crise » par­tagée entre les direc­tions d’entre­prise, les syn­di­cats et les pou­voirs publics. Le droit de tout sala­rié à béné­ficier d’une for­ma­tion, droit conçu en France comme un droit du tra­vail, a été donné comme un rap­port d’éch­ange « gagnant-gagnant ». Gagnant l’employeur parce qu’ il peut se déb­arr­asser de son ancienne force de tra­vail deve­nue incompét­ente, trop coûteuse et inves­tir dans une « res­source humaine » réd­uite en effec­tifs, limitée dans le temps, per­for­mante, mobile et motivée. Gagnant le sala­rié en for­ma­tion puisqu’il conserve un emploi ou s’il en est écarté, il reste cepen­dant « en prise avec l’acti­vité » puis­que l’État, les Régions, lui offrent l’oppor­tu­nité d’une for­ma­tion pour « inves­tir dans son capi­tal humain », pour « s’auto­no­mi­ser », se « valo­ri­ser » et conser­ver ainsi une exis­tence éco­no­mique. Gagnant l’État qui y conforte son rôle de sup­posé arbi­tre de l’intérêt général, et qui, en se défa­ussant sur les Régions et l’Europe d’une ges­tion sans enjeu natio­nal, en tire un avan­tage idéo­lo­gique, celui d’un État qui sait se débure­auc­ra­tiser, se rég­io­na­liser et « agir au plus près des pro­blèmes des gens ». Rares furent les indi­vi­dus (mili­tants, for­ma­teurs, cher­cheurs, sala­riés en for­ma­tion) ou les grou­pes et les orga­ni­sa­tions (syn­di­cats, partis poli­ti­ques, asso­cia­tions, mou­ve­ments d’édu­cation, cen­tres de for­ma­tions, uni­ver­sités, etc.) qui ont échappé à ce consen­sus idéo­lo­gique sur les bien­faits de la for­ma­tion. Rarement furent énoncées des cri­ti­ques exter­nes, des cri­ti­ques véri­tab­lement poli­ti­ques, c’est-à-dire des cri­ti­ques qui ne dép­endent pas du para­digme de la for­ma­tion. De la Droite à la Gauche et à l’extrême Gauche le dis­cours du capi­tal sur la for­ma­tion a été non seu­le­ment approuvé, mais ils furent nom­breux les mili­tants de ces partis et de ces grou­pes à s’en faire, chacun à leur manière, les « pro­fes­sion­nels » zélés. Les uns exal­tant une « seconde chance offerte à ceux qui ont échoué dans le système sco­laire », d’autres déf­endant « un acquis his­to­ri­que du droit du tra­vail », d’autres encore célébrant une « libé­ration », une « éman­ci­pation » qui, dans cette « société des loi­sirs » que les socio­lo­gues de l’édu­cation per­ma­nente appe­laient de leurs vœux dès les années 50, permet depuis à l’indi­vidu de « se diri­ger lui-même dans l’uni­vers de tous les savoirs ». Les seules cri­ti­ques de la for­ma­tion qui peu­vent être relevées pen­dant ces plus de trente années de for­mato-cen­trisme sont des cri­ti­ques inter­nes qui étaient et res­tent encore aujourd’hui dép­end­antes du para­digme de la for­ma­tion. Leurs dém­arches, faci­le­ment repé­rables car nom­breu­ses et répé­ti­tives, consis­tent à mettre en évid­ence des écarts entre des réalités poli­ti­ques de la for­ma­tion et un modèle démoc­ra­tique de la for­ma­tion dont la réa­li­sation serait entravée par une ratio­na­lité éco­no­mique supéri­eure et domi­nante. Ainsi furent dénoncées telles ou telles « iné­galités » dans l’exer­cice du droit à la for­ma­tion ; telles poli­ti­ques rég­io­nales qui engen­drent des « exclu­sions » du statut « d’ayant droit à de la for­ma­tion » ; tels abus de pou­voir dans l’orga­ni­sa­tion d’un dis­po­si­tif ; tels déto­ur­nements des fonds d’un orga­nisme pari­taire de finan­ce­ment ; telles uti­li­sa­tions exclu­si­ve­ment « patro­na­les » d’un plan de for­ma­tion ; tels savoirs jugés idéo­lo­giq­uement dan­ge­reux ; telles mani­pu­la­tions psy­cho­lo­gi­ques de la part de for­ma­teurs-gou­rous ; tels excès d’une éval­uation-sanc­tion préférée à la bonne éval­uation, la « for­ma­tive » ; telle trans­gres­sion de « l’éthique de la for­ma­tion », etc. On peut rat­ta­cher à ces cri­ti­ques inter­nes cer­tains cou­rants de recher­che qui, com­bi­nant exis­ten­tia­lisme, phéno­mé­nologie et anthro­po­lo­gie pos­tu­lent que la for­ma­tion est un pro­ces­sus vital cons­ti­tu­tif de l’être humain, une sorte d’inva­riant « bio-cog­ni­tif » qui serait actif depuis les débuts de l’homi­ni­sa­tion mais qui se serait seu­le­ment mani­festé à la faveur des muta­tions éco­no­miques et cultu­rel­les du der­nier tiers du XXe siècle. Ces cher­cheurs seraient donc des déc­ouvreurs de la véri­table gnose de la for­ma­tion... Critiques inter­nes et cher­cheurs bio-cog­ni­ti­ciens par­ta­gent un même prés­upposé : la for­ma­tion est non seu­le­ment une néc­essité éco­no­mique, sociale, cultu­relle, mais elle est deve­nue un « fait social », un mode d’être au monde et une exi­gence vitale au deve­nir des indi­vi­dus et de la société contem­po­raine. La cri­ti­que de ce prés­upposé quasi uni­ver­sel cons­ti­tue pour nous la pre­mière et seule tâche d’une théorie cri­ti­que de la for­ma­tion. Dans cette pers­pec­tive d’acti­vité cri­ti­que , il s’agit de conju­guer une dis­conti­nuité théo­rique et une visée pra­ti­que. La dis­conti­nuité théo­rique peut se for­mu­ler ainsi : en contri­buant à rendre de plus en plus ines­sen­tielle la force de tra­vail dans la valo­ri­sa­tion géné­ralisée du capi­tal, la for­ma­tion a for­te­ment contri­bué d’abord à sortir le système capi­ta­liste des contra­dic­tions du for­disme puis à valo­ri­ser des acti­vités humai­nes jusque là non englobées dans la domi­na­tion. Il s’agit donc d’expli­ci­ter l’appa­rente contra­dic­tion dans laquelle se sont développées les poli­ti­ques de for­ma­tion depuis le début des années 70, à savoir : sup­pri­mer du tra­vail humain pro­duc­tif tout en don­nant l’action de for­ma­tion comme un équi­valent de ce tra­vail humain pro­duc­tif. Autrement dit, com­ment la for­ma­tion a-t-elle permis de conver­tir une dép­ense jusque-là considérée comme impro­duc­tive en un « inves­tis­se­ment » dont le « retour » réa­lise un sur­plus de valeur, qui n’est plus le rés­ultat de l’exploi­ta­tion d’une force de tra­vail exploitée ? La visée pra­ti­que consiste à réa­liser une com­mu­nauté humaine et des modes de vie dans les­quels la for­ma­tion (comme l’édu­cation) aura été dis­soute puis­que le procès de connais­sance et d’action d’homo sapiens sera alors com­mu­nisé.

Production, for­ma­tion et valeur-tra­vail. Dès que la for­ma­tion a été établie en système , les cri­ti­ques poli­ti­ques qui lui ont été portées par des sala­riés en grève, des col­lec­tifs de luttes urbai­nes, des syn­di­cats ouvriers, des partis poli­ti­ques prét­endant déf­endre « le monde du tra­vail », des mili­tants de mou­ve­ments d’édu­cation popu­laire, etc. s’expri­ment au nom de la valeur-tra­vail. On peut glo­ba­le­ment caracté­riser ces contes­ta­tions de la for­ma­tion comme une cri­ti­que prolé­tari­enne de la for­ma­tion. La for­ma­tion conti­nue y est définie comme un enjeu majeur dans les luttes de classe qui se mènent à cette époque (1968-74). Dans sa praxis his­to­ri­que le prolé­tariat doit reje­ter la for­ma­tion conti­nue, ce « nouvel opium réf­orm­iste » et exer­cer son pou­voir sur toutes les dimen­sions d’une for­ma­tion au ser­vice de sa cause, celle des conseils ouvriers, de l’auto­ges­tion géné­ralisée et donc de l’abo­li­tion de la for­ma­tion puisqu’en tant qu’équi­valent du temps de tra­vail général (cf. le « tra­vail abs­trait » du Chapitre I du Capital) elle n’est que la conti­nuité de l’exploi­ta­tion de la classe des pro­duc­teurs. En défin­issant la for­ma­tion comme une nou­velle com­po­sante du tra­vail abs­trait, en affir­mant son caractère à la fois pro­duc­tif (la qua­li­fi­ca­tion de l’ouvrier-masse) et poten­tiel­le­ment éman­ci­pateur (l’auto-praxis de la classe qui se nie), la cri­ti­que prolé­tari­enne de la for­ma­tion telle qu’elle fut exprimée en France au début des années 1970 ne fut pas très éloignée de cer­tains mou­ve­ments pour l’auto­no­mie ouvrière en Italie . Elle s’en dém­arque sur un point impor­tant : dans la recom­po­si­tion du capi­ta­lisme il y a bien un pro­ces­sus d’incor­po­ra­tion du « tra­vail vivant » par le tra­vail mort (le système tech­ni­que, l’ingén­ierie, ce que Marx a nommé le « gene­ral intel­lect » dans son Fragment sur les machi­nes ) mais cette dyna­mi­que que cer­tains opéraïstes (dont Negri) nom­me­ront la « pro­duc­tion immatéri­elle » ne permet pas cepen­dant de conver­tir la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste de la force de tra­vail en « auto­va­lo­ri­sa­tion ouvrière ». L’impasse théo­rique dans laquelle se trouva enfermée la cri­ti­que prolé­tari­enne de la for­ma­tion fut iden­ti­que à celle qui enferma l’auto­no­misme prolé­tarien en Italie. Le prolé­tariat ne peut pas s’auto­no­mi­ser du capi­tal puisqu’il n’existe et ne peut s’affir­mer que dans son rap­port au capi­tal. La for­ma­tion conduit à une auto­no­mi­sa­tion indi­vi­duelle des sala­riés (ou des chômeurs) en les ren­dant tou­jours plus dép­endants de toutes les domi­na­tions de l’actuelle société capi­ta­lisée. Mais cette cri­ti­que prolé­tari­enne de la for­ma­tion n’a cepen­dant pas com­plè­tement dis­pa­rue On peut en trou­ver une expres­sion contem­po­raine chez cer­tains grou­pes neo conseillis­tes .

La for­ma­tion et l’évan­esc­ence de la valeur Si, au début des années 1970, la for­ma­tion pou­vait encore être inter­prétée par la cri­ti­que prolé­tari­enne comme une com­po­sante du tra­vail pro­duc­tif et donc un moyen sup­plém­ent­aire pour accroître l’exploi­ta­tion de la classe du tra­vail c’est que ce cycle des restruc­tu­ra­tions du capi­tal bou­le­versé par le second assaut révo­luti­onn­aire du XXe siècle n’en était qu’à ses débuts. La « crise » s’inten­si­fiant et se géné­ra­lisant fut d’abord une crise du tra­vail pro­duc­tif dont nous avons pu déc­rire les dét­er­mi­nations d’abord dans cette for­mule marxienne : le tra­vail mort sup­prime le tra­vail vivant puis dans un appro­fon­dis­se­ment de la cri­ti­que de la valeur en posant cette der­nière comme dominée par le capi­tal dès l’ins­tant où ce sont l’ensem­ble des acti­vités humai­nes qui sont capi­ta­lisées . Si l’on se réfère à deux moments pour saisir le cycle des restruc­tu­ra­tions, celui de la sup­pres­sion mas­sive de tra­vail humain pro­duc­tif (le chômage) et celui de la domi­na­tion de la valeur par le capi­tal tota­lisé et mon­dia­lisé, on peut repérer deux modes d’actions de la for­ma­tion :
- dans le moment de « la valeur sans le tra­vail » la for­ma­tion contri­bue, en négatif, à dis­qua­li­fier d’innom­bra­bles « tra­vailleurs » deve­nus incompétents et à impo­ser les nou­vel­les exi­gen­ces techno-cog­ni­ti­ves du système global. En dével­oppant les tech­ni­ques managér­iales et com­por­te­men­ta­les de ges­tion des res­sour­ces humai­nes la for­ma­tion dis­cri­mine les compétents et les indi­vi­dus sortis des normes de l’employa­bi­lité .
- dans le moment de « l’évan­esc­ence de la valeur » la for­ma­tion cons­ti­tue un opé­rateur de domes­ti­ca­tion des indi­vi­dus à tra­vers leur impli­ca­tion obligée dans des systèmes de vali­da­tion per­ma­nente de leurs res­sour­ces, de leurs compét­ences, de leurs moti­va­tions, et, fina­le­ment de la tota­lité de leur vie réifiée dans des « récits de vie »... La VAP (loi de 1984 sur la vali­da­tion des acquis pro­fes­sion­nels) cor­res­pond au pre­mier moment, la VAE (loi de 2002 sur la vali­da­tion des acquis de l’expéri­ence) au second. Ainsi, après avoir été jouée une pre­mière fois, après 1968, comme opé­rateur de dis­so­lu­tion du tra­vail pro­duc­tif et de sa classe sociale, la for­ma­tion est-elle rejouée, ces der­nières années, comme opé­rateur de la capi­ta­li­sa­tion d’un nombre tou­jours plus grand d’acti­vités humai­nes.

Jacques GUIGOU

revue Temps cri­ti­ques, n°14, hiver 2006.

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