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Bolivie : Révolution... électorale

publié par Yves, le jeudi 22 décembre 2005

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(Ce texte, écrit par une représentation de la minorité de Lutte ouvrière, a été publié dans le journal du même nom. Il a le mérite de ne pas semer d’illusions sur le nouveau gouvernement Morales qui à l’instar des gouvernements brésilien de Lula et vénézuélien de Chavez fera naître certainement beaucoup d’illusions en Bolivie comme à l’extérieur du pays. Ni patrie ni frontières)

Même si les rés­ultats offi­ciels ne sont pas encore publiés, Evo Morales, le leader des pay­sans coca­le­ros (culti­va­teurs de la feuille de coca) et du parti MAS (Mouvement pour le socia­lisme) est donné gagnant de l’élection pré­sid­enti­elle boli­vienne de diman­che der­nier.

Cette élection sus­cite cer­tai­ne­ment bien des espoirs parmi les clas­ses popu­lai­res. Morales serait le pre­mier pré­sident indien de toute l’his­toire du pays. Les Indiens représ­entent plus de 60% de la popu­la­tion mais ils n’ont eu que très réc­emment leurs pre­miers députés, et ils sont parmi les plus démunis. Le futur pré­sident est lui-même issu d’une famille aymara très pauvre de la région minière d’Oruro, contrainte d’aban­don­ner les mines pour l’agri­culture, la seule pos­si­bi­lité pour les anciens mineurs, dans ces années 1985-1986 où le sec­teur minier a mas­si­ve­ment licen­cié. Il y a dix ans, Morales fon­dait le MAS et se fai­sait sur­tout connaître en orga­ni­sant syn­di­ca­le­ment les pay­sans culti­va­teurs de coca, en butte à de vio­len­tes opé­rations d’éra­di­cation patronnées par les États-Unis. Car pour un grand nombre de petits pay­sans boli­viens, avec l’effon­dre­ment du cours du café notam­ment, la coca est deve­nue la seule culture qui per­mette de sur­vi­vre. En 2003, Morales était à la tête de la marche sur La Paz de mil­liers de pay­sans de l’Altiplano pour déf­endre les cultu­res de coca mais aussi pour réc­lamer la natio­na­li­sa­tion du gaz, prin­ci­pale richesse du pays, dans un mou­ve­ment où les pay­sans boli­viens se sont retrouvés aux coté des mineurs, dirigés par la cen­trale syn­di­cale COB, et des habi­tants d’El Alto, l’immense fau­bourg ouvrier de La Paz. Depuis des années, le pays a connu une suc­ces­sion de luttes pour la survie des pay­sans, la natio­na­li­sa­tion du gaz, dont 80% est exploité par des com­pa­gnies étrangères (amé­ric­aines, mais aussi Total) et contre la cherté de l’eau dont un cer­tain nombre de com­pa­gnies (en par­ti­cu­lier la Lyonnaise des Eaux) ont acca­paré le marché. Ces luttes ont conduit à la chute de deux pré­sidents. Le 17 octo­bre 2003, Sanchez Lozada don­nait sa dém­ission, alors que 200000 mani­fes­tants encer­claient le siège du Congrès. Son suc­ces­seur, Carlos Mesa, avait alors promis d’aug­men­ter les royal­ties imposées aux sociétés étrangères pour l’exploi­ta­tion des hydro­car­bu­res et obtenu ainsi une trêve de la part du MAS de Morales, de la cen­trale syn­di­cale COB et des autres mou­ve­ments d’oppo­si­tion. Mais au prin­temps 2005, les luttes explo­saient à nou­veau : une nou­velle loi sur les hydro­car­bu­res por­tait certes à 50% le taux des taxes prélevées par l’État sur le gaz, mais léga­lisait les pri­va­ti­sa­tions effec­tuées dans ce domaine. Une marche de 40000 pay­sans arri­vait à La Paz en mai, suivie par une grève géné­rale, des blo­ca­ges de route et l’occu­pa­tion du centre de la capi­tale. Mesa dém­issi­onnait à son tour, pro­vo­quant la prés­ente élection pré­sid­enti­elle.

« Bête noire de Washington », Morales, comme l’écrit Le Figaro ? Peut-être. Révolutionnaire ? Sûrement moins. Son parti pré­co­nise la conquête du gou­ver­ne­ment par les élections. Il a certes promis de tri­pler le salaire mini­mum (48 euros men­suels actuel­le­ment), de « com­bat­tre l’impér­ial­isme amé­ricain » et de natio­na­li­ser le sec­teur des hydro­car­bu­res. Mais il affi­che aussi son souci de ras­su­rer les gran­des com­pa­gnies étrangères, déc­larant notam­ment que natio­na­li­ser, « cela ne veut pas dire confis­quer les biens des mul­ti­na­tio­na­les, nous avons besoin de par­te­nai­res ». Plus caractér­is­tique encore est le choix du second de cam­pa­gne du MAS, Garcia Linera, qui sera vice-pré­sident si Morales est défi­ni­ti­vement élu. Il pro­clame vou­loir « l’alliance du poncho et de la cra­vate », en clair de l’iden­tité indienne et des cadres et hommes d’affai­res. Il est lui-même de la « cra­vate », représ­entant, écrit le jour­nal Le Monde des « jeunes uni­ver­si­tai­res et cadre promus conseillers du can­di­dat ». Il promet aux chefs d’entre­prise de Santa Cruz, la mét­ro­pole éco­no­mique et partie la plus riche du pays, l’auto­no­mie rég­io­nale que ceux-ci reven­di­quent. Comme il promet la tran­quillité pour les pro­priét­aires fon­ciers soumis à la pres­sion des pay­sans sans terre. Et d’entrée le futur vice-pré­sident se dit homme de l’ordre : « Nous avons isolé les lea­ders radi­caux et signé un accord avec les mou­ve­ments sociaux, mais, le cas échéant, l’auto­rité de l’État devra pré­valoir ». Quant à des allian­ces pour former leur futur gou­ver­ne­ment, Morales et Linera sont prêts à en passer avec le can­di­dat cen­triste, Samuel Doria Medina, chef d’entre­prise.

Ce nou­veau pré­sident latino-amé­ricain de gauche, qui aime se dire le « petit frère de Lula », se veut donc ras­su­rant vis-à-vis de la bour­geoi­sie boli­vienne comme des hommes d’affai­res et inves­tis­seurs étr­angers. Washington ne s’y trompe pas, dont le porte-parole du Département d’État a déclaré qu’après « plu­sieurs années de chaos », il fal­lait res­pec­ter le choix démoc­ra­tique et juger le futur pré­sident à ses actes, plus qu’à ses paro­les passées. Autant dire que les ouvriers et les pay­sans pau­vres de Bolivie ont toutes les rai­sons de se défier du futur gou­ver­ne­ment et eux aussi, de le juger à ses actes.

Dans ce pays, le plus pauvre d’Amérique après Haïti, où plus de 60% de la popu­la­tion vit en des­sous du seuil de pau­vreté, ce ne sont pas les riches­ses natu­rel­les qui man­quent : l’or, l’argent, l’étain, le pét­role, et plus réc­emment déc­ouvert, le gaz. Travailleurs et pay­sans sont révoltés de voir que jamais cette richesse ne leur pro­fite, acca­parée par les mul­ti­na­tio­na­les. Le nou­veau pou­voir pour­rait bien, et nous l’espérons, ne pas réussir à dés­armer les pay­sans et ouvriers boli­viens qui ont une longue expéri­ence de lutte.

Lydie GRIMAL

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