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Les négationnistes de la lutte de classe

Echanges N°112 printemps 2005)

publié le jeudi 27 octobre 2005

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1 - La nature pro­fonde du syn­di­ca­lisme ras­sem­blé

Le 3 novem­bre 2004, s’est tenu un impor­tant et décisif ras­sem­ble­ment de la CGT des sec­teurs finan­ciers (ban­ques et assu­ran­ces) : 351 par­ti­ci­pants représ­entant 351 syn­di­cats sont venus pour déb­attre du « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé », en prés­ence du secrét­aire général de la confé­dé­ration, Bernard Thibault. L’objet de cette réunion était de favo­ri­ser l’uni­fi­ca­tion par le bas de la CGT et de la CFDT sur la base des « tra­hi­sons » suc­ces­si­ves d’une CFDT qui n’est plus à même de faire passer les plans de régr­ession sociale élaborés par la CES (Confédération europé­enne syn­di­cale). Si l’on s’en tient à l’évo­lution his­to­ri­que, l’assu­rance, puis la banque ont été depuis une ving­taine d’années le ter­rain d’essai de toutes les atta­ques contre les droits sociaux, comme la dén­onc­iation des conven­tions col­lec­ti­ves. La fédé­ration des sec­teurs finan­ciers de l’assu­rance, par­ti­cu­liè­rement réf­orm­iste, a adhéré à l’asso­cia­tion Attacet fait partie d’une ins­tance de « dia­lo­gue social », Uni-Europa (inconnue des adhérents de base), dont les orien­ta­tions exclu­si­ve­ment socié­tales et ges­tion­nai­res défin­issent en fait un syn­di­ca­lisme d’accom­pa­gne­ment au lan­gage radi­cal, can­di­dat à une ges­tion forte et ver­ti­cale, embryon d’un syn­di­ca­lisme mon­dia­lisé. Et le 17 juin 2004, la com­mis­sion exé­cu­tive de la CGT se pro­nonçait en faveur d’une « nou­velle inter­na­tio­nale syn­di­cale ». Soyez tran­quille, il ne s’agit pas d’une « inter­na­tio­nale syn­di­cale rouge ». Mais, sur le prin­cipe que la CGT s’asso­cie au pro­ces­sus de réflexion engagé par la Confédération inter­na­tio­nale des syn­di­cats libres (CISL) et la Confédération mon­diale du tra­vail (CMT) sur la création d’une nou­velle inter­na­tio­nale syn­di­cale. On peut se deman­der, pour­quoi même au niveau inter­na­tio­nal il est ques­tion de « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé ». Lors de son XVIIIe congrès mon­dial, la CISL (148 mil­lions de syn­di­qués) a lancé un pro­ces­sus d’uni­fi­ca­tion avec la CMT (26 mil­lions de mem­bres). Un tel pro­ces­sus regrou­pe­rait le cou­rant social-démoc­rate de la CISL et le cou­rant démoc­rate-chrétien de la CMT. Compte tenu du passé contre-révo­luti­onn­aire des deux confé­dé­rations, il faut s’atten­dre à un res­ser­re­ment du contrôle social dans les entre­pri­ses de la planète. Il nous semble impor­tant, de sou­li­gner que la stratégie d’alliance CFDT-CGT par le haut du 46e Congrès de la CGT à Strasbourg, en février 1999, ayant échoué (Nicole Notat s’étant fait sif­fler par la salle). une stratégie d’alliance par le bas pas­sera mieux auprès de la base cégét­iste, sur­tout si elle se prés­ente comme en rup­ture avec la réf­orme des retrai­tes et autres. Ainsi, donc la désag­régation de la CFDT va se pro­duire, per­met­tant un recen­trage de la CGT vers le « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé ». Après le recen­trage de la CFDT de 1979, il était par­fai­te­ment clair que la cen­trale auto­ges­tion­naire allait com­men­cer sa « longue marche » d’accom­pa­gne­ment et de dém­on­tage des réf­ormes socia­les : de réf­orm­iste, la CFDT deve­nait anti-réf­orm­iste. Il faudra atten­dre le grand mou­ve­ment de 1995, pour que sous la pres­sion de la lutte de classe (1) une frac­tion de la CFDT (5 000 adhérents) quitte la cen­trale pour rejoin­dre Sud (2). Ensuite pro­gres­si­ve­ment, la CFDT va perdre des mili­tants qui vont se rép­artir entre Sud et l’Union natio­nale des syn­di­cats auto­no­mes (UNSA). La cen­trale devient hémop­hile. Pour le patro­nat, il semble que la CFDT soit défi­ni­ti­vement grillée aux yeux des tra­vailleurs, et le pantin Chérèque, dans sa der­nière représ­en­tation au Guignol de la réf­orme des retrai­tes, achè­vera de la déc­onsidérer.

2 - Des jeux bien réglés

Pourtant, les jeux du cirque avaient été préa­lab­lement bien ajustés entre Chérèque et Thibault. « En jan­vier, en effet, ils s’étaient par­tagés les rôles. Ils feraient front commun le plus long­temps pos­si­ble. Et à l’arrière, si la CFDT obte­nait des contre­par­ties signi­fi­ca­ti­ves, la CGT, qui ne pou­vait signer l’accord en raison des sacri­fi­ces demandés aux fonc­tion­nai­res, aurait reconnu que la négoc­iation avait permis des avancées, insuf­fi­san­tes mais réelles » (Libération du 14 sep­tem­bre 2003). La CFDT, après ses hon­teu­ses négoc­iations, subira de nou­vel­les et impor­tan­tes déf­ections. Quant à Chérèque, il rece­vait les féli­ci­tations de la droite et de Raffarin. Et, pour faire bonne mesure, le minis­tre Fillon avait tenu à saluer « l’atti­tude res­pon­sa­ble » et « l’oppo­si­tion rai­son­na­ble » de la CGT. A partir de 2003, la CFDT est aux prises avec ses délégués de base qui sen­tent le sol se dérober sous leurs pieds et qui ne peu­vent plus cir­cu­ler dans les entre­pri­ses sans avoir de pro­blème avec la base. Il va donc de nou­veau y avoir de nom­breux départs de la cen­trale, plus ou moins chao­ti­ques. A la SNCF, sur les 11 000 adhérents de la CFDT, plus de la moitié décident de rejoin­dre la CGT, Sud ou l’UNSA. Joël le Coq, nou­veau secrét­aire général de la fédé­ration géné­rale du trans­port et de l’équi­pement CFDT (55 000 adhérents) et oppo­sant à Chérèque, estime à 10 000 les départs, dont la moitié chez les che­mi­nots et le reste chez les rou­tiers. En Haute-Loire, 3 500 cédét­istes pas­sent à la CGT locale, qui ne comp­tait que 2 500 adhérents A la Banque de France, 66 délégués rég­ionaux ne veu­lent plus rester à la CFDT. Ils seront bientôt suivis par de nom­breux autres délégués de la Banque. Cet afflux de nou­veaux adhérents, passés dans le moule CFDT, permet aux struc­tu­res de la CGT de faire le ménage parmi leurs contes­ta­tai­res (3). Les liqui­da­tions de res­pon­sa­bles d’unions dép­ar­tem­en­tales ou loca­les, de représ­entants syn­di­caux, se sont mul­ti­pliées depuis l’intro­ni­sa­tion de Bernard Thibault à la tête de la CGT. En fait, on assiste à un curieux chassé-croisé dont le but est, à n’en plus douter, la cons­ti­tu­tion d’un regrou­pe­ment syn­di­cal unifié au sein de la CES. Celui-ci serait cons­ti­tué dans un pre­mier temps de la CGT et de pans entiers sortis de la CFDT, aux­quels pour­raient ensuite se join­dre FO, la CGC, l’UNSA, la FSU, voire des mor­ceaux signi­fi­ca­tifs du groupe des 10 (dit G10), dont Sud fait partie (4).# Est-ce un hasard si ce même G 10 tente en vain depuis d’être reconnu comme orga­ni­sa­tion représ­en­ta­tive en France, tout comme l’UNSA. Il pour­rai ainsi par­ti­ci­per à toutes les négoc­iations et ren­contres offi­ciel­les avec le gou­ver­ne­ment ou le patro­nat au niveau cen­tral et per­met­tre ainsi un accès direct à tous les modes de finan­ce­ment. Le rejet de ses deman­des par le Conseil d’Etat va aussi dans le sens du regrou­pe­ment syn­di­cal autour de la CES.

3 - L’exem­ple de la fédé­ration de la Métallurgie

L’avant-der­nier congrès, en 2002, de la Fédération CGT de la mét­all­urgie, fut plutôt hou­leux. Des contes­ta­tai­res d’extrême-gauche pro­ches des orga­ni­sa­tions trots­kys­tes mêlant leurs voix à quel­ques ortho­doxes, à l’époque en dehors du PC, et ce fut la bronca. La direc­tion fédé­rale sor­tante devant faire voter plu­sieurs fois les congres­sis­tes pour qu’une motion contre les 35 heures Jospin-Aubry ne passe pas ; ce vote, obtenu à l’arra­ché, étant plus « conforme » à la nou­velle orien­ta­tion CES-CFDT. Depuis le der­nier congrès de mai 2004, plus aucun pro­blème de majo­rité : des par­ti­ci­pants triés sur le volet, plutôt jeunes, adhérents bom­bardés s’il le faut à des postes impor­tants, comme l’ex-res­pon­sa­ble CGT de Cellatex. Des contes­ta­tai­res mar­gi­na­lisés, qui après les mou­ve­ments et grèves du prin­temps 2003 sur les retrai­tes, auraient dû avoir le vent en poupe mais qui au contraire ont pra­ti­que­ment tous été écartés et déb­arqués au moment du vote pour l’élection de la nou­velle com­mis­sion exé­cu­tive. Certains mem­bres connus pour leur oppo­si­tion à la ligne confé­dé­rale ont même préféré dém­issi­onner, vu leur sous-représ­en­tation dans la com­mis­sion exé­cu­tive fédé­rale. Le net­toyage évoqué plus haut prend tout son sens ! Une étape sup­plém­ent­aire dans la remise en ligne vient d’avoir lieu avec la signa­ture par la CGT-Métaux et d’autres de l’accord de bran­che sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle du 20 juillet 2004. Une réunion pré­pa­rat­oire a eu lieu en sep­tem­bre 2004 der­nier à Montreuil avec plu­sieurs dizai­nes d’élus et res­pon­sa­bles CGT sans qu’il y ait une seule voix dis­cor­dante contre cette signa­ture. Cet accord prévoit que la plu­part des for­ma­tions auront lieu hors temps de tra­vail payé à 50 %. Des notions telles que les « compét­ences » et l’« employa­bi­lité » (voir Echanges n° 109), sont de fait ava­lisées par la CGT alors que vien­nent de s’ouvrir des « négoc­iations » pour net­toyer de fond en comble la conven­tion col­lec­tive natio­nale ( comme cela fut fait en 1992 dans l’assu­rance). Notions chères à la CES, au Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail (BIT) ou à l’Unice (patro­nat européen). Il s’agit ainsi de faire dis­pa­raître le prin­cipe même du métier et des grilles de clas­si­fi­ca­tions dites Parodi (héritées de l’union PC-MRP-De Gaulle en 1945) avec la mise en place d’un système d’exploi­ta­tion où chacun sera indi­vi­dua­lisé à l’extrême sans aucune référ­ence com­mune à un métier ou un diplôme pro­fes­sion­nel. C’est la remise en cause de l’évo­lution basée sur l’ancien­neté ou l’expéri­ence acquise au profit de notions plus sub­jec­ti­ves comme les « compét­ences ». On par­lera doré­navant d’emploi, de niveau d’emploi, de compét­ences mais plus de métiers au sens tra­di­tion­nel du terme. C’est l’ato­mi­sa­tion du sala­rié moderne dont le tra­vail sera entiè­rement contrôlé et dirigé par le patron intégrant des critères de sou­mis­sion et de com­por­te­ment for­matés.

4 - L’épine du « non » à la Constitution europé­enne

La réc­ente déc­on­venue de Bernard Thibault (le Comité confé­déral natio­nal [CCN] de la CGT a voté en février à une écras­ante majo­rité pour le rejet du traité cons­ti­tu­tion­nel européen) n’est pas pour autant une déf­aite pour le secrét­aire général. Ceci étant, le « non » à la cons­ti­tu­tion europé­enne n’est qu’une épine dans le pied des cégét­istes pro-CES. La décision adoptée par le CCN - en partie reflet des votes des mili­tants de base - dans les ins­tan­ces de leur syn­di­cat représ­ente, selon le mot de Jean-Christophe Le Duigou, « une déf­aite pour la direc­tion, ce n’est pas la peine de le cacher ; c’est une prise de posi­tion qui revient sur les dix ou quinze der­nières années de l’évo­lution engagée par Louis Viannet et conti­nuée par Bernard Thibault ». Encore que le mot « déf­aite » soit à rela­ti­vi­ser for­te­ment. La prés­ence mas­sive d’un cortège CGT (15 000 par­ti­ci­pants, autant que les syn­di­cats belges) à la mani­fes­ta­tion europé­enne convo­quée par la CES le 19 mars à Bruxelles (avec des mani­fes­tants CGT arbo­rant osten­si­ble­ment des badges et ban­de­ro­les appe­lant à voter « non » au référ­endum du 29 mai) indi­que plutôt que Thibaut entend rebon­dir sur le « non » afin de ne pas pro­vo­quer un chan­ge­ment de rythme pré­ju­dic­iable et han­di­ca­pant pour l’évo­lution future de la CGT. On peut même se deman­der dans quelle mesure l’appa­reil n’a pas laissé filer la contes­ta­tion sur le « non » - lais­sant par exem­ple se faire la montée en cars et toute la pré­pa­ration de Bruxelles - afin de mieux en contrôler à terme les retombées. Anticiper, ne pas s’oppo­ser fron­ta­le­ment à la base tout en œuvrant en cou­lis­ses pour en récupérer les fruits semble être la voie choi­sie par Thibault. Les son­da­ges en faveur du « non » vont dans ce sens ! En parallèle, autour de la ques­tion liée au référ­endum, un axe se des­sine regrou­pant la CGT mais aussi FO, qui dit : « La CGT-Force ouvrière réaff­irme qu’elle ne se considère pas engagée par les prises de posi­tions publi­ques de la CES en faveur du projet de " traité établ­issant une cons­ti­tu­tion pour l’Europe" ». Incluons-y aussi la CGC, qui parle à propos de la direc­tive Bolkestein de « haute tra­hi­son par rap­port à l’idéal européen de Robert Schuman et Jean Monnet », voire l’UNSA et le groupe des 10. Seule la CFDT, de plus en plus isolée, appelle à voter « oui » ! D’autres, comme Edmond Maire de la CDFT, en arri­vent à ouver­te­ment renier la lutte des clas­ses. La boucle est bou­clée et chacun joue son rôle et sa propre par­ti­tion dans le pay­sage syn­di­cal ! Le syn­di­ca­lisme ras­sem­blé peut donc uti­li­ser aussi le « non » à la cons­ti­tu­tion europé­enne et la lutte contre la direc­tive Bolkestein. Comment opérer un grand tour­nant à droite pour la CGT tout fai­sant appa­raître le tout comme une grande opé­ration de « gauche » ? Comment faire ava­li­ser dans les faits et en dou­ceur de futu­res allian­ces de haut en bas avec les syn­di­cats les plus ouver­te­ment ali­gnés sur les posi­tions de la CES en matière de régr­ession sociale ? Comment ne pas voir que cette future alliance ser­vira aussi le moment venu dans la CGT pour mater les der­niers réc­al­citrants, les équipes syn­di­ca­les arc-boutées sur les posi­tions tra­di­tion­nel­les d’une CGT contre tout com­pro­mis, signa­tu­res ou allian­ces ? Il n’y a qu’à voir que c’est Thibault lui-même qui a évoqué un congrès extra­or­di­naire en sep­tem­bre 2005 voire la remise en cause de son poste et pas ses soi-disant oppo­sants. Ces der­niers n’enten­dent pas remet­tre en cause sur le fond l’évo­lution actuelle de la CGT. La menace directe de reti­rer des postes de per­ma­nents syn­di­caux dans un contexte où il y a de moins en moins de pos­si­bi­lité de se reca­ser ailleurs suffit à refroi­dir les ardeurs de cer­tains. La com­po­si­tion actuelle de la CCN a déjà été l’objet d’un tri sél­ectif lors des pré­cédents congrès pour qu’elle ne soit pas acquise aux diri­geants actuels de la CGT. Il n’en va de même pour des com­mis­sions exé­cu­tives fédé­rales au fur et à mesure des congrès à venir (Chimie, Transports, Energie, etc.). Quant au rythme de l’évo­lution, il risque au contraire de s’accé­lérer au lieu de ralen­tir. Evidemment, Thibault ne veut pas être lié aux rés­ultats à venir du référ­endum ; il a suf­fi­sam­ment d’espace poli­ti­que pour impo­ser son point de vue sur les négoc­iations à venir avec le patro­nat autant que sur les suites à donner à l’après-5 février et 10 mars. C’est sur ce ter­rain-là qu’il va donner un peu de la voix, ques­tion de refaire l’unité autour de lui ! L’évo­lution de la CGT doit aussi tran­cher un débat avec le PC sur son évo­lution. Celle-ci aurait été plus rapide si le PCF, comme son homo­lo­gue ita­lien, avait évolué voilà vingt ans vers le libé­ral­isme. En Italie, cela a lar­ge­ment faci­lité l’ali­gne­ment syn­di­cal de la CGIL. Le PCF, en concur­rence avec l’extrême gauche et le PS sur le plan élec­toral, a encore besoin d’un vernis pseudo-radi­cal, ne serait-ce que pour mieux faire son OPA sur Sud et Attac ! Ceci ne faci­lite pas tou­jours les choses pour les tenants de la nou­velle CGT mais il leur faudra passer outre et forcer le chan­ge­ment coûte que coûte ! C’est aujourd’hui la seule alter­na­tive pos­si­ble pour les adep­tes de la CGT new look, une CGT deve­nue la clé de voûte du syn­di­ca­lisme ras­sem­blé !

5 - Les pré­pa­rat­ifs du syn­di­ca­lisme ras­sem­blé

La CGT de Bernard Thibault, sou­te­nue par le sec­teur finan­cier pro-européen et regroupé autour de Confrontations Europe (5) qui tient ses réunions dans les locaux du groupe AXA, a décidé, nous l’avons vu, que la fédé­ration des sec­teurs finan­ciers serait à la pointe du combat pour un syn­di­ca­lisme ras­sem­blé avec la convo­ca­tion, entre le 31 mai et le 3 juin 2005, d’un Congrès cons­ti­tu­tif de la Fédération des syn­di­cats de la banque et de l’assu­rance CGT. Tous les mili­tants et adhérents de la CGT ont été sur­pris de voir qu’en un laps de temps très réduit, un site Internet était monté avec la paru­tion d’un jour­nal, L’Hebdo, alors que pré­céd­emment il fal­lait quém­ander l’infor­ma­tion. Cet arri­vage de la CFDT au sein de la CGT semble de plus en plus orches­tré. En effet, dans son n° 7, L’Hebdo du 17 février 2005 sous le titre « net­toyage au Karscher » dén­once une CFDT deve­nue folle et qui liquide à tour de bras ses mili­tants (au Crédit lyon­nais et ailleurs) et à la fin de l’arti­cle un appel à rejoin­dre le syn­di­ca­lisme ras­sem­blé. On est ici en droit de se deman­der si la CFDT elle-même ne pousse pas ses mili­tants dans les bras de la CGT du sec­teur finan­cier pour lui donner plus de poids. Un pro­ces­sus iden­ti­que se trame avec la FSU, où trois posi­tions s’affron­tent : trans­for­mer la FSU en confé­dé­ration, faire adhérer la FSU au G10-Solidaires, faire adhérer la FSU à la CGT. Selon la Confédération du syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire (CSR, interne à la CGT), qui semble bien informée, l’Union syn­di­cale G10 serait au bord de l’écla­tement : « Si l’US (6) a tou­jours eu pour voca­tion pre­mière de ren­for­cer la représ­en­ta­tivité ins­ti­tu­tion­nelle de ses syn­di­cats auprès de leur employeur, beau­coup de mili­tants avaient espéré qu’à la longue le mili­tan­tisme inter­pro­fes­sion­nel se dével­op­perait en ouvrant alors la voie à une confé­dé­ration dominée par les syn­di­cats Sud. Pour notre part, nous pen­sions que cette coha­bi­ta­tion déb­ouc­herait au contraire sur une crise iné­vi­table. Celle-ci vient de se pro­duire au moment où les mili­tants de l’US s’y atten­daient le moins. Ce n’est pas pour rien si cette crise s’est développée en dehors des luttes. Ses causes sont à recher­cher dans une tac­ti­que d’appa­reil ini­tiée par le Bureau natio­nal de Sud-PTT. En octo­bre ce der­nier dif­fuse aux syn­di­cats mem­bres de l’US un texte inti­tulé "Contre l’éparpil­lement fai­sons un pas en avant dans la recom­po­si­tion syn­di­cale". Le texte offre une vision bureau­cra­ti­que de cette recom­po­si­tion, en ne pro­po­sant qu’une pers­pec­tive de restruc­tu­ra­tion des appa­reils natio­naux. Le BN de Sud-PTT pro­pose en fait une union entre l’US et la FSU ce qui dans les faits signi­fie l’élarg­is­sement de l’US à la FSU. Les mili­tants de la CGT, de FO de la CNT et les oppo­sants de la CFDT sont donc exclus de cette recom­po­si­tion. Les direc­tions de Sud-PTT et de la FSU sont très pressées puis­que le congrès de la FSU doit inter­ve­nir en jan­vier afin d’ava­li­ser cette pro­po­si­tion et comme la FSU n’existe réel­lement que pen­dant ce congrès il faut mettre les bou­chées dou­bles. C’est ce qui expli­que les déc­la­rations de diri­geants à la presse sans que ces der­niers ne soient man­datés par leur struc­ture syn­di­cale res­pec­tive. Retarder ce projet de plu­sieurs années pose­rait de graves pro­blèmes car la FSU est en train de jouer sa survie. Survie ins­ti­tu­tion­nelle d’abord puisqu’elle doit élargir sa représ­en­ta­tivité à l’éch­elle de toute la fonc­tion publi­que si elle veut par­ti­ci­per à tous les orga­nis­mes pari­tai­res (et a leur finan­ce­ment). Survie poli­ti­que suite au départ annoncé du SNETAA (profs des LP), des ten­sions entre ses syn­di­cats ensei­gnants et à la chute élec­to­rale évid­ente dans deux ans. L’état de santé de Sud-PTT n’est pas forcément très relui­sant. La vic­toire élec­to­rale réc­ente cache de graves déf­aites (35 heures, pri­va­ti­sa­tions, restruc­tu­ra­tion, dével­op­pement de la pré­carité), une démo­ra­li­sation des mili­tants et une sta­gna­tion des forces ainsi que l’absence d’une réelle stratégie tournée vers le sec­teur privé. La représ­en­ta­tivité ins­ti­tu­tion­nelle ainsi que le spec­ta­cle d’une belle union avec la FSU peu­vent cacher, pour un temps, une crise de dével­op­pement. Il a sou­vent été dit que der­rière cette recom­po­si­tion se cache une manœuvre entre la LCR et des cou­rants réno­vateurs du PCF. Si des forces poli­ti­ques ont pu aider à cette alliance, les rai­sons pro­fon­des sont à recher­cher dans la stratégie d’appa­rat­chiks qui déf­endent leurs intérêts matériels et moraux, à savoir un appa­reil syn­di­cal qui leur garan­tit leur condi­tion sociale de "cadres syn­di­caux". Les mét­hodes antidé­moc­ra­tiques ont pour le moins choqué au sein de l’US. Une majo­rité de syn­di­cats s’est même cons­ti­tuée au sein du conseil fédéral de Sud-PTT pour réori­enter la recom­po­si­tion pro­posée. Il en est de même au sien des ins­tan­ces du G10 où plu­sieurs syn­di­cats ont vive­ment cri­ti­qué le diktat de la direc­tion de Sud-PTT. Le projet adopté par le G10 est donc la création d’un pôle inter­syn­di­cal ouvert à toutes les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les qui s’oppo­sent au libé­ral­isme. La plate-forme de débat pro­posée sera forcément très vague pour que l’appa­reil de l’US, très influencé par Sud -PTT et le SNUI Impôt, puisse confir­mer leur stratégie d’ouver­ture la FSU. Cette pers­pec­tive est dra­ma­ti­que car la pesan­teur de la FSU va venir s’ajou­ter à celle du SNUI et des autres syn­di­cats cor­po­ra­tis­tes de l’US. Il est évident que cette cons­truc­tion au sommet va blo­quer toute dyna­mi­que de mili­tan­tisme inter­pro­fes­sion­nel. Le CSR sou­tient l’appel lancé par cer­tains mili­tants qui pro­po­sent d’enga­ger le débat sur la cons­truc­tion d’une confé­dé­ration dans le cadre des luttes à mener en commun dans les entre­pri­ses. »

En conclu­sion, nous voyons que le « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé » est un mou­ve­ment com­plè­tement orga­nisé par les struc­tu­res syn­di­ca­les et cer­tai­nes asso­cia­tions, comme Attac et autres regrou­pe­ments poli­ti­ques déf­enseurs d’un capi­ta­lisme à visage humain. Le syn­di­ca­lisme ras­sem­blé n’est pas un mou­ve­ment pure­ment français, il agit aussi dans toute l’Europe et, nous l’avons vu aussi, à l’éch­elle mon­diale.

La CISL et la CMT sont les joyaux bour­geois du « ges­tion­nisme » de la force de tra­vail. La CISL notam­ment a trempé dans de nom­breux coups fourrés contre la classe ouvrière, et aucune confiance ne doit être donnée au com­pac­tage syn­di­cal qui se pré­pare. Progressivement nous com­mençons à voir com­ment les différ­entes stra­tes du réf­orm­isme et du « réf­orm­isme radi­cal » (alter­mon­dia­lis­tes et autres) conver­gent vers le même objec­tif : se ras­sem­bler pour endi­guer les mou­ve­ments sociaux qui spon­tanément explo­sent et qu’un syn­di­ca­lisme émietté n’est plus capa­ble de contrôler.

G. B. et N. J.

NOTES

(1) Le thu­rifér­aire Edmond Maire (à l’époque secrét­aire général de la CFDT) pen­sait que la grève était du passé. (2) Sud, créé en 1989 (pre­mières élections pro­fes­sion­nel­les aux PTT) attein­dra le mil­lier d’adhérents et mili­tants à La Poste en 1992.

(3) Dans son livre Le Marché des mots. Les Mots du marché (éd. Les Nuits rouges), Raoul Valette prés­ente ainsi le contes­ta­taire : « Opposant modéré par­fois fac­tice ; c’est à la fois un esprit fort et un velléit­aire qui sait où il ne veut pas aller sans pour autant savoir où il veut aller. »

(4) La fédé­ration des ser­vi­ces CGT et les ex-CFDT de la banque (Union des syn­di­cats du per­son­nel des ban­ques) ont lancé un appel dans ce sens aux autres syn­di­cats. Pour le moment seul le syn­di­cat FO a rejeté la pro­po­si­tion.

(5) Confrontations, dont le direc­teur de publi­ca­tion est Philippe Herzog. Bernard Thibault et Jean-Christophe. Le Duigou aiment à vanter l’« indép­end­ance » de cette publi­ca­tion, mais que penser de l’enga­ge­ment de Le Duigou dans une asso­cia­tion qui, sur le modèle du Comité des Forges en 1914, regroupe syn­di­ca­lis­tes et patrons (Francis Mer, Jean Peyrelevade, Jean Gandois …) ?

(6) Union syn­di­cale, groupe des 10.

A lire aussi

u Dans Courant alter­na­tif n° 146 (février 2005) : « La Confédération europé­enne des syn­di­cats (CES) et le traité de cons­ti­tu­tion europé­enne. » u « Recomposition syn­di­cale ou manœuvre d’appa­reil ? », dans Syndicaliste (CSR) n° 23 (mai 2004).

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