Accueil du site > Echanges et mouvements > Théorie > L’AUTONOMIE DANS LA LUTTE DE CLASSE

L’AUTONOMIE DANS LA LUTTE DE CLASSE

publié le mercredi 28 septembre 2005

Enregistrer au format PDF

Comment situer ce qu’on appelle l’autonomie ?

Les voies de l’auto­no­mie dans la lutte de classe sont impé­nét­rables, tout au moins pour ceux qui ne veu­lent pas la voir là où elle se trouve. On pour­rait dire que cette auto­no­mie, c’est-à-dire ce qui se dégage comme tel de la lutte de classe et non ce qui est préconçu dans la tête de quel­que idéo­logue, est protéif­orme - chan­geant cons­tam­ment de forme, de regis­tre et de niveau d’atta­que, car elle trouve en face d’elle, selon les néc­essités du capi­tal, des cons­truc­tions répr­es­sives et/ou intégr­antes ten­dant à empêcher et/ou dévier le cours qu’elle ten­drait à pren­dre natu­rel­le­ment.

Bien sûr, cette ten­dance géné­rale à faire dans l’exploi­ta­tion du tra­vail autre chose que ce qui est pres­crit par - et dans l’intérêt de - celui qui tire la plus-value de ce tra­vail, se dér­oule obli­ga­toi­re­ment dans le cadre dans lequel on l’enserre. Cette réaction à l’exploi­ta­tion - indi­vi­duelle ou col­lec­tive (une col­lec­tion d’actes indi­vi­duels simi­lai­res ou une atti­tude concertée) - dans de telles cir­cons­tan­ces, ne peut pas être cette méca­nique par­faite que l’on vou­drait qu’elle soit. En termes plus clair, le tra­vailleur exploité ne bouffe pas son chef ou son patron chaque matin lorsqu’il fran­chit le seuil de sa boîte, et toute grève n’a au départ d’autre pers­pec­tive qu’une visée réf­orm­iste, et en aucun cas révo­luti­onn­aire. Il existe donc une dia­lec­ti­que à laquelle toute action indi­vi­duelle et/ou col­lec­tive ne peut éch­apper. Cette dia­lec­ti­que modèle la manière dont l’action naît, la manière dont elle se dével­oppe ; elle en donne aussi les limi­tes et/ou le poten­tiel.

D’une cer­taine façon, on pour­rait assi­mi­ler l’auto­no­mie au virus de la grippe, qui change chaque année tout en se référant à une souche com­mune, ou bien à l’évo­lution des espèces, les bar­rières dont nous venons de parler la contrai­gnant à s’adap­ter en se modi­fiant pour pou­voir conti­nuer à agir, c’est-à-dire à sur­vi­vre. L’auto­no­mie, c’est en quel­que sorte, au début de sa mani­fes­ta­tion, l’expres­sion brute de la rés­ist­ance à l’exploi­ta­tion, qui existe comme un corrélat intrinsèque tant qu’existe le capi­ta­lisme et qui exis­tera tant qu’il exis­tera. La souche com­mune, on la trouve dans toutes les formes his­to­ri­ques ou prés­entes de l’auto­no­mie dans la lutte de classe ; c’est la déf­ense par les acteurs eux-mêmes, les exploités escla­ves du tra­vail sala­rié, de leurs pro­pres intérêts face à cette exploi­ta­tion qui tend à les réd­uire à des objets. Ce qui fut exprimé, il y a bien long­temps, en 1861, par la for­mule : « Vous êtes libres, orga­ni­sez-vous ; faites vos affai­res vous-mêmes » (2) ou plus empha­ti­que­ment par les pre­mières lignes des sta­tuts de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs en 1864 : « Que l’éman­ci­pation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes » (3).

Nouvelles techniques, nouvelles résistances

Il est bien évident que les tech­ni­ques de pro­duc­tion jouent un rôle cen­tral dans cette dia­lec­ti­que capi­tal-tra­vail mode­lant les mani­fes­ta­tions de l’auto­no­mie. D’une part, on ne peut pas dire que ces tech­ni­ques de pro­duc­tion (pas seu­le­ment les inces­sants per­fec­tion­ne­ments du machi­nisme, mais aussi les mét­hodes de pro­duc­tion liées ou non aux dits per­fec­tion­ne­ments tech­ni­ques) soient appa­rues d’une manière tota­le­ment indép­end­ante de cette dia­lec­ti­que capi­tal-tra­vail. On ne peut pas dire non plus que ces mêmes tech­ni­ques aient été conçues et développées uni­que­ment pour modi­fier les condi­tions d’exploi­ta­tion en vue d’extraire du tra­vail une plus-value sup­plém­ent­aire. Il s’agit en fait d’un ensem­ble indis­so­cia­ble, dont la dyna­mi­que est celle du capi­tal lui-même, poussé par la néc­essité de se valo­ri­ser dans l’exploi­ta­tion du tra­vail et l’extrac­tion de la plus-value. Indépendamment de la tech­ni­que elle-même, à tout inves­tis­se­ment signi­fiant un apport de capi­tal fixe doit cor­res­pon­dre d’une manière ou d’une autre un accrois­se­ment de plus-value, donc d’exploi­ta­tion du tra­vail, pour la rému­nération de ce capi­tal fixe sup­plém­ent­aire.

Tout tra­vailleur, placé devant une telle situa­tion (et il l’est cons­tam­ment dans la dyna­mi­que du capi­tal), doit modi­fier les formes de sa rés­ist­ance. Il doit les modi­fier, non seu­le­ment dans le fait qu’il doit s’adap­ter aux nou­vel­les tech­ni­ques qui ren­dent obsolètes les pra­ti­ques antéri­eures de rés­ist­ance, mais aussi en regard des nou­vel­les mét­hodes de pro­duc­tion, c’est-à-dire de l’inten­si­fi­ca­tion du tra­vail, car l’intro­duc­tion de nou­vel­les tech­ni­quess’accom­pa­gne tou­jours d’une « réor­ga­ni­sation » du tra­vail. Cela aussi méri­terait de plus amples dével­op­pements avec des exem­ples concrets. Ce que les contemp­teurs de la classe ouvrière prés­entent sou­vent comme un « frein à l’inno­va­tion » est autant l’adap­ta­tion des rés­ist­ances de base que la prés­er­vation des acquis sociaux liés aux ancien­nes tech­ni­ques. C’est sou­vent dans ces moments que l’auto­no­mie de base s’exprime plus ouver­te­ment.

On a beau­coup parlé d’auto­no­mie dans les trente ou qua­rante der­nières années comme s’il s’agis­sait de la nais­sance d’un mou­ve­ment spé­ci­fique, voire d’un cou­rant de pensée, comme s’il s’agis­sait d’une reven­di­ca­tion à ins­crire dans un pro­gramme (4). L’auto­no­mie n’est pas un com­por­te­ment à pro­mou­voir : elle est en actes et non en paro­les, et ces actes expri­ment ce qui paraît natu­rel dans l’exploi­ta­tion : agir d’abord par soi-même et pour soi-même. Cela appel­le­rait de longs dével­op­pements, mais on peut briè­vement essayer de mon­trer ce qui, dans un passé loin­tain (en fait depuis les pre­miers temps du capi­ta­lisme) tout comme dans les cin­quante der­nières années, a pro­fondément changé dans l’expres­sion de l’auto­no­mie dans la lutte de classe. Ce n’est pas for­tui­te­ment que ces ten­ta­ti­ves de théo­riser l’auto­no­mie de la lutte et de la conver­tir en mode d’action pro­grammé appa­rais­sent dans une pér­iode réc­ente. Cela cor­res­pond à une pér­iode de grands bou­le­ver­se­ments tech­no­lo­gi­ques et de restruc­tu­ra­tion à la fois interne aux entre­pri­ses et spa­tiale quant à la divi­sion mon­diale du tra­vail. Mais, comme nous venons de le sou­li­gner, il n’est pas pos­si­ble de parler d’auto­no­mie dans la pér­iode prés­ente sans la situer his­to­ri­que­ment. Car, comme ce que l’on considère comme les évé­nements mar­quants de la lutte de classe peu­vent appa­raître moins impor­tants et moins exem­plai­res lorsqu’ils sont insérés dans un pro­ces­sus his­to­ri­que, ils doi­vent être rela­ti­visés comme des moments appa­rents (béné­ficiant d’une méd­ia­ti­sation, partie d’une vision évé­nem­enti­elle de l’Histoire) de ce pro­ces­sus de la lutte de classe.

Une méfiance particulière vis-à-vis des groupes ou partis

Dans ce pro­ces­sus, l’auto­no­mie tient une place cen­trale, que les diri­geants capi­ta­lis­tes et leurs auxi­liai­res socio­lo­gues reconnais­sent d’ailleurs plus faci­le­ment que les mili­tants « révo­luti­onn­aires ». Aussi, com­ment ne pas épr­ouver - peut-être injus­te­ment - une méfi­ance par­ti­cu­lière vis-à-vis des grou­pes qui reven­di­quent l’auto­no­mie, d’abord pour eux-mêmes - ce qui n’a guère de sens, n’a rien à voir avec l’auto­no­mie et rap­pelle l’iden­ti­fi­ca­tion de l’action d’un groupe ou parti à la lutte de classe -, ensuite qui la reven­di­quent pour le prolé­tariat, les tra­vailleurs dans leur ensem­ble. C’est là que peu­vent se lever des doutes. On ne peut s’empêcher de penser entre autres aux bol­che­viks de 1917 qui reven­di­quaient « tout le pou­voir aux soviets » pour les conquérir poli­ti­que­ment et les sou­met­tre ensuite à la loi du parti (5). Cela méri­terait aussi de longs dével­op­pements, qui appa­raîtront pour­tant ici ou là dans le cours de cet exposé. On ne peut aussi s’empêcher de penser à tous ceux qui croient pou­voir for­mu­ler sur les orga­nis­mes de lutte, ou sur les mou­ve­ments plus amples expri­mant plus ou moins ouver­te­ment cette auto­no­mie, des juge­ments fus­ti­geant, qui leur manque de pers­pec­ti­ves révo­luti­onn­aires, qui leur réf­orm­isme, en les considérant comme des orga­nes futurs de ges­tion du capi­tal (ce qui tra­duit éga­lement une défi­ance fon­da­men­tale de l’auto­no­mie ren­voyant à cette vieille antienne lénin­iste selon laquelle les tra­vailleurs ne peu­vent dép­asser une cons­cience « trade-unio­niste »).

Bien sûr, cette auto­no­mie dans la lutte de classe est uni­ver­selle, inter­na­tio­nale ; mais les mêmes contrain­tes de place dans cet arti­cle nous obli­ge­ront sou­vent à res­trein­dre nos considé­rations à l’Hexagone. On doit pour­tant ajou­ter que si les mêmes mét­hodes d’exploi­ta­tion se retrou­vent par­tout, les condi­tions his­to­ri­ques et autres, spé­ci­fiques à chaque Etat, feront que l’expres­sion de l’auto­no­mie ouvrière sera différ­ente et que des formes nou­vel­les expri­mant la percée dia­lec­ti­que de cette auto­no­mie pour­ront surgir là où on ne les attend pas avec des caractères que per­sonne n’avait encore prévu : par exem­ple le sur­gis­se­ment de la forme conseil en 1905 et en 1917 dans une Russie semi-féo­dale (6).

Une histoire sans traces

Les prolét­aires n’ont jamais par­ti­cu­liè­rement décrit leur action propre et ne le font pas plus aujourd’hui. C’est bien évident, pas seu­le­ment pour les actes indi­vi­duels - sauf de rares excep­tions ; on ne les connaît - mal - la plu­part du temps que par leur sanc­tion dis­ci­pli­naire ou juri­di­que ou les tra­vaux des socio­lo­gues à la solde des patrons, essayant précisément de trou­ver la mar­tin­gale per­met­tant de rompre des rés­ist­ances indis­cer­na­bles ; c’est vrai aussi des actions col­lec­ti­ves, des­quel­les on ne connaît éventu­el­lement pas plus les com­por­te­ments indi­vi­duels à l’intérieur d’un mou­ve­ment que les com­por­te­ments col­lec­tifs : seules sont méd­iatisées ou exem­pla­risées les mani­fes­ta­tions extéri­eures visi­bles par le canal des pou­voirs d’Etat, de syn­di­cats, de partis, de grou­pes.

Il en rés­ulte que, bien que l’exis­tence de l’auto­no­mie dans la lutte de classe ne se résume pas à la prés­ence d’orga­ni­sa­tions de lutte expri­mant cette auto­no­mie, force est de cons­ta­ter que le débat se limite sou­vent à la référ­ence à ces orga­ni­sa­tions et pas du tout à ce qu’elle sup­pose chez les tra­vailleurs : c’est seu­le­ment l’his­toire for­melle qui laisse des traces his­to­ri­ques. Pour pren­dre un exem­ple, dans les grèves de Nantes et Saint-Nazaire de 1955, l’auto­no­mie de la lutte s’expri­mait dans un cadre syn­di­cal (cela était sou­vent le cas et peut l’être encore), mais, dans ce cadre, la dét­er­mi­nation, la com­ba­ti­vité, l’ini­tia­tive de base, selon les cir­cons­tan­ces, fai­saient que la lutte dép­assait lar­ge­ment les caractères et les objec­tifs que les orga­nes établis de contrôle lui avaient assi­gnés. Pourtant, sauf sur le ter­rain précis des affron­te­ments avec les « forces de l’ordre » (incluant flics et syn­di­cats), aucune forme pré­cise expri­mant cette auto­no­mie n’appa­rais­sait. Dans le mou­ve­ment de lutte de novem­bre-déc­embre 1995, l’auto­no­mie de la lutte s’est exprimée dans l’impé­ratif d’une démoc­ratie de base, d’ouver­ture dans les assem­blées de base, s’impo­sant au contrôle syn­di­cal - mais sans qu’aucune forme spé­ci­fique puisse s’oppo­ser à ce que ce contrôle s’exerce par d’autres canaux et arrive à briser, fina­le­ment, le mou­ve­ment.

L’intégration des organisations ouvrières

Ainsi que nous l’avons évoqué, on peut faire remon­ter l’auto­no­mie de la lutte de classe au tout début du capi­ta­lisme, au dével­op­pement intrinsèq­uement et vita­le­ment interdép­endant du capi­tal et du tra­vail, du capi­ta­lisme (et les différ­entes formes de capi­ta­lis­tes) et du prolé­tariat. Il n’est pas sans intérêt de sou­li­gner que l’une des pre­mières lois du triom­phe de la bour­geoi­sie dans la Révolution franç­aise dans ce domaine de l’exploi­ta­tion du tra­vail, la loi Le Chapelier de juin 1791, au nom de la liberté du tra­vail inter­di­sait toute asso­cia­tion ou coa­li­tion ouvrière (7).

C’est ce qui garan­tit alors l’auto­no­mie du mou­ve­ment ouvrier : dans les cinq déc­ennies qui sui­vi­rent le dével­op­pement spon­tané et clan­des­tin à cause de la dure répr­ession qui frap­pait tout rés­ist­ance orga­nisée, d’orga­nis­mes divers basés essen­tiel­le­ment sur la soli­da­rité ouvrière aussi bien dans son expres­sion quo­ti­dienne (sociétés de secours mutuels, coopé­ra­tives, etc..) que dans les luttes sur le lieu de tra­vail (asso­cia­tions diver­ses, etc.). C’est tout cet ensem­ble qui se trans­for­mera peu à peu en syn­di­cats, les­quels, se ver­ront réprimés et se dével­op­peront parallè­lement à la for­ma­tion d’orga­ni­sa­tions poli­ti­ques « ouvrières ». On assis­tera dans les cin­quante années qui sui­vront, jusqu’au début de la pre­mière guerre mon­diale, à une lente intég­ration des orga­ni­sa­tions, tant ouvrières que poli­ti­ques, dans l’appa­reil poli­tico-éco­no­mique de ges­tion du capi­ta­lisme : ce sera la pre­mière mani­fes­ta­tion for­melle de cette dia­lec­ti­que entre l’auto­no­mie de la lutte et les pou­voirs de domi­na­tion de l’exploi­ta­tion.

On peut voir dès cette époque une oscil­la­tion cons­tante entre le pos­si­ble et l’utopie, entre le réf­orm­isme et la révo­lution sociale. Dans la mesure où cette révo­lution sociale, les actions du mou­ve­ment ouvrier res­taient limitées aux amé­na­gements des aspects les plus odieux du système d’exploi­ta­tion. et auto­ri­saient cette intég­ration des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les ou poli­ti­ques - auto­no­mes à leur début - dans les roua­ges de fonc­tion­ne­ment du système ; cette intég­ration ten­dait à réd­uire les tra­vailleurs et leurs actions auto­no­mes en partie ren­forçant le pro­ces­sus d’intég­ration lui-même. Le dével­op­pement, à cette même époque de ten­dan­ces révo­luti­onn­aires dans les syn­di­cats et dans les partis mon­traient que des cou­rants réels auto­no­mes de rés­ist­ance de base se dével­oppaient der­rière et en rép­onse à cette intég­ration, alors même qu’aucun évé­nement précis ne venait cor­ro­bo­rer ces dével­op­pements.

Soviets, shop-stewards, mutins : des formes toujours inattendues

D’une cer­taine façon, l’appa­ri­tion d’une forme d’auto­no­mie inconnue jusqu’alors - et pour cause jamais théorisée - devait confir­mer cette per­sis­tance d’un mou­ve­ment auto­nome de lutte. Les soviets russes de 1905 et 1917 en sont la rés­urg­ence for­melle, en une création spon­tanée qu’aucun des théo­riciens poli­ti­ques ou syn­di­ca­lis­tes, révo­luti­onn­aires ou réf­orm­istes, n’avait prévu ou ima­giné. Tout ce qui pré­valait, c’était la forme parti et la forme syn­di­cat, parés éventu­el­lement du qua­li­fi­ca­tif « révo­luti­onn­aire » en réaction contre l’intég­ration de ces orga­nis­mes dans le système, mais appa­rem­ment inca­pa­bles d’ima­gi­ner autre chose que la « pureté » des ancien­nes formes d’orga­ni­sa­tion. Ils appa­rais­saient là où on les atten­dait le moins, dans une situa­tion qui n’était pas sans res­sem­bler à celle exis­tant pres­que un siècle aupa­ra­vant, précisément à cause d’une répr­ession bru­tale et parce qu’aucun contre pou­voir n’a pu se mettre en place.

On peut rat­ta­cher à ces dével­op­pements en Russie le rôle des comités shop-ste­wards en Grande-Bretagne pen­dant la pre­mière guerre mon­diale (8) ou les muti­ne­ries de 1917 en France (qui ne se limi­te­ront pas à l’armée franç­aise mais furent aussi accom­pa­gnées d’une mou­ve­ment social impor­tant autant que diffus tou­chant le vie quo­ti­dienne des famil­les ouvrières).

Ce mou­ve­ment s’ampli­fia dans l’entre-deux-guer­res sous des formes diver­ses. Elles pou­vaient être paren­tes des soviets, les conseils alle­mands (1918) qui attei­gni­rent la forme la plus élaborée dans sa pro­jec­tion d’une autre société, mais qui restèrent influencés par la social-démoc­ratie (pour fina­le­ment passer sous son contrôle), les conseils ita­liens (Turin, 1921) bien que déjà aussi mar­qués par l’influence du parti. Elles pou­vaient pren­dre la forme des col­lec­ti­vités en Espagne ou de la poussée du Front popu­laire en France en 1936, mais, dans un cas comme dans l’autre res­taient influencées par d’ancien­nes orga­ni­sa­tions intégr­antes, partis et/ou syn­di­cats. La dis­pa­ri­tion ou l’intég­ration for­melle de ces orga­ni­sa­tions diver­ses pou­vait venir d’une répr­ession bru­tale aussi bien que d’une conquête par les cou­rants poli­ti­ques tra­di­tion­nels de tous ordres, bol­che­viks lénin­istes puis sta­li­niens, sociaux-démoc­rates, anar­chis­tes, etc.

Là où l’intég­ration pou­vait se faire, la conquête ou l’offi­cia­li­sa­tion ne pou­vait sou­vent être réalisées que parce que les acteurs étaient, pour des rai­sons diver­ses (dont le poids des idéo­logies, ou la situa­tion éco­no­mique glo­bale de l’époque-, le plus sou­vent favo­ra­bles à cette évo­lution ; ils ne voyaient la plu­part du temps pas d’autre déb­ouché à leur mani­fes­ta­tion d’auto­no­mie. Là où la menace avait été la plus grande pour le système capi­ta­liste, les répr­essions pri­rent la forme de régimes tota­li­tai­res : social-démoc­ratie alle­mande, fas­cisme ita­lien, sta­li­nisme russe, nazisme alle­mand, fran­quisme espa­gnol se par­tagèrent l’éli­mi­nation phy­si­que des pro­ta­go­nis­tes. Là où ces mena­ces avaient été moin­dres, les démoc­raties se char­geaient d’une répr­ession plus douce où domi­nait l’intég­ration.

En 1955, contre les appareils CGT ou FO

Pour la France, ce double rôle, de 1936 à l’après-seconde-guerre-mon­diale, incomba au Parti com­mu­niste et à sa suc­cur­sale, la CGT. Néanmoins les pou­voirs res­taient très méfiants face à ce qui pour­rait surgir des souf­fran­ces de la guerre comme cela s’était pro­duit un peu par­tout en Europe après la pre­mière guerre mon­diale (9). Dans une sorte de paro­die de ce qu’avait pu créer aupa­ra­vant l’auto­no­mie ouvrière, une lég­is­lation promut le Welfare comme expres­sion de la soli­da­rité ouvrière, les conseils sous la forme des comités d’entre­prise, la coges­tion alle­mande, les comités de shop-ste­wards en Grande- Bretagne…

Le cou­rant d’auto­no­mie resur­gis­sait néanmoins dans les différ­entes grèves de 1947, dont la grève de Renault-Billancourt, cou­rant aus­sitôt récupéré dans la confu­sion entou­rant le début de la guerre froide. La création de Force Ouvrière put même appa­raître comme une éch­ap­pat­oire à la domi­na­tion tota­li­taire PC-CGT. C’est par rap­port à cette domi­na­tion syn­di­cale sta­li­nienne pro-sovié­tique d’une part, pro-amé­ric­aine d’autre part, que les grèves de Nantes de 1955 expri­ment ce que cer­tains considé­rèrent alors comme le « réveil de la classe ouvrière » mais qui n’était, sous une autre forme plus dif­fuse, que la réap­pa­rition au grand jour de l’auto­no­mie de lutte. On peut aussi référer à ce cou­rant d’auto­no­mie, l’exis­tence dans cette pér­iode de formes éphémères d’orga­ni­sa­tions infor­mel­les de base, d’entre­pri­ses ou même inte­ren­tre­pri­ses, qui n’ont guère d’his­toire écrite mais qui firent l’objet de récu­pération de la part de grou­pus­cu­les poli­ti­ques ou de syn­di­cats indép­endants, tous reven­di­quant la com­ba­ti­vité ouvrière. Et dém­ontrant par là-même (ce que l’on peut voir encore aujourd’hui dans l’après-1995) que toute velléité ouverte d’auto­no­mie dans une lutte amène aus­sitôt les deux formes : répr­ession patro­nale ou du/des syn­di­cats domi­nants, intég­ration par la récu­pération « ultra­gau­che » qui l’insère iné­vi­tab­lement dans le pro­ces­sus légal de contes­ta­tion.

Des Partis communistes à Thatcher, une même mission

On peut aussi rat­ta­cher à ce cou­rant d’auto­no­mie post-seconde-guerre-mon­diale les insur­rec­tions ouvrières d’Allemagne de l’Est de 1953, de Hongrie en 1956 ou de Pologne dans la même année. Elles cor­res­pon­dent toutes à l’ébr­an­lement de la domi­na­tion répr­es­sive des partis com­mu­nis­tes (qui se mani­fes­tait sous d’autres formes ailleurs en Europe, notam­ment en France) et voyaient la réap­pa­rition de la forme conseil, aus­sitôt détr­uite par une bru­tale répr­ession. On peut aussi y rat­ta­cher le dével­op­pement pen­dant toute cette pér­iode qui se ter­mi­nera en 1979, des rés­ist­ances « sau­va­ges » du prolé­tariat bri­tan­ni­que à la domi­na­tion for­melle des trade unions, qui dém­ont­rera les pos­si­bi­lités d’une large auto­no­mie de base. Ce qui pro­vo­quera pour le capi­tal bri­tan­ni­que une crise poli­ti­que, et défi­nira la mis­sion de Thatcher : une répr­ession dont le but n’était pas, comme on l’a sou­tenu et le sou­tient encore, de « briser les syn­di­cats », mais d’empêcher le sur­gis­se­ment de conflits « sau­va­ges » uti­li­sant les struc­tu­res syn­di­ca­les de base s’auto­no­mi­sant par rap­port aux appa­reils (tout comme dans la France de l’après-guerre 1945, les syn­di­cats - en Grande-Bretagne le syn­di­cat unique - se trou­vaient ren­forcés dans leur rôle intég­ration/répr­ession par des dis­po­si­tions légales de l’Etat).

En France, les formes de lutte expri­mant l’auto­no­mie, telles qu’elles avaient été révélées par les luttes de 1955 à Nantes et par des luttes ultéri­eures avec les conséqu­ences que nous venons de déc­rire, vont en quel­que sorte culmi­ner en 1968 avec la géné­ra­li­sation de la grève (10), que les forces de contrôle/répr­ession n’avaient guère envi­sagée. C’est que les contes­ta­tions de la domi­na­tion syn­di­cale au cours des conflits antérieurs étaient trop dis­persées, trop dis­pa­ra­tes pour lais­ser sup­po­ser qu’elles pou­vaient être l’expres­sion d’un cou­rant per­sis­tant d’auto­no­mie des luttes. Elles pou­vaient pren­dre par exem­ple la forme du refus de la réq­ui­sition dans la grève des mineurs de 1963, soit d’affron­te­ments vio­lents comme à Caen en 1967, soit d’une exi­gence de démoc­ratie directe comme à Rhodiaceta à Besançon aussi en 1967. Après les évé­nements de mai, cer­tains considé­reront cette pér­iode pré-68 comme por­teuse de signes pré­mo­nit­oires d’un tel dével­op­pement géné­ralisé de l’auto­no­mie, bien qu’à cette époque en 1967 seuls ceux qui pro­nos­ti­quent tou­jours la révo­lution pour demain aient pu y voir un signe préc­urseur.

Intégration/répression : le partage du travail

Les syn­di­cats avaient pu conte­nir la grande vague de 1968, épargnant à l’Etat une inter­ven­tion plus vio­lente, en quel­que sorte dans un par­tage du tra­vail contrôle/répr­ession/intég­ration, le rôle répr­essif reve­nant plutôt à la CGT et le rôle intég­rateur reve­nant à la CFDT. Mais cette poussée de l’auto­no­mie avait pour­tant été assez séri­euse pour le système capi­ta­liste pour dével­opper encore plus lar­ge­ment, après la vague écoulée, les formes clas­si­ques intég­ration/répr­ession. Celles-ci jouèrent à différents niveaux. L’intég­ration du cou­rant d’auto­no­mie (tout au moins de ceux qui en avaient paru les mili­tants actifs) se fit sur plu­sieurs plans :

- poli­ti­que, dans les orga­ni­sa­tions « révo­luti­onn­aires » qui se créèrent ou se développèrent dans l’après-68, maoïstes, trots­kis­tes, et autres CCistes qui entraî­nèrent pen­dant des années ceux qui « y avaient cru » dans les voies sté­riles d’un super­ac­ti­visme basé sur la croyance que la révo­lution était à la porte. Tous ceux qui, dans les déc­ennies ultéri­eures, seront lar­gués au bord de la route avec toutes leurs dés­il­lusions et déc­ou­ra­gement. But objec­ti­ve­ment atteint ;

- syn­di­cal, avec le syn­di­cat mon­tant jouant la concur­rence sur la CGT mono­li­thi­que figée dans sa rigi­dité répr­es­sive et qui parais­sait por­teur de « l’esprit de 1968 » avec les ambi­guïtés de l’auto­ges­tion (11) ;

- idéo­lo­gique, avec le dével­op­pement éta­tique, patro­nal et syn­di­cat de l’idéo­logie de l’auto­ges­tion, en quel­que sorte le pro­lon­ge­ment de ce qui avait été amorcé en 1945 avec les comités d’entre­prise. Avec, aussi, des ten­ta­ti­ves de dével­opper cette coges­tion du système capi­ta­liste dans des ins­ti­tu­tions mar­gi­na­les comme l’ensei­gne­ment. Et d’autres ten­ta­ti­ves, plus ou moins mort-nées, de réor­ga­ni­sation du tra­vail à la chaîne, comme le tra­vail en équipes « autogérées », avec l’espoir rapi­de­ment déçu que cela per­met­trait de fran­chir le « mur de la pro­duc­ti­vité » ;

- on doit pour­tant ajou­ter que cette vague « rose » s’accom­pa­gnait d’une vague « noire » dont les com­men­ta­teurs de l’après-68 ne par­lent guère : la répr­ession qui, dans les cinq années sui­van­tes, s’abat­tit dans les entre­pri­ses sur tous les mili­tants qui avaient été actifs, pas seu­le­ment en 1968 mais qui par la suite avaient uti­lisé, avec beau­coup d’autres tra­vailleurs, le rap­port de forces créé par la grève géné­ralisée pour modi­fier les rela­tions de tra­vail. Il n’est pas facile d’obte­nir des chif­fres sur le nombre de licen­cie­ments de ceux qui avaient ainsi été portés sur le devant de la scène de la lutte auto­nome, mais quel­ques sta­tis­ti­ques per­met­tent de dire qu’ils furent légion. Les choix deve­naient limités : ou être dehors ou entrer dans le « système pro­tec­teur » de l’intég­ration.

La démocratie de base s’impose

Pourtant, 1968 avait marqué, en dépit des succès appa­rents de cette intég­ration/répr­ession, une rup­ture avec cer­tai­nes formes de domi­na­tion de l’auto­no­mie ; celle-ci va resur­gir sous des formes diver­ses éphémères mais réc­urr­entes (on ne parle ici que pour la France) (12). On peut les dis­tin­guer bien que sou­vent elles coexis­tent :

- dans tous les conflits impor­tants et signi­fi­ca­tifs (c’est-à-dire hors des sem­pi­ter­nel­les journées d’actions syn­di­ca­les même si celles-ci, conçues ini­tia­le­ment comme des contre-feux, peu­vent « dégénérer » et, comme en novem­bre-déc­embre 1995, ouvrir la porte au déf­er­lement de l’auto­no­mie), la démoc­ratie de base s’impose. Pratiquement, aucune grève ne peut se ter­mi­ner sans un vote en assem­blée géné­rale. On est loin des grèves syn­di­ca­les presse-bouton qui étaient en général la norme dans les années 1950. Bien sûr, cela n’exclut pas les mani­pu­la­tions, d’autant que, forts de leur reconnais­sance légale, les syn­di­cats impo­sent leur prés­ence dans les négoc­iations et sou­vent revien­nent à la charge plu­sieurs fois avec des pro­po­si­tions à peine modi­fiées, après avoir entre-temps tra­vaillé à bras le corps les « maillons les plus fai­bles » de la grève. La géné­ra­li­sation de cette pra­ti­que « démoc­ra­tique » et ses corol­lai­res peut être considéré comme un des acquis de 1968, sans qu’il ait été pos­si­ble aux forces intég­ra­tives/répr­es­sives de reve­nir en-deçà ;

- les grèves de 1995 ont révélé une autre forme de démoc­ra­ti­sation des luttes, une autre mani­fes­ta­tion de l’auto­no­mie, même si cette forme paraît très « impar­faite ». Alors qu’en 1968, les comités de grève n’étaient la plu­part du temps que des inter­syn­di­ca­les élargies, sous la pres­sion de la base, aux non-syn­di­qués mais inter­di­sant tout contact avec l’extérieur (13), en 1995, les assem­blées géné­rales étaient sou­ve­rai­nes et ouver­tes à tout public. Bien sûr, les syn­di­cats qui, for­mel­le­ment, contraints et forcés, pro­cla­maient le res­pect de cette démoc­ratie de base, gar­daient le contrôle des négoc­iations, des mani­fes­ta­tions et pou­vaient dans la cou­lisse mani­pu­ler à loisir (ce qui devint appa­rent à la fin du conflit). Mais on était quand même loin des comités d’action divers de mai 68 réduits à jouer le rôle de mou­ches du coche à l’extérieur des entre­pri­ses ;

- l’appa­ri­tion de formes glo­ba­les d’orga­ni­sa­tions de base extra-syn­di­ca­les - les coor­di­na­tions. Sans doute ont-elles eu une exis­tence éphémère (bien qu’elles soient réap­parues réc­emment avec le conflit des sages-femmes). Elles furent éliminées par les bar­ra­ges à la fois des syn­di­cats tra­di­tion­nels et du pou­voir de décision (en l’occur­rence sou­vent l’Etat, par le refus pur et simple de dis­cu­ter hors des « représ­en­tations légales ») et par l’appa­ri­tion de syn­di­cats d’oppo­si­tion (un phénomène réc­urrent en pér­iode de « dis­si­den­ces » syn­di­ca­les, voir le rôle, par exem­ple, de la CFDT après Mai 68) ; ces syn­di­cats « auto­no­mes » (qui peu­vent être tout autant des syn­di­cats cor­po­ra­tis­tes que « révo­luti­onn­aires ») se cons­trui­sent sur cette dis­pa­ri­tion des coor­di­na­tions, œuvrant d’une cer­taine façon pour leur intég­ration, et éga­lement comme moyen de prév­ention contre leur réap­pa­rition dans des conflits ultérieurs puisqu’ils devien­nent des cadres tout faits pour « expri­mer » c’est-à-dire mettre dans un cadre légal ces ten­dan­ces auto­no­mes.

C’est le bilan que l’on peut établir aujourd’hui de l’auto­no­mie dans la lutte de classe. Il est cer­tain que, pour incom­plet que soit cet essai, qui devrait être élargi au monde entier, les ten­dan­ces que nous avons relevé dans cet inces­sant rap­port dia­lec­ti­que entre lutte auto­nome et forces de contrôle des condi­tions d’exploi­ta­tion du tra­vail se retrou­vent par­tout puis­que le capi­tal domine le monde à des degrés divers…

Nouvelles nécessités de l’exploitation

Il fau­drait aussi relier ces dével­op­pements aux mêmes ten­dan­ces qui peu­vent appa­raître sur un plan social plus global, tant il est vrai que ce qui se passe dans les rap­ports de pro­duc­tion rejaillit sur l’ensem­ble des rap­ports sociaux. Ceci d’autant plus que, comme on peut le voir avec les 35 heures en France et la pré­ca­ri­sation qui sévit dans les capi­ta­lis­mes les plus développés (d’une cer­taine façon, un retour à des situa­tions à l’ori­gine du dével­op­pement du capi­ta­lisme) et qui est la règle dans ce qu’on appelle pudi­que­ment aujourd’hui « pays en voie de dével­op­pement », la vie quo­ti­dienne telle qu’elle exis­tait dans une cer­taine rou­tine déjà dictée par les mét­hodes de pro­duc­tion est bou­le­versée par les nou­vel­les nécesités de l’exploi­ta­tion. L’appa­ri­tion de nou­vel­les formes - appa­rem­ment radi­ca­les - de réf­orm­isme est la rép­onse à ces mêmes ten­dan­ces auto­no­mes qui s’expri­ment dans la vie quo­ti­dienne. Ces formes de contes­ta­tion, plus poli­ti­ques que syn­di­ca­les, cor­res­pon­dent à ce que nous avons cons­taté dans le domaine des rap­ports de pro­duc­tion. Mais elles expri­ment plus les réactions contre l’ina­dap­ta­tion aux per­tur­ba­tions causées, dans la vie de chacun, par les trans­for­ma­tions trop rapi­des du procès de pro­duc­tion, des struc­tu­res du système assu­rant la repro­duc­tion de la force de tra­vail .

Comme dans le passé, per­sonne ne peut dire, dans l’enchaî­nement dia­lec­ti­que auto­no­mie puis répr­ession/intég­ration, ce qui sur­vien­dra, notam­ment dans ce que l’on peut voir prés­en­tement un peu par­tout dans la mul­ti­pli­ca­tion d’actions de base - par­cel­lai­res, limitées, mais qui peu­vent paraître une rép­onse à ces contrôles réc­urrents sur toutes les luttes dép­assant ce cadre de base, ou bien dans le phénomène global de rejet de la poli­ti­que au sens démoc­ra­tique tra­di­tion­nel qui cor­res­pond à cette évo­lution dans le procès de pro­duc­tion. De toute façon, même si les formes de l’auto­no­mie sont plus évid­entes aujourd’hui et sem­blent pro­gres­ser, tant qu’elles ne remet­tront pas en cause la base même du système capi­ta­liste, l’exploi­ta­tion du tra­vail dans sa glo­ba­lité à la fois géog­rap­hique et sociale, ce système séc­rétera des formes répr­es­sives et/ou intégr­antes dans ce même enchaî­nement dia­lec­ti­que qui est la plus claire leçon du passé des luttes.

Une dynamique sans fin

A ne considérer que les pays capi­ta­lis­tes les plus évolués, on pour­rait peut-être penser que, par l’effet de cette course pour­suite après une pro­duc­ti­vité talonnée par la baisse du taux de profit, le capi­ta­lisme doit cons­tam­ment modi­fier ses formes de domi­na­tion du tra­vail, de telle sorte qu’il finit pas saper les bases mêmes de cette domi­na­tion.

Mais cette vision d’une trans­for­ma­tion pro­gres­sive intrinsèque du système lui-même dans une sorte d’implo­sion est contre­dite par les pos­si­bi­lités prés­entes du capi­ta­lisme, tant dans l’exten­sion géog­rap­hique de son champ d’exploi­ta­tion du tra­vail que dans ses pos­si­bi­lités d’impo­ser aux pays dits développés un « libé­ral­isme » lui per­met­tant d’impo­ser une adap­ta­tion à ses impé­rat­ifs de pro­duc­ti­vité.

La dyna­mi­que prés­ente du capi­ta­lisme inclut à la fois les mécan­ismes éco­no­miques néc­ess­aires au main­tien du taux de profit pour une masse crois­sante de capi­tal et l’adap­ta­tion des struc­tu­res de l’exploi­ta­tion du tra­vail à cet impé­ratif capi­ta­liste : la dia­lec­ti­que entre l’auto­no­mie et les forces d’enca­dre­ment du tra­vail est un des éléments de cette dyna­mi­que. S’il est pos­si­ble d’en com­pren­dre le mécan­isme, il est dif­fi­cile d’en dét­er­miner une pers­pec­tive quel­conque, sauf à dire que la lutte, et ses ten­dan­ces auto­no­mes, et leur contrôle tem­po­raire, dure­ront autant que le système lui-même.

H.S.

mai 2001

Ce texte se veut l’ouver­ture d’une dis­cus­sion qui pourra être pour­suivi dans ces colon­nes ou ailleurs.

NOTES * A l’occa­sion de cette journée Fernand Pelloutier, le groupe Front liber­taire de Saint-Nazaire a publié deux bro­chu­res : Le Mouvement ouvrier à Saint-Nazaire, de C. Geslin, suivi de 1955 : Grandes grèves à Nantes et Saint-Nazaire, de G. Radache ; et Les Grèves de l’été 1955 (les luttes de Saint-Nazaire et leurs rép­erc­ussions, de H. Simon, texte publié à l’époque dans la revue Socialisme ou Barbarie (n° 18, jan­vier - mars 1956). Ces bro­chu­res peu­vent être obte­nues à : Front Libertaire, Maison du peuple, place Allende, 44600 Saint- Nazaire (10 F chaque).

(2) Cette phrase figure dans une lettre ouverte adressée par Tolain, cise­leur en bronze, au quo­ti­dien L’Opinion natio­nale, le 17 octo­bre 1861, en rép­onse à la pro­po­si­tion de Napoléon III d’envoyer à l’Exposition de Londres une délé­gation ouvrière chargée de déf­endre l’éco­nomie franç­aise à l’étr­anger. C’est le début de ce que l’on a appelé l’Empire libéral et aussi des ten­ta­ti­ves d’intégrer le mou­ve­ment ouvrier nais­sant dans les roua­ges du système.

(3) Cette phrase se trouve dans les sta­tuts de l’Internationale ouvrière fondée à la suite d’une ren­contre entre syn­di­ca­lis­tes anglais et délégués ouvriers français et rédigés dans la der­nière semaine d’octo­bre 1864, un mois après cette ren­contre. Marx qui y avait assisté à l’ori­gine en tant que témoin y fut admis en tant que représ­entant des ouvriers alle­mands et se vit fina­le­ment confier pra­ti­que­ment la réd­action de l’adresse inau­gu­rale et des sta­tuts. (Marx, Œuvres, t. 1, Economie, éd. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, p 455 et s.)

(4) Il serait trop long de prés­enter ici les thèses des « auto­no­mis­tes », une ten­dance développée en Italie dont les théo­riciens sont Bologna et Tronti. Cette ten­dance a essaimé aussi en Grande-Bretagne (Red Notes) et aux Etats-Unis avec Zero Work et Midnight Notes (Harry Cleaver).

(5) On peut trou­ver de mul­ti­ples ouvra­ges qui trai­tent de cette « conquête » des soviets par le parti bol­che­vik. L’un de ceux-ci résume briè­vement cette ques­tion ; c’est une bro­chure du groupe anglais Solidarity, The Bolsheviks and Workers’Control, qui fut tra­duite en français dans un numéro d’Autogestion et Socialisme.

(6) On ne trouve pas trace de la forme « conseil » avant 1905 bien que de nom­breu­ses formes asso­cia­ti­ves ou com­mu­nau­tai­res fus­sent appa­rues aupa­ra­vant. Le fait est que cette forme, qu’aucun théo­ricien n’avait ima­ginée ou prévue, fut reprise à une grande dimen­sion à partir de 1917, pas seu­le­ment par les ouvriers mais par d’autres caté­gories socia­les comme les sol­dats. Elle est réap­parue régul­ièrement jusqu’à réc­emment dans tous les conflits affir­mant leur radi­ca­lité en oppo­si­tion à toutes les struc­tu­res du système en place.

(7) La loi Le Chapelier, votée par l’Assemblée cons­ti­tuante le 14 juin 1791, visait à dém­an­teler les règles stric­tes rég­issant les cor­po­ra­tions de l’ancien régime, afin de per­met­tre le dével­op­pement sans contrain­tes du capi­ta­lisme. Sous le prét­exte de garan­tir la « liberté du tra­vail », elle assu­rait en fait aux patrons la liberté totale d’exploi­ta­tion des tra­vailleurs, en res­trei­gnant si étr­oi­tement le droit d’asso­cia­tion que toute entente pour déf­endre ses droits les plus élém­ent­aires était pas­si­ble d’un « délit de coa­li­tion » très sévè­rement réprimé. Elle fut com­plétée par une loi du 22 ger­mi­nal an XI, aux termes de laquelle toute action col­lec­tive, dans un sens très large, pou­vait être punie de un à trois mois de prison ; les « chefs ou moteurs » encou­raient de deux à cinq ans de prison, assor­tis d’une sur­veillance poli­cière ultéri­eure de deux à cinq ans éga­lement.

(8) Il y a bien peu de matériaux en français sur l’acti­vité des comités de shop-ste­wards. Leur dével­op­pement se situe avant la guerre de 1914 en Ecosse autour du Clyde Workers’Committee, puis du National Shop-Stewards, et plus tard d’un Workers’ Committee Movement, tous indép­endants de l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale offi­cielle Trade Union ; plu­sieurs grèves impor­tan­tes furent menées pen­dant la guerre avec la répr­ession que l’on peut ima­gi­ner. Plus tard, ces comités shop-ste­wards furent plus ou moins intégrés de fait dans le fonc­tion­ne­ment du système, mais ce n’est qu’avec le gou­ver­ne­ment Thatcher que leur pou­voir et leur rôle, déjà bien dimi­nués dis­pa­ru­rent pra­ti­que­ment.

(9) Il semble que les Alliés préférèrent pro­lon­ger la guerre d’une année, afin de conso­li­der poli­ti­que­ment leurs conquêtes en Europe occi­den­tale et éviter les explo­sions socia­les qui avaient marqué la fin de la pre­mière guerre mon­diale. Ils furent aidés dans cette tâche dans tous les pays par les partis com­mu­nis­tes, qui firent déposer les armes aux maquis et par­ti­cipèrent à des coa­li­tions poli­ti­ques d’unité natio­nale, ceci conformément aux accords de Yalta qui plaçaient l’Ouest de l’Europe sous contrôle amé­ricain. Quels qu’aient été les évé­nements, notam­ment pen­dant la guerre froide et jusqu’à la chute du mur de Berlin, aucun des cosi­gna­tai­res de Yalta n’enfrei­gnit le par­tage de l’Europe en deux zones d’influence, chacun lais­sant l’autre pra­ti­quer libre­ment la répr­ession sociale assu­rant sa domi­na­tion.

(10) Le sup­plément à Informations Correspondance Ouvrière de juin-juillet 1968, « La grève géné­ralisée en France », qui retrace les journées de Mai 68 dans les facultés et les entre­pri­ses, est tou­jours dis­po­ni­ble.

(11) Dans l’ouvrage Mai 1968 : la Brèche, pre­mière réflexion sur les évé­nements formé de trois arti­cles res­pec­ti­ve­ment d’Edgard Morin, Claude Lefort et Jean-Marie Coudray (pseu­do­nyme de Castoriadis), ce der­nier peut écrire : « Il faut conjonc­tu­rel­le­ment inci­ter les tra­vailleurs - sans lais­ser aucune illu­sion sur le syn­di­cat comme tel - à rejoin­dre la CFDT, parce que moins bureau­cra­tisée, et plus permé­able à sa base aux idées du mou­ve­ment, mais aussi et sur­tout pour y poser cette ques­tion et cette exi­gence : l’auto­ges­tion n’est pas seu­le­ment bonne pour l’extérieur, elle est tout aussi bonne pour la sec­tion syn­di­cale, le syn­di­cat, la fédé­ration et la confé­dé­ration. » Une telle posi­tion était cou­rante alors dans l’ultra-gauche et l’embar­que­ment dans l’idéo­logie de l’auto­ges­tion appuyée par les mili­tants de 68 entrés, sur ces conseils et sur d’autres, à la CFDT : cela culmina avec l’énorme mys­ti­fi­ca­tion montée autour de Lip, l’usine qui ne fut jamais autogérée malgré les flots de pro­pa­gande qui en firent un cas exem­plaire (une bro­chure d’ICO ana­lysa en détail cette lutte mais mal­heu­reu­se­ment elle est trop mal imprimée et trop volu­mi­neuse pour être pho­to­co­piée).

(12) Les évé­nements de Pologne peu­vent illus­trer de façon par­faite la manière dont l’auto­no­mie d’un mou­ve­ment ouvrier pou­vait à la fois être réprimé et récupéré. L’insur­rec­tion de 1970-1971 était l’expres­sion évid­ente d’une rév­olte ouvrière spon­tanée (voir ICO : Capitalisme et lutte de clas­ses en Pologne, 1970-1971, éd. Spartacus). Il était évident que ce mou­ve­ment mi-réprimé, mi-vic­to­rieux aurait des pro­lon­ge­ments ; cela devint par­ti­cu­liè­rement clair après une brève journée de rév­olte, le 25 juin 1976 (bro­chure d’Echanges, Henri Simon : Travailleurs contre capi­tal). Surfant sur le rap­port de forces créé par ces insur­rec­tions ouvrières, les réf­or­mateurs du système mirent en place, avec l’appui de l’Eglise catho­li­que et des Etats-Unis, un réseau clan­des­tin d’orga­ni­sa­teurs qui, lors­que éclata un nou­veau soulè­vement en 1980, purent imméd­ia­tement mettre en place leurs hommes, cana­li­sant tout le mou­ve­ment vers la tran­si­tion sou­haitée (quoi­que avec pas mal de dif­fi­cultés), autour du comité MKS de Gdansk, puis du nou­veau syn­di­cat Solidarité (voir H. Simon, Pologne 1980/1982, Lutte de classe et crise du capi­tal, Spartacus).

(13) En 1968, l’usine Renault de Billancourt, alors l’usine phare pour tout le monde ouvrier, était tota­le­ment fermée à toute inter­ven­tion extéri­eure et stric­te­ment contrôlée par l’appa­reil CGT-PC ; les ouvriers de Renault n’entraient dans l’usine qu’après avoir exhibé leur carte de ser­vice et tout ouvrier cri­ti­quant alors la conduite de la grève pou­vait se voir reti­rer sa carte, c’est-à-dire se voir inter­dire l’entrée de l’usine en grève. Des étudiants partis de la Sorbonne occupée pour avoir des contacts avec les ouvriers furent contraints de rester aux portes des bâtiments de Billancourt et de dia­lo­guer avec les ouvriers per­chés de l’autre côté des murs. Cette domi­na­tion interne de la CGT n’empêcha pas, alors que la reprise était amorcée dans d’autres sec­teurs, que les hauts res­pon­sa­bles de la CGT durent reve­nir plu­sieurs fois devant l’assem­blée géné­rale des tra­vailleurs avec de nou­vel­les pro­po­si­tions pour pou­voir mettre fin à la grève.

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop