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Mouvement communiste : premières réflexions sur les résultats du 29 mai

publié par Yves, le samedi 18 juin 2005

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(Pour des raisons techniques nous avons dû malheureusement supprimer du texte les tableaux qui l’enrichissaient mais vous les trouverez sur le site de Mouvement communiste : www.mouvement-communiste.com)

« The day after » : le prolé­tariat en France mél­ange sa colère dans le pro­tec­tion­nisme

Les temps sont rudes pour les révo­luti­onn­aires. Plus de deux électeurs sur trois sont tombés dans le piège de l’illu­sion élec­to­rale. Des scores mas­sifs de par­ti­ci­pa­tion ont été enre­gis­trés dans plu­sieurs zones ouvrières. Les données four­nies par un son­dage à la sortie des urnes réalisé par l’ins­ti­tut TNS-Sofres, cons­ti­tuent un précieux outil de com­préh­ension et four­nit des éléments précieux à l’ana­lyse du vote. Faute de mieux. Selon ce son­dage, on apprend que 81 % des ouvriers, 79 % des chômeurs, 60% des employés, 64 % des sala­riés du sec­teur public et 61 % de ceux du sec­teur privé ont voté non. Ils ont rejoint dans le camp du refus du traité les quel­que 55 % de la caté­gorie des com­merçants, chefs d’entre­prise et autres arti­sans.

Nous ne crie­rons cepen­dant pas avec la presse bour­geoise, de gauche comme de droite, qui croit déceler, dans les rés­ultats du référ­endum du 29 mai sur le traité cons­ti­tu­tion­nel de l’Union europé­enne, « un séisme », « un choc », « un mai ’68 dans les urnes », etc. Non, pour les révo­luti­onn­aires, pour les cama­ra­des de MC, ce qui est grave est le fait que la haine sourde et par­fai­te­ment jus­ti­fiée qui couve dans les milieux ouvriers les plus dure­ment soumis aux effets néf­astes de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste se soit soudée, certes seu­le­ment le temps d’une consul­ta­tion élec­to­rale, avec la reven­di­ca­tion pro­tec­tion­niste. Le pro­tec­tion­nisme du « petit vil­lage gau­lois » vis-à-vis du « grand », de pré­fér­ence venu d’ailleurs, de la conser­va­tion de l’ordre social exis­tant face à « l’inconnu », de la « douce France », assiégée par le libé­ral­isme mon­dia­lisé (ou la mon­dia­li­sa­tion libé­rale) et par les fameux plom­biers polo­nais (150 en tout, dans l’Hexagone…).

La puis­sante classe ouvrière de l’un des pays capi­ta­lis­tes les plus développés de la planète, forte d’une his­toire glo­rieuse de com­bats intran­si­geants et d’inter­na­tio­na­lisme, s’est mélangée dans les urnes - au sens propre et figuré - aux cou­ches les plus arriérées du pays, vivant le plus sou­vent hors des gran­des mét­ro­poles de l’Hexagone dans cet espace abs­trait que l’on nomme joli­ment l’envi­ron­ne­ment rural et péri-rural. Ces sec­teurs mar­gi­naux de la société civile cher­chent déses­pérément des moyens (dont celui élec­toral) pour rés­ister à la prolé­ta­ri­sation et à l’avancée de rap­ports de pro­duc­tion pure­ment capi­ta­lis­tes. Leur souf­france n’indiffère pas les ouvriers cons­cients, mais ces der­niers savent qu’ils n’ont rien à gagner en asso­ciant leur sort à celui de ces éclats de clas­ses arriérées, résidus de pér­iodes heu­reu­se­ment révolues. Une classe moderne qui a tout à gagner, le prolé­tariat, ne sau­rait pas conta­mi­ner son projet poli­ti­que haut - la trans­for­ma­tion com­mu­niste des rap­ports humains au moyen de la démo­lition pla­ni­fiée des sociétés divisées en clas­ses - avec la nos­tal­gie réacti­onn­aire d’un monde étriqué mori­bond. Ce juge­ment global sur les rés­ultats du référ­endum, serait-il trop cas­sant, exces­si­ve­ment pére­mpt­oire ou, pire, mép­risant de l’expres­sion de la grogne d’une grande partie de la classe ouvrière elle-même ? Nous ne le croyons pas.

Voici Les faits. La plu­part des gran­des villes ont choisi le oui, dont Paris (tous les arron­dis­se­ments), Lyon, Toulouse, Nantes, Rennes, Bordeaux, Caen, Brest, Lorient, Besançon, Rouen et Strasbourg. Lille et Mulhouse ter­mi­nent sur un match pra­ti­que­ment nul. En revan­che, la plu­part des villes indus­triel­les en perte de vitesse, dont Saint Etienne, Montluçon, Clermont-Ferrand, Limoges, Saint-Dizier, Montbéliard, Belfort, Amiens, Douai, Dunkerque, Cambrai, Le Havre, Beauvais, Marseille et Toulon, ont choisi, sou­vent mas­si­ve­ment, le non, à l’instar des dép­ar­tements les plus ruraux du pays. La Beauce des grands cér­éaliers abon­dam­ment four­ragés par les sub­ven­tions com­mu­nau­tai­res, la Champagne des pro­duc­teurs du mous­seux se retrou­vent ici du même côté du Nord-Pas de Calais ouvrier. Cette mixité contre nature est encore plus trou­blante quand on prend en compte les moti­va­tions du vote. Dans les deux cas du oui et du non l’emporte la vision natio­na­liste. Pour les électeurs qui ont voté non, la pre­mière raison (pléb­iscitée à 46 %) de leur choix relève de la crainte que « ce traité va aggra­ver le chômage en France ». Quelque 19 % et 18 % res­pec­ti­ve­ment des votants non ont entendu stig­ma­ti­ser prio­ri­tai­re­ment « la menace que l’Europe représ­ente pour l’iden­tité franç­aise » et « le rejet de la Turquie ». Environ 34 % a voté ainsi car le traité leur sem­blait « trop dif­fi­cile à com­pren­dre ». Seulement 34% ont évoqué le caractère présumé « libéral » du traité. Déception pour les tenants du « non de gauche » : à peine 35 % des sondés ayant voté non ont fait cela avant tout pour impo­ser la rené­goc­iation du traité . `

Quant aux oui, la musi­que ne varie guère. Quelque 52 % de ces votants ont choisi le traité parce qu’il permet de « ren­for­cer l’Union europé­enne face aux autres gran­des puis­san­ces (Etats-Unis, Chine, Inde, …) ». C’est tou­jours la même, vieille ren­gaine de l’Europe comme bou­clier de la France pour contrer ses pays concur­rents. Démonstration : 42 % des électeurs du oui l’ont fait afin que « la France reste forte en Europe ».. Suivez leur regard. Plus que jamais, ni oui ni non donc pour les révo­luti­onn­aires. Que va-t-il suivre ? Rien ou pres­que du point de vue de la vie du capi­tal. La preuve ? Les mar­chés sont restés de marbre face au « séisme » élec­toral français auto­pro­clamé. Quant aux Etats de l’Union, ils ont jusqu’en novem­bre 2006 pour trou­ver des accords sur les points réel­lement impor­tants du traité : la redis­tri­bu­tion des pou­voirs entre le Conseil d’Europe, le Parlement de Strasbourg et la Commission de Bruxelles ainsi que les moda­lités de for­ma­tion des majo­rités. Du côté du prolé­tariat, en revan­che, tout reste à faire. La pour­suite de la bataille anti-élec­to­rale et le ren­for­ce­ment de la cri­ti­que du pro­tec­tion­nisme social sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Mais gare au dés­espoir. Les illu­sions que la vic­toire du non a générées dans le camp ouvrier seront balayées par la réalité de l’exploi­ta­tion et par le dur­cis­se­ment pré­vi­sible de la dic­ta­ture démoc­ra­tique de l’Etat français. Le grand gagnant poli­ti­que de l’échéance référ­end­aire du 29 mai, Nicolas Sarkozy, a d’ores et déjà indi­qué deux objec­tifs prio­ri­tai­res : « pré­fér­ence com­mu­nau­taire et immi­gra­tion maîtrisée » (déc­la­ration télévisée du Président de l’UMP le soir du 29 mai). Ça promet. Le pro­tec­tion­nisme éco­no­mique et social déb­orde iné­vi­tab­lement en vul­gaire xénop­hobie Un deuxième son­dage à la sortie des urnes, réalisé par l’ins­ti­tut Louis Harris, jette un sinis­tre écl­ai­rage sup­plém­ent­aire sur les rai­sons du vote non. Citation : « La xénop­hobie a cons­ti­tué un puis­sant res­sort du vote ; 49 % des per­son­nes inter­rogées ont estimé qu’il y avait ’trop d’étr­angers en France’ aujourd’hui, et 67 % de ces per­son­nes ont voté non. Sur ce regis­tre, les images de l’adhésion de la Turquie et du plom­bier polo­nais ont fonc­tionné à plein ». Outre ce puis­sant fac­teur du non, Louis Harris en cite deux autres :

1) « La dimen­sion pro­tes­ta­taire repose sur un état d’esprit très viru­lent. Interrogés sur leur état d’esprit, les Français se déc­larent prio­ri­tai­re­ment ’révoltés’ (34 %) ; et les per­son­nes se déc­larant ’révoltées’ ont voté non à 78 % ».

2) « La dimen­sion sociale repose sur des inquié­tudes mas­si­ves pour l’avenir. Invités à qua­li­fier leur situa­tion dans la vie de tous les jours, les Français esti­ment le plus sou­vent avoir ’une situa­tion encore cor­recte, mais qui pour­rait rapi­de­ment se dég­rader’ (42 %) ; et les per­son­nes ayant cette per­cep­tion d’elles-mêmes ont voté non à 66 % ». Synthèse par­fai­te­ment rai­son­na­ble des spéc­ial­istes : Le référ­endum s’est tra­duit par « une pro­tes­ta­tion sociale ET [sou­li­gné dans le texte NdlR] franç­aise ». Le res­pon­sa­ble de l’étude, François Miquet-Marty, direc­teur des études poli­ti­ques de l’ins­ti­tut, a précisé ainsi ce juge­ment : « La vic­toire du non au référ­endum ne se réduit pas à l’expres­sion d’un malaise social. Le vote non se com­prend comme un vote pro­tes­ta­taire et social et natio­nal. Les électeurs qui ont voté non ont voulu refu­ser une Europe trop libé­rale (32 %), expri­mer un ras-le-bol général (31 %), prés­erver l’indép­end­ance de la France (27 %), expri­mer leur méc­ont­en­tement face à la situa­tion éco­no­mique et sociale du pays (25 %), et mar­quer leur oppo­si­tion à l’adhésion de la Turquie (22 %) ». Le pro­tec­tion­nisme éco­no­mique et social s’est donc marié dans l’urne avec la mani­fes­ta­tion d’un méc­ont­en­tement général et, sur­tout, avec des crain­tes crois­san­tes pour l’avenir des emplois et des salai­res.

Un vote prolé­tarien au plan socio­lo­gi­que

La dét­er­mi­nation idéo­lo­gique natio­na­liste du non est au moins aussi pro­noncée que sa caractér­is­tique socio­lo­gi­que pré­do­min­ante de type prolé­tarien. Sur ce der­nier point, pas de doutes. Un troi­sième tra­vail, réalisé par Dominique Goux (éco­nom­iste, pro­fes­seur asso­ciée Ecole Normale Supérieure) et Eric Maurin (éco­nom­iste, direc­teur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), montre que le vote prolé­tarien du non a pris de l’ampleur en intégrant lar­ge­ment aux bataillons du non au traité de Maastricht de 1992 les petits cadres diplômés en voie de prolé­ta­ri­sation accélérée en raison d’un rap­pro­che­ment à étapes forcées de leurs condi­tions de tra­vail (méca­ni­sation et auto­ma­ti­sa­tion mas­si­ves du tra­vail intel­lec­tuel) et de rému­nération à celles des prolét­aires ’clas­si­ques’, ouvriers et employés. (...)

« Maastricht avait révélé une cou­pure très nette entre les caté­gories les plus diplômées de la popu­la­tion et les caté­gories les plus démunies, pré­lude aux lec­tu­res binai­res de la société qui fleu­ris­sent depuis dix ans, frac­ture sociale, France d’en haut France d’en bas, les deux France... Seul un sou­tien très ferme des diplômés et des cols blancs avait sauvé le oui », indi­quent les deux pro­fes­seurs. « Or depuis treize ans, les caté­gories du oui à Maastricht, les plus ins­trui­tes et les plus protégées du sala­riat, ont conti­nué de pro­gres­ser très for­te­ment dans la popu­la­tion. Au moment de Maastricht, près de la moitié de la popu­la­tion adulte était sans diplôme, aujourd’hui la pro­por­tion n’est plus que d’un tiers envi­ron. Issue de la der­nière grande phase de démoc­ra­ti­sation du système édu­catif (85-95), les nou­vel­les géné­rations d’électeurs sont bien mieux formées que les pré­céd­entes. En rép­onse à cet afflux massif de diplômés, les entre­pri­ses et les ser­vi­ces publics ont - quoiqu’on en pense - pour­suivi leurs trans­for­ma­tions, la pro­por­tion de cadres et pro­fes­sions intermédi­aires dans la popu­la­tion active aug­men­tant de plus de 20 % entre 1993 et 2004. En revan­che, l’impor­tance des gran­des caté­gories du non à Maastricht, ouvriers, arti­sans ou com­merçants, conti­nue de s’effri­ter (-10 %). Depuis treize ans, la trans­for­ma­tion socio­lo­gi­que du pays se pour­suit à un rythme très sou­tenu et cette évo­lution aurait dû méca­niq­uement jouer en faveur du oui », dével­oppent-ils. Il n’en a rien été.

« En 1992, le cli­vage était essen­tiel­le­ment entre les non diplômés et les autres, en 2005 le cli­vage s’est déplacé et se situe davan­tage entre les très diplômés et les autres. Le bas­cu­le­ment d’une partie des diplômés intermédi­aires vers le non reflète sans doute la déc­eption de ceux dont les efforts à l’école ne s’accom­pa­gnent pas d’une élé­vation dans la hiér­archie sociale ». La déc­eption pour l’arrêt de l’ascen­seur social et la dég­ra­dation de leur posi­tion sociale se tra­dui­sent, pour l’heure, en une trouille noire d’être plongés dans le prolé­tariat ’clas­si­que’. La peur domine alors que la réalité de leur condi­tion en fait déjà, en large partie, des prolét­aires moder­nes ’sans col’ (ni blanc, ni bleu). Fait nou­veau, l’idée réacti­onn­aire de prés­erver son statut de cadre a débordé dans le sec­teur public. « Fragilisées par la montée de l’ins­ta­bi­lité pro­fes­sion­nelle, les clas­ses moyen­nes du privé res­tent por­teu­ses d’un non parmi les plus fermes, mais elles sont dés­ormais rejoin­tes dans le rejet par les clas­ses moyen­nes du public. Cette com­mu­nion iné­dite dans le rejet est sans doute la clef de la déf­aite du oui et peut-être le prin­ci­pal ensei­gne­ment du scru­tin de 2005 : les différ­entes frac­tions de clas­ses moyen­nes, à leur tour, cha­cune pour des rai­sons différ­entes, ces­sent de jouer le jeu. Ce déc­roc­hage des clas­ses moyen­nes a pour conséqu­ence un fossé gran­dis­sant entre elles et les clas­ses supéri­eures du pays ». Enfin, quant au chômage, l’inter­pré­tation qui vou­drait que cette pro­blé­ma­tique ait joué les pre­miers rôles dans le non de 2005, doit être pour le moins nuancée : « En 1992 comme en 2005, le vote s’expli­que éga­lement très direc­te­ment par le taux de chômage. Cela dit, le taux de chômage est aujourd’hui plutôt moins élevé qu’en 1992 (10 % contre 11.1 %) et ce fac­teur ne peut donc expli­quer la chute mas­sive du oui observée à l’échelon natio­nal entre les deux référ­end­ums ».

Maigre prix de conso­la­tion, l’abs­ten­tion a marqué des points en milieu prolé­tarien

Ces jours d’ivresse post élec­to­rale ont servi à cacher un aspect impor­tant, quoi­que géné­ra­lement négligé des com­men­ta­teurs bour­geois de tous bords, celui de la com­po­si­tion de classe de l’abs­ten­tion. Sur ce point, les nou­vel­les ne sont pas mau­vai­ses, car elle passe de 23 % en 1992 (référ­endum pour la rati­fi­ca­tion du traité de Maastricht) à 30 % en 2005. Mieux. Tous les sec­teurs du prolé­tariat ont considé­rab­lement accru leur taux d’abs­ten­tion, fai­sant jus­tice des laïus post élec­toraux des divers Mélenchon, Buffet et autres Besancenot qui font état à l’envi d’une ruée vers les bureaux de vote des habi­tants des quar­tiers popu­lai­res. (...) Les arti­sans, com­merçants et chefs d’entre­prise ont voté mas­si­ve­ment, avec un score digne d’une élection pré­sid­enti­elle. En revan­che, les taux de par­ti­ci­pa­tion se sont effon­drés parmi les employés et les dites pro­fes­sions intermédi­aires (les fameux ’cols blancs’ qui, au plan socio­lo­gi­que, dérivent à grand pas vers le prolé­tariat). Les ouvriers ont fait mieux que la moyenne, mais l’abs­ten­tion n’a pas véri­tab­lement percé. Sans doute en raison de la prés­ence nour­rie et active des pro­pa­gan­dis­tes de l’élec­to­ral­isme en leur sein. Il est éga­lement intér­essant de cons­ta­ter que l’abs­ten­tion a for­te­ment pro­gressé parmi les par­ti­sans de la gauche, n’en dépl­aise à ses diri­geants, avec des pics signi­fi­ca­tifs aussi bien parmi les électeurs du PC que des Verts et que du PS. A contra­rio, les sym­pa­thi­sants de la droite et de l’extrême-droite ont fait acte d’élec­to­ral­isme dans des pro­por­tions com­pa­ra­bles à 1992. Ainsi, la montée de l’abs­ten­tion est prin­ci­pa­le­ment à attri­buer aux bataillons élec­toraux de la gauche. Enfin, un der­nier mot sur les moti­va­tions de l’abs­ten­tion. Ici, il n’y a pas de quoi para­der….

Toujours d’après l’enquête de Louis Harris , quel­que 39 % des abs­ten­tion­nis­tes ont déclaré avoir eu « un empêc­hement majeur » le 29 mai. Le quart d’entre eux ont décidé de ne pas voter car « quel que soit le rés­ultat, les gou­ver­ne­ments n’en font qu’à leur tête ».. Environ 19% ne sent pas rendus dans les bureaux de vote parce que « le texte du projet de Constitution était incom­préh­en­sible ». Puis, en des­cen­dant, 15 % « ne s’intér­esse pas à la poli­ti­que » ; 10 % l’a fait par « ras-le-bol » ; 10 % « n’a pas été en mesure de choi­sir », etc. Une conclu­sion : il n’y a pas davan­tage à espérer de cette abs­ten­tion que de ce vote. Et deux considé­rations géné­rales :

1) La peur n’engen­dre jamais les com­bats de classe. Ce vote (et cette abs­ten­tion) est pro­tes­ta­taire dans le sens qu’il exprime de façon éclat­ante des crain­tes extrê­mement dif­fu­ses au sein du corps social. Comme nous l’avons vu plus haut, ces peurs déb­ordent sou­vent dans l’irra­tion­nel d’ancien­nes cou­ches moyen­nes sala­riées repoussées peu à peu dans le prolé­tariat par la méca­ni­sation de leur tra­vail. Mais elles cor­res­pon­dent aussi à une détér­io­ration bien tan­gi­ble de plu­sieurs aspects de leur condi­tion (l’ali­gne­ment pro­gres­sif pro­grammé du régime de retraite des fonc­tion­nai­res à celui des tra­vailleurs du privé a, à coup sûr, joué un rôle décisif) ainsi qu’à leur plus grande fra­gi­li­sa­tion sur le marché de l’emploi. Les sec­teurs les plus désespérés de la classe ouvrière, ceux qui ont subi de plein fouet les restruc­tu­ra­tions de la fin des années ’70 / début des années ’80, les chômeurs de longue durée, les prolét­aires jeta­bles en fin de car­rière, etc. ont une nou­velle fois crié dans les urnes leur dés­arroi et leur iso­le­ment social et poli­ti­que. Il est évident que les souf­fran­ces qui se sont exprimées si lar­ge­ment dans le vote du 29 mai ne doi­vent pas être assi­milées les unes aux autres. Il y a en effet un véri­table abîme entre le cadre déçu du fonc­tion­ne­ment plus qu’impar­fait de l’ascen­seur social, méc­ontent d’être de plus en plus attiré vers la condi­tion prolé­tari­enne et l’ancienne ouvrière du tex­tile dans le Nord ou le tra­vailleur licen­cié de Moulinex.

La dou­leur de ceux-ci n’indiffère pas les révo­luti­onn­aires, même lorsqu’elle s’exprime de la sorte. En revan­che, il est évident que de cette dou­leur et, sur­tout, de ce sen­ti­ment diffus de déf­aite qui leur a fait choi­sir d’insérer un bul­le­tin dans l’urne plutôt que de s’en pren­dre aux ins­ti­tu­tions de l’Etat (comme l’avaient fait les sidér­urg­istes lor­rains en 1979) il n’y a, pour l’ins­tant, rien à en tirer. Le prolé­tariat est capa­ble de lutter pour ses intérêts seu­le­ment quand ses bles­su­res se trans­for­ment en un effi­cace accu­mu­la­teur de puis­sance, uni­que­ment lors­que ses chaînes se muent en une for­mi­da­ble arme. La lutte de classe est bien davan­tage l’expres­sion de la force sociale et poli­ti­que des tra­vailleurs que de leur détr­esse. Mieux, la détr­esse des tra­vailleurs n’est utile que lorsqu’ils la dép­assent par le déplo­iement de leur confiance en soi, comme classe indép­end­ante de la société dont la voca­tion est de détr­uire toutes les oppres­sions.

2) Le caractère « social » du vote, main­tes fois sou­li­gné par les obser­va­teurs, est incontes­ta­ble. Mais le vote en n’est pas une simple trans­crip­tion fidèle. Quoiqu’en la déf­ormant par sa nature même, le vote (tout vote, à des degrés différents) relate, en revan­che, de la per­cep­tion, de la façon d’appréh­ender et de déc­rire la réalité sous-jacente des rap­ports sociaux. Peut-on assurément reconnaître que la sim­pli­cité du mécan­isme référ­end­aire, fondé sur une logi­que pla­te­ment binaire (oui ; non à quel­que chose … ou à « tout »), plaide pour le mini­mum de déf­or­mation. Le détail des moti­va­tions de chaque camp est tel­le­ment vaste qu’il est sou­vent mal aisé d’y déceler une ten­dance. Mais là n’est pas la ques­tion. Le point est que même en fai­sant abs­trac­tion des déf­or­mations men­tionnées (bien réelles au demeu­rant), en assu­mant que le vote du 29 mai a fait état le plus per­ti­nem­ment pos­si­ble d’une colère par­tagée par la grande majo­rité de la popu­la­tion, on ne peut pas faire l’impasse des idées que cette colère a pro­dui­tes. Plusieurs de ces idées ont certes crû dans le bouillon de culture de l’exploi­ta­tion et de l’oppres­sion mais elles ne sont pas moins inu­ti­les, voir, le plus sou­vent, nui­si­bles à l’éclosion d’un mou­ve­ment indép­endant de la classe ouvrière. Un exem­ple : les délo­ca­li­sations. La croyance com­mune, abon­dam­ment relayée par les poli­ti­ciens bour­geois de tous bords, est que les délo­ca­li­sations ont compté pour beau­coup dans la réd­uction de la sur­face de l’appa­reil manu­fac­tu­rier hexa­go­nal. Le libé­ral­isme (pire, l’ultra­libé­ral­isme) tant honni aurait ouvert les vannes du dép­la­cement à l’étr­anger, vers des pays où les ouvriers sont mal payés et sans cou­ver­ture sociale, de pans entiers des acti­vités indus­triel­les franç­aises. Ce diag­nos­tic est pure­ment et sim­ple­ment faux. Des données en vrac :

a) « Environ 95 000 emplois indus­triels auraient été sup­primés en France et délo­calisés à l’étr­anger entre 1995 et 2001, soit en moyenne 13 500 chaque année. [Compte tenu d’incer­ti­tu­des de comp­ta­bi­li­sa­tion], on peut rete­nir une four­chette large de 9 000 à 20 000 emplois délo­calisés par an. A titre de com­pa­rai­son, les sup­pres­sions d’emplois brutes annuel­les dans l’indus­trie sont de l’ordre de 500 000. … En rythme annuel, 0,35 % des emplois indus­triels auraient été délo­calisés chaque année entre 1995 et 2001, soit un peu plus d’un emploi sur 300 » (source : Délocalisations et réd­uctions d’effec­tifs dans l’indus­trie franç­aise ? par Patrick Aubert et Patrick Sillard ; mai 2005)

b) En 2004, les inves­tis­se­ments étr­angers, plus de 50 mil­liards d’euros l’an passé (chif­fre com­pa­ra­ble à celui de la Chine) en France ont permis la création de 29 578 emplois dans l’Hexagone et d’en prés­erver 33 247 autres.

c) En Europe, en 2003, envi­ron 21 % des emplois totaux crées en France dans le sec­teur indus­triel (dont 7 000 dans la cons­truc­tion auto­mo­bile) sont issus d’inves­tis­se­ments pro­duc­tifs d’ori­gine étrangère. C’est le pour­cen­tage le plus élevé en Europe. L’Hexagone accueille 16 % du total européen des inves­tis­se­ments de cette nature, 2e der­rière le Royaume-Uni. (source : Ernest & Young).

d) Les effec­tifs français de seize grands grou­pes indus­triels du pays sont passés, grâce notam­ment à leur inter­na­tio­na­li­sa­tion, de 366 000 en 1995 à 432 000 en 2003. Si les gains de pro­duc­ti­vité effec­ti­ve­ment réalisés (la pro­duc­ti­vité horaire dans l’indus­trie manu­fac­tu­rière franç­aise a pro­gressé de 4,5 % en 2003, se tra­dui­sant par un recul moyen du coût horaire de la main d’œuvre de 1,9 %) n’avaient pas eu lieu, ils auraient été seu­le­ment 275 000 selon le Boston Consulting Group.

e) Les pays du Centre et de l’Est européen, censés « voler » des emplois aux Français, sont engagés dans un pro­ces­sus rapide de rat­tra­page des salai­res par rap­port à ceux pra­ti­qués ici. Des preu­ves ? En Hongrie, les salai­res ont aug­menté d’un tiers durant la pér­iode 2001/2003. En République Tchèque, ils ont monté de 6 % en moyenne par an depuis 1997. (source : Courrier des Pays de l’Est)

Que dire pour ter­mi­ner ? Les révo­luti­onn­aires ont encore beau­coup de boulot !

Bruxelles-Paris, 10 juin 2005.

Pour toute cor­res­pon­dance écrire, sans autre men­tion, à : BP 1666, Centre Monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique.

Consulter le site Internet de Mouvement Communiste : www.mou­ve­ment-com­mu­niste.com

(Pour des rai­sons tech­ni­ques nous avons dû mal­heu­reu­se­ment sup­pri­mer du texte les tableaux qui l’enri­chis­saient mais vous les trou­ve­rez sur le site de Mouvement com­mu­niste : www.mou­ve­ment-com­mu­niste.com)

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