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Saïd Bouamama, un sociologue au service du hijab...

publié par Yves, le lundi 19 juillet 2004

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....ou la cons­truc­tion d’un « pater­na­lisme res­pec­ta­ble »

Sous le titre « La cons­truc­tion d’un racisme res­pec­ta­ble » le socio­lo­gue Saïd Bouamama* prétend nous livrer quel­ques clés pour com­pren­dre l’ampleur de la polé­mique sus­citée par le voile en France. Je suis, comme lui, opposé à la loi sur le voile mais pour des rai­sons tota­le­ment différ­entes : le hijab fait partie de l’uni­forme poli­ti­que que veu­lent impo­ser les intégr­istes reli­gieux et les isla­mis­tes poli­ti­ques aux jeunes filles et aux femmes ; il s’agit clai­re­ment d’un sym­bole d’oppres­sion, d’une prison en tissu ; néanmoins, il me semble, pour le moment, inu­tile d’aug­men­ter l’arse­nal lég­is­latif exis­tant. En effet, c’est d’abord et avant tout par une patiente dis­cus­sion qu’il faut tenter de trai­ter le pro­blème, et non pas par l’exclu­sion de ces jeunes filles du système sco­laire public.

Saïd Bouamama dén­once, avec raison, un cer­tain nombre d’éléments de la situa­tion franç­aise ou inter­na­tio­nale : un natio­na­lisme jaco­bin dont une inter­pré­tation chau­vine de la laïcité cons­ti­tue l’un des piliers ; un passé colo­nial dont le bilan n’a tou­jours pas été clai­re­ment effec­tué (1) ; une ten­dance assi­mi­la­tion­niste qui tra­di­tion­nel­le­ment ignore les dif­fi­cultés de vie des migrants ; les dis­cours et la logi­que sécu­rit­aires ; un racisme qui frappe plus par­ti­cu­liè­rement les per­son­nes de culture arabo-musul­mane ; une « dra­ma­ti­sa­tion », un « catas­tro­phisme » et une mani­pu­la­tion des peurs à propos de l’essor de l’islam en France ; une conjonc­ture mon­diale mar­quée par une atta­que géné­ralisée contre les acquis de l’Etat-pro­vi­dence, acquis en partie liés aux com­bats du mou­ve­ment ouvrier, etc.

Par contre, il reprend à son compte l’un des lieux com­muns de la pro­pa­gande sta­li­nienne : « la fin du monde bipo­laire a fait dis­pa­raître les freins à la logi­que capi­ta­liste basée sur la recher­che du profit maxi­mum ». Comme si les démoc­raties popu­lai­res et l’URSS n’avaient pas été des cen­tres d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive fondée sur les mét­hodes d’exploi­ta­tion les plus bar­ba­res y com­pris (et cela per­dure en Chine) l’uti­li­sa­tion de la main d’œuvre carcé­rale et concen­tra­tion­naire ! S. Bouamama col­porte éga­lement un autre cliché (du réf­orm­isme alter­mon­dia­liste celui-ci) : cette même « fin du monde bipo­laire » aurait « enclen­ché » la mon­dia­li­sa­tion - alors que cette mon­dia­li­sa­tion est consub­stan­tielle au capi­ta­lisme.

Malheureusement, ces éléments du contexte natio­nal ou inter­na­tio­nal ne per­met­tent pas de com­pren­dre pour­quoi le débat sur le hijab a pris une telle ampleur en France, ni sur­tout de définir une posi­tion poli­ti­que à propos d’un attri­but ves­ti­men­taire qui représ­ente beau­coup plus qu’un simple « fou­lard ».

Une dis­cus­sion sans aucune base... matéri­elle ?

Ce qui frappe, à la lec­ture de ce texte, c’est d’abord l’argu­ment massue de départ, répété d’ailleurs à plu­sieurs repri­ses. Le nombre de jeunes filles por­tant le voile dans les établ­is­sements sco­lai­res français serait en baisse. Sur quoi se fonde cette affir­ma­tion ? Uniquement sur les déc­la­rations de la méd­iat­rice de l’Education natio­nale, Hanina Chérifi, chargée d’arbi­trer les conflits dans ce sec­teur. Premier pro­blème : cette méd­iat­rice, comme son nom l’indi­que, n’inter­vient que lorsqu’on l’appelle, c’est-à-dire lors­que l’admi­nis­tra­tion et le corps ensei­gnant n’arri­vent pas à trou­ver de com­pro­mis avec une élève « voilée ». Ces com­pro­mis étant fort divers, il est sta­tis­ti­que­ment impos­si­ble d’esti­mer le nombre de jeunes filles réel­lement concernées par le port du « fou­lard ».

Par conséquent, les chif­fres four­nis par la méd­iat­rice ne tra­dui­sent qu’une partie du phénomène. Pourtant notre socio­lo­gue « oublie » de men­tion­ner ce « point de détail ». Pourquoi ? Tout sim­ple­ment parce que cela enlè­verait pas mal de cré­di­bilité à son argu­men­ta­tion.

Mais admet­tons, avec lui, que le nombre de jeunes filles voilées ait dimi­nué dans les établ­is­sements sco­lai­res depuis quel­ques années. Cela rend-il auto­ma­ti­que­ment la polé­mique et le vote d’une loi sur les « signes reli­gieux osten­si­bles » abso­lu­ment « arti­fi­ciels », comme l’affirme S. Bouamama ? Oui, mais seu­le­ment si l’on ferme les yeux sur l’exten­sion du hijab et autres attri­buts ves­ti­men­tai­res « musul­mans » dans tous les lieux publics, si l’on nég­lige une visi­bi­lité gran­dis­sante qui ne tient pas seu­le­ment à l’exploi­ta­tion poli­ti­que ou méd­ia­tique dont elle est l’objet.

Ce n’est qu’en tenant compte de sa plus grande prés­ence dans l’espace public que l’on peut com­pren­dre pour­quoi le hijab est l’objet de tant de polé­miques, même si (mais cela reste à dém­ontrer sta­tis­ti­que­ment) le nombre de « voiles » dimi­nue dans l’espace sco­laire depuis quel­ques années. Ce n’est pas ce dont la plu­part des inter­ve­nants ont déb­attu, nous objec­tera-t-on. Certes, mais c’est pour­tant cette dif­fu­sion du hijab qui cons­ti­tue la base matéri­elle et ration­nelle des polé­miques sur le hijab. Il est bien sûr impos­si­ble de mesu­rer en termes sta­tis­ti­ques com­bien de femmes et de jeunes filles por­tent le hijab aujourd’hui en France, mais il est dif­fi­ci­le­ment contes­ta­ble que ce « signe reli­gieux osten­ta­toire » soit de plus en plus présent dans l’espace public. Il faut donc creu­ser davan­tage les bases matéri­elles de la dis­cus­sion sur le « fou­lard isla­mi­que ». Un socio­lo­gue tra­vaille en prin­cipe avec des chif­fres et des données concrètes recueillies sur le ter­rain. Or, l’arti­cle de M. Bouamama ne nous livre aucun chif­fre ni sur l’impor­tance des popu­la­tions immi­grées en France, ori­gi­nai­res de zones où la reli­gion musul­mane est reli­gion d’Etat ou en tout cas influence for­te­ment la vie cultu­relle et sociale, ni sur la com­po­si­tion de ces migra­tions et de leur des­cen­dance, notam­ment le rap­port entre le nombre d’hommes et de femmes, ni sur les dis­cri­mi­na­tions ren­forcées dont sont vic­ti­mes les migran­tes (taux de chômage et d’emplois à temps par­tiel bien supérieurs à celui des Françaises).

Si M. Bouamama s’était penché sur ces données matéri­elles, au lieu de se livrer uni­que­ment à une « déco­nstr­uction » par­tiale des dis­cours des par­ti­sans de la loi, il aurait cons­taté que l’immi­gra­tion des pays dits « musul­mans » a évolué depuis un siècle ; que la fer­me­ture des fron­tières depuis 1974 a considé­rab­lement accru les migra­tions dites « fami­lia­les » en France comme dans toute l’Europe et que cette base matéri­elle incontes­ta­ble permet de com­pren­dre pour­quoi la dis­cus­sion sur le hijab n’a pas éclaté en 1910, en 1930, ou en 1960, mais jus­te­ment quand une frac­tion impor­tante des migrants est deve­nue des... migran­tes.

Un anti­ra­cisme anhis­to­ri­que ?

Soucieux de rester dans le ciel éthéré des concepts, Saïd Bouamama n’a pas non plus une appro­che rigou­reuse au niveau de l’his­toire des idées. Il ignore sciem­ment trente ans de dis­cus­sions idéo­lo­giques en France et en Occident et l’impor­tance prise par les idéo­logies mul­ti­cultu­ra­lis­tes depuis les années 60. S’il s’était un mini­mum penché sur l’his­toire des idées, il aurait déc­ouvert que la façon dont on dénonçait le racisme dans les années 50 et 60 diffère radi­ca­le­ment de l’idéo­logie anti­ra­ciste actuelle. On peut considérer qu’il s’agit d’un pro­grès, mais on ne peut faire une croix sur l’his­toire de l’anti­ra­cisme et le chan­ge­ment inter­venu dans ses fon­de­ments théo­riques.

Commençons par deux anec­do­tes per­son­nel­les. Mon père, mon oncle et ma tante ont défi­ni­ti­vement quitté les Etats-Unis et émigré après 1945 parce qu’ils ne sup­por­taient ni qu’on les étiqu­ette comme Noirs (qu’on les « essen­tia­lise », dirait notre dis­tin­gué socio­lo­gue), ni que toute leur vie affec­tive, matéri­elle et pro­fes­sion­nelle soit condi­tionnée par leur appar­te­nance « raciale » (rap­pe­lons qu’à l’époque les rap­ports sexuels entre indi­vi­dus de « race » différ­ente étaient pas­si­bles de lour­des peines de prison dans un cer­tain nombre d’Etats, que l’accès au droit de vote, à l’ins­truc­tion et à la plu­part des emplois qua­li­fiés était inter­dit aux Noirs amé­ricains, etc.). Pour des rai­sons phi­lo­so­phi­ques et poli­ti­ques, ils étaient déli­bérément colour blind, « aveu­gles aux cou­leurs », et refu­saient de considérer les différ­ences de pig­men­ta­tion comme des critères de clas­si­fi­ca­tion vala­ble des êtres humains.

Quand je mili­tais au MRAP dans les années 60 en France, cette asso­cia­tion anti­ra­ciste était à l’époque, elle aussi, « aveu­gle aux cou­leurs ». Nous dén­oncions toute théorie des races, toute clas­si­fi­ca­tion des êtres humains selon leur cou­leur de peau, leur prét­endue ori­gine eth­ni­que ou leur reli­gion. Nous nous fon­dions bien sûr sur l’uni­ver­sa­lisme répub­licain « à la franç­aise » mais aussi sur les rés­ultats d’un col­lo­que de l’Unesco, « La science face au racisme » qui avait établi de façon défi­ni­tive, du moins le croyions-nous à l’époque, qu’il n’y avait plus aucune raison de caracté­riser les indi­vi­dus selon leur cou­leur de peau - même si les manuels sco­lai­res français dif­fu­saient encore de belles photos des « races jaune, "rouge", noire et blan­che ».

Aujourd’hui, grâce notam­ment à SOS Racisme et aux idéo­logues du « res­pect de la différ­ence », à cer­tains intel­lec­tuels d’extrême gauche et sociaux-démoc­rates, mais aussi suite aux visions que les Antillais, les Arabes, les Africains et leurs des­cen­dants vivant en France ont forgées d’eux-mêmes (sous l’influence notam­ment de la culture anglo-saxonne), s’est géné­ralisé un voca­bu­laire « cool », « bran­ché » et... racial, valo­risé par les mino­rités et repris par la majo­rité dite « blan­che » ou « europé­enne ». C’est le tris­te­ment célèbre « Black, Blanc, Beur » de SOS Racisme avec ses varian­tes « feuj » et autres « renois » ou « rebeus ». Dans le débat sur le voile en France, ce ne sont donc pas uni­que­ment les preux che­va­liers de l’anti­ra­cisme qui s’affron­tent aux racis­tes cons­cients ou incons­cients, comme le prétend Saïd Bouamama, mais deux concep­tions de l’anti­ra­cisme, radi­ca­le­ment différ­entes, la seconde for­te­ment influencée par le modèle com­mu­nau­ta­riste et ség­réga­tio­nniste anglo-saxon, la pre­mière repre­nant géné­ra­lement de façon acri­ti­que le modèle assi­mi­la­tion­niste français.

Et la seconde concep­tion, celle des Taguieff, Debray et Tribalat par exem­ple, n’a rien à voir avec un « racisme res­pec­ta­ble ». On peut repro­cher à cette concep­tion son natio­na­lisme arro­gant, sa valo­ri­sa­tion acri­ti­que du modèle assi­mi­la­tion­niste français, son apo­lo­gie des vertus de l’Etat bour­geois, son confor­misme social ; on peut trou­ver les ana­ly­ses de Taguieff ver­beu­ses (mais à cette aune-là le texte de S. Bouamama prés­ente le même défaut) ou considérer que Michèle Tribalat, en réc­lamant le fichage eth­ni­que des Français à des fins sta­tis­ti­ques et pour mieux lutter contre le racisme, défend sur­tout son pré carré de cher­cheuse au CNRS sans envi­sa­ger les conséqu­ences pra­ti­ques dés­astr­euses d’une telle mesure. Mais, pour le moment ni Tribalat, ni Taguieff, ni les fémin­istes dites « laïc­ardes » n’ont, à ma connais­sance, employé des argu­ments racis­tes. En assi­mi­lant donc tous les par­ti­sans de la nou­velle loi et tous les par­ti­sans de l’ancien anti­ra­cisme à des racis­tes et des colo­nia­lis­tes incons­cients, M. Bouamama ne se livre qu’à une polé­mique facile et sté­rile, qui lui permet de dis­qua­li­fier ses adver­sai­res, sans pren­dre la peine de rép­ondre à leurs argu­ments.

L’islam poli­ti­que, connais pas !

Saïd Bouamama n’aime ni les chif­fres ni les dates, ni l’his­toire des idées, ni les faits concrets. C’est pour­quoi il dis­cute de la ques­tion du voile sans évoquer une seule fois de façon concrète l’ori­gine poli­ti­que du « hijab ». Apparemment il n’a jamais entendu parler de la révo­lution ira­nienne et des contrain­tes « ves­ti­men­tai­res » que cette révo­lution a imposées par le fouet, l’empri­son­ne­ment, la peine de mort et la lapi­da­tion aux Iraniennes. Il n’a jamais entendu des « crimes d’hon­neur » pra­ti­qués en Jordanie comme en Irak au nom de l’islam, et à une éch­elle heu­reu­se­ment bien plus limitée en Suède, en Grande-Bretagne ou en France. Il n’a jamais entendu parler ni des tali­bans, ni du GIA ou du FIS algériens, ni du Refah turc, ni des Frères musul­mans égyptiens, ni du Hamas pales­ti­nien, ni du MMA pakis­ta­nais. Il n’a jamais entendu parler des cli­ni­ques privées où les bour­geoi­ses indonési­ennes emmènent leurs filles se faire faire une « exci­sion sym­bo­li­que » (une abla­tion d’un peu de peau sur le cli­to­ris) au nom de l’islam. Il a seu­le­ment (vague­ment) entendu parler du 11 sep­tem­bre dont il prétend que cet atten­tat a changé les men­ta­lités. M. Bouamama réussit à passer sous silence une guerre qui dure depuis plus de trente ans. Cette guerre menée par les forces de l’islam poli­ti­que (tantôt avec le sou­tien de l’impér­ial­isme amé­ricain, tantôt contre lui) ne se limite pas à un simple conflit idéo­lo­gique entre l’ultra­conser­va­teur Huntington et quel­ques jeunes filles qui déci­deraient « indi­vi­duel­le­ment » de pren­dre le voile parce qu’elles font une crise d’ado­les­cence, ou une crise iden­ti­taire, à tona­lité reli­gieuse (ce type de crise est certes pos­si­ble, mais le phénomène est sta­tis­ti­que­ment infime, vu le poids que font peser sur ces ado­les­cen­tes la struc­ture for­te­ment patriar­cale de leurs famil­les, la cris­tal­li­sa­tion de com­mu­nautés eth­nico-reli­gieu­ses (2), le mili­tan­tisme des mino­rités intégr­istes et isla­mis­tes, les gangs qui essaient de contrôler les ban­lieues popu­lai­res en ter­ro­ri­sant le « sexe faible », etc).

En cari­ca­tu­rant Huntington - le « choc » des civi­li­sa­tions que, rap­pe­lons-le, ce der­nier prétend vou­loir éviter devient, sous la plume de Saïd Bouamama, une « guerre des civi­li­sa­tions » (sic) que l’idéo­logue conser­va­teur sou­hai­te­rait légi­timer (3) ! -, notre socio­lo­gue pressé de dén­oncer le prét­endu racisme de tous les par­ti­sans de la loi oublie l’essen­tiel : il existe des ten­dan­ces poli­ti­ques fortes dans les pays de la zone cultu­relle arabo-musul­mane comme en Asie, qui mènent une lutte poli­ti­que dét­erminée, lutte qui passe par l’usage de la ter­reur contre leurs pro­pres peu­ples. Et ces partis isla­mis­tes ont d’ « hono­ra­bles cor­res­pon­dants » en Europe.

Faut-il pour autant crier au com­plot intégr­iste en France, com­plot qui expli­que­rait pour­quoi le port du voile a pris de l’ampleur en France ? A voir les quel­ques cen­tai­nes de per­son­nes qui se ren­dent aux manifs des fon­da­men­ta­lis­tes musul­mans, on peut en douter pour le moment. Par contre, ces gens-là savent très bien sabo­ter les réunions de Ni putes ni sou­mi­ses dans les ban­lieues popu­lai­res, quitte à man­da­ter les mêmes émiss­aires de ville en ville et à envoyer en pre­mière ligne des jeunes filles « voilées » qui considèrent que la libé­ration de la femme passe par... le port du hijab !

L’ « eth­ni­ci­sa­tion » des ques­tions socia­les : dis­cours offi­ciels et réalité

Saïd Bouamama a raison quand il écrit que les ques­tions socia­les sont de plus en plus « eth­ni­cisées » dans les dis­cours poli­ti­ques offi­ciels. Mais il oublie deux faits fon­da­men­taux : 1) Les ques­tions socia­les ont tou­jours été « eth­ni­cisées » en France dans les conver­sa­tions quo­ti­dien­nes, dans les ban­lieues ouvrières, comme dans les beaux quar­tiers : étant métis et fils d’un Noir amé­ricain et d’une Franco-Portugaise, cela fait 54 ans que j’entends des réflexions racis­tes à l’école, à la fac, à l’armée et au boulot. La prin­ci­pale différ­ence entre les années 50-60-70 et aujourd’hui c’est que le dis­cours eth­ni­que et/ou raciste s’exprime ouver­te­ment dans la bouche d’intel­lec­tuels, de jour­na­lis­tes et d’hommes poli­ti­ques de droite et de gauche, qu’il a acquis droit de cité par l’intermédi­aire des succès élec­toraux du FN mais aussi par d’autres voies plus inat­ten­dues. Mais il faut être aveu­gle et sourd (ou alors être arrivé en France seu­le­ment depuis quel­ques années) pour croire qu’il s’agi­rait uni­que­ment d’une ques­tion idéo­lo­gique liée à l’effon­dre­ment de l’Union sovié­tique après 1989 et à la phase de « régr­ession libé­rale » que tra­verse le capi­ta­lisme mon­dial.

2) Ce n’est pas seu­le­ment la droite qui « eth­ni­cise » les ques­tions socia­les. C’est aussi la « gauche », qu’il s’agisse de SOS-Racisme, de Tarik Ramadan, des intel­lec­tuels conseillers du prince Mitterrand (Touraine, Wieworka, etc.), de cer­tains mili­tants d’extrême gauche, etc. Il est curieux d’ailleurs que M. Bouamama ne men­tionne à aucun moment les recom­man­da­tions de la com­mis­sion Stasi (la pro­po­si­tion d’aug­men­ter le nombre de fêtes reli­gieu­ses, la for­ma­tion des imams favo­risée par l’Etat, etc.) ni la cons­ti­tu­tion du Conseil consul­ta­tif du culte musul­man. Il n’arrête pas de pro­tes­ter, dans son texte, contre l’ « eth­ni­ci­sa­tion » qui serait, selon lui, pro­vo­quée par les par­ti­sans de la loi, mais il n’a pas un mot pour dén­oncer le finan­ce­ment des écoles privées (à 95 % catho­li­ques) par l’Etat, le statut par­ti­cu­lier de l’Alsace-Moselle, l’union sacrée gauche-droite pour contrain­dre les prét­endus « musul­mans français » à former une com­mu­nauté reli­gieuse et à se doter d’une représ­en­tation, etc. Il nous expli­que doc­te­ment que, « en matière iden­ti­taire, toutes les pres­sions de négations ne peu­vent sus­ci­ter que des réaff­ir­mations de plus en plus cari­ca­turées », mais il « oublie » de men­tion­ner toutes les affir­ma­tions iden­ti­tai­res qui contri­buent, elles aussi, à cons­truire des iden­tités ima­gi­nai­res de plus en plus cari­ca­tu­ra­les.

Lutte de classe et laïcité

Saïd Bouamama dén­once ceux qui rem­pla­cent la « cons­cience de classe » par une « cons­cience de race », mais on ne com­prend guère de quelle classe il parle, car nulle part dans son texte il ne fait référ­ence à la classe ouvrière, à l’ana­lyse marxiste qui a tou­jours com­battu les dis­cours iden­ti­tai­res qu’il essaie de nous refi­ler en contre­bande.

Notre socio­lo­gue dén­once ainsi l’ « isla­mo­pho­bie » actuelle tout en regret­tant la dis­pa­ri­tion de la « cons­cience de classe ». S’il s’agit là d’une allu­sion aux posi­tions de Marx sur la reli­gion, le coup de cha­peau dis­cret est plutôt mala­droit. Si Marx écrivait aujourd’hui un livre sur « La ques­tion musul­mane » ses propos ne seraient pas moins « isla­mo­pho­bes » qu’ils n’étaient hos­ti­les au judaïsme (voire, dans cer­tai­nes de ses for­mu­la­tions les plus ambi­guës, aux Juifs en tant que peuple) il y a cent cin­quante ans.

Quant à la ques­tion de la laïcité, il est évident que der­rière sa déf­ense se cachent toutes sortes de gens peu recom­man­da­bles. Mais là encore pour­quoi bran­dir comme un argu­ment décisif le fait que Le Pen soit en faveur de la nou­velle loi si l’on cache que Philippe de Villiers, compère de Le Pen en xénop­hobie, ait voté au Parlement contre cette même loi ? Saïd Bouamama est-il un com­plice de Philippe de Villiers (ou du Vatican) parce que tous deux s’oppo­sent à la loi sur les signes reli­gieux osten­si­bles ? Ce type d’argu­ment res­sort de la polé­mique facile, pas d’une dis­cus­sion théo­rique séri­euse.

Saïd Bouamama a une curieuse vision de l’his­toire de la laïcité en France. Il nous expli­que que l’école est aujourd’hui « présentée comme le ter­rain de combat essen­tiel contre ce "nouvel ennemi" qui est le "fou­lard", le "com­mu­nau­ta­risme" », etc. Il « oublie » curieu­se­ment de se pen­cher sur les rai­sons par­ti­cu­lières qui ont fait que les laïcs (toutes ten­dan­ces confon­dues, des anar­chis­tes athées aux catho­li­ques modérés en pas­sant par les francs-maçons et les socia­lis­tes) ont dû s’affron­ter à l’Eglise catho­li­que, lui impo­ser des règles que celle-ci n’était pas encline à accep­ter avant 1905. Si « mani­pu­la­tion » il y a actuel­le­ment, cette mani­pu­la­tion fait appel à un élément essen­tiel de la mém­oire col­lec­tive qui a au moins un aspect posi­tif (tota­le­ment oublié actuel­le­ment) : il y un siècle, la laïcité fai­sait partie d’un combat plus large pour l’égalité de tous les citoyens et contre la main­mise de l’Eglise sur l’ensei­gne­ment et l’espace public.

Comment peut-on écrire sans rire que « cer­tai­nes jeunes filles » por­tent le jijab pour expri­mer une « réaction de pro­tec­tion à [des] dég­ra­dations du cadre sco­laire » ? Quand on est un écolier ou une écolière, si l’on veut lutter pour obte­nir plus de profs, moins d’élèves par classe, un ensei­gne­ment de qua­lité, alors c’est un combat col­lec­tif qu’il faut mener avec tous ses cama­ra­des de collège ou de lycée. On ne voit vrai­ment pas com­ment ce que Bouamama nous prés­ente comme une réaction pure­ment indi­vi­duelle mar­quée par un retour au reli­gieux aurait le moin­dre rap­port avec une volonté d’amél­io­ration du système sco­laire. D’ailleurs, si l’on avançait une hypo­thèse aussi baro­que à propos d’un jeune juif qui déci­derait sou­dain de porter la kippa à l’école, ou d’un jeune catho­li­que qui rate­rait ses cours le matin parce qu’il sou­hai­te­rait sou­dain aller tous les jours à la messe, aucun ana­lyste ne prét­endrait que ces jeunes gens comp­tent réagir à la « dég­ra­dation » de l’ensei­gne­ment ou se protéger contre elle !

Notre socio­lo­gue a raison de s’oppo­ser à la nou­velle loi contre les signes reli­gieux osten­si­bles et de dén­oncer cer­tains des argu­ments employés pour la sou­te­nir. Malheureusement ses accu­sa­tions de racisme ou de colo­nia­lisme incons­cients ne convain­cront aucun ensei­gnant sincè­rement anti­ra­ciste, bien au contraire. Tout comme Pierre Tévanian qui, dans un texte inti­tulé « De la laïcité éga­lit­aire à la laïcité sécu­rit­aire » sur le site Les mots sont impor­tants, com­pare les profs aux colons d’Algérie et le petit per­son­nel de l’Education natio­nale (les ATTOS) aux colo­nisés ( ?!) à partir d’UNE anec­dote concer­nant l’ori­gine eth­ni­que des uns et des autres dans UN SEUL établ­is­sement sco­laire - celui où il ensei­gne -, Saïd Bouamama use de l’arti­fice de la culpa­bi­li­sa­tion de l’ « homme blanc », relevée en plus par l’accu­sa­tion de « lepén­isme », qui permet de réd­uire encore plus l’intérêt du débat, en assi­mi­lant les oppo­sants à la loi sur le voile à des lepén­istes incons­cients.

Universalisme = pater­na­lisme ?

Mais c’est seu­le­ment à la fin de son arti­cle que Saïd Bouamama nous dév­oile véri­tab­lement à partir de quel point de vue il aborde la ques­tion du hijab. Il nous apprend en effet que l’uni­ver­sa­lisme équiv­audrait à une forme de « pater­na­lisme », repre­nant ainsi les argu­ments à la fois des mul­ti­cultu­ra­lis­tes anglo-saxons et des grou­pes intégr­istes et isla­mis­tes au « Sud » comme au « Nord ». Effectivement il existe des droits (de l’homme et de la femme) qui ont une valeur uni­ver­selle. Et ces droits, bien mal appli­qués dans les mét­ro­poles impér­ial­istes (mais c’est une autre dis­cus­sion) entrent en contra­dic­tion avec cer­tai­nes tra­di­tions cultu­rel­les : de la muti­la­tion du cli­to­ris ou de l’infi­bu­la­tion (tra­di­tions pré­mus­ul­manes) à la poly­ga­mie reconnue par le Coran, en pas­sant par les « crimes d’hon­neur » (qui sont loin d’être une spéc­ialité « musul­mane ») le statut juri­di­que inférieur de la femme dans la charia ou l’inter­dic­tion des trans­fu­sions san­gui­nes (pour les témoins de Jéhovah) ou de l’avor­te­ment (pour les chrétiens), on se trouve effec­ti­ve­ment devant des valeurs inconci­lia­bles avec celles que prét­endent déf­endre les droits de l’homme et de la femme.

Face à cette irréd­uc­ti­bilité, quel­ques imams illu­minés ou mili­tants intégr­istes ten­tent de jus­ti­fier les pra­ti­ques les plus bar­ba­res. Mais dans les mét­ro­poles impér­ial­istes, ce type de dis­cours a peu de chance d’avoir un grand succès, y com­pris dans les « com­mu­nautés » eth­ni­co­re­li­gieu­ses déjà cris­talléisées ou en for­ma­tion. Alors on voit essai­mer de mul­ti­ples faux-culs qui essaient de com­bi­ner citoyen­nisme alter­mon­dia­liste et charia (ver­sion Tarik Ramadan), ou res­pect de l’islam et répub­li­can­isme (avec de nom­breu­ses sous-ver­sions : celle de l’UOIF, proche des sinis­tres Frères musul­mans, ou celles, un peu moins anti­pa­thi­ques car favo­ra­bles à une véri­table révo­lution des Lumières en terre d’islam, du psy­cha­na­lyste Malek Chebel ou de Soheib Bencheikh, mufti de Marseille).

Certains, comme Tarik Ramadan, deman­dent un « mora­toire » pour la lapi­da­tion : ce terme est très ambigu puisqu’il signi­fie comme l’indi­que le Larousse : la « SUSPENSION volon­taire d’une action » (sens que lui donne Ramadan quand on l’inter­roge) mais aussi un « délai que l’on s’accorde avant de POURSUIVRE UNE ACTIVITE » (sens que lui don­ne­ront cer­tai­ne­ment les oulémas réacti­onn­aires avec les­quels Ramadan sou­haite enta­mer un dia­lo­gue). D’autres considèrent que, pour des rai­sons « cultu­rel­les » l’exci­sion ne devrait pas être punie par la loi franç­aise ou alors pas trop sévè­rement.

Mais avant de crier au « pater­na­lisme » occi­den­tal, il fau­drait peut-être s’intér­esser à ce que disent les mili­tan­tes et mili­tants laïcs ou de gauche du Moyen-Orient, les asso­cia­tions de déf­ense des droits des femmes au Mali, au Burkina-Faso, en Inde, au Pakistan, en Jordanie, en Tunisie ou en Indonésie. On s’aper­ce­vrait alors que leur uni­ver­sa­lisme n’a rien de « pater­na­liste », bien au contraire. Il cor­res­pond aux intérêts des femmes, alors que le mul­ti­cultu­ra­lisme à la sauce boua­ma­mes­que répond, qu’il le veuille ou non, aux intérêts des hommes qui veu­lent perpétuer les tra­di­tions machis­tes et patriar­ca­les...... pour les femmes non occi­den­ta­les (les mul­ti­cultu­ra­lis­tes « blancs » ou « blan­ches » peu­vent dormir tran­quilles) ! Lorsque notre socio­lo­gue dis­tin­gué écrit « c’est pour les éman­ciper qu’il faut les contrain­dre », sous-entend-il qu’il fau­drait, dans chaque pays, adop­ter des lois différ­entes selon le sexe, la reli­gion, l’ori­gine eth­ni­que, etc. ? On nous per­met­tra de considérer une telle concep­tion, ou même le refus de pren­dre clai­re­ment posi­tion sur une ques­tion démoc­ra­tique aussi essen­tielle, comme un for­mi­da­ble retour en arrière, même si la situa­tion est loin d’être idéale dans l’Hexagone : c’est d’ailleurs le choix catas­tro­phi­que qu’a fait un pays comme le Canada où des tri­bu­naux reli­gieux (juifs, catho­li­ques et musul­mans) ont le droit d’inter­ve­nir dans les conflits conju­gaux et en matière de jus­tice civile, et où leurs décisions doi­vent être res­pectées par les tri­bu­naux laïcs.

Respect des « besoins iden­ti­tai­res » ou res­pect de l’égalité ?

Saïd Bouamama affrme que les jeunes filles ont un « besoin iden­ti­taire contem­po­rain » qui ne pro­vien­drait « ni d’une simple impo­si­tion paren­tale », « ni d’une impor­ta­tion étrangère », « ni d’une tra­di­tion dépassée ». Malheureusement, res­ti­tuer toute la com­plexité des causes d’un ou de plu­sieurs com­por­te­ments indi­vi­duels n’est en aucun cas suf­fi­sant pour dét­er­miner une posi­tion poli­ti­que. De plus, pour un mili­tant (et sans doute aussi pour un théo­ricien des scien­ces socia­les), l’inter­pré­tation d’un com­por­te­ment col­lec­tif ne se réduit pas à la simple addi­tion de tém­oig­nages indi­vi­duels. Prenons quel­ques exem­ples : ce n’est pas parce que cer­tai­nes femmes se pros­ti­tuent libre­ment, que les révo­luti­onn­aires peu­vent considérer la pros­ti­tu­tion comme une forme de liberté, quels que soient les dis­cours que dif­fu­sent ces mêmes pros­ti­tuées. (D’ailleurs la plu­part d’entre elles ne s’expri­ment pas tout sim­ple­ment parce qu’elles sont sou­mi­ses à un régime de ter­reur exercé par les macs et ren­forcé par le harcè­lement poli­cier.) Ce n’est pas le dis­cours de quel­ques cour­ti­sa­nes de luxe méd­iatisées qui peut nous per­met­tre de définir une posi­tion poli­ti­que sur la pros­ti­tu­tion.

Le fait d’être opposé par prin­cipe à la pros­ti­tu­tion, au nom de valeurs uni­ver­sel­les (« pater­na­lis­tes » ?), ne sup­pose pas non plus auto­ma­ti­que­ment de sou­te­nir la création d’un arse­nal juri­di­que plét­ho­rique pour rég­lem­enter ou rép­rimer la pros­ti­tu­tion. Lorsqu’on s’oppose à la pros­ti­tu­tion au nom de la déf­ense des droits des femmes est-ce l’expres­sion d’une « vision homogén­éis­ante des sociétés », d’une nor­ma­li­sa­tion de la sexua­lité, ou une façon de déf­endre la liberté et de l’égalité de tous les êtres humains ? De même lorsqu’une femme battue prétend vou­loir rester avec son mari parce qu’elle affirme com­pren­dre ses pro­blèmes, avoir pitié de lui, s’atta­che-t-on à ses moti­va­tions indi­vi­duel­les pour tolérer les coups de son époux, ou décide-t-on que des « valeurs uni­ver­sel­les » pri­ment sur les jus­ti­fi­ca­tions indi­vi­duel­les ? Ou encore, lorsqu’un raciste a été agressé par un Antillais, un Africain ou un Maghrébin, se contente-t-on de com­pren­dre ses sen­ti­ments de haine, de repro­duire béa­tement ses propos racis­tes, ou a-t-on recours à un grille de lec­ture plus « uni­ver­sa­liste » (et donc « pater­na­liste » ?) pour inter­préter cet acte de vio­lence ?

On peut bien sûr inter­préter le concept de laïcité de nom­breu­ses façons, comme le montre la diver­sité des rap­ports entre les Eglises et l’Etat, ne serait-ce qu’en Europe. Saïd Bouamama nous expli­que que la laïcité n’a de sens pour lui que dans une « société mul­ti­cultu­relle et mul­ti­re­li­gieuse ». Comme il ne nous expli­que pas concrè­tement com­ment fonc­tion­ne­rait une telle « société mul­ti­cultu­relle et mul­ti­re­li­gieuse », et qu’il ne nous indi­que pas quel est le pays où l’idéal de la laïcité lui semble le mieux incarné pour le moment, ses propos ne peu­vent que sus­ci­ter la méfi­ance des laïcs et des athées qui n’ont aucune envie de vivre dans une « société mul­ti­re­li­gieuse » où des tri­bu­naux reli­gieux impo­sent leur loi aux femmes, créant de fait une iné­galité entre toutes les citoyen­nes, comme c’est le cas au Canada ; ils n’ont pas non plus envie de vivre dans une « société mul­ti­cultu­relle » qui considère nor­maux ou tolé­rables la poly­ga­mie, l’exci­sion ou les mau­vais trai­te­ments infligés aux femmes. Ce n’est pas vou­loir vivre dans « une société de clones cultu­rels » comme l’écrit notre socio­lo­gue, mais dans une société laïque d’hommes et de femmes libres et égaux où les reli­gions sont can­tonnées à la sphère privée, où, sous prét­exte de « res­pec­ter » les différ­entes « cultu­res », l’on ne met pas sur le même plan le cous­cous et la poly­ga­mie, les écrits d’Avicenne et ceux de l’imam Khomeyni, la musi­que de Berlioz et les tubes pro­duits par la Star Academy, Mein Kampf et les poèmes de Hölderlin.

Il faut igno­rer déli­bérément les leçons de l’his­toire pour croire que les reli­gions aient pu ou puis­sent vivre en bonne intel­li­gence avec d’autres sans des luttes inces­san­tes des par­ti­sans de la liberté et de la laïcité contre la main­mise de toutes les Eglises sur la vie publi­que et privée. Ce n’est pas un hasard si l’Eglise catho­li­que a persécuté les juifs et les pro­tes­tants pen­dant des siècles. Ce n’est pas un hasard si l’islam a inventé le statut du dhimmi pour les non-musul­mans, statut qui dénie toute égalité à ceux qui ne croient pas aux ensei­gne­ments du Coran et qui promet la peine de mort aux athées et aux apo­stats, statut qui considère que la vie d’un « infidèle » n’a pas le même poids que celle d’un croyant, etc. Ce n’est pas un hasard si les hin­douis­tes persé­cutent et tuent les musul­mans en Inde. Ce n’est pas un hasard si les boud­dhis­tes, pour s’impo­ser au Japon, ont mené une guerre san­glante qui a duré plu­sieurs siècles contre le shin­toïsme qui était aupa­ra­vant la reli­gion majo­ri­taire. Ce n’est pas un hasard si les fon­da­men­ta­lis­tes juifs en Israël ont assas­siné Rabin et pro­pa­gent le racisme contre les Palestiniens et les Arabes. Ce n’est pas un hasard si les isla­mis­tes et les intégr­istes musul­mans croient à la véracité du Protocole des Sages de Sion et pro­pa­gent l’antisé­mit­isme.

Si l’on veut vivre dans une société garan­tis­sant le maxi­mum de liberté et d’égalité, il ne s’agit pas de « sup­pri­mer la diver­sité » comme le prétend déma­go­giq­uement Bouamama (cela le Capital s’en charge depuis 150 ans), mais de faire le tri entre les héri­tages de diver­ses tra­di­tions et cultu­res, sans préjugés mais sans com­plai­sance aucune. Et un tel tri ne peut s’effec­tuer qu’à partir de valeurs et de droits uni­ver­sels. Comme l’expli­quent bien les cama­ra­des des Partis com­mu­niste-ouvrier d’Irak et d’Iran qui mènent la bataille contre l’islam poli­ti­que dans leurs pays res­pec­tifs et contre le mul­ti­cultu­ra­lisme en Occident, ce pseudo « res­pect des différ­ences » res­sem­ble, à s’y mépr­endre, à un « racisme inversé ». D’ailleurs Chirac et Mitterrand l’ont bien dit ouver­te­ment pour l’Afrique (« ces pays ne sont pas encore mûrs pour la démoc­ratie »). Les mul­ti­cultu­ra­lis­tes, quel­les que soient leurs bonnes inten­tions, croient que les femmes des pays du « Sud » ne sont pas dignes de béné­ficier des mêmes libertés et des mêmes droits que les femmes des pays du « Nord ». Ne serait-ce pas cela le véri­table « pater­na­lisme » - voire le racisme - « res­pec­ta­ble » ?

Yves Coleman (juillet 2004)

* L’arti­cle en ques­tion se trouve notam­ment sur le site "Les mots sont impor­tants", site qui com­bine de très bons textes sur l’idéo­logie de la droite et de la gau­ches sécu­rit­aires et le lepén­isme avec des arti­cles à la tona­lité mul­ti­cultu­ra­liste, hélas beau­coup moins convain­cants. Nous y revien­drons dans un pro­chain arti­cle sur Pierre Tevanian et ses (mau­vais) argu­ments pour déf­endre sa (juste) oppo­si­tion à la nou­velle loi sur les signes reli­gieux osten­si­bles.

1. A ce propos, l’inculture his­to­ri­que n’est pas une spéc­ialité de ceux qui regret­tent la « Belle époque » du colo­nia­lisme français. Dans un livre paru chez Albin Michel inti­tulé "L’une voilée, l’autre pas", livre qui fait "dia­lo­guer"entre elles deux obs­cu­ran­tis­tes musul­ma­nes, Saïda Kada, mili­tante proche de Tariq Ramadan, dén­once l’oubli du sacri­fice des migrants « morts pour la France », sans même se rendre compte qu’ils sont aussi morts pour déf­endre les intérêts des mar­chands de canon français en 1914-18 et en déf­endant le colo­nia­lisme français en Indochine comme en Afrique pen­dant et après la Seconde Guerre mon­diale ! Mais après tout, com­ment s’étonner qu’une super­pa­triote comme cette « citoyen­niste » musul­mane ignore l’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien et le véri­table anti­co­lo­nia­lisme ?

2. Un docu­men­taire de 90 minu­tes (Alya) sur la ten­ta­tive ratée d’une famille juive franç­aise de s’ins­tal­ler en Israël a réc­emment été dif­fusé sur France 5. Il a d’ailleurs sus­cité la fureur des sites qui déf­endent une atti­tude tota­le­ment cri­ti­que par rap­port à la poli­ti­que des gou­ver­ne­ments israéliens. Ce film mon­trait bien com­ment, sans que les parents aient la moin­dre for­ma­tion reli­gieuse ni ne par­lent même l’hébreu, un de leurs fils pas­sait par une pro­fonde crise mys­ti­que. Cet ado­les­cent jugeait lui-même cette conver­sion radi­cale indis­pen­sa­ble pour rés­ister au vide créé par la perte de tous ses amis, la dis­pa­ri­tion de tous ses repères, suite à son départ de France ; il avait besoin d’un rap­port intime, fusion­nel, avec le judaïsme afin de réussir à s’adap­ter à une nou­velle réalité sociale pour laquelle il ne dis­po­sait pas d’autre grille de lec­ture (son milieu fami­lial était de « gauche » et a voté tra­vailliste en Israël, donc guère capa­ble de cri­ti­quer l’impasse poli­ti­que du sio­nisme). La pres­sion qu’exerce Israël - Etat « com­mu­nau­taire » s’il en est -, sur les nou­veaux arri­vants n’est pas moin­dre que celle exercée par une com­mu­nauté de migrants qui doit se déf­endre contre l’intolér­ance et le racisme de la société « d’accueil » (la France pour les écolières « voilées »).

3. A tous ceux qui cri­ti­quent Huntington sans l’avoir lu, ou en le déf­ormant sciem­ment, je conseille vive­ment de lire l’arti­cle de Guy Fargette (« Faut-il confon­dre choc et conflit ? ») et l’inter­view contra­dic­toire (« Quelques pré­cisions sur Huntington ») sur le site mon­dia­lime.org, sec­tion Ni patrie ni fron­tières ou dans les numéros 3 et 4-5 de la revue Ni patrie ni fron­tières. Ou encore le numéro 106 de la revue Hérodote (« Religions et géo­po­li­tique »).

4. Les textes des mili­tants laïcs des Partis com­mu­niste-ouvrier d’Irak et d’Iran sur le mul­ti­cultu­ra­lisme, les « crimes d’hon­neur », la laïcité, le hijab et l’ « isla­mo­pho­bie » se trou­vent en anglais sur les sites http://www.wpiraq.net/` http://www.wpiran.org/ http://www.m-hekmat.com/ http://www.equa­li­tyi­ni­raq.com/ http://www.medu­sa2000.com/far­siin­dex.htm En français, on peut consul­ter les textes de Houzan Mahmood, Myriam Namazie, Azar Ajedi ou Azam Kamguian dans la revue Ni patrie ni fron­tières n° 6-7 (jan­vier 2004) et 10-11 (à paraître fin août), la bro­chure Femmes en Irak, sur les sites du Comité soli­da­rité Irak ou bien mon­dia­lisme.org, sec­tion Ni patrie ni fron­tières. De nou­vel­les tra­duc­tions de textes fémin­istes ira­kien­nes et ira­nien­nes sont régul­ièrement ajoutées à ces sites « uni­ver­sa­lis­tes ».

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