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Analyses libertaires sur la question bretonne

dimanche 11 juillet 2004, par admin

Dans la mesure où le Cercle social avait déjà discuté de plusieurs questions avoisinantes (critique des actions anti-macdo, langues régionales, nationalisme de gauche) et que nous nous positionnons comme radicalement mondialistes et antinationalistes, il paraissait logique de consacrer un article aux récents développements de l’autonomisme breton. Faute de documentation suffisante, et aussi pour ne pas attaquer des gens dont la situation est déjà assez difficile comme ça, je ne détaillerai pas les positions de l’Armée révolutionnaire bretonne, ni celles de Emgann. Je me concentrerai sur l’analyse critique des positions exprimées dans les numéros d’été de leurs journaux respectifs, par l’Organisation communiste libertaire (Courant alternatif), qui soutient de manière critique certaines luttes de libération nationale, et par la Fédération anarchiste (Le Monde libertaire), dénonçant le nationalisme tout en défendant une vision libératrice de la culture. Bien entendu, comme c’est la règle dans la littérature libertaire, les points de vue exprimés dans ces articles n’engagent que leurs auteurs, et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’ensemble des membres de ces organisations.

1. L’Organisation Communiste Libertaire et la question nationale

L’Organisation Communiste Libertaire a réédité un texte de 1984 sur "la question nationale", qui sert de base théorique à un autre article intitulé "Bretagne et lutte armée". Ces deux textes méritent un examen, car ils révèlent assez bien les ressorts du soutien libertaire aux luttes de "libération nationale". Les camarades de l’OCL me pardonneront d’avoir essayé de résumer leurs textes, car un tel exercice est par nature déformateur. Dans tous les cas, rien ne remplace le retour aux textes eux-mêmes.

On peut résumer le texte sur la "question nationale" de la manière suivante :

Les mouvements issus d’un fort sentiment identitaire (ethnique, linguistique, culturelle, ou même religieux...) sont en constante augmentation dans le monde. Leur radicalité constitue la base possible d’une rupture avec l’état actuel des choses. L’analyse libertaire classique, marquée par la situation de la fin du XIXe siècle, repose sur le lien entre l’État et la Nation, alors que cette identification fut en réalité aussi tardive qu’artificielle. Elle s’est constituée principalement sur la base de la destruction des traditions et cultures populaires. Cette dynamique est liée à la montée en puissance du capitalisme industriel en Europe, fondé sur trois pôles : État, marché, nation. Cette trinité va être ébranlée par quatre transformations majeures : la décolonisation, l’apparition de l’impérialisme soviétique, l’état providence des années 1945-70, la liquidation du marché national au profit du marché mondial. Dans un monde où tout ce qui pouvait devenir état-nation l’est devenu, la revendication identitaire n’est plus inéluctablement vouée à défendre les intérêts d’une bourgeoisie nationale, et peut donc dans certains cas déboucher sur une perspective libertaire et sur le terrain de la lutte de classe. Il faut avant tout analyser chaque mouvement pour se prononcer, sans refuser a priori de soutenir, ni de soutenir tous azimuts ces mouvements. Cette idée ne se situe pas en rupture avec la tradition anarchiste, mais dans une certaine continuité depuis Bakounine et Makhno ("La question nationale", 1984, réédité dans Courant alternatif, n° spécial été 2000).

1.1. La multiplication des états-nations dans le nouvel ordre mondial

Passons la justification finale par les figures tutélaires (Bakounine et Makhno), qui ne vise qu’à emporter les indécis et qui se trouve en contradiction avec l’idée maîtresse de l’article, selon laquelle le passage de l’impérialisme au globalisme (du marché national et colonial au marché mondial) change le contenu de classe des revendications identitaires. On ne peut reprocher à ses auteurs, en 1984, de ne pas avoir tenu compte des événements des années 1990-2000. Mais on ne peut plus aujourd’hui affirmer que "tout ce qui pouvait devenir état-nation l’est devenu, jusque dans les formes monstrueuses des états du tiers monde". En effet, tous les états apparus dans la décennie se sont constituées sur des bases nationales : dislocation de l’empire soviétique, éclatement de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, indépendance de l’Érythrée et bientôt de la Palestine. Cette multiplication du nombre d’états est parallèle à la constitution de deux blocs inter-états en Amérique du Nord et en Europe, et surtout de l’émergence d’institutions mondiales. Il y aurait donc plutôt un lien fort entre la montée en puissance des mouvements identitaires et la genèse d’un état mondial.

Je proposerais plusieurs hypothèses, sommaires et non-contradictoires, pour cette multiplication des états :

1° L’éclatement de l’Empire soviétique et de son glacis défensif est favorisé par les USA et l’Europe. L’émiettement entre plusieurs états interdit à cette ancienne grande puissance de se reconstituer trop vite et permet de changer la donne diplomatique, militaire et commerciale. Il en va de même pour des pays situés dans des zones stratégiques comme la Palestine ou l’Érythrée.

2° Faute de perspectives politiques, la lutte de classe contre l’état (dans le cadre de pays capitalistes d’état) ou contre un impérialisme (dans les pays du tiers-monde) a pris une forme nationaliste, qui peut déboucher soit sur une solution pacifique (création d’un nouvel état national), soit sur une guerre interethnique. La dimension idéologique, notamment les séquelles de l’idéologie du "droit des peuples à disposer d’eux mêmes" véhiculée aussi bien par les patriotismes bourgeois, les fascismes et les variantes de "marxisme-léninisme" jouent un rôle important.

3° La création de nouveaux états permet à une clique bureaucratique ou militaire de prendre le contrôle de postes lucratifs, en se constituant en une bourgeoisie d’état, selon un déroulement classique des luttes pour l’indépendance dans la phase de décolonisation (09/02/00). La pratique de l’impôt révolutionnaire sur les entreprises, en Corse ou au pays basque, montre bien que les organisations nationalistes, même de gauche, se constituent de fait en un état illégal, et comme la base du futur état légal.

4° La redéfinition du rôle de l’état dans le "nouvel ordre mondial" l’amène à être une entreprise de services proposant une offre aux trusts mondiaux. Cette offre réside à la fois dans ses caractéristiques territoriales, ses ressources, son droit du travail, son niveau se paix sociale, etc. La multiplication des états est alors favorable aux intérêts des multinationales car il multiplie l’offre et affaiblit les états les plus puissants. La destruction du capitalisme d’état participe de ce processus, puisqu’il élimine une concurrence et facilite l’implantation de ces multinationales dans les territoires concernés (05/07/00).

Si l’on suit ces quatre hypothèses, il existerait alors une convergence entre quatre intérêts qui mènerait à un processus de création d’un nouvel état. Dans ce même cas, toute lutte à caractère identitaire pourrait effectivement déboucher sur la création de nouveaux états. Il faut observer un point essentiel sur la différence entre les états de fait (comme le Sahara occidental, la zone autonome des FARC en Colombie ou le Chiapas contrôlé par le FZLN) et les états de droit. Ces derniers bénéficient seuls d’une large reconnaissance internationale, marquée par l’entrée ou la reconnaissance officielle des institutions internationales : ONU, FMI, Banque mondiale, voire même Fédération internationale de football (symbole le plus visible de cette appartenance !). Autrement dit, c’est le niveau mondial qui mène le jeu, qui adoube les nouveaux états. Le conflit en Yougoslavie a montré également que l’état mondial pouvait désormais intervenir pour départager les conflits territoriaux, donc participer directement à la création de ces nouveaux états.

1.2. La lutte entre bourgeoisie nationale et bourgeoisie mondiale

Là où les choses se compliquent, c’est que le "nouvel ordre mondial" n’oppose pas, caricaturalement, une bourgeoisie mondiale à un prolétariat mondial, mais un tas d’intérêts antagonistes. Parmi ceux-là, c’est l’antagonisme entre bourgeoisie nationale et bourgeoisie mondiale qui nous intéresse ici. La manière dont le camarade de l’OCL décrivait la trinité État, Marché et Nation au XIXe siècle et au début du XXe siècle, me parait globalement juste. Mais dans le processus de concentration économique au niveau mondial, les propriétaires des multinationales - la Classe capitaliste Transnationale ou CCT (1) - ont laissé loin derrière eux une partie de la bourgeoisie nationale, l’ensemble des petits et moyens entrepreneurs incapables de s’inscrire dans un marché mondial. Pour ceux-là, la "mondialisation du capitalisme" est un danger majeur : l’éclatement du cadre protecteur du marché national risque de les amener à la ruine, car leur capacité à rivaliser avec les grands groupes est à peu près nulle.

A l’heure actuelle, c’est cette lutte de la bourgeoisie nationale contre la bourgeoisie mondiale qui polarise le débat politique en France. L’expression politique de la bourgeoisie nationale (on pourrait parler de CCN, classe capitaliste nationale) apparaît dans le souverainisme, l’antiaméricanisme et le réformisme anti-mondialisation. Il n’est pas étonnant de voir la revue souverainiste Marianne prendre la défense des PME, ou l’organisation ATTAC appeler les patrons de ces même PME à rejoindre son combat pour la taxation des marchés financiers. De nombreuses questions tournent autour de cet antagonisme, qui vient s’ajouter à l’antagonisme entre travailleurs et capitalistes. Par exemple, la loi sur les 35 heures est globalement favorable aux grandes entreprises, qui peuvent utiliser à plein la flexibilité, mais défavorables aux petites, incapables de compenser les heures perdues par des embauches.

Le caractère relativement nouveau et croissant de cet antagonisme peut expliquer le fait qu’il n’ait pas encore trouvé d’identification politique claire. Cela signifierait un dépassement des antagonismes politiques anciens : la difficulté pour les souverainistes de droite et de gauche de trouver un véritable terrain d’entente malgré des rapprochements, la crise de la droite et de manière générale, la crise politique actuelle ont retardé cette clarification des camps. La sclérose du système des partis bloque toute forme d’issue politicienne en France. C’est probablement l’une des raisons du succès d’ATTAC, qui est plus souple dans son fonctionnement - malgré ses liens ambigus avec la "gauche plurielle" - et qui a su allier les inquiétudes des petits entrepreneurs à celles de leurs employés - en jouant sur la crainte du chômage - et à celles des salariés du secteur public menacés par le désengagement de l’état des secteurs concurrencés par le secteur privé.

Autrement dit, il ne faut pas, contrairement à ce que laisse entendre le / la camarade qui a écrit l’article sur la "question nationale", penser que le règne du marché mondial soit établi de manière unilatérale. Au contraire, il est au cœur d’un conflit et il existe une base sociale et idéologique qui souhaite le retour à un marché national protégé par des frontières. La revendication identitaire peut donc encore servir une bourgeoisie nationale, ou même simplement un état illégal qui se propose de devenir légal. Celle-ci peut s’exprimer de deux manières : soit en prônant un souverainisme dans le cadre français, soit en proposant un cadre plus restreint, au niveau régional.

1. 3. Antimondialisation, antiaméricanisme, antimacdo

Nous avons déjà eu l’occasion de rejeter l’antiaméricanisme consensuel, en montrant comment la lutte contre les symboles visibles de la culture américaine exportée devenaient les cibles d’une lutte à double-tranchant, dans la mesure où elle tend à confondre USA et capitalisme, et à faire passer le souverainisme de gauche pour une résistance au capitalisme. Cette analyse nous avait valu l’opprobre du bouffon anti-mcdo de l’extrême-gauche chrétienne, M. Paul Ariès : c’est plutôt bon signe (07/07/00) !

Les efforts pédagogiques de José Bové, fondés sur le soutien qu’il avait reçu de la part des paysans américains et sur les rencontres effectuées à Seattle, étant en permanence contrebalancées par les déclarations ambiguës sur la "souveraineté alimentaire des peuples" qui émaillent son livre-interview (Le monde n’est pas une marchandise) et ses meetings. Lui aussi s’est vu obligé de dénoncer l’attentat de Quévert, en rappelant que l’action de Millau s’était déroulée en plein jour, publiquement, et sans violence. Cela ne répond que partiellement à la question : les modalités sont effectivement très différentes, mais la même double lecture est possible : action anticapitaliste contre un trust ou action crypto-nationaliste contre un symbole de la "culture yankee". Les attentats ont permis à Mcdo de se poser en victime et mener un battage médiatique, en même temps que la firme menait une contre-offensive sur le thème du goût et du terroir (on s’attendait presque à découvrir un McLarzac au roquefort...), plaçant le débat sur le terrain primaire du chauvinisme. Or, c’était effectivement le point faible de l’action de Millau : elle jouait intuitivement sur le sentiment anti-américain, terrain favori des communistes et des gaullistes depuis 1945.

1.4. Sur la notion d’identité culturelle

Enfin, il faut revenir au point de départ du raisonnement : la notion même d’identité culturelle. L’auteur-e de l’article "la question nationale" semble la tenir pour un acquis évident, et en vient à décrire la multiplication des mouvement identitaires comme un fait globalement positif, même s’il en indique prudemment les limites. Je ne vais pas me lancer dans un développement classique sur l’aspect réactionnaire de cette notion d’identité, qui tend à fixer un moment historique ou un passé plus ou moins mythifié d’une population donnée pour en faire un idéal indépassable. A la notion de racines qui sous-tend fréquemment celle d’identité culturelle, et qui est tournée sur le passé, nous opposons celles de branches, tournée vers l’avenir, c’est-à-dire le libre choix pour chacun d’affirmer sa propre culture. Je reviendrai sur ce point dans la troisième partie de l’article.

En 1983, l’OCL publiait un livre, tout à fait intéressant, sur la Corse, exposant les tenants et les aboutissants du nationalisme corse (2). Bien que la conclusion appelait à un soutien de cette lutte de libération nationale, elle reconnaissait les aspects réactionnaires de la société corse traditionnelle, encore très prégnants chez les militants nationalistes, notamment quand au rôle des femmes (et c’est pourtant un sujet sur lequel l’OCL s’est toujours montré très rigoureuse).

En effet, au niveau mondial, l’immense majorité des mouvements nationalistes se fonde sur un strict traditionalisme, et souvent sur une base religieuse. Les mouvements anarchistes-révolutionnaires doivent donc affronter des situations très difficiles (3), pour lutter contre les problèmes de sexisme, de religion, etc. La position selon laquelle il faut étudier la question cas par cas paraît juste en théorie, puisqu’on ne peut jamais écarter l’idée que des groupes ou des fractions rompent avec le patriotisme, mais les cas d’application risquent d’être extrêmement rares.

Il semble logique que, dans les pays soumis à un impérialisme, les groupes révolutionnaires luttent contre cet impérialisme, contre la présence de bases militaires ou d’entreprises émanant de ce pays. Mais cela peut se faire dans le cadre général de la lutte contre la domination de l’état (les bases militaires servant de supplétifs à l’insuffisance ou à l’instabilité de l’état national pour assumer son rôle répressif) ou du capitalisme en général, c’est-à-dire sur des bases politiques claires, sans verser dans le patriotisme ou le traditionalisme. Autrement dit, il vaut mieux, dans la plupart des cas, soutenir l’émergence d’un groupe anarchiste-révolutionnaire, fut-il au départ tout à fait embryonnaire, que de s’embarquer dans le soutien à un groupe réactionnaire, sous le seul prétexte qu’il est anti-impérialiste.

Mais il faut être conscient d’un fait important : la rupture avec la société traditionnelle peut être rude, plus rude encore que ne l’est l’affirmation d’idéaux libertaires et égalitaires dans les pays du premier monde. Les féministes et les athées des pays du tiers-monde en ont suffisamment souffert. On ne devient pas anarchiste pour sa culture, pour sa société, mais contre elle et envers elle.

2. Bretagne et lutte armée

Un autre article de ce même numéro d’été 2000 de Courant alternatif est consacré plus directement à la Bretagne. On peut sommairement le résumer comme suit :

L’universalisme capitaliste est un masque pour une uniformisation, qui va à l’encontre de la diversité culturelle des peuples. Cette dernière est indispensable au maintien de la biodiversité, à cause du lien nécessaire entre un peuple et son environnement. Les détracteurs des autonomistes bretons sont des centralistes qui négligent ce lien, qui négligent aussi le lien entre passé, présent et futur. L’exemple du pays basque montre que la réflexion sur l’autonomie peut amener à formuler un projet social global. La nation se définit par la conscience qu’elle a d’elle-même. Il faut donc privilégier la dynamique de lutte tout en rejetant le frontisme, c’est-à-dire l’interclassisme. Refuser ces luttes, c’est concevoir un projet totalitaire, opposé au fédéralisme libertaire. Cependant, cette dynamique de luttes, si elle peut passer par la violence - en résistance ou en réaction à la violence répressive de l’état - ne doit pas verser dans le terrorisme d’un petit groupe armé sans lien avec le mouvement de masses, car ce fonctionnement entraîne un rejet massif de la revendication elle-même, et entraîne une répression intense. Le jusqu’au-boutisme, produit de l’impatience, va à l’encontre de la violence collective ou de l’action directe non-violente, mais illégale, et reflète plutôt la destructuration de la collectivité que son émergence comme force sociale dans la lutte ("Bretagne et lutte armée", Courant alternatif, n° spécial été 2000).

On notera immédiatement une légère divergence avec l’article précédemment étudié, qui témoigne d’une prise en compte de l’évolution du système capitaliste mondial : le rejet de l’interclassisme apparaît plus nettement, et il est fondé sur un exemple précis. En effet, les auteurEs de ce texte collectif expliquent qu’on peut soutenir le mouvement autonomiste basque, où la composante anti-militariste et anti-capitaliste est importante, alors qu’en Écosse, l’autonomisme est lié au souhait de la bourgeoisie écossaise de contrôler les plates-formes pétrolières en mer du Nord. Les mêmes auteur-e-s admettent qu’il existe en Bretagne une bourgeoisie locale qui utilise les valeurs du terroir ou le celtisme comme moyens d’exportation. Implicitement, cela signifie qu’elles / ils admettent bien qu’il y a encore des territoires à partager, des marchés nationaux à créer et des bourgeoisies locales avec des ambitions indépendantistes ou autonomistes. C’est une avancée positive par rapport au texte de 1984, mais cela réduit l’intérêt de sa réédition, puisque son argument central - l’absence de territoires à partager - est ici nié.
Je passe rapidement sur toute la réflexion - tout à fait intéressante et bien formulée - sur l’usage de l’action directe illégale et de la violence collective, ou sous contrôle collectif, ainsi que sur la stigmatisation de l’impatience jusqu’au-boutiste, dans la mesure où je n’ai pas de désaccord majeur et que cette analyse s’applique tout à fait à la situation bretonne. Reste donc quatre aspects à étudier : 1° la "boîte noire" régionalisme breton ; 2° le contre-exemple du pays basque ; 3° celle du lien entre peuple et environnement ; 4° le vocabulaire. Cela m’amènera, très classiquement, à revenir sur la question de la lutte de classe dans le nouvel ordre mondial.

2.1. La boîte noire du régionalisme breton
On se trouve une fois de plus en face de l’une des nombreuses "boîtes noires" du gauchisme. J’emprunte le terme "boîte noire" au sociologue des sciences Bruno Latour, qui désigne ainsi, dans la pensée scientifique, les faits tenus pour démontrés et jamais remis en cause. Une fois la démonstration faite, on l’enferme dans une boîte noire, et on n’a pas besoin de savoir ce qui se passe à l’intérieur pour s’en servir. L’antiaméricanisme en est une, largement héritée de la Guerre froide, qui a, historiquement, servi principalement à sceller le pacte de défense mutuelle entre les nationalistes gaullistes et communistes (staliniens). Certes, elle est réactivée par le dégoût sans bornes que peut inspirer la politique internationale des USA, mais elle se manifeste le plus souvent chez les gauchistes par un rejet global de ce qui est considéré comme la culture dominante américaine (parallèlement à l’exaltation de sa contre-culture).

Le régionalisme breton, qui nous occupe plus particulièrement ici, est une autre boîte noire. Si l’on essaie de remonter à sa genèse, on trouve un double courant :

1° un régionalisme de droite, créé par les royalistes catholiques bretons au XIXe siècle pour exalter les valeurs locales, du pays ou du terroir, contre l’état central, dit "jacobin", censé être issu de la Révolution française. Ce courant, soutenu par le clergé, s’est manifesté d’abord par la réhabilitation de la langue et des traditions bretonnes (parfois réinventées pour l’occasion ou sérieusement expurgées) avant d’avoir son expression politique, qui a connu son apogée dans la Collaboration. Le courant "apolitique" et culturaliste en est largement issu.

2° un régionalisme de gauche, apparu à la fin des années 60 avec le Parti communiste breton, puis ses descendants le Front de la libération de la Bretagne et l’Armée révolutionnaire bretonne, et plus récemment le mouvement Emgann. La logique initiale était de considérer que, puisque l’extrême-gauche soutenait les mouvements indépendantistes du tiers-monde au nom de l’anti-impérialisme, elle devait également soutenir les minorités nationales en Métropole. La perspective de trouver dans les régionalistes des alliés contre l’état français, défini comme ennemi commun, mélangé à un soupçon de populisme, de guévarrisme et de nationalisme de gauche, ont facilité ce positionnement. Une frontière s’est alors progressivement tracée entre les régionalismes de gauche (Bretagne, Pays Basque, Occitanie, Catalogne, Corse) et de droite (Flandres, Alsace, Normandie), selon que ce soient les "gauchistes" ou les "fascistes" qui aient constitué la base du mouvement régionaliste. C’est là qu’on peut parler de boîte noire : dans la mythologie gauchiste, il est normal d’être pro-breton et d’arborer des symboles bretons (hermine, triskèle), mais suspect de porter le symboles flamand (lion)... et on n’entend peu de voix pour défendre la culture poitevine ou picarde (par exemple !), parce qu’aucun mouvement régionaliste ne s’y est implanté durablement. Mais on peut donc être flamand ou charentais et pro-breton sans difficulté, parce que la boîte noire indique simplement que c’est normal quand on est de gauche. Mais les raisons réelles qui ont amenées l’extrême-gauche à s’investir sur ce terrain sont à peu près ignorées.

Continuons à ouvrir la boîte noire, à étudier son contenu. Puisque les minorités nationales étaient opprimés comme les pays colonisés, alors les modes de luttes devaient être les mêmes. C’est ainsi qu’on a vu naître des Fronts de libération nationale, imités du modèle algérien ou vietnamien, et une forme de lutte qui s’est très vite orienté vers le plasticage, substitut d’une véritable lutte armée. Il est en effet remarquable qu’aucun de ces mouvements ne s’est jamais réellement constitué en armée pratiquant la guérilla. Faute de combattants, de volonté politique ou de soutiens extérieurs ? Toujours est-il que le modèle normal, rarement remis en cause, de la lutte des minorités nationales, est devenu le plasticage d’institutions "républicaines". C’est sans doute ce qui a amené certains communistes libertaires à soutenir ces mouvements qui avaient défini l’État français comme principal adversaire. La lutte contre un état particulier se substituait en pratique à la lutte contre l’État comme forme de domination.
Cette approche du problème est compréhensible, dans la mesure où l’état n’y est plus défini d’une manière un peu abstraite comme un appareil de répression, mais identifié concrètement à ses institutions, représenté par ses administrations. La lutte contre l’état commence ainsi par l’action directe contre son propre état. Néanmoins, si telle est la logique qui mène au soutien aux luttes de libération des minorités régionales, on peut se demander pourquoi s’appuyer sur les mouvements régionalistes, au lieu de mener directement la lutte contre ces administrations par la même méthode. On demanderait donc, d’une certaine manière, aux minorités régionales de se substituer au combat métropolitain.

2.2. Le contre-exemple du pays Basque

Je ne suis pas un bon connaisseur de la situation basque, et je ne prétend pas donner ici une vision exacte de la situation. Mais ce que j’en comprend me laisse penser que la référence constante au pays basque est plutôt un contre-exemple, ou au moins un trop bon exemple.
La revendication indépendantiste basque et sa militarisation puise ses racines dans la lutte armée contre la dictature franquiste. Dans cette situation où toute forme d’action au grand jour était impossible, la clandestinité et le combat armé se sont révélés la seule solution envisageable. Les basques ont effectivement subi une politique particulièrement répressive et une hispanisation forcée, qui a fait du pays basque un foyer de résistance au franquisme. La situation frontalière et souvent, les liens familiaux de part et d’autre de la frontière, puis le soutien actif de l’extrême-gauche française ont favorisé le développement de la lutte armée. Mais la collaboration des polices espagnole et française, qui se poursuit toujours aujourd’hui, ont conduit à radicaliser l’anti-franquisme en lutte contre ces deux états, donc en indépendantisme. Le pays basque est devenu un foyer militant très actif, au point qu’aujourd’hui, les organisations basques réunissent plus de militants que toutes les organisations d’extrême-gauche française réunies (4). Une partie non-négligeable de ses militants ne sont d’ailleurs pas d’origine basque, mais ont été attirés par cette dynamique de lutte. Cette force militante ne doit pas faire oublier que les actions militaires sont de plus en plus contestées par la population, et que la droite nationaliste basque profite partiellement de ce rejet, ce qui signifie là encore qu’une bourgeoisie nationale basque profiterait elle aussi volontiers des avantages d’une région autonome - ce qui est d’ailleurs déjà quasiment le cas.

Cette dernière situation découle en partie de l’irrédentisme de l’organisation militaire. Des individu-e-s qui ont vécu un état de guerre pendant plusieurs années peuvent difficilement revenir à la vie civile. Tout d’abord, elles / ils sont condamnés à la clandestinité en l’absence d’une amnistie. Mais aussi, il ne faut pas négliger le fait qu’elles / ils se sont constitué-e-s de fait en un état illégal, qui exerce une forme de répression et qui vit de la perception d’un impôt "révolutionnaire". Ils représentent l’état dans sa forme la plus simple : une "bande d’hommes armés", et qui plus est, une bande d’hommes / de femmes armée condamnée à vaincre, c’est-à-dire à obtenir sa reconnaissance comme un état légal, un adoubement par les autres états, qui leur permettra de se transformer pleinement en classe dirigeante, en bourgeoisie d’état. C’est la situation qu’on connaît en Palestine, par exemple. La sincérité et le courage vraisemblable des combattant-e-s de l’ETA ne peut rien contre cela, du moins en tant que groupe.

Le pays basque est un contre-exemple à plusieurs niveaux. Tout d’abord, comme en Bretagne, la notion de "racines" est difficilement applicable (5) car le folklore et la culture basque ont été revivifiées au XIXe siècle par des prêtres catholiques, qui voyaient dans la glorification du local un moyen de lutte contre le "centralisme" républicain, et donc un versant culturel de leur engagement royaliste et catholique. Ensuite, parce que l’enchaînement qui a amené à l’indépendantisme se fonde en définitive assez peu sur l’identité culturelle, même si celle-ci a joué un rôle moteur dans la lutte contre le franquisme. Enfin, parce que les apports massifs de militants extérieurs au pays basque limite cette identité en tant que lien avec le passé : il s’agit en l’occurrence d’une création nouvelle, fondée sur une culture militante de gauche. D’une certaine manière, les militants d’extrême-gauche se sont concentrés au pays basque comme ils l’ont fait à la Poste, pour en faire un foyer d’alternatives et de contre-pouvoirs. L’influence des mouvements de libération nationale dans le tiers-monde se fait sentir, et ce n’est pas un hasard si la charte initiale de l’ETA s’inspirait de celle du FLN algérien. Le pays basque est devenu un "foyer" au sens guevarriste du terme, un espace dans lequel se concentrent les militant-e-s pour développer une stratégie de lutte armée.

2.3. Le lien entre les peuples et l’environnement

Pour ne pas déformer la pensée des auteur-e-s sur ce point, je préfère citer leur texte :

"Lors d’un forum d’ONGs (qui représentait une sorte de contre-point au sommet de la terre qui s’est tenu au printemps 92 à Rio de Janeiro) s’est affirmée la nécessité de la défense de la bio-diversité comme facteur indispensable pour le maintien de la vie sur la planète. Ce concept de bio-diversité inclut la diversité culturelle des peuples, élément primordial contre l’encadrement par le capital d’une évolution de l’espèce humaine."

Une note précise : "ONGs, organisations non gouvernementales, qui deviennent aujourd’hui des relais de plus en plus impliqués dans les interventions étatiques." ("Bretagne et lutte armée", Courant alternatif, n° spécial été 2000).
Il y a plusieurs façons de lire ce paragraphe, même s’il est dangereux de s’attacher à un extrait aussi court. Soit il faut y lire qu’il existe un lien naturel entre l’Homme et le sol, et pire, que la biodiversité (diversité des espèces) serait à mettre en parallèle avec la diversité des peuples, ce qui reviendrait à dire que chaque peuple est une espèce à part, idée particulièrement réactionnaire. Ou encore y voir un déterminisme par l’environnement, ce qui serait une forme de mécanisme un peu sommaire. Mais ce serait faire un mauvais procès aux auteurs que de choisir cette lecture, et il vaut mieux postuler une maladresse de formulation. Il y a en tout cas une contradiction entre la juste caractérisation du caractère des O"N"Gs et l’utilisation qui est faite de leurs analyses.

Il y a en fait une ambiguïté constante dans le texte sur l’utilisation des mots peuple, nation et culture. Quand la nation est définie par la conscience qu’elle a d’elle-même, on reste dans le flou, car c’est vrai pour tout groupe humain : une classe sociale, un mouvement musical, un groupe religieux se définissent aussi par la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes, sans que cela suffise. Le critère territorial est important, car s’il existe des nations sans territoire, il n’en existe que très peu qui ne se définissent pas par l’aspiration à en posséder une. Or, cette notion de lien entre peuple et biodiversité, qui insiste - dans une lecture positive - sur le rôle des habitants d’un territoire donné dans son aménagement et sa préservation, ramène bien à cette notion territoriale. Mais quel est le lien entre peuple, territoire et culture ? Plus précisément, les habitant-e-s d’un même territoire ont-elles / ils nécessairement la même culture ? Ce n’est pas absolument évident, en raison de l’immigration, des métissages, des coexistences sur un même territoire, et plus simplement des diversités de mode de vie au sein d’une même population. Et quand bien même ce serait le cas dans un espace donné, est-ce souhaitable ? Là encore, ce type de raisonnement, sous couvert de la défense de la bio-diversité - élément positif en soi - ramène à une vision fixiste et à une logique territoriale incompatible avec une vision dynamique et libre du développement de l’individuE et de l’Humanité.

2.4. Une question de vocabulaire

L’un des travaux envisagés par le Cercle social est d’interroger systématiquement le vocabulaire en usage dans le mouvement révolutionnaire, pour en déceler les ambiguïtés ou les galvaudements. En l’occurrence, deux mots posent problème dans le texte cité : autonomie et fédéralisme.

Autonomie est plusieurs fois utilisé en quasi-synonyme d’indépendance. C’est un usage classique, même s’il existe une nuance entre les deux concepts. Le problème, c’est qu’autonomie, placé dans un texte d’orientation libertaire, prend une autre connotation, parce qu’il renvoie à plusieurs autres sens. Autonomie, c’est l’autonomie de la classe ouvrière, c’est le mouvement Autonome, c’est la revendication de l’autonomie de l’individu-e. On pourrait en dire tout autant des mots libération et émancipation. Cet usage tend à donner une coloration politique au fond assez éloigné du sujet traité, qui est celui de l’indépendance nationale d’entités régionales. On a vu la raison de ce glissement : l’intuition d’un adversaire commun, l’état français. La lutte contre son état s’identifie à la lutte contre l’état, et les dynamiques de luttes contre le centralisme sont considérées comme potentiellement libératrices, voire libertaires.

C’est ainsi que s’opère l’autre glissement autour du mot fédéralisme : celui-ci possède une double signification, selon qu’il s’agisse d’un fédéralisme social (fédéralisme anarchiste) ou d’un fédéralisme politique (fédération d’états, comme le sont les USA ou la RFA). Mais quand on rentre dans le champ de l’indépendance nationale, on peut facilement passer de l’un à l’autre. La lutte contre le centralisme "jacobin" (en fait, contre la tendance à la concentration du pouvoir d’état, mouvement entamé bien auparavant) rencontre la lutte contre le centralisme en général (notamment contre le centralisme marxiste). Toute opposition au centralisme se voit alors investie d’un potentiel fédéralisme, dans un sens plus politique que social, mais qui place le militant dans un terrain connu, dans un vocabulaire familier et rassurant. La difficulté vient largement de ce que la France n’est pas un état fédéral, malgré la "décentralisation" et la "déconcentration", et que cette confusion est donc facilitée. Une critique solide du fédéralisme étatiste serait importante pour clarifier ce problème.

2.5. La lutte de classes dans le nouvel ordre mondial

Cette déconstruction partielle des deux articles consacrée par l’OCL à la question nationale et à la situation bretonne est loin de résoudre tous les problèmes. Certains groupes suggèrent, dans le lignée du léninisme, que le règlement de la question nationale est un préalable à celui de la question sociale, dans la mesure où elle couperait l’herbe sous le pied au principal dérivatif à la lutte des classes, au principal obstacle à l’unité de la classe ouvrière. C’est une conception très éloignée de celle de l’OCL, même si elle la rejoint pour affirmer que, au delà du nationalisme, c’est la question de classe qui est essentielle.

C’est un vaste chantier que de définir, à l’heure actuelle, le fonctionnement de la lutte des classes. Aujourd’hui, la majorité de la population mondiale se retrouve aujourd’hui sous une forme ou sous une autre, intégrée dans le système capitaliste, en subit les conséquences et surtout se trouve placée dans un rapport de production capitaliste, c’est-à-dire participe - par son travail ou son exclusion du travail - à la production du capital dont vivent les bourgeoisies nationales ou internationales, publiques ou privées. Ils forment donc collectivement le prolétariat, même si ce mot fait partie des vocables galvaudés et mal compris qu’on pourrait avantageusement remplacer par un autre de même contenu. Leur individualité est niée par ce rapport, qui les contraint, pour s’affirmer en tant qu’individu-e, à en prendre conscience pour pouvoir s’entr’aider dans la lutte contre leurs exploiteurs. La classe, de ce point de vue, est une prison dont l’individu-e cherche à s’échapper en la détruisant, et en détruisant par la même tout le système de classes. La lutte de classes, du point de vue "prolétarien", c’est précisément cet effort pour résister à l’exploitation, à l’aliénation, qui ne peut se résoudre définitivement que par la destruction de toutes les classes. Mais c’est également la lutte entre les différentes fractions de la bourgeoisie, c’est-à-dire de la classe capitaliste, et les répercutions idéologiques de cette lutte au sein du "prolétariat" (05/07/00).

Actuellement, malgré des tentatives ça et là, le "prolétariat" ne dispose d’aucune forme organisée de résistance de masse, bien qu’il s’exprime très durement dans des grèves, des émeutes et des révoltes à travers le monde, et que bon nombre d’organisations, plus ou moins bien implantées, participent à cette résistance en lui donnant une aide logistique ou une analyse théorique. Mais beaucoup de ces organisations subissent, à un degré plus ou moins important, l’influence idéologique des débats qui opposent les différentes fractions de la bourgeoisie. Il en va ainsi de la question nationale, dans laquelle des options apparemment stratégiques - le mouvement vers l’indépendance comme moyen de réaliser un lien social et de mettre en place une dynamique - finissent malgré leur volonté critique, par refléter de facto les contradictions de la bourgeoisie.

3. La Fédération anarchiste et la construction de l’identité culturelle

Le Monde Libertaire a pris position très durement contre le nationalisme breton à propos de l’attentat de Quévert. La position développée dans le supplément d’été se veut plus analytique, et se sert de la question bretonne comme point d’appui pour une réflexion plus ample sur les "manifestations identitaires". Elle a été rédigée par quatre camarades de la FA de Nantes, et s’intitule : "Mon pays, ce n’est pas un pays : Question d’identité en Bretagne et ailleurs...". Je résumerais leur analyse ainsi :

Dans le cadre de la France, la nation est une construction idéologique créée par l’État. Mais dans les pays et régions colonisées, la lutte de libération nationale résulte d’une lutte contre une culture imposée. Cette lutte passe par la réappropriation d’une culture, ou plutôt d’éléments choisis de celle-ci. Cette logique de réappropriation culturelle et politique s’oppose au leitmotiv des nationalistes, qui veulent constituer un état national. La Bretagne est considérée par Paris sous l’angle unique de ses "vocations" (tourisme, agriculture, etc.) - concept qu’on aurait aimé voir développer - et sa culture a été "réduite à une bouillie folklorique", d’où la montée des mouvements culturels, politiques et de la lutte armée. La répression systématique de toute militance bretonne permet de confondre dans l’esprit du public revendications culturelles et terrorisme nationaliste. La lutte du MDC de J.-P. Chevènement contre les langues régionales rappelle l’interdiction du breton jusque dans les années 1960, puisqu’elle est fondée sur la même égalité abstraite qui invisibilise les différences. Le droit de parler une langue doit être défendu par les anarchistes, comme l’un des éléments constitutifs de la construction culturelle de l’individuE, en repensant la relation entre universalisme et particularisme dans une vision non-sclérosée de l’identité (Guy Naoueg, lena Oned, Denez Eusa, Tanguy Naoueg, groupe FA Nantes : " Mon pays, ce n’est pas un pays : Question d’identité en Bretagne et ailleurs... ", Le Monde Libertaire, HS n° 15, été 2000).

3.1. La culture comme forme de résistance

Le texte, trop court pour l’ampleur de son propos, propose une analyse fondée sur la notion de construction culturelle de l’individu-e. Symboliquement, alors que Courant Alternatif fondait son analyse sur un triptyque État - Marché - Nation, les auteurs de l’article du ML proposent un trio Culture - État - Nation.

L’analyse sur l’identité choisie ("On peut se sentir fier de ce qu’on fait, de ses luttes, pas de ce qu’on est") paraît séduisante ; les nombreuses nuances qu’il introduit sur la notion de culture, vue de manière dynamique et non-fixiste, autant que l’insistance sur le rôle de l’Individu ne pourraient que me satisfaire... dans un autre contexte. En l’occurrence, il s’agit tout de même de réaffirmer l’identité bretonne, en intégrant tacitement les critiques classiques sur l’absence de liens entre le "celtisme" contemporain et le mode de vie des générations passées. La définition proposée de l’identité culturelle le montre assez bien. Sous le titre "La culture, un moyen d’être soi et de développer une conscience critique", on peut lire :

"L’identité culturelle repose sur trois points principaux, qui s’interpénètrent : la langue, les arts et les types de relation sociales : où, quand et comment les gens se rencontrent-ils, débattent-ils, travaillent (d’autres facteurs y participent comme les pratiques religieuses, l’attachement à un type de géographie...). Ces trois points (langue, arts, organisation sociale) tournent en fait autour d’une spécificité des moyens de communication . Spécificité qui n’exclue pas le rapport à l’universel... En effet, toute culture n’est pas absolument différente des autres, n’est pas figée (une langue évolue dans le temps, se différencie suivant les régions...) et n’est pas parlée de la même façon par la vieille paysanne et la notaire (niveaux de langue)... Toute langue, toute culture est réappropriée par l’individuE. L’identité personnelle est faite de différents niveaux qui se mêlent (identité sexuée, appartenance de classe)."

Clairement, on revient sur une définition très classique des éléments constitutifs de la culture. Seule la langue est réellement développée, les Arts faisant une référence discrète au "celtisme" musical. Mais impossible d’échapper dans cette définition, même en les reléguant au second plan, à la religion et au terroir, c’est-à-dire aux valeurs réactionnaires classiques. C’est reconnaître, implicitement, que les fondements de cette identité culturelle sont difficilement compatibles avec les valeurs anarchistes, qui sont pourtant elles-mêmes une forme de construction culturelle de l’Individu-e qui y adhère.
Cela amène à nuancer l’idée, exprimée au début de l’article, du caractère artificiel de la nation, construction de l’état dans les pays dominants, en opposition à l’identité nationale / culturelle construite comme une forme de lutte, qui n’est d’ailleurs qu’une autre manière d’exprimer l’idée de Courant Alternatif selon laquelle dans le monde post-colonial, la revendication nationale peut prendre une orientation libertaire.

3.2 Résister à la culture
Il est intéressant de constater que les deux autres niveaux de la construction de l’identité cités - sexe et classe - sont précisément ceux que la critique révolutionnaire définit comme des carcans à dépasser. L’identité sexuelle n’est pas biologique, elle est purement sociale : on n’est pas un mec parce qu’on a des couilles, mais parce qu’on se comporte comme tel, en suivant le code imposé de la virilité. Prendre conscience de cela, c’est un premier effort pour dépasser cette construction sociale, ce rôle figé et odieux. Il en va de même pour l’identité de classe. On n’est prolétaire parce qu’on se trouve placé dans un rapport de domination économique. Dans les deux cas, on peut intégrer et / ou assumer ces rôles, ou les rejeter, c’est-à-dire se mouler dans le rôle social attendu ou au contraire essayer de s’en dégager consciemment.

Il en va évidemment de même pour l’identité culturelle / nationale. On ne peut pas nier son existence actuelle, même si, comme le font très justement les auteur-e-s de l’article "Questions d’identité", on doit en nuancer la réalité dans le temps. Mais il faut aller plus loin, reconnaître que celle-ci est un carcan dont l’Individu-e doit se débarrasser, même s’il ne peut le faire intégralement que dans un changement global des rapports sociaux. On ne cesse pas d’être macho en reconstruisant son identité par un réagencement sélectif des différents aspects du machisme, pas plus qu’on ne cesse d’être un prolétaire en adoptant un ouvriérisme "class-pride" épuré de tout luxe "bourgeois". De même, on ne se débarrasse pas du nationalisme en adoptant les éléments réputés progressistes de la culture locale.

Bien des aspects sont absent de cet article, qui ne fait que rebondir sur ceux publiés dans la presse libertaire, et n’est donc pas une étude exhaustive de la question bretonne et du régionalisme. Il n’a pas pour objet de réaffirmer simplement les "valeurs traditionnelles" des libertaires, ni de lancer un oukase vengeur à l’encontre des auteur-e-s des articles cités ou de leurs organisations respectives, mais de tenter une analyse du "nouvel ordre mondial" et des ses répercutions sociales, politiques, idéologiques, et notamment, de s’interroger sur la place du nationalisme et du régionalisme dans cette nouvelle donne.

Nicolas (21/08/00)

(1) cf. "Towards a global ruling class ? : globalization and the Transantional Capitalist Class" par W.I. Robinson et J. Harris, texte disponible sur le forum "Anarchist resistance to capitalism in the age of globalisation" (tao)

(2) Vanina, Corse, la liberté, pas la mort , Acratie 1983.

(3) Témoin, par exemple, cette interview de l’Awareness League, groupe anarcho-syndicaliste du Nigeria :
Q : Are there many women in the Awareness League, and what are their main political activities and interests ?

R : Unfortunately, there are not many women members in the Awareness League. This has to do with the structure of African society, in which women hardly take part in political activities.

(4) Cf. Jean-Christophe Brochier et Hervé Delouche, Les nouveaux sans-culottes : enquête sur l’extrême-gauche, Grasset 2000.

(5) Lire notamment Bernard Tanguy, Aux origines du nationalisme breton, T. 1 : le renouveau des études bretonnes au XIXe siècle, 10/18, 1977.