Accueil du site > Temps critiques > Retraite à vau-l’eau et vies par défaut : contre le capital, assaut (...)

Retraite à vau-l’eau et vies par défaut : contre le capital, assaut !

publié par Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn, le jeudi 24 juin 2004

Enregistrer au format PDF

TEMPS CRITIQUES

SUPPLÈMENT AU N°13 GRATUIT

RETRAITES À VAU-L’EAU ET VIES PAR DÉFAUT CONTRE LE CAPITAL : ASSAUT !

Comme Jospin rép­ondant au mou­ve­ment des chômeurs de fin 1997 début 1998 en disant que la société doit être fondée sur le tra­vail et non pas sur l’assis­tance , Raffarin, Fillon et le MEDEF nous disent aujourd’hui qu’il faudra tra­vailler plus puis­que nous vivons plus long­temps. Comment dire plus abrup­te­ment que le système de retraite n’est viable que tant que les indi­vi­dus n’en pro­fi­tent pas ou peu long­temps ? Et effec­ti­ve­ment, le système mis en place à l’orée des « Trente Glorieuses » fonc­tion­nait sur un par­fait cynisme : en dehors de la fonc­tion publi­que et de ses régimes spéciaux, la retraite à 65 ans s’appli­quait à des ouvriers (40 à 50% de la popu­la­tion active à l’époque) dont la durée de vie moyenne s’arrêtait aux alen­tours de 60 ans ! Pour beau­coup, « la mort au tra­vail » était le seul mérite ouvrant para­doxa­le­ment au droit à la retraite . La retraite devait se mériter par toute la peine du monde, même si la lutte séculaire pour l’abais­se­ment du temps de tra­vail pou­vait aussi conduire à l’abais­se­ment de l’âge de la retraite (pas­sage à 60 ans en 1981). Mais aujourd’hui, dans le cadre de notre société vieillis­sante et hédon­iste, la retraite appa­raît comme la chance d’une nou­velle vie et non plus comme une réc­omp­ense pour ser­vice rendu. La retraite désigne alors l’espoir d’une vie au-delà du tra­vail dit socia­le­ment néc­ess­aire et déf­endre la retraite revient à affir­mer que le sens de notre exis­tence ne se réduit pas à ce tra­vail : nous vou­lons jus­te­ment la retraite pour ne pas crever au boulot. C’est un peu comme si la cri­ti­que prolé­tari­enne du tra­vail amorcée dans les gran­des luttes de la fin des années 60-7O mais déc­lin­ante à partir de la restruc­tu­ra­tion des rap­ports sociaux de la fin des années 70-début 80, s’était repliée sur la déf­ense des retrai­tes ; comme si le temps de la retraite per­met­tait de pren­dre de la dis­tance cri­ti­que- et donc de com­bat­tre, mais com­bat­tre par défaut puisqu’on est devenu « inac­tif »- vis à vis cette acti­vité pro­fes­sion­nelle que le capi­tal a atta­quée non seu­le­ment en liqui­dant des masses de force de tra­vail mais aussi en épuisant la cen­tra­lité du tra­vail. Dès lors, que nous dit le nou­veau projet de réf­orme des retrai­tes ? Qu’il faudra tra­vailler plus long­temps ou alors accep­ter une dimi­nu­tion des pen­sions ou même, dans une ver­sion plus radi­cale : tra­vailler davan­tage pour une retraite moin­dre. Dans tous les cas, il s’agit de pren­dre acte que le Progrès n’engen­dre plus forcément le pro­grès social . Ce qui est masqué par ce dis­cours, c’est la crise du tra­vail et le dis­cours du capi­tal qui énonce que le tra­vail est tou­jours au centre de la société alors que dans la pra­ti­que il le détruit de plus en plus. C’est en effet le même MEDEF qui pousse à la radi­ca­li­sa­tion de la réf­orme et qui exige à la fois le pas­sage aux 40 annuités de coti­sa­tion et le dével­op­pement effréné des systèmes de pré-retraite dans le sec­teur privé. Dans cer­tai­nes bran­ches, de gros­ses entre­pri­ses envi­sa­gent d’abais­ser jusqu’à 50 ans l’âge de départ de leur per­son­nel, non seu­le­ment parce qu’elles ne veu­lent plus de la vieille force de tra­vail, mais parce que celle-ci est par­tout sur­numér­aire. Tous les par­tants ne seront pas rem­placés et le dégra­is­sage se fera ainsi en dou­ceur. Quand nous disons sur­numér­aire, c’est bien entendu par rap­port aux néc­essités de la valo­ri­sa­tion qu’il faut le com­pren­dre. Contrairement à ce que pen­sent Attac et tous les tenants du social contre l’éco­nomie, le capi­tal n’a pas voca­tion à la phi­lan­thro­pie et quand il accorde des avan­ta­ges, c’est tou­jours dans le cadre d’un cer­tain rap­port de force et devant la néc­essité de repro­duire les rap­ports sociaux qui l’engen­drent. Si aujourd’hui, le rap­port de force est si défa­vo­rable aux tra­vailleurs sala­riés , ce n’est pas parce qu’une offen­sive des méchants néo-libéraux aurait été lancée contre eux depuis l’ère Thatcher-Reagan, mais parce qu’ils ne sont plus au centre du procès de valo­ri­sa­tion. Si à cer­tains moments (1979 et début des années 80) et en cer­tains endroits (mines anglai­ses, sidér­urgie franç­aise) cela a pu pren­dre l’allure du combat de clas­ses, c’est qu’il s’agis­sait encore de réd­uire les der­nières poches de rés­ist­ance liées à l’ancien anta­go­nisme de classe dans le procès de pro­duc­tion. La pro­duc­tion de « riches­ses » dépend de moins en moins d’un tra­vail vivant de plus en plus rem­placé par le tra­vail passé (le capi­tal fixe : les machi­nes, et les flux infor­ma­tion­nels) et la valo­ri­sa­tion se réa­lise tou­jours plus en dehors de la stricte sphère pro­duc­tive. C’est d’ailleurs pour cette raison que des voix s’élèvent par­fois pour faire coti­ser les machi­nes quand elles rem­pla­cent le tra­vail vivant. Ce n’est tou­te­fois pas une solu­tion capi­ta­liste puis­que cela revien­drait à limi­ter le pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail qui est à la base des gains de pro­duc­ti­vité. Une telle pers­pec­tive néc­es­si­terait au mini­mum une sta­bi­li­sa­tion du cycle actuel de crois­sance dans le sens d’un accrois­se­ment de la taille des mar­chés, limi­tant la guerre éco­no­mique pour les parts de marché. Or nous sommes plutôt dans une phase déf­lati­onn­iste qui pro­duit l’effet inverse : la guerre de tous contre tous . Le tra­vail a donc sur­tout, aujourd’hui, une valeur idéo­lo­gique et dis­ci­pli­naire : les métiers sont détruits et les emplois se mul­ti­plient quand même ! Si on entend par « tra­vail humai­ne­ment néc­ess­aire », cette partie de l’acti­vité humaine, évid­emment coor­donnée, qui permet la vie de l’espèce et son bien être, une fois un cer­tain seuil tech­ni­que atteint, celle-ci n’occupe plus qu’une partie assez limitée du tra­vail effec­tif des indi­vi­dus, alors qu’on impose tou­jours plus de nou­veaux types d’emplois au rôle prin­ci­pa­le­ment bureau­cra­ti­que ou social ou direc­te­ment répr­essif. Alors qu’il existe déjà, au moins dans les pays domi­nants, tous les prés­upposés matériels et intel­lec­tuels pour une vie riche et agré­able, le Pouvoir cher­che à main­te­nir l’idéo­logie de la rareté et donc celle du tra­vail pen­dant que le capi­tal s’évertue à créer de nou­veaux besoins et à les trans­for­mer en pro­duits, en emplois. Bien malin alors qui peut dét­er­miner quel tra­vail est vrai­ment encore néc­ess­aire et il devient donc très facile de créer et détr­uire des emplois qui n’ont d’autres fina­lités que de per­met­tre la repro­duc­tion des rap­ports sociaux par le trai­te­ment social du chômage et de « l’insé­curité ». On en a un exem­ple concret avec les « emplois-jeunes » qui ont par­tout été dénoncés à leur mise en place comme de faux emplois et qui sont aujourd’hui déf­endus par ceux-là même qui les cri­ti­quaient main­te­nant que l’État veut les sup­pri­mer. Il est impos­si­ble de sortir de ce genre de dilemme et donc d’une déf­ense de prin­cipe de caté­gories arti­fi­ciel­le­ment créées sans poser glo­ba­le­ment la ques­tion du tra­vail et donc du sens des acti­vités humai­nes. A la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion de la phase pro­gres­siste du capi­ta­lisme (c’est le tra­vail ou plus exac­te­ment la force de tra­vail qui pro­duit la richesse) a succédé la repro­duc­tion pour la repro­duc­tion dans laquelle c’est le sens même de l’acti­vité qui se perd (c’est la richesse à qui on demande de pro­duire des emplois comme le laisse enten­dre la ritour­nelle sur « l’entre­prise citoyenne »). Alors à quoi rime ce théâtre de marion­net­tes où s’affi­chent gou­ver­ne­ment et syn­di­cats dis­cu­tant avec ani­ma­tion, mais mét­hode, pour savoir si 37,5 années sont suf­fi­san­tes ou bien si, fina­le­ment, il en faut au moins 40 et à terme 42, alors que tous disent être d’accord sur la néc­essité d’une réf­orme…dans ce cadre absurde d’un tra­vail imposé au contenu de plus en plus flou, évan­escent, voire insensé ? Tous sont d’accord pour faire des efforts, à condi­tion de les par­ta­ger, tous sont d’accord pour assai­nir une éco­nomie « malade » alors qu’il est évident que la mala­die est dans le système capi­ta­liste lui-même. Comme à l’époque de Juppé et de la réf­orme de la Sécurité Sociale en 1995, comme en 2000 avec le dan­ge­reux pro­vo­ca­teur Allègre, on nous res­sort que c’est un pro­blème de com­mu­ni­ca­tion, que cer­tains syn­di­cats se disent cho­qués par la mét­hode, par les erreurs de Ferry car enfin, il y a manière et manière. On demande de vraies négoc­iations alors que la « néc­essité » de la réf­orme oblitère toute négoc­iation en la trans­for­mant en de sinis­tres comp­tes d’apo­thi­cai­res quant aux condi­tions de notre survie. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, quand les syn­di­cats et le gou­ver­ne­ment dis­cu­tent à perte de vue pour savoir si on ne pour­rait pas faire un petit quel­que chose pour ceux qui ont un tra­vail dur et qui ont com­mencé à tra­vailler à 14 ou 16 ans, on ne peut mieux expri­mer com­bien l’extor­sion de sueur et d’intel­li­gence a peu servi à l’édi­fi­cation d’un pro­grès social dont on nous a pour­tant rebattu les oreilles. Il s’agit d’affir­mer notre exis­tence plutôt que leur retraite en éch­ange de toute une vie au tra­vail et pour le capi­tal. Et de l’affir­mer main­te­nant, à un moment où la crise du tra­vail induit une alté­ration du modèle clas­si­que du sala­riat tel qu’on l’a connu dans les deux pre­miers tiers du XXe siècle ; un sala­riat qui uni­ver­sa­li­sait une cer­taine condi­tion sociale et uni­fiait, malgré les différ­ences, la plus grande partie des tra­vailleurs (cf. l’image de la « for­te­resse ouvrière »). En effet, aujourd’hui, il n’est plus que la struc­ture externe d’un rap­port social qui a ten­dance à perdre sa sub­stance. Les « plans sociaux » succèdent aux « plans sociaux », mais le capi­tal ne sait pas com­ment occu­per ses chômeurs et rêve de trans­for­mer les RMistes en RMastes ! Il pro­duit des indi­vi­dus dépossédés de tout, c’est-à-dire même de l’espoir d’un tra­vail et donc d’une retraite. Contre ce pro­ces­sus, il s’agit donc d’affir­mer une vie humaine qui n’est pas réd­uc­tible à une iden­ti­fi­ca­tion : au ser­vice public ou à une pro­fes­sion­na­lité comme ce fut encore affirmé par les mou­ve­ments de 1986 et de 1995 (mais ce fut aussi leur limite), ce qui ne veut pas dire que cette vie est dés­incarnée. Elle est bien ins­crite dans des rap­ports sociaux même si elle n’est plus orga­nisée uni­que­ment à partir du tra­vail mais aussi dans des acti­vités dont cer­tai­nes éch­appent, encore, non seu­le­ment à la mar­chan­di­sa­tion des acti­vités, mais aussi à l’ins­crip­tion dans les struc­tu­res du système de repro­duc­tion capi­ta­liste : réseaux d’entraide, asso­cia­tions non sub­ven­tionnées, « lieux de vie » et d’alter­na­ti­ves diver­ses. Il ne s’agit pas de les mythi­fier, mais de reconnaître leur exis­tence et rôle dans la désint­égration des rap­ports sociaux capi­ta­lisés. C’est para­doxa­le­ment ce que semble sou­le­ver l’appel à la grève géné­rale qui, cette fois, dép­asse le cercle étroit des spéc­ial­istes et pro­priét­aires du slogan. Plus que la déf­ense de quel­que chose, par exem­ple du ser­vice public, il mani­feste la néc­essité d’un blo­cage général parce que la situa­tion serait encore plus grave qu’en 1995. Et quand on parle de blo­cage, il ne s’agit pas seu­le­ment d’une référ­ence au blo­cage de la pro­duc­tion (plus per­sonne n’y croit vrai­ment comme arme abso­lue et encore moins comme pos­si­bi­lité, et sur­tout pas les tra­vailleurs « à la pro­duc­tion » qui sont bien placés pour voir com­ment celle-ci s’est trans­formée et en quoi elle leur éch­appe encore plus), mais d’un blo­cage dans lequel chacun à sa place pour­rait avoir un rôle, comme parent, comme sala­rié, comme consom­ma­teur, comme retraité, etc. Il ne fait pas de doute que cer­tains mou­ve­ments de ces der­nières années : unité parents-ensei­gnants-élèves dans les luttes sco­lai­res depuis 1998, lutte contre les OGM et la « mal­bouffe » et enfin mou­ve­ment anti-glo­ba­li­sa­tion, ont joué un rôle dans l’idée que cela ne pou­vait plus conti­nuer ainsi, mais cela reste au niveau de l’idée et se situe en dehors de toute pers­pec­tive aussi bien pra­ti­que que théo­rique et poli­ti­que. Ainsi, on n’a pas entendu, dans les mani­fes­ta­tions actuel­les, d’appel à conver­gence avec l’anti-G8 d’Evian, même à Lyon où pour­tant se réun­issait un des prin­ci­paux col­lec­tifs « alter­mon­dia­li­sa­tion » . Pour que la grève géné­rale ne soit pas qu’un simple slogan ou une sou­pape de sécurité ponc­tuelle, il faut créer les condi­tions d’une lutte contre la logi­que même de ce système ; une lutte qui mette en ques­tion tous ses rap­ports cons­ti­tu­tifs : tra­vail/revenu, capi­tal/tra­vail, tra­vail/acti­vité, social/poli­ti­que, arti­cu­la­tion local/natio­nal/mon­dial, rap­port à la nature . Le mou­ve­ment n’en est pas encore là. Comme en 1995 il cri­ti­que la domi­na­tion du « tout éco­no­mique », mais visi­ble­ment, ce n’est plus que le fait de la base, la direc­tion de la CGT ayant rejoint pra­ti­que­ment la posi­tion sur la néc­essité de la réf­orme . Quant au niveau poli­ti­que il affleure par la bande. En effet, la par­ti­cu­la­rité des élections de 2002 fait que si le pou­voir de Chirac garde une cer­taine légi­timité, encore ren­forcée par sa posi­tion sur l’Irak, son gou­ver­ne­ment n’en a aucune car il paraît avoir volé la vic­toire à son chef. D’où la passe d’armes entre mani­fes­tants scan­dant « le pou­voir est dans la rue » et le Premier minis­tre venant rap­pe­ler que jus­te­ment non, le pou­voir n’était pas dans la rue, mais au par­le­ment. Ce fait ne peut que dés­in­hiber le mou­ve­ment et l’inci­ter à ne pas rester sur la déf­en­sive, à exiger au moins, de manière non négoc­iable, le retour aux 37,5 annuités pour tous. Mais tout cela reste gros de fausse cons­cience, même par rap­port au mou­ve­ment de 1995 qui expri­mait un rap­port contra­dic­toire à l’État, celui-ci étant à la fois garant du ser­vice public et inca­pa­ble de main­te­nir sa mis­sion. Or, à tra­vers sa posi­tion contre la déc­ent­ra­li­sation, le mou­ve­ment actuel se montre encore plus dép­endant de l’État. Ressentant la rég­io­na­li­sation comme une crise de l’État-nation répub­licain, le mou­ve­ment, sur­tout ensei­gnant, se bloque sur des sym­bo­les qui ne sont déjà plus des représ­en­tations adéq­uates d’une école qui n’est pas celle des années 60/70, celle du pas­sage de l’école de classe à l’école de masse. Est-il per­ti­nent d’avan­cer que la déc­ent­ra­li­sation contien­drait un risque d’accrois­se­ment de l’iné­galité sociale entre d’un côté une déva­lo­ri­sation de l’ensei­gne­ment ouvrant vers une école à deux vites­ses avec un sec­teur public sacri­fié où sévirait la gar­de­rie et de l’autre, le fait que par la rég­io­na­li­sation l’école s’adap­te­rait à l’entre­prise ? Cette hypo­thèse n’est pas rece­va­ble, ni d’un point de vue ges­tion­naire (la pre­mière déc­ent­ra­li­sation des années 80, déjà cri­ti­quée sur cette base avec la remise aux dép­ar­tements et régions de l’équi­pement et de l’entre­tien des collèges et lycées n’aurait pas en elle-même accru les iné­galités) ; ni d’un point de vue poli­ti­que : l’école reste un enjeu poli­ti­que, même pour un État-nation en crise ; ni d’un point de vue éco­no­mique : comme nous l’avons dit plus haut, il n’y a plus rien à adap­ter à l’entre­prise quand la force de tra­vail est de plus en plus ines­sen­tielle et que les qua­li­fi­ca­tions indi­vi­duel­les s’effa­cent devant une demande de qua­li­fi­ca­tion sociale qui ne néc­es­site qu’un petit peu de « culture com­mune » et une for­ma­tion sur le tas en deux jours. S’il se met bien en place une cer­taine pro­fes­sion­na­li­sa­tion des cursus et des diplômes, c’est bien plus d’une adap­ta­tion au consumér­isme d’une partie des étudiants dont il s’agit que d’une adap­ta­tion pro­duc­ti­viste au marché de l’emploi. Les for­ma­tions hyper-spéc­ialisées qui s’y dével­oppent sont autant de trap­pes à chômage à moyen terme. Plus que d’une sou­mis­sion au joug des patrons, qui deman­dent tou­jours tout et son contraire, on a affaire ici à une déva­lo­ri­sation des for­ma­tions quand leur contenu et leur étendue se rétr­écissent comme peau de cha­grin. Alors même que la crise de la poli­ti­que vide l’État de tout contenu straté­gique face à une Europe des régions, ce rat­ta­che­ment à l’État-Providence (dans tous les sens du terme) empêche le mou­ve­ment de trou­ver son auto­no­mie poli­ti­que alors qu’il dém­ontre pour­tant une assez grande capa­cité d’auto-orga­ni­sa­tion . C’est comme si le mou­ve­ment était para­lysé devant la dyna­mi­que du capi­tal, l’auto­no­mi­sa­tion des ins­ti­tu­tions. Il se pro­duit alors un double mou­ve­ment inverse : alors que le capi­tal se répand sur les che­mins de l’auto­no­mie (ancienne reven­di­ca­tion des étudiants en 68), le mou­ve­ment se rétr­acte sur l’État en tant que pou­voir cen­tral, sur ce qu’il croit être encore le garant du com­pro­mis social et de la démoc­ratie. La conséqu­ence, c’est que le système peut être bloqué…sans qu’il soit fon­da­men­ta­le­ment remis en cause. Le blo­cage n’est alors plus que théo­rique quand, par exem­ple, les ensei­gnants se lan­cent dans les ater­moie­ments habi­tuels sur la ques­tion des exa­mens et que les che­mi­nots recu­lent leur entrée dans la grève reconduc­ti­ble à l’après pont de l’Ascension. Il ne s’agit tou­te­fois pas de prôner un imméd­iat­isme déma­go­gique comme on le voit fleu­rir actuel­le­ment sur le net avec des pro­po­si­tions de mettre 15/20 à tous les can­di­dats et de lais­ser passer tous les élèves dans la classe supéri­eure. Ce serait mettre la char­rue avant les bœufs et ima­gi­ner radi­ca­li­ser des moyens de lutte dans un mou­ve­ment dont les buts res­tent pour l’ins­tant peu radi­caux. La sub­ver­sion de l’éval­uation sco­laire ne peut être un simple moyen de notre action, sauf à ins­tru­men­ta­li­ser les élèves et à entre­te­nir des illu­sions. C’est l’éval­uation elle-même qui doit être mise en cause comme étant un élément de la valo­ri­sa­tion. Car der­rière les notes, les « contrôles », les « diag­nos­tics de capa­cités » et « la ges­tion des per­for­man­ces cog­ni­ti­ves des appre­nants », il y a la ques­tion plus géné­rale de la valeur qui est le fon­de­ment de la dyna­mi­que capi­ta­liste. Un mou­ve­ment qui cher­che sa radi­ca­lité peut com­men­cer à la trou­ver, par exem­ple, en boy­cot­tant les exa­mens et les concours comme le font les étudiants et cer­tains ensei­gnants de Perpignan, de Toulouse et de Nice. S’ils sont conséquents et que le mou­ve­ment s’ampli­fie et s’appro­fon­dit, ils ne peu­vent que se poser la ques­tion du bien fondé même des exa­mens et des concours. Il ne s’agira alors plus de déf­endre l’égalité for­melle des sco­la­risés, ni que les peti­tes facs rés­istent aux gros­ses, mais de remet­tre en cause tout un système. La seule stratégie qui peut dép­asser les diver­gen­ces d’intérêt immédiat, c’est celle qui permet de dével­opper un mou­ve­ment qui, en s’appro­fon­dis­sant, montre à tous que cela vaut le coup de s’y mouiller après n’avoir fait que s’y plon­ger ou le regar­der avec sym­pa­thie. C’est aussi comme cela qu’on peut éviter le piège de la ges­tion au cas par cas mise en place par l’État. Celle-ci vise à déc­ouper en tran­che les sala­riés du public. Elle isole tout d’abord la fonc­tion publi­que des entre­pri­ses publi­ques à statut spécial, puis elle isole les ensei­gnants, les plus nom­breux, du reste des fonc­tion­nai­res en les fai­sant se pré­ci­piter sur le chif­fon rouge de la déc­ent­ra­li­sation. Il suffit alors de céder là-dessus pour espérer faire passer l’essen­tiel, c’est-à-dire la réf­orme des retrai­tes puis­que la caté­gorie momen­tanément en pointe de la lutte devrait ainsi ren­trer dans le rang et la menace d’un boy­cott des exa­mens s’évanouir. C’est le scé­nario prévu, mais ce qui se pas­sera réel­lement dépend de nous tous. Quand le mou­ve­ment est suf­fi­sam­ment global et fort, plus per­sonne ne parle de prise d’otages et de cons­cience pro­fes­sion­nelle ! Pour cela, il faut effec­ti­ve­ment aller à l’épr­euve de force, mais pas pour déf­endre ce qui existe : ce n’est pas parce qu’on est contre leur déc­ent­ra­li­sation qu’on doit être pour « notre » cen­tra­li­sa­tion, ce n’est pas parce que l’on est contre leur 40 ans que l’on est pour « nos » 37,5 …et des mil­lions de chômeurs…

QUALIFIER LA GREVE POUR CATALYSER LES LUTTES

Il faut reve­nir sur le caractère indi­rect de la cri­ti­que du tra­vail que représ­ente la lutte sur les retrai­tes. La cri­ti­que ne peut être du même ordre que celle de la fin des années 60-début 80, quand il n’y avait pas encore véri­tab­lement de pro­blème de chômage . Contrairement à tout ce qui s’est dit au niveau méd­ia­tique et poli­ti­card sur le caractère cor­po­ra­tif du mou­ve­ment, on y trouve bien des fer­ments de dép­as­sement de la notion d’intérêt. Ce serait une erreur de ne conce­voir l’entrée dans la grève des tra­vailleurs des trans­ports comme rele­vant essen­tiel­le­ment de leur intérêt bien com­pris en tant que sala­riés qui seraient pro­chai­ne­ment visés par des mesu­res iden­ti­ques . Ce mou­ve­ment cons­ti­tue comme la trace d’un fil his­to­ri­que des luttes de clas­ses qui s’est rompu à la fin des années 70-début des années 80 (déf­aite du mou­ve­ment ita­lien, répr­ession des gran­des grèves des mineurs et de la sidér­urgie en GB et France d’un côté ; restruc­tu­ra­tion du capi­tal et inten­si­fi­ca­tion de l’indi­vi­dua­li­sa­tion de l’autre). Cette trace court depuis les mou­ve­ments de 1986 et sur­tout du « Tous ensem­ble » de 1995. Dans ces trois cas (1986, 1995, 2003), les che­mi­nots s’y retrou­vent impli­qués avec de nou­vel­les caté­gories de sala­riés sans tra­di­tion de luttes ou avec des tra­di­tions forts différ­entes. Ce sont les che­mi­nots qui alors perpétuent cette mém­oire des luttes. Comme ils le disent sou­vent, ils se sen­tent inves­tis d’une res­pon­sa­bi­lité. Si la lutte appa­raît par­fois comme une lutte pour la lutte , c’est parce qu’il n’y a plus d’affir­ma­tion pos­si­ble ni de la classe du tra­vail ni du tra­vail lui-même. Les grèves deses­pe­ra­dos de Cellatex et d’ailleurs l’avait déjà mani­festé : ce n’est plus que dans la lutte que les sala­riés, réduits à des caté­gories socio­lo­gi­ques déva­lorisées, peu­vent trou­ver une unité sans, pour le moment en tout cas, tenir le rôle de l’ancien sujet his­to­ri­que de la révo­lution. Cette dimen­sion d’une visée révo­luti­onn­aire par défaut appa­raît aussi dans l’inca­pa­cité du mou­ve­ment à expri­mer une rup­ture avec toute poli­ti­que de réf­orme, alors même que la plu­part de ses pro­ta­go­nis­tes pen­sent que l’actuelle « réf­orme Fillon » n’est pas fiable. La marge de manœuvre n’est alors plus qu’entre les 40 ans d’annuités plus ou moins acceptés par les grands syn­di­cats et le statu quo des 37,5 annuités qui devraient pou­voir être financées par d’autres moyens (en taxant le capi­tal et les pro­fits etc ). Or du point de vue éco­no­mique, il n’y a pas de solu­tion. Tous les experts se ren­voient réf­ormes et contre-réf­ormes sans avoir trop de mal à dém­ontrer l’ina­nité des unes par rap­port aux autres. Cela s’est res­senti aussi parmi les mani­fes­tants, dans l’ambi­guïté de la coexis­tence entre deux slo­gans : l’un sur les 37,5 annuités pour tous, ce qui est une accep­ta­tion de l’ancien système et l’autre sur le retrait pur et simple de la réf­orme qui prés­ente l’avan­tage de ne pas se pro­non­cer par rap­port à une quel­conque « néc­essité éco­no­mique ».

C’est que l’heure n’est plus au réf­orm­isme c’est-à-dire à un véri­table projet d’ensem­ble, à moyen ou long terme, qui per­mette un chan­ge­ment social au sein d’un système qui reste capi­ta­liste (c’est le sens de toute restruc­tu­ra­tion réussie des rap­ports sociaux, de tout mode de régu­lation ins­ti­tu­tion­nel ). Ce qu’on nous sert main­te­nant, ce sont des réf­ormes sans réf­orm­isme ni réf­or­mateurs. Mais il faut aussi cons­ta­ter que l’heure n’est pas non plus à la révo­lution. C’est pour cela qu’une cri­ti­que des syn­di­cats, si elle est néc­ess­aire, ne s’avère pas suf­fi­sante. Nous savons que depuis la fin du syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire, c’est-à-dire depuis la guerre de 1914 (depuis 1937 en Espagne) avec la mise en place d’une domi­na­tion capi­ta­liste et non plus seu­le­ment bour­geoise, le syn­di­cat n’est plus que le déf­enseur de la valeur de la force de tra­vail au sein du capi­tal, mais il reste ce représ­entant malgré tout. Il ne sert donc à rien de clamer depuis des déc­ennies que les syn­di­cats tra­his­sent ou qu’ils rem­plis­sent trop bien leur rôle d’intég­ration de la classe du tra­vail au sein du capi­tal. Nous savons très bien que le nombre de cartes syn­di­ca­les déchirées par dégoût au cours d’un conflit et le nombre de cartes repri­ses dans le cours quo­ti­dien de l’exploi­ta­tion s’équi­librent à peu près, même si cela ne recou­vre pas les mêmes per­son­nes. De plus, le pro­ces­sus de dés­yn­di­ca­li­sation que nous connais­sons n’est pas dû à une dis­tor­sion entre ces deux données mais à une pro­fonde trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux et des rap­ports de force. Les syn­di­cats ont suivi cette évo­lution et la CFDT est par exem­ple passée du gau­chisme de ter­rain dans les années 60-70 à la coges­tion et au syn­di­ca­lisme de lob­bying à partir des années 80. Que dire aussi de la CGT qui, d’un côté amorce un recen­trage mais qui, d’un autre, dans la région pari­sienne par exem­ple, se livre à des appels du pied auprès de mili­tants de Lutte Ouvrière qu’elle avait elle-même pré­céd­emment exclus ? A la recher­che de mili­tants perdus, elle est main­te­nant prête à accep­ter et uti­li­ser leur acti­visme tant que la direc­tion de LO ne se dis­tin­gue pas ouver­te­ment de celle de la CGT sur le conflit en cours ; à accep­ter aussi la démoc­ratie des AG et enfin à accep­ter la prés­ence de coor­di­na­tions aux côtés de l’inter­syn­di­cale comme ce fut le cas à Paris et Marseille, du moins tant que celles-ci ne déb­ouchent que sur un appel désespéré de « la base » en direc­tion de la CGT, pour la grève géné­rale. La CGT et les syn­di­cats en général déc­ouvrent que « l’auto­no­mie » peut avoir du bon…tant qu’elle reste for­melle et se situe dans le cadre des reven­di­ca­tions syn­di­ca­les .

Du « Tous ensem­ble » à la grève géné­rale. Avec la déc­om­po­sition des clas­ses et l’ines­sen­tia­li­sa­tion de l’ancienne force de tra­vail dans la valo­ri­sa­tion, il n’y a plus d’unité des tra­vailleurs en dehors de la lutte (c’est une des causes de la dés­yn­di­ca­li­sation). Ce qui a donné au mou­ve­ment de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimen­sion uni­taire, c’est que dans les deux cas il part des tra­vailleurs de la « repro­duc­tion » (repro­duc­tion du capi­tal au sens pro­duc­tif pour ce qui est des sec­teurs des trans­ports et des com­mu­ni­ca­tions ; repro­duc­tion des rap­ports sociaux pour les ensei­gnants, le sec­teur de la santé, les tra­vailleurs sociaux, etc.) Sous des allu­res cor­po­ra­tis­tes que les médias ne man­quent pas de mettre en évid­ence, ce mou­ve­ment a cher­ché à expri­mer une unité sub­jec­tive alors que l’unité objec­tive fait défaut. C’est cette unité sub­jec­tive que représ­ente bien le « Tous ensem­ble ». Il n’exprime pas le caractère inter­clas­siste du mou­ve­ment, mais le dép­as­sement de la pro­blé­ma­tique clas­siste. Toutefois, dans le capi­ta­lisme, tout dép­as­sement qui reste par­tiel est englobé dans la dyna­mi­que du capi­tal. C’est ce qu’on a pu voir avec l’appa­ri­tion puis le dével­op­pement du « citoyen­nisme », forme abâtardie et poli­ti­carde du « tous ensem­ble » qui a d’autant plus de faci­lité à s’expri­mer que le mou­ve­ment reste majo­ri­tai­re­ment can­tonné aux sec­teurs public et para- public. Comment dès lors expli­quer le pas­sage du « tous ensem­ble » de 1995 à « grève géné­rale » de 2003 alors que la déc­om­po­sition des clas­ses s’est encore accen­tuée et que le citoyen­nisme a prospéré et que sont même venus se gref­fer sur lui d’autres formes de contes­ta­tion a-clas­siste à ten­dance radi­cale depuis Seattle et Gênes ? Certains vont mettre en avant que les restruc­tu­ra­tions actuel­les nous ramènent aux condi­tions des débuts de la révo­lution indus­trielle et donc aux condi­tions ori­gi­nel­les de la lutte des clas­ses, mais cela serait vrai si c’était jus­te­ment les sec­teurs représ­en­tat­ifs de ces condi­tions qui se trou­vaient au devant de la scène. Or, malgré une cer­taine force du mou­ve­ment des chômeurs en 98, il n’en est rien. On peut même s’étonner de l’absence d’inter­ven­tion de cette com­po­sante alors que pour­tant, comme nous le disons dans notre pre­mier texte sur le mou­ve­ment de mai-juin 2033 , le mou­ve­ment posait bien en creux la ques­tion du tra­vail et sa cri­ti­que. En 1995, le « tous ensem­ble » se situait plutôt face à l’État dans la déf­ense des mis­sions de ser­vice public et contre le déman­tèlement de l’État-pro­vi­dence. Le sens du « tous ensem­ble » était alors celui de la société contre l’État avec la limite qu’il n’est plus pos­si­ble jus­te­ment d’oppo­ser une société civile à l’État comme le fai­sait par exem­ple Marx quand il par­lait d’une situa­tion de crise qui fait que l’État est amené à ne plus représ­enter la société civile, mais seu­le­ment les intérêts capi­ta­lis­tes. Or l’État n’est plus un simple élément de la super­struc­ture du capi­ta­lisme et il n’est plus non plus un extérieur à nous . Le mou­ve­ment de mai-juin 2003 se situe davan­tage en référ­ence au capi­tal lui-même (retrai­tes, temps de tra­vail, cri­ti­que du tra­vail) dont l’État ne serait qu’une méd­iation. La reven­di­ca­tion de la grève géné­rale marque cette inflexion. Est-ce pour autant plus clair ? Il y a bien un lien entre les deux mou­ve­ments : les retrai­tes étaient déjà prés­entes dans le mou­ve­ment de 95 à tra­vers la lutte des che­mi­nots ; et le projet de déc­ent­ra­li­sation d’aujourd’hui perpétue, même à tra­vers une fausse cons­cience, la ques­tion des ser­vi­ces publics, de l’égalité et fina­le­ment celle d’une alter­na­tive à la société exis­tante. Ainsi, on a pu voir de nom­breu­ses ban­de­ro­les ou slo­gans fai­sant expli­ci­te­ment le lien entre les deux mou­ve­ments : « Tous ensem­ble, tous ensem­ble, grève géné­rale ». Pourquoi la CGT a-t-elle eu beau jeu de mon­trer que la grève géné­rale ne sor­tait pas d’une pochette-sur­prise ? En dehors de la volonté poli­ti­que de s’y oppo­ser (il n’y a pas d’alter­na­tive poli­ti­que disait Thibault), la CGT a eu une appréh­ension rai­sonnée d’un rap­port de force ori­gi­nel défa­vo­rable. Si la grève est par­tout, en dehors des « temps forts » elle est très mino­ri­taire, sauf dans cer­tains sec­teurs de l’ensei­gne­ment. Dans cette confi­gu­ra­tion, il y a deux choix pos­si­bles, soit ne pas se sou­cier de l’opi­nion publi­que et blo­quer là où cela fait mal au risque de l’impo­pu­la­rité, soit essayer de deve­nir majo­ri­taire non pas dans les sec­teurs de la lutte, mais dans l’opi­nion. La CGT a bien sûr choisi cette seconde option. Les posi­tions de FO et de la CNT par rap­port à la grève géné­rale sont mieux cer­na­bles dans la mesure ou pour FO, la grève géné­rale ce n’est que la grève inter­pro­fes­sion­nelle et la prio­rité donnée à l’action par le haut dans laquelle sa représ­en­ta­tivité est suré­valuée, alors que pour la CNT cet objec­tif ren­voie à l’utopie d’une unité de classe à la base qui n’existe plus. Mais dans tous les cas, les syn­di­cats et cela vaut aussi pour SUD et la CNT sont mal placés pour appréh­ender un mou­ve­ment qui contrai­re­ment à celui de 95, porte la cri­ti­que du tra­vail alors qu’ils le déf­endent tous d’une façon ou d’une autre. On peut penser aussi que la grève géné­rale a fonc­tionné comme un mythe poli­ti­que dans une situa­tion où elle est pour­tant deve­nue ana­chro­ni­que : 1) parce qu’elle représ­entait l’arme des pro­duc­teurs de la valeur alors que cette grève est essen­tiel­le­ment, comme en 95 d’ailleurs, celle des « repro­duc­teurs » ; 2) parce qu’elle figu­rait l’unité sub­jec­tive d’une classe objec­ti­ve­ment cons­ti­tuée alors qu’il n’y a plus de clas­ses « en soi » au sens de Marx, mais des caté­gories socio­lo­gi­ques ou/et des sta­tuts qui s’oppo­sent. La haine anti-fonc­tion­naire semble aujourd’hui beau­coup plus forte qu’en 95 et expli­que peut être le fait que la « grève par pro­cu­ra­tion » du privé cons­tatée dans le pré­cédent conflit ait été moins prés­ente cette fois ci. Dans ces condi­tions, com­ment géné­ra­liser la grève ?

L’évo­lution des sala­riés de l’Éduc­ation natio­nale est à cet égard frap­pante. Il ne s’agit pas de savoir s’ils sont pro­duc­tifs ou non, s’ils font partie de la classe moyenne ou du prolé­tariat, mais de noter les trans­for­ma­tions aussi bien de l’ins­ti­tu­tion sco­laire que des ensei­gnants eux-mêmes. Il y a une crise réc­urr­ente de l’ins­ti­tu­tion qui se mani­feste spec­ta­cu­lai­re­ment par une suc­ces­sion de réf­ormes jamais vrai­ment abou­ties, une déva­lo­ri­sation du métier et de ses condi­tions d’exer­cice alors même que l’ori­gine sociale des ensei­gnants est aujourd’hui moins popu­laire qu’il y a 30 ou 50 ans. Le choc est donc grand et il est par­ti­cu­liè­rement res­senti aux deux extrêmes de la pyra­mide des âges du per­son­nel de l’Éduc­ation natio­nale, même si c’est plutôt chez les jeunes que l’on retrouve un posi­tion­ne­ment qui les fait être des sala­riés avant d’être des ensei­gnants. Les luttes ensei­gnan­tes per­dent alors leur caractère tra­di­tion­nel de lutte spé­ci­fique sur l’école ou de force d’appoint pour la gauche poli­ti­que et elles peu­vent s’intégrer plei­ne­ment au mou­ve­ment d’ensem­ble. C’est aussi sur cette nou­velle base que des ensei­gnants dével­oppent des actions moins tra­di­tion­nel­les et que le tabou d’une action sur le bac a pu être un moment levé. La limite reste pour­tant que la radi­ca­li­sa­tion des moyens de lutte ne conduit à aucune radi­ca­li­sa­tion des conte­nus. Par exem­ple, empêcher le bac ne conduit pas à le cri­ti­quer, reconnaître publi­que­ment que l’école est en crise et qu’elle ne fonc­tionne plus que parce que ses sala­riés jouent les pom­piers de ser­vice, est une réflexion qui reste de l’ordre de la dis­cus­sion privée. Ce qui en der­nier res­sort annule la radi­ca­li­sa­tion des moyens : si les profs sont pour le main­tien du bac et des formes d’éval­uations actuel­les, ils ne l’empêc­heront pas. Et c’est bien ce qui s’est pro­duit. Dans les débats des assem­blées d’ensei­gnants grév­istes, l’objec­tif du boy­cott du bac­ca­lauréat et des autres exa­mens natio­naux ne fut pas vrai­ment déb­attu. Même lorsqu’on ne sui­vait pas les injonc­tions des syn­di­cats ("soyons res­pon­sa­bles") et lorsqu’on se voyait assez fort pour affron­ter les mena­ces gou­ver­ne­men­ta­les et l’oppro­bre de nom­breux parents d’élèves, les impli­ca­tions poli­ti­ques de cette lutte ne furent que rare­ment ana­lysées. Or, il y avait bien là matière pour faire passer le mou­ve­ment à un stade supérieur d’inter­ven­tion . La lutte contre la déva­lo­ri­sation des retrai­tes ne pou­vait que s’ampli­fier en contes­tant un examen qui n’est conservé que pour sa fonc­tion de « pacte social démo-répub­licain », alors que les notes et les éval­uations qu’il com­porte sont toutes orientées vers une sél­ection des « compét­ences » indi­vi­duel­les capi­ta­li­sa­bles par le système.

Mouvement social et posi­tion poli­ti­que. Marx, dans Misère de la phi­lo­so­phie - sa rép­onse au pam­phlet de Proudhon Philosophie de la misère - fait remar­quer : « Ne dîtes pas que le mou­ve­ment social exclut le mou­ve­ment poli­ti­que. Il n’y a jamais de mou­ve­ment poli­ti­que qui ne soit social en même temps ». Mais de cette phrase il n’infère pas que le mou­ve­ment social soit forcément poli­ti­que en même temps. La ques­tion est celle de la nature de ce qu’on appelle « mou­ve­ment social », quand les termes de lutte de clas­ses, de mou­ve­ment ouvrier ou mou­ve­ment prolé­tarien écorchent la réalité. Pour nous, le mou­ve­ment de mai-juin 2003 est poli­ti­que dans la mesure où il pose des ques­tions qui sont indis­so­cia­ble­ment socia­les et poli­ti­ques comme celles du tra­vail et de l’État ; mais c’est autre chose que lui reconnaître une pers­pec­tive poli­ti­que. Si on veut essayer d’être plus concret, on peut remar­quer que sur la ques­tion de l’État, le mou­ve­ment est au sens strict « réacti­onn­aire » car il le cri­ti­que de l’intérieur au nom d’un État idéal qui a trop ten­dance à res­sem­bler à celui de l’âge d’or de sa forme pro­vi­dence et de son mode de régu­lation for­diste. C’est pour cela que le refus de la déc­ent­ra­li­sation se fait, chez les ensei­gnants, sur une base poli­ti­que jaco­bine non avouée, mais très prés­ente dans leur atta­che­ment à l’égalité des établ­is­sements, au caractère natio­nal des diplômes, etc.). Mais cette posi­tion se trouve en total porte-à-faux à la fois avec la réalité du redéplo­iement de l’État dans sa forme réseau , qui ne cor­res­pond pas à la cari­ca­ture qu’en font bien sou­vent cer­tai­nes orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et poli­ti­ques et aussi avec la réalité d’un mou­ve­ment de moins en moins jaco­bin dans ses lieux d’expres­sions comme dans ses modes de fonc­tion­ne­ment très éclatés. Les regrou­pe­ments les plus prisés sem­blent être ceux au niveau d’un « bassin d’emploi » ou de recru­te­ment pour les écoles. Il y a là assurément une raison de faci­lité rendue par la proxi­mité, mais il y a aussi une recher­che d’auto­no­mie de la part du mou­ve­ment. Mais la contra­dic­tion entre cette auto­no­mie for­melle et la dép­end­ance réelle au posi­tion­ne­ment poli­ti­que jaco­bin, empêche toute pers­pec­tive. Pour pren­dre un exem­ple encore, il peut paraître étonnant que les étudiants de Perpignan, dont l’Université est un pur pro­duit de la déc­ent­ra­li­sation pré­céd­ente, n’aient pas saisi l’occa­sion du nou­veau projet de déc­ent­ra­li­sation…pour pro­cla­mer leur uni­ver­sité libre et « auto­nome », y com­pris à l’égard de la tutelle rec­to­rale sur les exa­mens ! Nous ne sommes plus dans les années 60 à Berkeley, Berlin, Rome ou Nanterre ! Cette absence de pers­pec­tive n’est pas un obs­ta­cle en soi au décl­enc­hement du mou­ve­ment et on peut même parier qu’en terme d’effi­ca­cité, la forme prise par la contes­ta­tion de la réf­orme à Perpignan et dans quel­ques autres villes a pro­vo­qué au gou­ver­ne­ment une peur irrai­sonnée d’un nou­veau mai 68 étudiant ; d’où la décision de repor­ter la réf­orme des uni­ver­sités. Mais, sauf à Toulouse, les étudiants sont alors ren­trés dans leur coquille.

Ce mou­ve­ment com­porte donc une indén­iable dimen­sion de cri­ti­que du tra­vail. Et en cela il contient un poten­tiel de lutte pour un pro­chain moment de rup­ture. Mais on ne peut se réjouir que les sala­riés des sec­teurs de la repro­duc­tion soient déva­lorisés et traités de la même façon que de purs prolét­aires (c’est-à-dire des indi­vi­dus dépossédés de tout) comme si la révo­lution avait à voir avec une ques­tion de pureté de classe. Bien au contraire, nous avons tou­jours affirmé que les moments révo­luti­onn­aires ont cor­res­pondu à des mixa­ges entre clas­ses et c’est encore plus vrai aujourd’hui qu’il n’y a plus guère d’ima­ge­rie de classe. Par exem­ple, les ensei­gnants, en aban­don­nant toute cri­ti­que de leur propre acti­vité quo­ti­dienne et en s’inves­tis­sant dans une cri­ti­que poli­ti­que ponc­tuelle et par­tielle du système ris­quent de perdre de vue que c’est pour­tant leur posi­tion par­ti­cu­lière dans les rap­ports sociaux et la repro­duc­tion de ces rap­ports qui peut donner à leur lutte une dimen­sion uni­ver­sa­li­sa­ble. Car dans cette société où les savoirs, les infor­ma­tions, les com­mu­ni­ca­tions, la culture, les tech­nos­cien­ces sont des opé­rateurs majeurs de la « création de valeur », des sala­riés de la repro­duc­tion ren­ver­sant la dyna­mi­que capi­ta­liste de leurs acti­vités se trou­ve­ront alors néc­ess­ai­rement en pre­mière ligne des bou­le­ver­se­ments révo­luti­onn­aires à venir.

Temps cri­ti­ques

1er juillet 2003

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop