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Lettre ouverte à la CNT-Vignoles (29/3/2003) - Réponse de la CNT - et Nouvelle lettre

dimanche 20 juin 2004, par Yves

Pour ceux qui l’ignorent, il existe trois CNT en France. La CNT-AIT, la CNT 2e UR et la CNT-Vignoles. LA LETTRE OUVERTE CI-DESSOUS NE CONCERNE DONC QUE LA CNT VIGNOLES et bien sûr pas les deux autres organisations portant le même nom. Ce texte, écrit à chaud le jour même de la manif, se caractérise par un ton agressif et peu diplomatique, ton qui a pu gêner certains des camarades de la CNT qui m’ont exprimé leur désaccord avec ce type de méthodes. Néanmoins, la réponse de J. du Bureau confédéral montre, à mon avis, que nous ne partageons pas vraiment la même conception de ce qu’il est convenu d’appeler la « démocratie ouvrière ». Ce qui augure mal de l’avenir…

J’ai diffusé le tract ci-joint (1), contenant un texte écrit par des militants libertaires hollandais et deux petits textes écrits par moi contre tous les nationalismes et sur le mot d’ordre ambigu de la « destruction de l’Etat d’Israël », ce qui m’a valu d’être menacé (« t’as pas intérêt à diffuser ce tract près de notre cortège, casse-toi », etc.) puis frappé par un militant de la CNT Vignoles quand je lui ai dit qu’il avait des méthodes anarcho-staliniennes. Ce militant revenait de Palestine où il aurait, paraît-il, vu des camps. Quels camps ? Mystère. Si c’est des camps de réfugiés c’est pas vraiment un scoop. Si c’est des camps d’extermination (ce que ce monsieur n’a pas eu le courage de dire), alors là j’aimerai savoir combien d’anarchistes de la CNT sont allés faire du tourisme révolutionnaire à Buchenwald ou à Auschwitz et en sont revenus vivants ! Allez, « camarades » après vous être attaqué aux vieillards cacochymes du Mouvement des citoyens voilà maintenant que l’un de vous s’en prend à un militant isolé qui signe ses tracts de son nom et ne se cache pas derrière le confortable anonymat d’une organisation. Continuez comme cela, vous êtes sur la bonne voie !
Yves Coleman

(1) Les textes du tract étaient repris de Ni patrie ni frontières N°3.

Réponse du Bureau Confédéral de la CNT -Vignoles

De : Bureau Confédéral CNT
À :
Date : dimanche 30 mars 2003 20:20
Objet : Fw : Lettre ouverte suite à une agression par l’un de vos militants à la manif »antiguerre »

Bonjour,
C’est assez difficile de répondre à votre lettre car non seulement nous ne sommes pas sur place le bureau confédéral est sur Bordeaux mais nous n’arrivons pas à comprendre pourquoi avec un tract qui est plus qu’ambigu sur Israël ( demandez aux parents de la militante pacifique assassinée ce qu’ils pensent de l’état d’Israël et si l’on ne confond pas le peuple avec l’Etat la plupart ont voté pour ce gouvernement qui écrase les Palestiniens ) vous vouliez par force le distribuer dans notre cortége sur l’incident entre vous et un de nos militants nous ne pouvons vous répondre n’étant pas présents.
Salutations syndicalistes.Pour le B.C : J.

Plus fort que Spiderman et Batman réunis !
Comment j’ai distribué « par force » un tract contre l’antisémitisme dans le cortège de la CNT-Vignoles

La réponse ci-dessus a un côté comique et un côté tragique.
Commençons par le côté marrant.
Selon mon interlocuteur, j’aurais voulu distribuer « par force » un tract à une centaine de militants de la CNT-Vignoles ! Pour l’information des lecteurs, je ne me tenais pas dans le cortège mais tantôt sur les côtés à deux ou trois mètres du cortège, tantôt derrière car beaucoup de gens passaient à droite et à gauche desdits manifestants qui constituaient un groupe assez clairsemé. Pourquoi m’étais-je placé là ? Parce que j’étais plutôt d’accord avec les slogans lancés et qu’il me semblait me trouver en terrain plus « amical » que parmi les staliniens ou les nationalistes de tout poil. Mais peut-être me suis-je trompé ? En effet, le cortège est passé devant de nombreuses personnes qui brandissaient le portrait de Saddam, boucher du peuple irakien, mais cela n’a pas déclenché la moindre intervention du moindre militant de la CNT. Curieux, non pour des gens qui criaient « Ni Bush ni Saddam » ?

De plus, il me semble assez comique d’être obligé d’expliquer à des militants qui se réclament de la suppression de la propriété privée que la rue appartient à tout le monde. Faudra-t-il demain ; en plus de la demande d’autorisation à la préfecture de police, demander une autorisation de diffusion de tracts à la CNT-Vignoles ? Ca promet. Les bolcheviks, à côté, passeraient pour de grands démocrates.

Passons maintenant au côté sinistre de la réponse. J. m’explique que je devrais « demander aux parents de la militante pacifique assassinée ce qu’ils pensent de l’Etat d’Israël ». Et si je demandais aux parents de tous les passants israéliens victimes d’attentats suicides, aux habitants de kibboutz, aux parents des enfants et bébés juifs assassinés ou égorgés par les commandos palestiniens ce qu’ils pensent du Hamas, du Djihad islamique, voire de tous les Palestiniens, je n’obtiendrais sans doute pas des réponses très positives. Non seulement cet argument ne me semble pas sérieux mais il n’a rien à voir avec une démarche révolutionnaire.

En Israël/Palestine, soutenir un groupe d’assassins (l’armée israélienne) contre un autre (l’OLP ou les groupes islamistes), ou vice versa, ne peut mener qu’à l’impasse.. Le terrorisme de l’armée israélienne n’a rien à envier au terrorisme des groupes islamistes. Et défendre le peuple palestinien, ce n’est pas cautionner leurs oppresseurs palestiniens.

Mais venons-en au cœur du problème : J. écrit d’un côté qu’il « ne confond pas le peuple » (israélien) « avec l’Etat » mais en même temps que « la plupart » (des Israéliens) « ont voté pour ce gouvernement qui écrase les Palestiniens ». Tout d’abord le dernier gouvernement Sharon ne représente pas « la plupart » des Israéliens mais moins de 50%. Mais admettons ce raisonnement qui était de toute façon valable pour les gouvernements d’union nationale précédents où cohabitaient entre autres le Likoud et le parti travailliste. Que fait-on lorsque, dans un système officiellement démocratique, la majorité, voire la totalité de la population vote pour des dirigeants qui oppriment un autre peuple ?

Telle est la vraie question. Il me semble que l’on doit tout faire des deux côtés pour dénoncer le nationalisme et le racisme qui dressent les peuples l’un contre l’autre. Que l’on doit proposer des solutions intermédiaires (« Deux peuples, deux États ») et des solutions à long terme (la révolution socialiste). Mais pour cela évidemment cela suppose de s’opposer aux préjugés racistes et antisémites, au racisme anti-arabes comme au racisme anti-juifs. Cela suppose de chercher sur le terrain ceux qui, parmi les Palestiniens et les Israéliens, ont de véritables positions révolutionnaires ou sont au moins prêts à mettre fin à la fois au colonialisme israélien comme au terrorisme palestinien. Et c’est sacrément plus compliqué et difficile que de se dire vaguement « solidaire du peuple palestinien » aux côtés de tous les nationalistes, intégristes et ennemis de la classe ouvrière et des peuples arabes !
Y.C.