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Militant à Air France : des JSU à la Résa (1)

dimanche 20 juin 2004, par Yves

L’objectif de cette interview - et, nous l’espérons, des entretiens qui suivront avec d’autres camarades - est d’essayer de reconstituer la multiplicité des engagements révolutionnaires. Notre conviction est, en effet, que, malgré l’image présentée habituellement dans les autobiographies d’ex-gauchistes repentis ou les « enquêtes » journalistiques dont la plus célèbre est sans doute Génération de Hamon et Rotman, de nombreux salariés (ouvriers et employés) résistent à l’exploitation capitaliste de multiples façons, tentent d’organiser leurs collègues de travail, favorisent l’auto-organisation, réfléchissent à la façon dont pourrait fonctionner une autre société, etc. L’écrasante majorité des militants des années 60 et 70 n’ont pas tourné leur veste ni grimpé dans l’échelle sociale, contrairement aux quelques renégats qui n’arrêtent pas de battre leur coulpe sur les plateaux de télévision et de renier leurs idéaux antérieurs. (Y.C.)

Cher Michel, tout d’abord je te remercie d’avoir répondu à mes questions. Quand as-tu commencé à militer et dans quelle organisation ?

Mon premier contact avec une organisation c’était la JC en 1958. Cela n’a pas duré longtemps, juste une réunion parce qu’en fait ce soir-là, il y avait un match de foot de la Coupe du monde. La France affrontait la Suède et avait atteint un niveau auquel elle n’était jamais parvenue auparavant.
Les militants de la JC écoutaient donc le match. J’étais parti de chez mes parents sans dire où j’allais, j’avais 16 ans à l’époque, et je ne voyais vraiment pas l’intérêt de passer deux heures devant un poste de radio.

Et pourquoi avais-tu été voir la JC ?

J’habitais dans le quinzième arrondissement, à Paris, et je voyais les militants de la JC vendre le journal au métro Falguière. J’avais discuté quelques fois avec eux. Ce qui m’avait fait faire le pas c’était une manifestation contre de Gaulle rue de Vaugirard, en 1958 donc ; les manifestants avaient été violemment agressés par la police et les gens en parlaient beaucoup dans le quartier, des manifestants avaient été matraqués jusque dans les cours d’immeubles où ils avaient essayé de se cacher. De toute façon, mon milieu, ma famille étaient très hostiles au coup d’Etat gaulliste et à la guerre d’Algérie. Au cours des repas familiaux, la guerre et le racisme faisaient partie des sujets de discussion. Le PCF, à mes yeux, semblait l’organisation qui en avait le plus fait contre les nazis, la plus radicale. A cette époque, je n’avais pas de point de vue politique précis.

A l’automne suivant, ayant échoué au premier bac, j’ai changé de lycée et suis allé à Lakanal comme interne. J’y ai trouvé assez vite 4 ou 5 lycéens (en première et terminale) ; nous avons décidé de créer un comité contre la guerre d’Algérie. Parmi les gens de ce comité il y avait les deux filles (qui étudiaient dans le lycée de filles d’à côté) d’un prof de français, autoritaire mais sympa, et un copain (Rousseau dont j’ai regretté le départ) qui est parti assez vite à la JC et a quitté le lycée après son bac. Je l’ai perdu de vue, sauf qu’un jour j’ai aperçu sa photo dans un journal : il était allongé sur un banc et avait été assommé par les flics au cours d’une manif contre la guerre d’Algérie ; il s’était réveillé pendant que les flics le fouillaient, a fait mine de protester et les flics l’ont sonné de nouveau ! Notre comité comprenait aussi un « pied-noir » qui revenait d’Algérie, ses parents devaient encore être là-bas. Il nous expliquait comment se déplacer dans les rues d’Alger (ou de Paris si les paras débarquaient) sous la mitraille ! Il vivait seul dans un « appart » et on pouvait s’y réunir - pas seulement pour des raisons politiques d’ailleurs.

Notre comité ne regroupait que quelques jeunes lycéens qui voulaient faire quelque chose contre la propagande « Algérie française ». Je ne me souviens plus de quelle façon, mais on a formé une section des JSU (jeunesse du PSU). Le PSU était une scission de la SFIO sur la question algérienne, la SFIO menant la guerre.

C’est là, au PSU, que j’ai rencontré mon premier anarchiste. Il avait environ 70 ans et s’occupait de la bibliothèque municipale de Sceaux et m’a fait lire plusieurs bouquins. Il avait des fac-similés ou des originaux des journaux de la Commune. Au début, je n’osais évidemment pas le tutoyer, vu la différence d’âge. Il l’a tellement mal pris que j’ai cru qu’il allait me foutre une baffe : je me suis donc mis à le tutoyer. La deuxième chose qui m’avait frappée avec lui c’est que, lorsque j’allais le voir le midi, il pelait de l’ail, même s’il ne savait pas ce qu’il allait manger ; j’allais en général le voir à l’heure où je séchais la cantine ou juste après.
Il avait travaillé aux PTT, à Toulouse, et disait que c’était grâce à la Poste qu’il avait pu autant lire ; il avait toujours un bouquin sous la main en attendant l’usager. J’ai peur que les employés actuels de la Poste n’aient pas de telles libertés pour se cultiver.

Quelles activités aviez-vous dans le lycée ?

Nous distribuions des tracts de la main à la main (rappelle-toi que j’étais interne avant d’être viré de l’internat), collions des affiches à Sceaux et faisions des essais de manifestation à Paris. Je me souviens d’une des premières manif des JSU ; on était tellement peu nombreux à cette manif, rue Lecourbe, qu’on a distribué des tracts sur les trottoirs en se faisant insulter par les commerçants !
Aux réunions de la JSU sur Paris, on était une vingtaine, une trentaine, à tout casser. Dans mon lycée, il n’y avait pas d’autre groupe politique que nous, à part le copain qui est parti à la JC et a ensuite quitté le lycée.

Après le lycée qu’as-tu fait ?
Je suis allé en fac de sciences en PCB (Physique, Chimie, Biologie) en 1961 et 1962.
J’ai toujours considéré les organisations de masse comme des supports utiles, voire indispensables tant que je ne me m’apercevais pas que la démocratie n’y était que de façade. Par conséquent je suis allé à l’UNEF, aux ESU et j’ai participé au comité contre la guerre d’Algérie. On ramait dans le milieu étudiant pour ramener du monde dans les meetings ou les manifs anti-guerre ; il fallait forcer les profs qui ne voulaient pas nous laisser prendre la parole, mais le pire c’était l’apathie des étudiants. Un matin, je suis intervenu dans un amphi, malgré le prof, et j’ai senti l’absence de sympathie des étudiants pour la cause algérienne. Sans l’avoir prévu, je me suis mis à parler non seulement de la saloperie de la guerre et du colonialisme, mais aussi des sursis que ces « ramollos » ou bons patriotes risquaient de perdre !

Il y a eu aussi quelques bagarres contre ceux que nous appelions les « fachos » ou les « Algérie française ». Le comité contre la guerre regroupait un peu tout le monde :une partie de l’UNEF, les UEC tendance « italiens » (ce terme désignait une minorité du PC qui voulait que le PCF prenne ses distances vis-à-vis de l’URSS comme le PC italien l’avait fait. Nous considérions cette tendance comme plutôt à droite par rapport au PCF), les futurs JCR, les ESU, etc. La grande bataille interne se déroulait entre, d’une part, le PC qui ne voulait réclamer que la « paix en Algérie » et non l’indépendance et, d’autre part, l’UNEF et le comité pour l’indépendance de l’Algérie qui regroupait tous les autres courants.
A cette époque, j’ai participé à une action bizarre avec les ESU. Ma dernière action avec eux en fait. Nous avons barbouillé les murs de Paris en écrivant partout le sigle GAR (Groupe d’action révolutionnaire). Cela correspondait à une obscure bataille dans le comité d’action contre la guerre d’Algérie entre les différentes tendances pour affirmer l’existence des ESU à travers ce mystérieux GAR... qui n’existait pas.

Après cet épisode peu glorieux j’ai laissé tomber les groupes politiques. Entre le comité contre la guerre d’Algérie et l’UNEF j’étais bien assez occupé. Je n’ai retrouvé un groupe politique qu’en 1966, à la création de la JCR. La guerre d’Algérie était finie depuis longtemps et l’UNEF commençait à se perdre en grandes batailles d’appareil que je comprenais enfin clairement.
Après avoir abandonné mes études dentaires en troisième année (je ne me voyais pas vivre dans ce milieu) j’ai commencé des études à l’ISST (Institut des sciences sociales et du travail) où j’apprenais la sociologie et le droit du travail. Dès 1965/66, il m’a fallu trouver des petits boulots (je n’étais plus indemnisé par la MNEF n’appartenant plus au bureau), puis en décembre 1966 je me suis fait embaucher à l’AFTAM (Association pour l’accueil et la formation des travailleurs africains et malgaches) par une copine qui y travaillait déjà. Je continuais mes études à ISST et je militais à la JCR dans un cercle de jeunes travailleurs.

Est-ce qu’il y avait des structures de formation à la JCR ?

Les seuls stages de formation dont je me souvienne c’était un week-end dans une auberge de jeunesse à Poissy et cela correspondait aussi à la création de la JCR (on devait être peut être 40 ou 50). Weber et Krivine ont pris la parole, c’étaient déjà les organisateurs, les chefs. Il y a eu aussi un stage d’été que j’ai loupé à cause d’un accident de voiture sur la route du stage.
Nous avons aussi participé à une manifestation internationale à Liège, encadrée par les flics.

A chaque réunion des cercles de la JCR quelqu’un faisait un topo ; parfois bon, parfois sans grand intérêt parce que pas assez documenté.
Les participants prenaient la parole, n’avaient pas d’inhibitions particulières, me semble-t-il, pour parler. Souvent en politique, les gens ont l’impression qu’il n’y a pas besoin de travailler ou d’être compétent. Si quelqu’un fait un exposé, et a travaillé dessus, cela peut être utile. Mais sur des sujets compliqués, cela ne marche pas seulement à la bonne volonté.

A la JCR, je me suis embêté dans mon cercle de jeunes travailleurs. D’une part, la formation n’était pas assez structurée, d’autre part nous n’arrivions pas à avoir une activité centrée sur une ou plusieurs entreprises ; le cercle ne savait pas aider les camarades d’entreprises ; il faut dire aussi qu’à part une copine vendeuse au Bon Marché, aucun d’entre nous ne bossait dans une grande boîte, ce qui limitait les possibilités.
Par ailleurs, le centre d’intérêt de la JCR c’était la propagande autour de la guerre du Vietnam bien plus que les luttes ouvrières.

Comment se passait la vie politique en milieu étudiant ?

Au début des années soixante, souvent au Quartier latin, on traînait tous à la librairie Clarté et c’était les « italiens » qui tenaient la librairie. (Ceux qui s’opposaient à la présence de l’armée française en Algérie avaient de bons rapports avec les étudiants communistes qui étaient favorables à l’indépendance et opposés à la politique officielle de leur Parti.) Les meetings se tenaient dans la cour de la Sorbonne et nous participions aux manifestations contre la guerre, nous étions pour l’indépendance. Il y avait pas mal de bagarres au quartier Latin entre les partisans de l’Algérie française et les tenants de l’Algérie indépendante. On faisait la chasse aux vendeurs de journaux et tracts « fachos » et vice versa, je ne donnais pas ma part aux chiens.
A coté des « italiens » et des futurs militants de la JCR, le moteur dans le milieu étudiant à ce moment-là, c’étaient les militants de la FGEL où de futures vedettes sont apparues (Peninou, Kravetz, Bouguereau … et autres). Les vedettes syndicalistes fonctionnaient comme un petit groupe autoproclamé qui prenait les décisions. Je ne comprenais pas ce type de mœurs, j’étais naïf. Aux AG (assemblées générales) assistaient tous les adhérents qui voulaient. Ça se passait dans un amphi et il y avait des vedettes, la discussion se développait et soudain, pour des raisons qu’ignorait le commun des mortels, la réunion s’arrêtait. Quelques privilégiés se réunissaient à part et, au bout d’une heure ou d’une demi-journée, ils revenaient et soumettaient au vote la décision qu’ils avaient prise entre eux, ou à l’issue de négociations entre groupes politiques. En fait, c’étaient les représentants des différentes tendances (« italiens », bureau de l’UNEF, direction de la FGEL, ESU, etc.). Les adhérents n’étaient là que pour entériner les décisions prises ; souvent le seul choix des adhérents de base c’est de partir si la politique proposée ne leur plaît pas, ce qu’ils ont fini par faire en masse. Dans une de ces réunions je me souviens qu’une seule fois quelqu’un a remis en cause ce type de fonctionnement : Pierre Goldman, mais il ne s’investissait pas et partait déjà vers d’autres mondes.
On m’a proposé de me faire élire administrateur de la MNEF puis président de la Mutuelle à Paris, cela s’est fait entre quatre z’yeux et l’élection fut discutée comme d’habitude par des gens extérieurs au conseil d’administration de la Mutuelle car en fait la bataille se déroulait entre les staliniens majoritaires à ce moment et le reste des tendances de gauche et d’extrême gauche.

En dehors de la JCR, as-tu eu d’autres activités ?
Je me suis intéressé au syndicalisme étudiant (1963 à 1966). Après la guerre d’Algérie qui avait complètement occupé nos esprits sur le plan politique, nous nous trouvions dans une sorte de vide. (L’UNEF avait été la seule organisation française à entretenir des rapports avec son homologue algérienne.) A l’époque, on revendiquait le remplacement des bourses par une allocation d’étude (une sorte de salaire étudiant), nous voulions plus d’autonomie pour tous les étudiants. Le PCF et la droite étaient opposés à cette revendication de l’UNEF. Le PCF préférait revendiquer davantage de bourses, plus de places dans les cités universitaires, à des tarifs moins chers.

Les étudiants étaient organisés en AG par faculté et par villes universitaires, la majorité était à gauche depuis peu de temps et les élections à la MNEF représentaient un bon thermomètre, sauf que les étudiants votaient peu et que le bourrage des urnes se pratiquait ici où là.
J’ai eu des responsabilités dans le syndicalisme étudiant, j’ai même été élu président de la MNEF parisienne, en 1964 ou 1965, je pense. C’était une activité faiblement rémunérée (un petit défraiement) avec, en prime, une piaule à la Cité universitaire d’Antony. Le bureau se trouvait boulevard Saint-Michel, la Mutuelle avait deux secrétaires et nous gérions le centre 601 de la Sécurité sociale étudiante. Je suis arrivé à un moment où se déroulait une bataille entre la tendance majoritaire de l’UNEF qui était avec la FGEL et les étudiants dans la ligne du PCF. Je me suis retrouvé président parce qu’il fallait une personne pas trop marquée politiquement, pas connue et manipulable. J’étais connu comme un militant anti-guerre et suivais des cours en fac dentaire dont la réputation n’était pas révolutionnaire, un candidat de consensus comme on dit aujourd’hui.
A cette époque je traînais l’idée que, pour arriver à la révolution, il fallait convaincre telle ou telle catégorie de la population de revendications indispensables mais qui ne seraient pas acceptables par le système : la population aurait, en quelque sorte, fait la révolution sans s’en rendre compte.

La FGEL a eu un projet remarquable à cette époque : elle a annoncé qu’elle interdisait au ministre de l’Education de pénétrer dans la Sorbonne, tant que nos revendications ne seraient pas satisfaites (allocation d’étude en particulier). Arrive la rentrée solennelle de l’université et bien sûr le ministre, pas impressionné du tout, annonce qu’il sera là. La FGEL appelle à occuper la Sorbonne et les autres étudiants (des autres facs) à manifester autour ; ce fut le « bide », aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Sorbonne. La Sorbonne ne sera occupée par les étudiants que quelques années plus tard et non sur commande, mais je vais trop vite.
J’ai été président de la Mutuelle pendant un an et j’ai commencé à exprimer des critiques vis-à-vis des responsables nationaux de la Mutuelle, notamment le président de la Mutuelle, un certain… Christian Blanc. A ce moment-là, je me suis intéressé à ce que disaient deux genres de militants : des gens qui étaient regroupés autour de la clinique psychiatrique de Cours Cheverny où exerçait entre autres Félix Guattari et j’ai pu pas mal discuter avec eux ; d’un autre côté, il y avait à Strasbourg des étudiants qui allaient écrire la fameuse brochure De la misère en milieu étudiant diffusée par les futurs situationnistes.

Ces deux influences m’ont fait pas mal réfléchir. Je suis allé plusieurs fois à la clinique de Cheverny discuter avec Guattari et les autres ; quant aux militants de Strasbourg je les ai rencontrés à Paris dans des réunions de l’UNEF et de la Mutuelle. Il s’agissait de rencontres individuelles informelles.
A l’occasion d’un congrès de la Mutuelle, à Nantes, on a rédigé une sorte de programme. L’un des points sur lesquels on s’est affrontés avec le bureau national en place, concernait les rapports entre les administrateurs étudiants et le personnel de la Sécurité sociale. On critiquait la hiérarchie dans les centres de sécu étudiants, les bas salaires. Nous estimions que la Mutuelle avait un rôle de béquille du système et que les militants de l’UNEF devaient dénoncer le côté réformiste de la Mutuelle et s’en retirer avec fracas. A ce congrès on a proposé que la gestion des centres de Sécurité sociale se fasse de manière non hiérarchique, et que l’on ne tienne pas compte des budgets mais seulement des besoins des étudiants, quitte à exploser la Mutuelle si cela n’était pas gérable - ce que nous pensions. La direction nationale de la Mutuelle ne voulait pas en entendre parler, évidemment ; elle ne désirait même pas que nos propositions soient discutées, encore moins mises aux voix. Comme pas mal d’étudiants étaient intéressés par ce que nous racontions, avec la section de la Mutuelle de Strasbourg (les futurs situationnistes), j’ai proposé d’aller discuter dans un amphi voisin, puisque le bureau faisait obstruction à la discussion. A quelques voix près on a perdu.

Ça a été la fin de mes activités de mutualiste et syndicaliste étudiant. Une copine m’avait parlé d’un boulot possible je m’y suis présenté.