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Multiculturalisme ou culture mondiale (3)

publié par Yves, le mercredi 9 juin 2004

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de Loren Goldner

Tel est le véri­table point de vue euro­cen­triste. Et de tout ceci que nous ont raconté les mul­ti­cultu­ra­lis­tes post­mo­der­nes pseudo-radi­caux ? Précisément, rien ! Et pour­quoi ? Parce que, à tra­vers Nietzsche et Heidegger, Foucault et Derrida, ils ont gobé toute la ver­sion hellé­nop­hile, n’y chan­geant que quel­ques signes plus ou moins. Ils igno­rent les sour­ces arabo-per­si­ques de la Renaissance, par conséquent ils occultent les méd­iations alexan­drine et musul­mane, et le dével­op­pement sub­séquent de l’héri­tage grec. En plus, ils sont d’accord avec les euro­cen­tris­tes sur un point, la culture « occi­den­tale », à l’instar de toutes les « cultu­res », serait un phénomène auto­nome. Nous ont-ils informé que la poésie pro­vençale, qui donna nais­sance à la litté­ra­ture moderne occi­den­tale, avait beau­coup emprunté à la poésie arabe, et en par­ti­cu­lier à la poésie mys­ti­que éro­tique de l’Espagne musul­mane ? Nous ont-ils dit que Dante était imprégné de l’oeuvre du soufi anda­lou Ibn Arabi ? Que cer­tains des plus grands écrivains espa­gnols du siglo de oro (le XVIe siècle), comme saint Jean de la Croix et Cervantès, s’ins­pi­raient for­te­ment des sour­ces musul­mane et juive ? Nous ont-ils parlé des héré­tiques fran­cis­cains qui, dans le Mexique du XVIe siècle, essayèrent de cons­truire avec les Indiens une utopie com­mu­niste chréti­enne défiant un catho­li­cisme européen déses­pérément cor­rompu ? Nous ont-ils dit que la croyance de la civi­li­sa­tion occi­den­tale en ses sour­ces égypti­ennes s’est main­te­nue, des anciens Grecs, via l’académie flo­ren­tine, jusqu’aux francs-maçons du XVIIIe siècle ?

Ils se sont tus parce que cette fer­ti­li­sa­tion syn­cré­tique des cultu­res va à l’encontre de leur concep­tion rela­ti­viste selon laquelle les cultu­res se confron­tent les unes les autres, comme autant de « textes » hermé­tiq­uement étanches, s’altérant inva­ria­ble­ment. Tant « d’hommes blancs européens, morts » s’avèrent être for­te­ment rede­va­bles aux hommes (et dans le cas de la poésie arabe, aux femmes) de cou­leur qui les ont précédés ! Les post-moder­nes sont tel­le­ment occupés à dén­oncer le « canon occi­den­tal » comme une lita­nie raciste, sexiste et impér­ial­iste, qu’à l’instar des euro­cen­tris­tes déclarés, ils sont inca­pa­bles de remar­quer que quel­ques grands ouvra­ges du canon occi­den­tal sont enra­cinés dans les mêmes cultu­res qu’ils sont censés avoir « effacées ».

Le livre d’Edward Said, Orientalisme, a pra­ti­que­ment créé un nou­veau genre littér­aire : l’essai mul­ti­cultu­ra­liste. Selon Said, les per­cep­tions occi­den­ta­les du monde de la Méditerranée orien­tale seraient un dis­cours de pou­voir fal­si­fi­ca­teur, sur­tout après la riva­lité gran­dis­sante des impér­ial­ismes moder­nes (appelée « ques­tion d’Orient »), et, essen­tiel­le­ment, elles ne pour­raient être autre chose. (Ses propos sur Dante, par exem­ple, ne men­tion­nent pas Ibn Arabi.) Mais Said ne nous dit abso­lu­ment rien du « dis­cours » occi­den­tal sur l’Orient quand l’équi­libre des forces était exac­te­ment l’inverse, entre le VIIIe et le XIIIe siècles, lors­que la civi­li­sa­tion musul­mane domi­nait cultu­rel­le­ment et mili­tai­re­ment l’Occident. « Si les Esquimaux deve­naient sou­dain les artis­tes et savants les plus brillants du monde, si les usines du Groenland met­taient celles du Japon à la casse, si des enva­his­seurs du Grand Nord venaient conquérir les Etats-Unis et l’Union sovié­tique, nous serions à peine plus sur­pris que le furent les musul­mans, il y a deux cent ans, lorsqu’ils tombèrent brus­que­ment sous le contrôle de l’Europe occi­den­tale », écrit Daniel Pipes dans In the Path of God. Des siècles d’hégé­monie arabe puis otto­mane en Méditerranée, exerçant une menace mili­taire réelle au cœur du conti­nent européen, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ont aveu­glé les musul­mans qui, des cen­tai­nes d’années après avoir perdu leur réel ascen­dant, ne voyaient tou­jours pas dans le Nord la nou­velle puis­sance mon­diale.

Said n’écrit pas sur « l’occi­den­ta­lisme », bien sûr, il ne relate pas non plus un « dis­cours » musul­man sur l’Occident, on ne peut donc lui repro­cher d’omet­tre des exem­ples comme cette affir­ma­tion de l’Arabe Ibn Sa’id déc­rivant les Francs, au milieu du XIe siècle : « Ils res­sem­blent à des ani­maux plus qu’à des hommes... L’air froid et les ciels bru­meux (leur don­nent) un tempé­rament glacé et des humeurs cruel­les ; ils sont grands, ont le teint pâle et les che­veux trop longs. Ils man­quent de finesse d’esprit et de pers­pi­ca­cité, ils sont dominés par l’igno­rance et la stu­pi­dité, et vivent cou­ram­ment sans projet. » (Daniel Pipes, In the Path of God.)

Il ne s’agit pas de mul­ti­plier les cita­tions attes­tant ce point banal, le monde musul­man, à son apogée, était aussi eth­no­cen­triste que les Européens l’étaient au leur ; il s’agit plutôt de dém­ontrer que, dans la pér­iode d’hégé­monie mon­diale de l’Islam, les musul­mans pen­saient que les habi­tants de l’Occident chrétien étaient des bar­ba­res habi­tant un trou perdu, et qu’ils s’y intér­essaient aussi peu que l’élite cultu­relle romaine du IIe siècle avant l’ère chréti­enne s’intér­essait aux habi­tants peints en bleu de l’Angleterre.

Mais nous pou­vons repro­cher à Said de ne pas nous parler davan­tage de « l’orien­ta­lisme » de l’Occident, entre le VIIIe et le XIIIe siècles, lors­que la supér­iorité cultu­relle du monde musul­man sur l’Europe était un fait, et une réalité admise. Il ne cite pas l’archevêque de Saragosse dép­lorant, au IXe siècle, la décad­ence de la jeu­nesse chréti­enne et son atti­rance pour la brillante culture arabe du sud de l’Espagne, que l’Europe entière contem­plait : « Ils sont inca­pa­bles d’écrire une phrase cor­recte en latin, mais, sur­pas­sent les musul­mans dans la connais­sance des points les plus sub­tils de la gram­maire et de la rhé­to­rique arabe. Ils déla­issent les sain­tes Ecritures des pères de l’Eglise, mais s’empres­sent de lire et de tra­duire le der­nier manus­crit venant de Cordoue. »

Said et les autres ana­lys­tes du « dis­cours » occi­den­tal ne dis­cu­tent pas sou­vent de ces réalités, parce qu’elles contre­di­sent l’une de leurs thèses les plus sacro-sain­tes, tant expli­cite qu’impli­cite, affir­mant la totale rela­ti­vité des cultu­res. C’est à contrecœur qu’ils admet­tent qu’à cer­tains moments de l’his­toire mon­diale, cer­tai­nes cultu­res sont plus dyna­mi­ques, en fait supéri­eures aux autres, et que la culture arabe de l’Espagne musul­mane domi­nait la culture de Saragosse ou de Paris, au XIe siècle. Reconnaître cela les amè­nerait, iné­vi­tab­lement, à reconnaître l’inac­cep­ta­ble, l’idée non rela­ti­viste qu’au XVIIe siècle, la situa­tion s’est inversée et qu’un moment décisif pour l’influence et la supér­iorité his­to­ri­que dans le monde pas­sait à l’Ouest. Un simple regard sur les flux des tra­duc­tions permet d’apprécier le chan­ge­ment, tel qu’il fut vécu des deux côtés. Entre le XIe et le XIIIe siècles, des mil­liers d’ouvra­ges phi­lo­so­phi­ques, scien­ti­fi­ques, de mathé­ma­tiques et de poésie arabes ont été tra­duits en latin, et lus avec avi­dité dans toute l’Europe, alors qu’à peu près rien n’était tra­duit dans l’autre sens. A partir de l’inva­sion franç­aise en Egypte, en 1798 (évé­nement qui fit réa­liser au monde musul­man la nou­velle situa­tion mon­diale, long­temps après que l’Occident eut posé les fon­da­tions de son hégé­monie), on com­mença à tra­duire de nom­breux textes français en arabe, et cela conti­nua pen­dant tout le XIXe siècle.

Donald Lach com­mence son livre, L’Asie dans la for­ma­tion de l’Europe, par la cons­ta­ta­tion sui­vante : « On a sou­vent reconnu que la poudre à canon, l’impri­me­rie et la bous­sole avaient été indis­pen­sa­bles à la pro­gres­sion de l’Europe. On reconnaît moins sou­vent qu’aucune de ces inven­tions n’était europé­enne. » Cette réalité n’est admise ni par les euro­cen­tris­tes, ni par les rela­ti­vis­tes du mul­ti­cultu­ra­lisme contem­po­rain. Une fois encore, pour le faire, il leur fau­drait reconnaître un pro­ces­sus his­to­ri­que mon­dial plus vaste que chaque culture prise séparément, et reconnaître à l’his­toire mon­diale un dyna­misme dans lequel pro­grès et syn­crét­isme inter­cultu­rel sont des réalités.

S’intér­esser séri­eu­sement à l’his­toire mon­diale, avant l’essor occi­den­tal, signi­fie éga­lement miner un autre dogme favori du rela­ti­visme mul­ti­cultu­ra­liste, selon lequel l’hégé­monie glo­bale de la culture occi­den­tale, dans l’his­toire moderne, repose exclu­si­ve­ment sur la force mili­taire. Pour Edward Said, le dis­cours orien­ta­liste est, avant tout, le dis­cours d’un tel « pou­voir ». Mais l’his­toire nous a main­tes fois ensei­gné que la conquête cultu­relle des vain­queurs succède inva­ria­ble­ment à la conquête mili­taire des vain­cus, et que l’hégé­monie cultu­relle évolue sou­vent dans un sens opposé à la supér­iorité mili­taire. Les mul­ti­ples inva­sions tur­ques et mon­go­les en Chine et au Moyen-Orient, jusqu’au XVe siècle, si dév­as­tat­rices pour les civi­li­sa­tions chi­noise et musul­mane (et cause non nég­lig­eable de leur vulné­ra­bilité ultéri­eure par rap­port à l’Occident), abou­ti­rent, en deux géné­rations seu­le­ment, à l’intég­ration des Mongols et des Turcs dans les cultu­res qu’ils ont tra­versées. Les inva­sions de l’Espagne musul­mane par les Almoravides et les Almohades d’Afrique du Nord, au XIe et au XIIe siècles, abou­ti­rent de manière sem­bla­ble : les enva­his­seurs furent absorbés par la culture urbaine sophis­ti­quée qu’ils avaient conquise ; en fait, le grand his­to­rien arabe Ibn Khaldun a cons­truit toute sa théorie de l’his­toire uni­ver­selle sur ce cycle de la conquête nomade et de son absorp­tion ultéri­eure par les conquérants. La conver­gence, plutôt sin­gu­lière, de la supré­matie mili­taire et de l’hégé­monie cultu­relle de l’Occident, entre le XVIe et le XIXe siècles, cons­ti­tue une « différ­ence » au regard de l’his­toire mon­diale dont les mul­ti­cultu­ra­lis­tes auraient dû nous parler davan­tage. Pour le faire, il ne leur a manqué, comme à leurs asso­ciés, les euro­cen­tris­tes, que la notion d’his­toire mon­diale et de soli­des connais­san­ces dans ce domaine.

De même, un regard sur l’his­toire mon­diale, dans le contexte actuel, aurait dû inci­ter les mul­ti­cultu­ra­lis­tes à considérer la supré­matie éco­no­mique et tech­no­lo­gi­que actuelle du Japon, et leur poser quel­ques pro­blèmes pour atta­quer l’idéo­logie des « hommes blancs européens morts » érigée en idéo­logie domi­nante de notre temps. Le fait que l’Asie représ­ente, de manière indis­cu­ta­ble, la zone capi­ta­liste la plus dyna­mi­que du monde au cours de ces trois der­nières déc­ennies ne les trou­ble nul­le­ment, si ce n’est qu’entre autres choses, ils sont pro­fondément gênés par les ques­tions éco­no­miques et tech­ni­ques qui ne peu­vent être reliées à la différ­ence cultu­relle. A défaut d’être expli­cite, l’ordre du jour impli­cite des mul­ti­cultu­ra­lis­tes est de nous prés­enter les valeurs asso­ciées à l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste inten­sive comme un phénomène de « l’homme blanc », de telle sorte que les « non-Blancs », les Japonais ou les Coréens, par exem­ple, qui incar­nent aujourd’hui ces valeurs avec plus de fer­veur que la plu­part des « Blancs » auraient, quel­que part, perdu leur différ­ence et, par là même, tout intérêt. Les cadres et les équipes de recher­che-dével­op­pement des firmes asia­ti­ques qui matra­quent quo­ti­dien­ne­ment les indus­tries amé­ric­aine et europé­enne avec leurs pro­duits inno­vants seraient cer­tai­ne­ment sur­pris d’appren­dre que leurs valeurs sont « blan­ches ». (L’asso­cia­tion des qua­lités cultu­rel­les avec la cou­leur de peau est ce qu’on appelle com­munément le... racisme.)

Les mul­ti­cultu­ra­lis­tes com­men­tent dans le détail les luttes des femmes andi­nes ou érith­réennes contre l’impér­ial­isme et l’oppres­sion sexiste, mais pas­sent sous silence les nom­breux vagues de grèves des tra­vailleurs coréens mar­quant le mou­ve­ment social le plus impor­tant de la der­nière déc­ennie. En quel­que sorte, dès qu’un pays du tiers monde s’indus­tria­lise, il cesse d’être « différent ». Pour conclure, il est néc­ess­aire de s’intér­esser aux « condi­tions matéri­elles » qui ont permis au mul­ti­cultu­ra­lisme post­mo­derne de tenir le devant de la scène. Il est à peine exagéré de dire, comme on l’a précisé plus haut, qu’il est un effet de l’effon­dre­ment du modèle d’accu­mu­la­tion capi­ta­liste occi­den­tal fondé sur la chaîne de mon­tage, dont l’auto­mo­bile représ­entait, pour la pro­duc­tion et la consom­ma­tion, le sym­bole par excel­lence. La vision de la « moder­nité » que nous avons ana­lysée ici avait pour tél­éo­logie, impli­cite ou expli­cite, la trans­for­ma­tion de la planète en un monde sur une pro­duc­tion de masse assumée par des cen­tai­nes de mil­lions d’ouvriers, et cette trans­for­ma­tion, la France ini­tia­trice de cette théorie de la moder­nité l’a connue, comme quel­ques autres pays, après 1945.

La fin de ce modèle d’accu­mu­la­tion dans la crise éco­no­mique mon­diale post-1973, a dis­sous l’illu­sion selon laquelle toutes sortes d’archaïsmes allaient dis­pa­raître. Il ne s’agit pas de prés­enter une ana­lyse stric­te­ment éco­no­mique des ten­dan­ces idéo­lo­giques de l’iden­tité mul­ti­cultu­relle, ni d’insi­nuer qu’il y avait quel­que chose de fon­da­men­ta­le­ment sain dans le modèle d’accu­mu­la­tion de 1945 à 1973, ni de suggérer qu’une nou­velle expan­sion fondée sur un nou­veau modèle d’accu­mu­la­tion aurait res­tauré les vieilles notions de la moder­nité et de la ratio­na­lité qui étaient par­tagées, au fond, par le capi­ta­lisme occi­den­tal, le bloc de l’Est, et les régimes du tiers monde qui prét­endaient avoir le dével­op­pement le plus rapide.

1. Le mot radi­cal en anglais désigne un milieu cor­res­pon­dant en France à des grou­pes comme ATTAC, SOS Racisme, les restes du mou­ve­ment fémin­iste, etc. L’extrême gauche amé­ric­aine ne se considère pas comme partie pre­nante de ce cou­rant idéo­lo­gique même si elle en par­tage par­fois les concep­tions. (N.d.T.)

2. Phalologocentrisme : « Nom donné par cer­tai­nes cri­ti­ques au déplo­iement de la phi­lo­so­phie occi­den­tale basée sur le logos (à la fois comme dis­cours et comme logi­que de rai­son­ne­ment) de l’homme mâle blanc. Ce terme a été uti­lisé et développé par cer­tai­nes cri­ti­ques fémin­istes. » Définition extraite du livre de Philippe Coutant, Nouveau mil­lén­aire, défis liber­tai­res, consul­ta­ble sur le site 1li­ber­taire.free.fr/som­maire.html. (N.d.T)

3. Ivy League : groupe ras­sem­blant huit uni­ver­sités du nord-est des États-Unis parmi les plus pres­ti­gieu­ses et les plus élit­istes, dont Harvard, Yale, Columbia, Dartmouth, Princeton, etc. (N.d.T.)

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