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Fiat Melfi : la classe ouvrière d’Italie contre-attaque (2)

publié par Yves, le mercredi 2 juin 2004

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Données syn­di­ca­les de Sata Melfi

Composition des RSU Fim 14 Fiom 14 Uilm 12 Fismic 9 Ugl 6 Slai-cobas 3 Cisal 2

Taux de syn­di­ca­li­sa­tion 40 %, soit 2 000 adhérents dont : Fim 29 % 580 Uilm 23 % 560 Fismic 18 % 360 Fiom 15 % 300 Ugl 12 % 240 Cisal 3 % 60

En une journée, le manque à pro­duire s’élève à 4 300 véhi­cules, dont 1 200 à Melfi. Entre Fiat Auto et four­nis­seurs, ce sont 80 000 tra­vailleurs qui sont tou­chés par les conséqu­ences du conflit. Malheureusement, l’heure de débra­yage à Mirafiori orga­nisée par la Fiom ne recueille qu’une par­ti­ci­pa­tion très limitée. A Arese, dans la ban­lieue de Milan, les ouvriers Fiat de l’ancienne grande usine d’Alfa Romeo blo­quent l’auto­route proche à l’appel de la Fiom, du Slai-Cobas et de Fimu-Cub (autre syn­di­cat de base bien implanté à Arese). Environ 550 des 2 000 sala­riés de l’usine sont en chômage tech­ni­que jusqu’à la fin de l’année. « Ce sont des jours tris­tes », déc­lare le pré­sident de Fiat, Umberto Agnelli, qui dép­lore « le cadeau fait à la concur­rence ». Dans une lettre envoyée à tous les sala­riés du groupe, Giuseppe Morchio, appelle tout le monde à la raison en deman­dant tou­jours la levée des piquets.

27 avril. Le juge de Melfi ordonne à la Fiom de lever les bar­ra­ges. Celle-ci rép­lique qu’il ne s’agit pas de bar­ra­ges mais de mani­fes­ta­tions de tra­vailleurs. Sur les bar­ra­ges, en revan­che, la posi­tion reste ferme : pas de levée des piquets sans accep­ta­tion des reven­di­ca­tions. Cependant, les délégués ont décidé de trans­for­mer les piquets en pre­si­dio (c’est-à-dire prés­ence mas­sive aux portes sans entra­ver la cir­cu­la­tion). Ceux qui le vou­dront, pour­ront donc ren­trer dans l’usine. Suite aux pres­sions d’Alliance natio­nale (l’ancien parti fas­ciste), l’Ugl mét­all­urgie annonce quit­ter les bar­ra­ges. Décision remise en cause peu après. A son tour, la direc­tion de la Cgil incite la Fiom à modérer sa posi­tion. Cette der­nière s’exé­cute en par­lant dés­ormais expli­ci­te­ment de levée des bar­ra­ges si la négoc­iation s’engage séri­eu­sement (lire avec leur par­ti­ci­pa­tion aux dis­cus­sions). Les secrét­aires généraux de la Cgil, de la Cisl et de l’Uil ren­contrent Giuseppe Morchio. Les syn­di­cats confé­déraux accep­tent le préa­lable de la levée des bar­ra­ges. En éch­ange, le représ­entant de la société confirme un inves­tis­se­ment de 630 mil­lions d’euros étalé sur trois ans sur le site de Melfi. Dans la foulée, les trois confé­dé­rations se réun­issent avec la Fiom, qui prétend ren­contrer ses délégués de Melfi avant toute prise de décision. A ce stade, Fiat a perdu 21 000 voi­tu­res.

28 avril. La grève natio­nale de quatre heures des mét­all­urg­istes ne ren­contre pas un franc succès. Si les chif­fres de par­ti­ci­pa­tion à la grève sont fort différents selon les sour­ces, la mani­fes­ta­tion de la Fiom à Turin, devant Mirafiori, est sque­let­ti­que. La Fiom de Melfi s’engage alors à lever les bar­ra­ges. Gianni Rinaldini, secrét­aire général de la Fiom, déc­lare qu’il faut passer à d’autres formes de lutte.

29 avril. Sous les huées des grév­istes un car passe le por­ti­que. Il ne contient que trois pas­sa­gers. La grève se main­tient soli­de­ment. Pourtant, en rap­pe­lant lour­de­ment le juge­ment favo­ra­ble à Fiat exi­geant de dégager les accès de l’usine, les diri­geants natio­naux de la Fiom pro­po­sent à l’assem­blée des grév­istes de voter la levée des bar­ra­ges. Contre l’avis des syn­di­cats auto­no­mes et du Cobas, la Fiom affirme que la grève a obtenu une pre­mière vic­toire, l’ouver­ture des négoc­iations. Suite à une réunion mou­ve­mentée, l’assem­blée décide à l’una­ni­mité - Cobas et auto­no­mes n’ont pas osé s’oppo­ser fron­ta­le­ment en pré­férant s’abs­te­nir - la sus­pen­sion du pre­si­dio. Une grève est éga­lement décidée dont la reconduc­tion sera validée lors d’assem­blées de grév­istes tenues à chaque chan­ge­ment d’équipe. Désormais, les tra­vailleurs désireux de repren­dre le tra­vail, pour­ront le faire. Ce jour-là, cepen­dant, ils ne seront pas plus de 200 sur trois équipes à rejoin­dre les machi­nes. Plus impor­tant, les camions de voi­tu­res et des pièces peu­vent aussi tran­si­ter. La pro­duc­tion reprend ainsi à Cassino et dans d’autres unités du groupe. A 22 heures, tou­te­fois, il y a encore plus de 1 000 tra­vailleurs en lutte ras­sem­blés devant les portes. Cette masse rend tou­jours dif­fi­cile l’entrée ou la sortie de l’usine.

30 avril. La grève conti­nue d’être reconduite d’équipe en équipe. Les négoc­iations entre direc­tion Fiat et syn­di­cats s’enga­gent enfin. La Fim quitte brus­que­ment la table des dis­cus­sions prét­extant un climat mal­sain qui fait peser mena­ces et inti­mi­da­tions contre ses délégués. En se ren­dant à son tra­vail, l’une de ses représ­ent­antes chez Sata aurait été mal­menée et insultée par des grév­istes, dép­lore la Fim. La direc­tion de Fiat est donc obligée de prés­enter séparément aux différ­entes délé­gations syn­di­ca­les son plan de sup­pres­sion de la double équipe de nuit. Sur la ques­tion des salai­res, la société affirme que les pos­si­bi­lités de l’entre­prise sont très limitées. Les trois confé­dé­rations esti­ment que si l’inci­dent de « l’agres­sion » de la déléguée Fim est grave, il ne remet cepen­dant pas en cause les efforts uni­tai­res des secrét­aires confé­déraux, ni la mani­fes­ta­tion com­mune du 1er mai.

1er mai. Une fête avec musi­que folk­lo­ri­que et jazz devant les portes de l’usine réunit un gros mil­lier de par­ti­ci­pants. Aux ouvriers se sont joints les famil­les et des mem­bres de mou­ve­ments alter­mon­dia­lis­tes. L’Uil et et la Cisl sont absen­tes. A Rome le minis­tre du Welfare, Roberto Maroni, déc­lare que, compte tenu de l’inca­pa­cité mani­feste des trois confé­dé­rations offi­ciel­les à maît­riser leurs trou­pes de sala­riés lors des récents conflits sociaux dans les trans­ports urbains, à Melfi et chez Alitalia, elles devraient aban­don­ner le mono­pole de la représ­en­tation des sala­riés auprès des ins­tan­ces éta­tiques et dans les négoc­iations avec les entre­pri­ses. Sous-entendu, il fau­drait étendre les dis­cus­sions aux Cobas et autres syn­di­cats auto­no­mes ou alter­na­tifs. 2 mai. C’est un diman­che. A la Sata, les tra­vailleurs de TNT Arvil, qui assu­rent la manu­ten­tion et sont donc les seuls à tra­vailler les jours fériés, ne se sont pas présentés aux portes. L’équipe de nuit qui embau­che à 22 heures le diman­che en a fait autant. Aucune des entre­pri­ses du parc four­nis­seurs ne fonc­tionne encore. Fiat dép­lore, à ce stade, la perte de 30 000 voi­tu­res.

3 mai. La reprise de la pro­duc­tion dans les autres usines Fiat com­porte des nou­veaux ratés. Les pièces déjà fabri­quées et déb­loquées ont toutes été uti­lisées. L’absence de stocks prônée par le juste à temps entraîne à nou­veau du chômage tech­ni­que massif. Aucune usine ne tourne régul­ièrement. Celle de Cassino doit s’arrêter. Réunis à Melfi, les res­pon­sa­bles syn­di­caux natio­naux décident qu’il faut repren­dre imméd­ia­tement les négoc­iations car, d’après eux, une solu­tion est à portée de main.

4 mai. Manifestation devant le siège romain de Fiat appelée par la Fiom et le Cobas. Les par­ti­ci­pants sont au nombre d’un mil­lier selon la police, trois fois plus selon les orga­ni­sa­teurs. Comme sou­vent, la vérité est quel­que part au milieu. Ils réc­lament l’ouver­ture imméd­iate de négoc­iations sans inter­rup­tion. Le minis­tre de l’Intérieur dén­once les grou­pes sub­ver­sifs qui ten­tent d’infil­trer les conflits sociaux. Dans l’usine de Melfi, selon la direc­tion Fiat, une partie des sala­riés des équipes du matin et de l’après-midi ont retrouvé la voie des machi­nes. Ils sont un demi-mil­lier en tout. Schéma clas­si­que : les grév­istes les plus dét­erminés se bala­dent à Rome, lais­sant la voie libre aux jaunes qui repren­nent le tra­vail sans encom­bres. La pro­duc­tion reste cepen­dant sym­bo­li­que : 70 voi­tu­res pro­dui­tes, clame fiè­rement la direc­tion d’usine. 5 mai. La Fim défile à Melfi « pour un bon accord et contre l’intolér­ance ». Devant les portes, un groupe de grév­istes qui vou­laient recons­ti­tuer les piquets est vive­ment dis­suadé par la Fiom qui leur rap­pelle que les négoc­iations vont com­men­cer à Melfi. Fédérations des tra­vailleurs de la mét­all­urgie et direc­tion Fiat se ren­contrent au siège romain de l’entre­prise pour pré­parer les négoc­iations du len­de­main incluant le cha­pi­tre Salaires. Fiat dép­lore 40 000 voi­tu­res per­dues depuis le début de la grève mais prétend en avoir pro­duit, ce jour-là, 140 à Melfi. La part du marché ita­lien du groupe turi­nois est en forte pro­gres­sion au pre­mier tri­mes­tre. L’action Fiat s’apprécie de 2 %. En bon indi­ca­teur avancé, la Bourse anti­cipe la fin des hos­ti­lités à Melfi. 6 mai. A Melfi, les négoc­iations débutent à 14 heures entre mem­bres des RSU (litté­ra­lement, Représentation syn­di­cale uni­taire. Ce sont des délégués syn­di­caux élus.) et la direc­tion Fiat. A 18 heures, les représ­entants de l’ACM, consor­tium qui regroupe 25 des 28 sociétés du parc four­nis­seur, se joi­gnent aux pour­par­lers. La direc­tion Fiat réitère son plan de sup­pres­sion de la double équipe de nuit. Pour les salai­res, l’entre­prise pro­pose un rat­tra­page limité et très pro­gres­sif, calé, de sur­croît, sur l’évo­lution de ses pro­fits. Les syn­di­cats jugent les pro­po­si­tions insuf­fi­san­tes. La dis­cus­sion sur les condi­tions de tra­vail, c’est-à-dire sur les procé­dures dis­ci­pli­nai­res, est reportée à plus tard. A Melfi, quel­que 700 ouvriers ont pro­duit 160 autos, déc­lare Fiat alors que la grève est tou­jours suivie à 90 % selon la Fiom.

7 mai. A Melfi, la grève conti­nue d’être reconduite toutes les huit heures. A Pomigliano d’Arco, le Slai-Cobas appelle à une grève de huit heures assor­tie de piquets en soli­da­rité avec les grév­istes de Melfi et pour l’amél­io­ration des condi­tions de tra­vail. Le débra­yage est suivi à pra­ti­que­ment 100 %, selon le Slai-Cobas. La guerre des chif­fres ne cesse pas. Pour la Fiom, elle ne ras­sem­ble pas plus de 40 % des sala­riés. Les négoc­iations conti­nuent à Melfi. Le soir, la direc­tion Fiat pro­pose aux syn­di­cats un docu­ment d’accord. On y trouve la sup­pres­sion de la double équipe de nuit dès juillet, mais aussi une aug­men­ta­tion moyenne de 92 euros men­suels étalée sur plus de deux ans. Les syn­di­cats jugent la pro­po­si­tion sala­riale insuf­fi­sante. Environ 750 sala­riés seraient alors au tra­vail, d’après Fiat, mais la pro­duc­tion n’est tou­jours que de 160 voi­tu­res. 8 mai. Les grév­istes campés devant les portes deman­dent des expli­ca­tions aux délégués avant leur départ pour Rome. La Fiom prône la patience et rap­pelle que, pour la pre­mière fois, la direc­tion a accepté de s’asseoir à la table des dis­cus­sions alors que la grève conti­nue. Les négoc­iations se pour­sui­vent à Rome tout au long du week-end au siège de la Confindustria (orga­ni­sa­tion patro­nale ita­lienne du sec­teur privé), d’abord, menées séparément, puis, en ses­sion plénière. Elles se pour­sui­vent dans la nuit avec les délégués des RSU. Les diri­geants syn­di­caux, qui ont déblayé le ter­rain avec la direc­tion Fiat, et plu­sieurs minis­tres font part de leur opti­misme quant à une réso­lution rapide du conflit. Les pro­po­si­tions sala­ria­les de Fiat - aug­men­ta­tion men­suelle de 92 euros en moyenne d’ici 2007 - et celles des délégués des RSU se rap­pro­chent. Ceux-ci accep­te­raient une aug­men­ta­tion moyenne de 115 euros, encais­sa­bles dans leur intég­ralité avant le début de 2005.

9 mai. A 6 h 40, l’accord est fina­le­ment signé au bout de quinze heures de pour­par­lers. « C’est une grande vic­toire des tra­vailleurs du Mezzogiorno », exulte le minis­tre de l’Agriculture, porte-parole de la « droite sociale » d’Alliance Nationale (la frange la plus liée à la tra­di­tion fas­ciste). Les syn­di­cats offi­ciels et l’Ugl se féli­citent de cette « grande vic­toire ». Seuls le Cobas et les syn­di­cats auto­no­mes dén­oncent l’accord ten­tant une nou­velle grève de 4 heures. 10 mai. La grève appelée par le Cobas et les syn­di­cats auto­nome échoue. Le tra­vail reprend chez Sata. A 11 h 45, une assem­blée géné­rale se tient aux portes de l’usine. Les représ­entants Fim et Uilm se font huer lorsqu’ils ten­tent de rendre compte de l’accord. Une cin­quan­taine de tra­vailleurs quit­tent l’assem­blée, dégoûtés. Le Cobas et les syn­di­cats auto­no­mes par­ti­ci­pent à l’assem­blée de 14 heures, celle de l’équipe qui a décl­enché la grève le 19 avril. Le représ­entant rég­ional de la Fim se fait virer. Pour autant, le Cobas n’engrange pas de nou­veaux sou­tiens. La Fiom se déc­lare sûre de l’accep­ta­tion de l’accord lors du pro­chain référ­endum devant l’enté­riner. La reprise par­tielle du tra­vail à Melfi permet le redém­ar­rage de la pro­duc­tion à Termoli Imerese. Au total, si le nombre de voi­tu­res non pro­dui­tes pen­dant les trois semai­nes de grève s’élève à 40 000 pour un coût estimé de 40 à 50 mil­lions d’euros, ce chif­fre est net­te­ment inférieur au manque à gagner causé par l’exis­tence, dans l’ensem­ble du cir­cuit de dis­tri­bu­tion et sur les par­kings des différ­entes usines Fiat, d’envi­ron 200 000 véhi­cules en attente de trou­ver un acquéreur (dont 90 000 dans les sites de pro­duc­tion), chif­fre estimé par plu­sieurs spéc­ial­istes patro­naux. 11 mai. Le référ­endum se tien­dra fina­le­ment entre le 14 et le 17 mai. Les entre­pri­ses du parc four­nis­seur vont à leur tour orga­ni­ser une consul­ta­tion simi­laire. Les syn­di­cats offi­ciels déc­larent leur inquié­tude quant à l’avenir de Mirafiori, dont la pro­duc­tion demeure inféri­eure à 1 000 voi­tu­res par jour, 25 % de moins que Melfi qui a pour­tant net­te­ment moins d’ouvriers.

15 mai. Le Slai-Cobas et Alternativa Sindicale (un petit groupe dis­si­dent issu des rangs de la Fiom, il y a quel­ques années) remet­tent en cause la régu­larité du vote sur l’accord de fin de grève et en dén­oncent des mét­hodes taxées de « répub­lique bana­nière ».

17 mai. Voici les rés­ultats détaillés du vote : 3 740 approu­vent l’accord du 9 mai (77,4 % des bul­le­tins exprimés) et 1 089 y sont opposés (22,6 % du total). 4 831 tra­vailleurs ont par­ti­cipé au vote (soit 85,5 % des ins­crits), dont 4 249 sala­riés de Fiat et 582 sala­riés des sous-trai­tants inter­nes. Le nombre de ceux qui contes­tent l’accord est signi­fi­ca­tif, bien au-delà de l’aire d’influence des syn­di­cats de base. Ces der­niers exul­tent, mais il n’est guère évident qu’ils par­vien­dront à se ren­for­cer. L’exem­ple des tra­mi­nots est là pour le mon­trer (cf. la Lettre de MC, numéro 12). Les cinq syn­di­cats conviés aux négoc­iations obtien­nent ainsi le feu vert néc­ess­aire à la signa­ture de l’accord. 18 mai. Les traces des bar­ra­ges ont dis­paru et les camions cir­cu­lent libre­ment à Melfi. Mais des ten­sions per­sis­tent dans les ate­liers. Les élus qui n’ont pas par­ti­cipé à la grève se font sif­fler. La Fiom demande de nou­vel­les élections aux RSU. A la FMA d’Avellino, une entre­prise com­mune entre Fiat et General Motors, les syn­di­cats locaux signent, sans la moin­dre lutte, un accord com­pre­nant l’ali­gne­ment des salai­res sur le modèle de Melfi. A l’évid­ence, la direc­tion Fiat veut éviter à tout prix la conta­gion.

19 mai. Les syn­di­cats signent séparément l’accord défi­nitif avec la direc­tion Fiat.

20 mai. Tract de la Fiom. Titre : « à Melfi, a vaincu la démoc­ratie ». Cette fédé­ration syn­di­cale y fait l’apo­lo­gie des référ­end­ums : « avec le référ­endum la démoc­ratie a vaincu, avec le référ­endum les tra­vailleurs ont vaincu », peut-on lire. « Une chose est d’avoir une usine gou­ver­na­ble, une autre est de déc­ouvrir que l’usine ne l’est pas. Et, dans ce cas, Fiat a sûrement des res­pon­sa­bi­lités si un établ­is­sement straté­gique comme celui-ci peut s’arrêter pen­dant trois semai­nes pour des motifs qui étaient appa­rem­ment faci­les à rés­oudre. » C’est ainsi que le secrét­aire général de la Cisl, Savino Pezzotta, qui s’est vio­lem­ment opposé à la grève, juge le com­por­te­ment de Fiat. En effet, les patrons devraient écouter plus sou­vent leurs meilleurs ser­vi­teurs. 21 mai. Le 31 mai débu­tera la négoc­iation entre les syn­di­cats natio­naux et locaux de caté­gorie et les entre­pri­ses du parc four­nis­seur. Outre les points conte­nus dans l’accord Sata, les dis­cus­sions por­te­ront sur l’emploi. N’oublions pas que les trois semai­nes de grève étaient par­ties de débra­yages contre les mises en chômage tech­ni­que des tra­vailleurs des sociétés sous-trai­tan­tes de Sata… Un accord anti-incen­die

Le docu­ment signé le 9 avril com­porte une dou­zaine de pages. En voici les conclu­sions.

1. A partir de juillet, la double équipe de nuit sera sup­primée. La nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail prévoit une semaine de six jours, suivie d’une semaine de quatre jours puis par deux jours de repos consé­cut­ifs. A partir de 2005, l’horaire quo­ti­dien pas­sera de 7 heures et 15 minu­tes à 7 heures et 30 minu­tes. Ces 15 minu­tes sup­plém­ent­aires se tra­dui­ront par sept jours de congé en plus. La direc­tion lâche donc du lest sur un point cen­tral pour les ouvriers. Mais elle obtient davan­tage de temps de tra­vail par jour de prés­ence, c’est-à-dire, en vue d’ensem­ble, encore davan­tage de temps d’uti­li­sa­tion des équi­pement de pro­duc­tion. Et ce sans débo­urser un cen­time sup­plém­ent­aire. De plus, les jours de congé addi­tion­nels per­met­tront d’accroître la flexi­bi­lité dans l’emploi de la main-d’œuvre étant entendu que leur fixa­tion dép­endra en grande partie du plan de charge de l’usine.

2. Les sala­riés de Melfi rece­vront différents types d’aug­men­ta­tion, sous forme de salaire et de primes. Au total, ils s’élè­veront à 105 euros brut men­suels d’ici à juillet 2006. La moitié de ces aug­men­ta­tions sera versée la pre­mière fois avec la paie de juillet 2004, 25 % s’y ajou­te­ront en juillet 2005 et le reste en jan­vier 2006. D’ici à juillet 2006, la prime de tra­vail de nuit pas­sera gra­duel­le­ment de 45 % à 60,5 %, soit 56 euros par mois. La prime de tra­vail du soir pas­sera de 25 à 28 %, cor­res­pon­dant à 4 euros par mois. Les autres 45 euros relèvent de l’aug­men­ta­tion de la partie varia­ble de la prime de pro­duc­ti­vité. Les congés mater­nité, les absen­ces pour assis­ter les han­di­capés, pour dia­lyse ou don du sang ainsi que les heures de délé­gation ne seront plus pris en compte dans le calcul de l’indice d’absenté­isme. Enfin, l’entre­prise s’est engagée à verser 20 euros par mois et par sala­rié afin de cons­ti­tuer un fonds de prime de vacan­ces payée en une seule fois avant les conges d’été. Cette année, 120 euros seront versés cou­rant juillet. Ici encore, les avancées ne sont pas nég­lig­eables. La direc­tion Fiat a accepté de remet­tre en cause un pos­tu­lat sur lequel a été bâtie l’usine de Melfi, celui d’une base sala­riale moins élevée que celle adoptée dans les autres sites ita­liens de pro­duc­tion du groupe. Toutefois, la gra­dua­lité de la montée en puis­sance des aug­men­ta­tions concédées, ainsi que leur struc­ture fai­sant la part belle à la partie varia­ble du salaire, visent à établir une paix sociale dura­ble dans l’usine. Les ouvriers se voient ainsi pro­po­ser à nou­veau le même contrat d’adhésion aux objec­tifs et à l’« éthique » de l’entre­prise de jadis. Mieux rémunérée, la fidélité aux valeurs de Fiat n’est guère remise en cause. La pro­duc­ti­vité et la flexi­bi­lité non plus. En outre, la ques­tion des jours chômés à répé­tition, à l’ori­gine du coup de colère ouvrier qui s’est trans­formé en grève totale, n’a nul­le­ment été abordée. Sur le volet sala­rial, la vraie vic­toire réside donc, de notre point de vue, dans l’obten­tion de l’ali­gne­ment de la rému­nération des heures de soir et de nuit car non corrélée à aucun objec­tif de pro­duc­tion.

3. Concernant les sanc­tions, la Commission de conci­lia­tion et de prév­ention est remise au goût du jour. Instance pari­taire déjà exis­tante mais laissée au pla­card depuis la création de l’usine, elle devra rée­xa­miner l’ensem­ble des sanc­tions tombées depuis douze mois. Une com­mis­sion pour le dével­op­pement des compét­ences des sala­riés est éga­lement prévue afin de cor­ri­ger les erreurs de juge­ment ou les éventu­elles dis­cri­mi­na­tions à l’égard de tra­vailleurs. Ce point, pour­tant essen­tiel, se solde par une déf­aite totale. Aucun retrait de mesu­res dis­ci­pli­nai­res n’est prévu par l’accord. Les licen­ciés ne revien­dront pas à l’usine. Les syn­di­cats redon­nent ainsi la main à la direc­tion et à l’enca­dre­ment pour qu’ils res­tau­rent rapi­de­ment l’ordre de la pro­duc­tion. La Commission noiera et sin­gu­la­ri­sera toutes les deman­des d’annu­la­tion de sanc­tions. Les ouvriers les plus com­ba­tifs sont dés­ormais livrés à une répr­ession interne qui ne man­quera pas de se mettre en place dès que la paix sociale sera entiè­rement rétablie.

L’auto­no­mie ouvrière fran­chit une nou­velle étape en Italie

Des parts de marché en hausse pour le cons­truc­teur auto­mo­bile turi­nois et la Bourse qui juge posi­ti­ve­ment l’action Fiat à la fin du conflit, ce n’est donc pas du côté des conséqu­ences éco­no­miques sur le groupe indus­triel ita­lien que la lutte des ouvriers de Melfi a marqué des points. Une fois de plus, son intérêt réside dans la signi­fi­ca­tion poli­ti­que du conflit. Elle a en effet une portée qui dép­asse le strict cadre syn­di­cal et local. Cette grève a révélé les fai­bles­ses du modèle Fiat d’orga­ni­sa­tion du tra­vail. Près de trente-cinq ans après les for­mi­da­bles grèves de Mirafiori de 1969, ce modèle n’a jamais été véri­tab­lement aban­donné par l’entre­prise de Turin. Mis séri­eu­sement à mal par la vague de com­bats ouvriers des années 1970, le système de com­man­de­ment fondé sur une dis­ci­pline de fer et des salai­res sans cesse au rabais a été appli­qué à Melfi dans les nou­vel­les condi­tions de pro­duc­tion de l’usine. Il était ainsi normal que la lutte de classe marche à nou­veau sur les traces des affron­te­ments d’il y un tiers de siècle. C’est pour­quoi, la pre­mière leçon de la lutte des tra­vailleurs de Melfi est que, indép­end­amment des époques et des lati­tu­des, les mêmes causes pro­dui­sent (pres­que) tou­jours des effets com­pa­ra­bles. Pour les mili­tants les plus âgés, ce combat sonne comme un puis­sant rappel que la lutte de clas­ses ne meurt jamais. L’auto­no­mie ouvrière peut certes être écrasée, détr­uite par la machine à broyer des rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes et par ses Etats mais elle renaît tou­jours du sous-sol de l’exploi­ta­tion. Des sala­riés soumis, doci­les, prêts à tout endu­rer au nom du profit maxi­mal ont su se rév­olter et relier d’un trait les com­bats d’hier avec leurs luttes d’aujourd’hui.

Deuxième ensei­gne­ment, quand l’auto­no­mie ouvrière se déploie, l’ordre du capi­tal ne peut être réel­lement res­tauré qu’à l’aide du manie­ment adroit de l’outil répr­essif conju­gué à celui de la méd­iation des partis et des syn­di­cats « pro­ches des tra­vailleurs ». C’est pour­quoi, le pre­mier ennemi auquel les ouvriers en lutte doi­vent s’affron­ter, ce sont précisément ces der­niers. Le fait d’avoir délégué à ces Messieurs l’exten­sion du mou­ve­ment et la négoc­iation a pro­duit les effets escomptés. Un savant dosage de quel­ques conquêtes éco­no­miques pour les ouvriers et de conces­sions faites par les syn­di­cats au nom des tra­vailleurs afin d’accroître la compé­ti­tivité de l’entre­prise a été, une fois de plus, la clé de la sortie du conflit. L’inca­pa­cité des grév­istes les plus dét­erminés à se doter de leur propre orga­ni­sa­tion auto­nome a lour­de­ment pesé dans la balance des rap­ports de force.

Une orga­ni­sa­tion qui dép­as­serait la simple dimen­sion syn­di­cale, abou­tis­sant for­ce­ment à un com­pro­mis, a fait cruel­le­ment défaut notam­ment quand il s’agis­sait de s’oppo­ser à la res­tau­ra­tion du com­man­de­ment d’usine et à la répr­ession des mili­tants les plus exposés. En dépit de la bonne volonté déployée en ce sens par cer­tains petits syn­di­cats de base, ceux-ci ne sont pas appa­rus cré­dibles dans leur fonc­tion essen­tielle de négoc­iation aux yeux des prolét­aires méc­ontents de l’issue de la lutte. ` Toutefois, la mul­ti­pli­ca­tion des actions de lutte indép­end­antes de la classe ouvrière en Italie fait espérer que celui de Melfi n’est que l’un des pre­miers épi­sodes de la reprise du mou­ve­ment clas­siste dans ce pays. La réaction sou­vent rageuse de l’Etat et des patrons ne fait que ren­for­cer l’idée que l’Italie s’ache­mine à grands pas vers quel­que chose qui pour­rait res­sem­bler à l’Automne chaud. Entre les grèves des ouvriers tex­ti­les des vallées véniti­ennes et piém­ont­aises reculées du début des années 1960, et celles des jeunes ouvriers « ruraux » de Melfi, les simi­li­tu­des abon­dent. Peu d’années après ce début tumul­tueux et pro­met­teur des années 1960, Fiat Mirafiori tom­bait litté­ra­lement aux mains des ouvriers.

A celui qui lui deman­dait quel avait été son meilleur inves­tis­se­ment, Luigi Lucchini (un temps patron de l’asso­cia­tion des indus­triels ita­liens du sec­teur privé, entre­pre­neur sidér­urg­iste de Brescia, ndlr) avait l’habi­tude de rép­ondre : « L’argent le mieux dépensé est celui qu’on perd en fai­sant bar­rage aux grèves ». C’étaient alors les années Soixante et cette déc­la­ration n’était pas une bou­tade mais l’énonc­iation d’une ligne poli­ti­que qui, lorsqu’elle fut faite sienne par Fiat à Mirafiori, allait chan­ger l’his­toire d’Italie met­tant fin à un pou­voir syn­di­cal exces­sif (lire pou­voir ouvrier ndlr). Maintenant, cette même ligne poli­ti­que semble refaire sur­face à l’usine Fiat de Melfi : affron­te­ment sans merci entre entre­prise et Fiom (lire ouvriers qui blo­quent les entrées du site ndlr) ; char­ges de la police et divi­sion syn­di­cale.

Massimo Mucchetti, direc­teur adjoint de la réd­action du Corriere della Sera. (édi­torial publié dans l’édition du 27 avril 2004 du quo­ti­dien patro­nal mila­nais).

Bruxelles-Paris, le 30 mai 2004.

Pour toute cor­res­pon­dance écrire, sans autre men­tion, à : BP 1666, Centre Monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique.

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