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La situation des classes laborieuses au Japon (I)

vendredi 14 mai 2004

Premier d’une série d’articles couvrant
une période de cent cinquante ans - de 1853 à nos jours -
de capitalisme au Japon, qui se terminera par une analyse
de la crise économique actuelle.

Texte paru dans Echanges n° 107 (hiver 2003-2004).

LE 22 SEPTEMBRE 1985, les cinq pays industrialisés considérés les plus importants à l’époque : les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, le Japon et la République fédérale allemande (le G5) signaient à New York l’accord du Plaza, qui entérinait une dévaluation du dollar et amorçait un semblant de concertation sur le commerce mondial. Cet accord avait principalement pour but de réduire les déficits commerciaux américain et européen avec le Japon. Mais ce but n’a jamais été atteint, et ne l’est toujours pas ; un autre le fut auquel personne n’avait pensé : l’ouverture du Japon à ses concurrents et les transformations sociales qui s’en sont suivies.

Le titre « La situation des classes laborieuses » peut paraître saugrenu, car les stéréotypes donnent de la société japonaise une image sinon d’une société sans classes, du moins d’une société immune de conflits de classes. Fonder une étude du Japon sur l’existence de classes laborieuses relève pour beaucoup de gens de l’impertinence. Pourtant ce que l’on appelle la « puissance » japonaise n’est-elle pas principalement vécue sous la forme d’une invasion de tous les pays du monde par des voitures et du matériel électronique made in Japan ? Un esprit logique se demandera comment ces symboles d’un Japon conquérant sont produits, si ce n’est par des ouvriers sous les ordres de patrons.

Recenser la classe ouvrière est toutefois une tâche difficile, sinon impossible, parce qu’elle n’apparaît généralement pas en tant que telle dans les statistiques. On ne trouvera nulle part un compte exact des ouvriers dans le monde, les statisticiens rangeant les ouvriers dans des catégories aussi floues que « salariés » ou « population active ».

Si j’insiste dans le titre sur le pluriel « classes laborieuses », ce n’est cependant pas pour cette seule raison que les cols bleus sont inclus dans un magma statistique, mais pour d’autres encore. Ils ne sont, primo, ni les seuls exploités ni les seuls créateurs de plus-value du système. Au Japon comme ailleurs la prolétarisation touche de plus en plus de salariés qui ne travaillent pas directement dans la production industrielle ; il y a des prolétaires dans le commerce, l’agriculture, et même la fonction publique. Secundo, les travailleurs, pas plus que les autres classes, ne forment un bloc indifférencié ; le prolétariat n’est pas indemme de luttes en son propre sein. Je ne parle pas ici du prolétariat abstrait des moralistes et des politiciens, mais des individus dont la place dans la société organise tant la soumission que l’opposition collectives à cette société.

Les sociologues français se sont peu intéressés, depuis 1945 jusqu’à récemment, au mouvement ouvrier japonais, contrairement à ce qu’il en était dans les années antérieures. Sans doute, à cause de la difficulté de savoir ce qui se passe dans ce pays, du manque de contact entre les classes laborieuses occidentales et japonaises, du secret entretenu et des mensonges assenés par les classes dirigeantes de tous les pays, enfin de l’impression qu’il n’y avait rien à en dire puisque l’harmonie et la coopération des classes semblaient être la règle selon un préjugé fort répandu. La crise perdurant depuis les années 1990 et une connaissance moins fantaisiste du Japon ont changé la donne ; il y a cependant encore peu d’études récentes sur les classes laborieuses japonaises. Par contre, de nombreux auteurs, au Japon, comme partout, ont étudié à satiété les mouvements anarchiste, communiste ou syndical. Ces écrits sont d’intérêt variable, et je ne m’y intéresserai pas ici, sauf occasionnellement dans un paragraphe sur le socialisme.

On entend beaucoup parler d’un modèle de « gestion à la japonaise », qui s’appuierait sur une totale passivité de la classe ouvrière. L’hypothèse du confuciannisme, censée expliquer cette passivité, est une de ces hypothèses complaisantes qui ne veulent rien dire. Je veux montrer, au contraire, que cette « gestion à la japonaise » est le résultat des luttes ouvrières depuis le début du xxe siècle et des réponses que les employeurs et la bureaucratie ont apportées à ces conflits ; non d’une passivité supposée de classes laborieuses atones livrées à des employeurs tout-puissants, mais d’un équilibre sans cesse provisoire entre trois forces : bureaucratie, employeurs et travailleurs.

La bureaucratie

Le Japon s’était préservé, au xviie siècle, de la première tentative d’européanisation du monde, en promulgant les édits contre les catholiques de 1612 et 1614 suivis du départ des Anglais en 1623, puis de l’expulsion des Espagnols en 1624 et de celle des Portugais en 1638. La fermeture relative du pays, qui consentait seulement à commercer avec les Chinois et les protestants hollandais et interdisait à ses nationaux les voyages à l’étranger, allait figer les relations féodales pendant plus de deux siècles au Japon, alors qu’elles s’éteignaient en Europe.

La deuxième tentative de forcer l’archipel à s’ouvrir au reste du monde vint des Etats-Unis au milieu du XIXe siècle. La ruée vers l’or en 1849 en Californie avait ouvert l’océan Pacifique aux conquérants américains. Et, en juillet 1853, le commodore Matthew Calbraith Perry (1794-1858) se présentait à Uraga, dans l’actuelle baie de Tôkyô. Il revenait en février 1854 à la tête d’une petite flotille d’une huitaine de navires et obtenait sans coup férir l’ouverture des ports de Shimoda et Hakodate au commerce américain par le traité provisoire de Kanagawa. Il relançait ainsi sans le savoir la lutte entre clans que les shôgun (1) Tokugawa avaient réussi à contenir depuis leur victoire dans la bataille de Sekigahara (21 octobre 1600). Les clans de Satsuma, Chôshû, Tosa et Hizen (actuellement respectivement préfectures de Kagoshima, Yamaguchi, Kôchi et Ôita), anciens vaincus, prenaient prétexte des relations du shôgun avec des étrangers pour se ranger sous la bannière de l’empereur Kômei (1821-1867) et se lancer en guerre à la fois contre le gouvernement d’Edo (2) et l’invasion étrangère.

La guerre civile entre les clans fidèles aux Tokugawa et les clans favorables à l’empereur allait s’achever en 1868 avec la victoire des seconds et la restauration de la souveraineté impériale (3). Le nouveau pouvoir, instruit par les événements en Chine consécutifs aux guerres de l’opium (4) et l’écrasement de ce pays par les puissances européennes ainsi que par l’expansion coloniale de ces dernières en Asie, décida de préserver l’intégrité de la nation en adoptant les techniques occidentales tout en prétendant conserver des traditions de pensée féodales (5). C’est ainsi que les clans les plus xénophobes ouvrirent le Japon aux influences européennes pour mieux résister à l’Europe.

La fin de la féodalité fut de la sorte précipitée par un conflit entre clans au sein des féodaux. Ce n’est pas la bourgeoisie qui, se battant pour ses droits politiques, aplanit la voie au capitalisme au Japon, mais l’Etat. Le gouvernement de Meiji anticipait de quelque cinquante ans la planification de type soviétique ; toutefois, la bureaucratie japonaise, contrairement à son homologue russe, ne tentait pas de se rendre maîtresse de l’économie à son seul profit mais se mettait au service des employeurs issus de ces mêmes clans qui détenaient le pouvoir par empereur interposé. Dès les premières années de l’ère Meiji, l’Etat dirigera le développement industriel tout en laissant aux féodaux la maîtrise de l’agriculture et des pouvoirs locaux et national.

Cet interventionnisme correctif de l’Etat dans l’économie constitue un des traits marquants du capitalisme japonais jusqu’à ces dernières années. La bureaucratie n’interfère toutefois avec le pouvoir patronal que lorsque celui-ci présente des faiblesses dues à ses divisions internes ou à des attaques externes. L’Etat japonais, depuis les tout débuts de l’industrialisation au Japon, s’est toujours refusé à remplir les tâches sociales qu’il considère être du ressort des entreprises elles-mêmes, et s’oppose aux théories de l’Etat-providence popularisées par John Maynard Keynes (1863-1946). La bureaucratie est simplement l’élément conservateur qui, pour éviter les conflits d’intérêts entre les deux classes parties prenantes de l’industrialisation, les employeurs et les travailleurs, maintient entre elles un équilibre à sa façon.

Les employeurs

La séparation des villes et des campagnes éclaire toute l’histoire économique des sociétés. En Angleterre et en France, par exemple, les villes constituèrent les bases de l’offensive bourgeoise contre la société féodale, et le citadin se distingue très tôt du paysan par ses coutumes. La croissance des villes dans ces pays aux xvie et xviie siècles a créé une puissance ennemie à la noblesse, sur laquelle le pouvoir royal s’est parfois appuyé ou contre laquelle il s’est battu en fonction de ses besoins.

Il y avait au Japon des métropoles surpeuplées qui étonnèrent les Européens à la fin du xixe siècle, à une époque où en Europe, hormis quelques exceptions, les villes restaient de gros bourgs par le nombre de leurs habitants. Il faut dire que dans le Japon du XIXe siècle la superficie occupée par une population atteignant 35 154 000 depersonnes en 1874 (6) se limitait à peu près à l’île actuelle de Kyûshû et à la moitié sud de celle de Honshû ; la carte ci-contre (page 43) témoigne de la coupure géographique et industrielle du pays et de la tardive occupation du territoire national au nord d’une ligne joignant Toyama à Tôkyô. Mais malgré leur taille, ces villes n’étaient jamais politiquement que des centres administratifs et économiquement que des bazars pour les paysans et les artisans alentour, en aucun cas des puissances politiques et économiques.

Cette absence de force bourgeoise, dont les villes ont été le foyer en Europe, et de révoltes paysannes d’envergure explique pourquoi la société des Tokugawa, minée par ses contradictions, dut attendre une impulsion extérieure - la menace américaine - pour imploser. Car malgré les nombreuses famines qui ont frappé les campagnes, aucun document ne nous permet aujourd’hui de nommer une jacquerie, tout au plus quelques émeutes ; ni, malgré le contrôle tâtillon des seigneurs par le pouvoir shôgunal et la croissance de la puissance économique des commerçants, principalement de riz et de sake (alcool de riz), de conclure à une lutte idéologique et politique au Japon, comparable à celle menée par la bourgeoisie et une partie de la noblesse avant 1789 en France.

La fin de l’époque shôgunale vit bien naître quelques familles de commerçants enrichis devenus banquiers pour des seigneurs qui, très souvent, ne pouvaient rembourser les avances d’argent faites à des taux usuraires qu’en gageant chaque année les récoltes de riz de l’année suivante. Mais sous le règne des Tokugawa il était interdit de vendre la terre et le passage d’une classe à une autre ne pouvait se faire que par l’adoption d’un enfant mâle. Si les commerçants possédaient de l’argent, le seul usage qu’ils en avaient, par conséquent, pour modifier leur situation était de payer une famille noble afin qu’elle adopte un de leurs enfants.

La restauration impériale devait balayer ces rigidités, mais les commerçants, s’ils étaient prêts à investir dans l’achat de terrain, n’étaient pas prêts à le faire dans l’industrie. Les grandes familles d’industriels, issues des rangs de la noblesse ou du commerce, qui se sont retrouvées à la tête des zaibatsu (7) après la première guerre mondiale, ne prirent pas le contrôle des usines ; ce sont les fonctionnaires qui le leur accordèrent. La quasi-totalité des premières industries furent instaurées par l’Etat.

Ainsi, lorsqu’en 1870, l’ancien seigneur de Maebashi et la famille Ono (une grande famille de commerçants enrichis à l’époque des Tokugawa) introduisent la filature mécanique de la soie à Tôkyô, l’Etat les soutient en créant sa propre filature à Tomioka, dans l’actuelle préfecture de Gunma, installée par une vingtaine de spécialistes européens ; des Japonais formés par eux les remplaceront en 1875, et en 1878 le cinquième de la soie était filé mécaniquement. En 1871, le gouvernement ouvrait à Akabane, dans la banlieue de Tôkyô, la première usine de construction de machines. En 1872, il confisquait la manufacture de cotonnades de Sakai, qui avait été fondée en 1870 par le fief de Satsuma avec des machines importées d’Angleterre, pour en faire une usine pilote sur le modèle de l’usine de soieries de Tomioka. En 1875, il créait une cimenterie à Fukagawa, dans la banlieue de Tôkyô, qu’il privatisera en 1883 au profit d’Asano Sôichirô (1848-1930) ; cette même année 1875, le gouvernement fondait un important élevage de moutons dans la province de Shimôsa, préfecture de Chiba, ainsi qu’une usine de tissage et une filature à Senju, dans la banlieue de Tôkyô. En 1876, il établissait une verrerie à Shinagawa, un quartier de Tôkyô. Les exemples abondent d’usines créées ou soutenues par le gouvernement dans les années 1870.

Dans le même temps, l’Etat japonais intervenait résolument dans la construction des bases nécessaires à la production et à la circulation des marchandises : une monnaie nationale, le yen, voit le jour en 1870 ; aux environs de cette même année 1870, le problème des transports dans la nouvelle capitale est provisoirement réglé par l’apparition de petites voitures à deux roues tirées par un coureur, les jinrikisha (« voitures mues par la force humaine ») ; en 1871, le système postal est étendu aux pays étrangers ; une première ligne de chemin de fer, reliant Tôkyô à Yokohama, est inaugurée en 1872 ; des écoles primaires publiques ouvrent leurs portes à partir de 1873 ; en 1880, toutes les grandes villes du Japon sont reliées par un réseau télégraphique appartenant à l’Etat ; enfin, en 1883, les premiers tramways parcourent Tôkyô.

Pour ce faire, l’Etat japonais s’est de tout temps énormément endetté. Ludovic Naudeau notait en 1909 que la dette publique était en 1907 sept fois plus importante qu’avant la guerre sino-japonaise (1894-1895) et 3,8 fois plus qu’avant la guerre russo-japonaise (1904-1905) (8). En 1992, Brian Reading remarquait qu’entre 1973 et 1979 la dette publique globale avait triplé pour atteindre le tiers du produit intérieur brut (PIB) (9). Et le journal Le Monde donnait pour 2002 une estimation de la dette publique japonaise atteignant 141,9 % du PIB, presque deux fois et demie le taux français (59 %) et plus du double du taux des Etats-Unis (estimé à 60,3 %) (10). La question de la dette publique est un problème récurrent au Japon et la tentative de la réduire entre 1880 et 1890 par la vente des usines dont l’Etat était propriétaire fut la première d’une longue série.
C’est grâce à la planification du développement industriel par l’Etat que les clans seigneuriaux que j’ai nommés plus haut ont tissé les liens entre la bureaucratie et les employeurs, entre les pouvoirs économiques et politiques, qui allaient survivre jusqu’à aujourd’hui, alors que presque personne ne se souvient plus de leurs noms.

Les travailleurs

Les classes laborieuses modernes, c’est-à-dire des êtres humains contraints collectivement de vendre leur force de travail, se sont formées avec la grande industrie, à la fois par elle et contre elle. E. P. Thompson a montré, dans La Formation de la classe ouvrière anglaise (11) comment, en Angleterre (mais on pourrait extrapoler son analyse à la France), les manufactures ont bouleversé la vie quotidienne de milliers de gens, les ont obligés, malgré leur résistance, à vivre dans la promiscuité et soumis au temps rythmé par les sirènes des usines.

Au Japon, ce bouleversement s’est fait brutalement entre 1868 et 1890, pour ensuite se parfaire beaucoup plus lentement jusqu’en 1945. Après que le gouvernement eut restauré en 1869 la liberté de choisir son lieu de résidence et son métier, entravée par le shôgunat, aboli en 1872 l’ordonnance datant de 1643 qui interdisait l’achat et la vente de terres agricoles (Tahata eitai baibai kinshi rei) et émis dans la foulée des millions de certificats de propriété, de nombreux paysans se retrouvèrent soudainement soumis au métayage, constituant alors la réserve de main-d’œuvre bon marché dont avait besoin l’industrie.

Une deuxième classe devait participer aux origines des classes laborieuses modernes : les eta (« impurs »), une frange de la population exclue de la société depuis plusieurs siècles, à l’instar de la caste des intouchables en Inde. Mais alors qu’en Inde, le bouddhisme avait opposé sa doctrine égalitaire de l’humanité au sytème des castes de la religion hindouiste, introduit au Japon par l’empereur Kinmei (509-571) il allait justifier dans ce pays l’exclusion de tous ceux qui étaient en contact avec la mort animale : corroyeurs, équarisseurs, tanneurs, écorcheurs, etc. Ces parias, volontaires dans un premier temps pour remplir des tâches que personne ne voulait accomplir, se transmettaient leurs fonctions au sein d’une même famille. Leur exclusion sociale semble avoir été recensée par écrit pour la première fois au xiiie siècle dans le recueil Chiri bukuro (« Sac de poussière ») (12). Y appartenaient aussi les artistes et déclassés de toutes sortes. Ils reçurent différents noms tout au long des siècles : eta (« impurs ») ou hinin (« non-humains »), noms abolis en 1871 lorsque le gouvernement décida de les inclure dans la catégorie préalablement existante de heimin (« peuple ») ; mais cette intégration décrétée d’en haut échoua et les anciens parias furent longtemps appelés shin heimin, c’est-à-dire le « peuple nouveau ». Ils sont surtout connus aujourd’hui sous le nom de burakumin (« peuple des hameaux »). Quoique sanctionnée par la loi, la discrimination à leur égard subsiste de nos jours, quelquefois géographiquement (de nombreux fabricants et commerçants d’objets en cuir sont concentrés dans le quartier de Hanakawado de l’arrondissement de Taitô ku à Tôkyô, pour ne citer qu’un exemple), mais surtout à différents niveaux de la société japonaise : pour entrer dans des universités prestigieuses, à l’embauche, etc. Il est de notoriété publique que circulent en toute illégalité des listes de noms de personnes supposées avoir une ascendance burakumin dans les grandes entreprises du pays et que certains patrons n’hésitent pas, dans le doute, à faire appel aux services d’un détective privé pour enquêter sur les origines familiales d’un candidat à un poste stratégique.

Les artisans qui, en Europe, ont concouru à la formation des classes laborieuses modernes, ne sont, au Japon, pas, ou seulement très peu, devenus des prolétaires. Les capitalismes européens ont réduit les artisans à la prolétarisation en détruisant l’artisanat traditionnel grâce à la production de masse d’objets de piètre qualité à bas coût. Mais, au Japon, l’industrie moderne n’entra pas en concurrence avec l’artisanat traditionnel et la rapidité du bouleversement social et économique jeta sur le marché une main-d’œuvre peu chère et aisément malléable qui rendait superflu, ou impossible, le recours à des compétences
surannées. Si l’industrialisation du filage et du tissage de la soie, par exemple, profita d’aptitudes anciennes, ce fut l’Etat qui créa de toutes pièces les filatures de coton. Nous avons vu plus haut qu’il avait confisqué en 1872 la manufacture de cotonnades de Sakai pour en faire une usine pilote. En 1879, après que les filateurs de coton eurent tenu une conférence l’année précédente, au cours de laquelle ils avaient exprimé leurs doléances : manque de capitaux, prix élevé du charbon, transport intérieur et vers l’étranger trop onéreux, concurrence des filés surtout britanniques et inefficacité des ouvriers, le gouvernement lançait un emprunt national afin d’acheter à l’Angleterre vingt mille broches à filer le coton, qu’il revendit en grande partie à crédit à des entrepreneurs privés. De même, la fabrication du verre était quasiment inconnue du Japon féodal ; fenêtres et portes coulissantes des maisons étaient couvertes par du papier, et la poterie fournissait les récipients domestiques. J’ai ici aussi noté plus haut que l’Etat fut l’instigateur de l’industrie du verre en fondant une verrerie à Shinagawa, un quartier de Tôkyô, en 1876.

Par contre, dès le début de la restauration impériale, les artisans servirent au Japon d’intermédiaires entre employeurs et travailleurs, car il fallait quelqu’un entre l’encadrement, presque quasiment entièrement issu de l’ancienne noblesse, et les ouvriers séparés des premiers par un immense fossé social. Ces intermédiaires jouaient le rôle de recruteurs et de contremaîtres. Selon les industries où ils exerçaient on les appelait oyakata (« patron »), oyabun (autre terme désignant un « patron ») (13), koshu (« chef recruteur »), hanbagashira (« maître du gîte et du couvert ») au Nord du Japon ou bien nayagashira (« maître d’une grange ») à l’Ouest de l’île de Honshû et dans l’île de Kyûshû, et étaient parfois organisés en véritables agences de recrutement (kuchiireya) qui pouvaient avoir sous leur autorité jusqu’à une centaine d’ouvriers ; ces agences de recrutement servant en sorte de sous-traitants (14).

J.-P. V.

(à suivre)

Annexe

Note sur la transcription du japonais

C’est le système Hepburn qui a été ici utilisé pour la transcription des sons japonais. Il faut savoir que toutes les lettres se prononcent ; les consonnes et les voyelles doubles correspondent à deux consonnes ou voyelles identiques prononcées distinctement : le « e » se lit « é », le « ch », « tch » et le « sh », « ch » ; le « r » s’apparente à un « l » et le « h » est toujours aspiré. Le « u » correspond au « ou » ; mais, à l’instar du « e » muet, il sert souvent simplement de faire-valoir à la consonne qui le précède et se prononce alors très légèrement.

Une voyelle longue « a », « o » ou « u » est signalée par un trait au-dessus de la voyelle concernée (pour des raisons de programme informatique, nous avons dû remplacer les traits par des accents circonflexes). Un « i » long est redoublé, et se prononce comme deux « i », lorsqu’il s’agit de mots d’origine japonaise ; il est marqué d’un trait (ici, un accent) lorsqu’il s’agit de mots d’une autre origine. Enfin, un « e » long est indiqué par un trait supérieur (ici, un accent) pour les mots d’origine japonaise et occidentale, et par « ei », qui se prononce comme une diphtongue, pour les mots d’origine sino-japonaise. J’ai systématiquement indiqué les voyelles longues, contrairement à certaines habitudes, et écrit ainsi le nom de la capitale Tôkyô et non Tokyo.

La langue japonaise n’a qu’une seule consonne isolée : « n ». Toutes les autres sont suivies d’une voyelle. Elle pose un problème particulier, car il existe aussi des « n » suivis d’une voyelle. Pour indiquer qu’il s’agit d’un son « n », je mets un point entre le « n » et la voyelle qui suit ; kin.ichi ne se lit pas comme kinichi.

La seule véritable difficulté réside dans le découpage des mots, puisque les langues occidentales pratiquent une séparation spatiale du vocabulaire qui n’existe pas en japonais. On résout généralement cette difficulté en séparant les mots selon une conception terminologique occidentale du japonais relativement lâche. Certains auteurs relient parfois deux termes formant une sorte d’unité par des tirets ; ils écrivent ainsi « Tôkyô-to », par exemple, qui signifie littéralement « Tôkyô capitale ». Je n’utilise jamais cette transcription à cause d’une absence totale de règle. Enfin, je ne mets jamais le signe du pluriel aux mots japonais afin d’éviter toute confusion.

Les noms propres japonais ont été écrits à la mode japonaise, c’est-à-dire le nom de famille en premier suivi du prénom, sauf dans quelques citations d’ouvrages où les auteurs ont adopté la coutume occidentale ; néanmoins, dans ce cas, j’ai mis entre parenthèses l’écriture correcte toutes les fois où je l’ai pu. Dans les citations que j’ai données, j’ai corrigé à chaque fois une écriture défectueuse sans le signaler, à de rares exceptions près, pour éviter de surcharger le texte.

J.-P. V.

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La situation de la classe laborieuse au Japon dans Echanges :
- I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs
n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement
n° 108, printemps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats
n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme
n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914
n° 112, printemps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon
n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz .
n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929
n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu. La lutte des classes. Les Coréens
n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière
n° 121, été 2007, p. 21.
- X. Les travailleurs des campagnes. Les Coréens. Les burakumin. Patronat et fonctionnaires. Les yakuza n°124, printemps 2008, p. 23.]
- XI. Les partis de gouvernement. Les socialistes. Les anarchistes. Le bolchevisme.. - Osugi Sakae. - Kawakami Hajime. - Katayama Sen.
- XII, 1. Qu’est-ce que la littérature prolétarienne ? Les écrivains prolétariens japonais. Les Semeurs. Revues et organisations.
- XII, 2. Le roman prolétarien


NOTES

(1) Le titre de shôgun (« général »), précédé d’une indication hiérarchique, était accordée par l’empereur depuis le début du viiie siècle aux chefs des armées envoyées contre les Ebisu, un peuple repoussé toujours plus vers le Nord de l’archipel par les Japonais, lors de diverses campagnes militaires. L’empereur Gotoba conféra pour la première fois héréditairement le titre de Seii shi taishôgun (« commandant en chef contre les barbares ») à Minamoto Yoritomo (1147-1199) en 1192. Cette nomination ouvrait une période de presque sept siècles durant laquelle les empereurs durent se plier au pouvoir de différentes familles de shôgun. La dernière, celle des Tokugawa, gouverna de 1603 à 1868.

((2) Edo, qui prit le nom de Tôkyô (« capitale de l’Est ») lors du transfert du pouvoir impérial de Kyôto dans cette ville en 1869, était le siège du gouvernement shôgunal.3) Le règne de Mutsuhito (1852-1912) est passé à la postérité sous le nom d’ère Meiji (1868-1912). Meiji signifie « gouvernement des Lumières ».

(4) La première (1840-1842) s’achève avec la signature du traité de Nanjing le 29 août 1842, et la deuxième (1858) se termine par la signature des traités de Tianjin des 26 et 27 juin 1858.

(5) Le mot d’ordre de l’époque Meiji, wakon yôsai (« l’esprit japonais, le savoir-faire occidental »), avait été lancé au temps des shôgun par un membre de l’école Mito, Aizawa Yasushi (connu aussi sous le nom d’Aizawa Seishisai) (1781-1863). Mito est une ville située dans l’actuelle préfecture d’Ibaraki où résidait une branche des Tokugawa. Elle y soutenait depuis le xviie siècle une école de penseurs qui fournit des idéologues au pouvoir shôgunal.

(6) Japan Almanac 2003, Asahi Shinbun, 2002, p. 262.

(7) Zaibatsu est le terme japonais par lequel on désigne les grands trust nés entre le début des années 1900 et 1920 (Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo, etc.), avec pour noyau une banque ou une société de commerce (sôgô shôsha), que les Américains ont voulu briser en 1945.

(8) Ludovic Naudeau, Le Japon moderne. Son évolution, Ernest Flammarion éditeur, 1909, pp. 250-251.

(9) Brian Reading, Japan. The Coming Collapse (Japon. L’Effondrement qui vient), Weidenfeld and Nicolson Ltd, 1992, p. 142.

(10) « Les indicateurs économiques internationaux Le Monde/Eurostat », Le Monde, 16 décembre 2003.

(11) E. P. Thompson, The Making of the English Working Class ; traduction française : La Formation de la classe ouvrière anglaise, Gallimard/Le Seuil, 1988.

(12) Takahashi Sadaki, Hisabetsu burakumin issennen shi (Mille ans d’histoire du peuple des hameaux spéciaux), éd. Iwanami Shoten, 1993 (1re édition : 1924), p. 85.

(13) « Patron » a la même origine en japonais qu’en français : le père, pater en latin, pour le français et les parents, oya en japonais. Il indique la relation paternaliste, protectrice, établie entre le chef et ses subordonnés. Seuls ces termes d’oyakata et d’oyabun sont restés pour désigner de nos jours les patrons d’une entreprise, quoique désormais les jeunes ouvriers et employés ne les utilisent presque plus.

(14) Voir Bernard Thomann, « L’entreprise japonaise comme “lieu de solidarité sociale” ? », in Cipango, Cahiers d’études japonaises, n° 9, automne 2000 ; et du même auteur, « La réception des savoirs occidentaux et la naissance de relations professionnelles “à la japonaise” », in Daruma. Revue d’études japonaises, n° 10/11, automne 2001, éd. Philippe Picquier, 2002.