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Gilets jaunes : une résistance à la révolution du capital

vendredi 26 avril 2019, par Temps critiques

Quels rapports ?


Dès l’ins­tant où l’on s’accorde pour reconnaî­tre un rap­port entre le mou­ve­ment des Gilets jaunes et les pro­ces­sus contem­po­rains de tota­li­sa­tion et de glo­ba­li­sa­tion du capi­tal — pro­ces­sus que nous avons nommé « la révo­lu­tion du capi­tal » — il importe de carac­té­ri­ser ce rap­port et de le faire autre­ment qu’en termes de simple rap­port immé­diat cause/ consé­quence. Des flots de dis­cours et d’écrits ont été pro­duits qui relè­vent de cette déter­mi­na­tion cau­sale : les Gilets jaunes sont en révolte contre les dégâts de tous ordres que la « mon­dia­li­sa­tion » exerce sur eux ; les Gilets jaunes sont les vic­ti­mes de « La Finance », des firmes mul­ti­na­tio­na­les et de l’État ran­çon­neur.


Cette affir­ma­tion n’est pas fausse, mais elle est som­maire au point de friser la tau­to­lo­gie puisqu’on pour­rait en dire autant de n’importe quelle mani­fes­ta­tion sociale ou de n’importe quelle reven­di­ca­tion caté­go­rielle. De plus elle ne rend abso­lu­ment pas compte du carac­tère inat­tendu et imprévu du sou­lè­ve­ment des Gilets jaunes ; de ce qui en fait un évènement his­to­ri­que sin­gu­lier.


Il nous semble donc plus appro­prié d’avan­cer que les Gilets jaunes ont opéré comme un révé­la­teur, un ana­ly­seur de la révo­lu­tion du capi­tal. C’est d’un effet de dévoi­le­ment, d’élucidation, de révé­la­tion et d’inter­ven­tion dont il nous semble plus juste de parler à propos du moment-Gilets-jaunes en France et dans le monde.

Quelques effets Gilets jaunes sur la révolution du capital


Inversons le rai­son­ne­ment. Plutôt que d’ana­ly­ser l’évènement Gilets jaunes comme une simple consé­quence de la révo­lu­tion du capi­tal, énonçons quel­ques effets-Gilets-jaunes sur celle-ci.

Retenons-en quelques-uns :


– Ce que les acti­vis­tes gau­chis­tes, et d’autres, ont nommé — pour le déni­grer — « l’inter­clas­sisme » du mou­ve­ment des Gilets jaunes est un effet de l’effa­ce­ment des fron­tiè­res et des « lignes » de classe pro­duit par le pro­ces­sus de moyen­ni­sa­tion enclen­ché dès la fin des années 1960. Une moyen­ni­sa­tion qui s’est d’abord effec­tuée par le haut suite au der­nier assaut pro­lé­ta­rien. Les dif­fé­ren­tes crises depuis lors, ont enrayé ce pro­ces­sus dans une confi­gu­ra­tion où cette moyen­ni­sa­tion semble per­du­rer en s’effec­tuant par le bas, avec une pau­pé­ri­sa­tion de cer­tai­nes frac­tions de la popu­la­tion, mais sans pro­lé­ta­ri­sa­tion. C’est comme si se repo­sait la ques­tion de la « com­po­si­tion de classe » au sens des opé­raïs­tes ita­liens, mais sans le para­digme de la classe qui ser­vait de point de repère théo­ri­que. C’est ce qui expli­que la dif­fi­culté à cerner la com­po­si­tion sociale très diverse et mul­ti­ple des Gilets jaunes : classe moyenne infé­rieure pour cer­tains, classe popu­laire pour d’autres, plèbe encore, etc. Elle rend compte de la dis­pa­ri­tion des iden­ti­tés de classe ; elle révèle la ten­dance démo­cra­tiste de la dyna­mi­que du capi­tal ; elle expose son utopie uni­fi­ca­trice et nor­ma­li­sa­trice. La subor­di­na­tion d’une couche sociale sur une autre en fonc­tion de sa place dans les rap­ports de pro­duc­tion — si elle n’a pas dis­paru — n’est plus le mode de domi­na­tion prin­ci­pal exercé par le capi­tal parce que les rap­ports de pou­voir se sont démul­ti­pliés.


– L’uti­li­sa­tion mas­sive des réseaux sociaux pour mobi­li­ser les Gilets jaunes quel­que soit le type d’action, révèle non seu­le­ment la puis­sance des tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion dans les inte­rac­tions col­lec­ti­ves, mais elle cons­ti­tue un indi­ca­teur élevé de l’indi­vi­dua­li­sa­tion des rap­ports sociaux. Processus d’indi­vi­dua­li­sa­tion et de par­ti­cu­la­ri­sa­tion qui est un opé­ra­teur cen­tral du pou­voir déso­cia­li­sant du capi­tal. Mais le mou­ve­ment des Gilets jaunes a jus­te­ment dû et su ren­ver­ser cet ordre des choses en uti­li­sant les réseaux sociaux en lieu et place des média­tions tra­di­tion­nel­les de mobi­li­sa­tion et en inven­ter de nou­vel­les qui ont pris de vitesse le pou­voir en place.


– Sur les ronds-points, dans les occu­pa­tions de pla­te­for­mes com­mer­cia­les, dans les mani­fes­ta­tions, dans les assem­blées géné­ra­les, les Gilets jaunes ne se reconnais­sent pas mutuel­le­ment selon la place de chacun dans l’économie. Ce n’est pas « où tra­vailles-tu ? » qui dans la ren­contre des autres est la pre­mière ques­tion posée. Si une ques­tion de ce type est for­mu­lée, elle s’appa­rente à ceci : « Comment vis-tu ? ». Car c’est d’abord les condi­tions de vie et les dif­fi­cultés ren­contrées pour faire face à la baisse du niveau de vie qui ont contri­bué à former ce que nous avons nommé « une tenue jaune qui fait com­mu­nauté1 ».


On assiste ici à un chan­ge­ment fon­da­men­tal : alors qu’avec la classe ouvrière les condi­tions géné­ra­les de vie étaient comme inté­grées et seconda­ri­sées dans les condi­tions de tra­vail, ce sont main­te­nant ces der­niè­res qui ne for­ment plus qu’un élément parmi d’autres des condi­tions de vie. L’accrois­se­ment des impôts et des taxes, l’injus­tice fis­cale, la fixa­tion d’un prix admi­nis­tré décidé par l’État sur des pro­duits de pre­mière néces­sité, la baisse des allo­ca­tions (chô­mage, loge­ment), voilà autant de dis­po­si­tifs économiques et de contrôle finan­cier que la révo­lu­tion du capi­tal pré­sen­tait comme des fata­li­tés. Or, le mou­ve­ment des Gilets jaunes, a osé décons­truire ce fata­lisme par un mou­ve­ment qui s’affirme pour le revenu sans s’illu­sion­ner sur le rap­port entre le revenu et le pou­voir d’achat réel une fois dédui­tes les dépen­ses contrain­tes.


Il a replacé tous ces dis­po­si­tifs sur le devant de la scène en en dévoi­lant le carac­tère éminemment poli­ti­que. En effet, la façon qu’a l’État, niveau II de la domi­na­tion, de se rat­ta­cher au niveau I de l’hyper­ca­pi­ta­lisme mon­dial relève de choix poli­ti­ques et reste encore du domaine d’inter­ven­tion des États-nations. Le choix euro­péen de l’Allemagne suivi par la France d’ailleurs n’est ainsi pas le choix de la Grande-Bretagne et de son Brexit. Le choix libé­ral des Pays-Bas, n’est pas celui encore diri­giste de la Belgique et de la France, etc.


– Mais il est vrai que ce choix diri­giste se res­treint à partir du moment où l’accro­chage au cycle mon­dial appa­raît bien plus aisé quand l’État adopte au niveau II une stra­té­gie qui est celle du niveau I, sché­ma­ti­que­ment par­lant, celle du modèle anglo-saxon.


La sup­pres­sion des ser­vi­ces publics d’État dans les ter­ri­toi­res ruraux et semi-ruraux, la numé­ri­sa­tion rapide et géné­rale de l’accès aux admi­nis­tra­tions publi­ques, la déser­ti­fi­ca­tion médi­cale, etc. sont autant de mesu­res de « ratio­na­li­sa­tion » des coûts sala­riaux et « d’opti­mi­sa­tion » des inves­tis­se­ments publics exi­gées par la révo­lu­tion du capi­tal. Les ins­ti­tu­tions de l’État-nation ten­dent à être résor­bées dans une ges­tion d’inter­mé­diai­res vir­tua­li­sés. Pour répon­dre aux exi­gen­ces de la glo­ba­li­sa­tion, l’État a alors ten­dance à délais­ser sa forme nation pour pri­vi­lé­gier celle des réseaux. Ce n’est donc pas un hasard si le mou­ve­ment des Gilets jaunes est parti de peti­tes villes et cam­pa­gnes, là où cette marche vers la société capi­ta­li­sée et sa décan­ta­tion post­mo­derne ont été les plus lentes. Là où les réfor­mes libé­ra­les ont apporté le moins d’avan­ta­ges par rap­port aux inconvé­nients, par oppo­si­tion au monde de la grande métro­pole qui intè­gre et oblige immé­dia­te­ment tout le monde à se mettre « au niveau ». Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut en déduire que ces lieux sont déconnec­tés. D’ailleurs les ronds-points sont des exem­ples par­faits de connexions dans les­quels niveau local et niveau global sont immé­dia­te­ment inté­grés. Leur occu­pa­tion en début de mou­ve­ment a été l’expres­sion de cette cons­cience immé­diate.


– Nombreuses sont les inter­ven­tions des Gilets jaunes contre cette mise en réseau des média­tions de l’État. En réaf­fir­mant la fonc­tion de soli­da­rité et d’égalité atten­due de l’État, les Gilets jaunes révè­lent en creux la puis­sance du capi­ta­lisme du sommet sur les États-nations. L’action directe des Gilets jaunes contre le pou­voir d’État concen­tré sur un chef d’État pro-euro­péen et pro-glo­ba­li­sa­tion (cf. « Macron démis­sion ») révèle l’inten­sité des pro­ces­sus de mise en réseaux des ancien­nes média­tions assu­rées par l’État-nation-Providence dans un pays struc­tu­rel­le­ment et poli­ti­que­ment « en retard » de ce point de vue. Le Macron de la « start up nation » était censé rat­tra­per ce « retard » à marche forcée. C’est pour le moment l’ancienne « ques­tion sociale » qui l’a rat­trapé à tra­vers un mou­ve­ment d’insu­bor­di­na­tion rom­pant avec une appa­rente sou­mis­sion aux poli­ti­ques récen­tes de ges­tion de l’espace par le pou­voir (nou­vel­les por­tions d’auto­rou­tes, ronds-points à chaque car­re­four, nou­veaux lotis­se­ments, hyper­mar­chés). Et ce sont ces espa­ces que le mou­ve­ment va jus­te­ment uti­li­ser à son profit en les blo­quant (péages d’auto­rou­tes, blo­ca­ges de pla­te­for­mes de la grande dis­tri­bu­tion et de l’e-com­merce), ou en les détour­nant de leur usage (ronds-points). Par cette action il montre en retour la fra­gi­lité d’une économie de flux basée sur la flui­dité et la flexi­bi­lité per­ma­nente.


– Au cours des mani­fes­ta­tions ou encore dans l’expres­sion col­lec­tive de leur parole, les Gilets jaunes concen­trent leurs atta­ques contre le capi­tal à partir des figu­res concrè­tes des patrons du CAC40 ou des ban­quiers et non pas du patro­nat en géné­ral (le MEDEF). Il sait que les pre­miers ont les pou­voirs exor­bi­tants au niveau supé­rieur de la domi­na­tion qui est celui de l’hyper­ca­pi­ta­lisme et de la mon­dia­li­sa­tion. Le mot « oli­gar­chie » fré­quem­ment employé par les Gilets jaunes pour dési­gner l’ennemi est le signe du déclin conco­mi­tant des conflits de classe et d’un État-pro­vi­dence qui « socia­li­sait » les iné­ga­li­tés au moyen d’une poli­ti­que sociale et fis­cale com­pen­sa­toire et équilibrée. Cet équilibre qui se réa­li­sait au sein des ins­ti­tu­tions démo­cra­ti­ques de l’État-nation est aujourd’hui défait (cf. notre notion « d’ins­ti­tu­tion résor­bée ») et le « peuple » est ren­voyé sans média­tion aux grands de ce monde. Ils sont alors dési­gnés et per­son­na­li­sés par la vin­dicte popu­laire comme diri­geants poli­ti­ques indi­gnes, oli­gar­chie patri­mo­niale (les Arnault et Pinault) et finan­cière « que l’on va aller cher­cher ! » ou alors comme struc­ture du « Système » (les tech­no­cra­tes de Bruxelles), sous-esti­mant ainsi la forme réti­cu­laire domi­nante du redé­ploie­ment capi­ta­liste à tra­vers le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion/ glo­ba­li­sa­tion.

 


Ces remar­ques sur les Gilets jaunes comme révé­la­teurs de la révo­lu­tion du capi­tal pour­raient être pour­sui­vies, mais on voit déjà que ce mou­ve­ment est por­teur d’une puis­sance de connais­sance et d’action sus­cep­ti­ble d’ouvrir des voies vers une sortie du monde du capi­tal.


Mais soyons plus clairs et précis. Quand on lit, ou on entend, du côté des Gilets jaunes : « Fin du mois, fin du monde, même combat », nous ne l’enten­dons pas au sens catas­tro­phiste des mili­tants du climat, mais au sens de « fin de ce monde ».


Temps critiques, 23 avril 2019


 

Notes

ISBN : 978-2-906623-36-1