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A propos du livre de Sam Johnson : " Toute ma vie j’ai lutté. De l’Alabama à Los Angeles et à Detroit"

lundi 11 juillet 2016, par Yves

Editions Les bons caractères, 16,50 euros (Commandes à http://www.lesbonscaracteres.com/)

Il existe très peu de témoignages d’ouvriers militants, de surcroît noirs américains. Les maisons d’édition préfèrent toujours donner la parole à des dirigeants politiques ou à des intellectuels médiatiques. C’est le premier avantage de ce livre : donner la parole à un ouvrier de base qui n’a jamais été célèbre. Le second est qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie exemplaire du type « Fils du peuple » de Thorez ou même « Ma vie » de Trotsky. Sam nous raconte sa vie toute simple d’enfant pauvre, d’adolescent révolté et bagarreur, d’adulte consommateur de drogue, petit dealer et ouvrier à la chaîne. Sa prise de conscience politique est progressive, mais quand il se décide à rejoindre les rangs d’un petit groupe trotskyste (sur les positions de Lutte ouvrière) et à militer dans le syndicat de l’automobile (UAW) chez Chrysler, il remue des montagnes.

A travers d’innombrables anecdotes, Sam Johnson nous décrit la lente transition entre l’Amérique des années 50 et 60, encore marquée par la ségrégation totale dans le Sud et le racisme hypocrite dans le Nord, et les années 60 et 70 où le mouvement de libération des Noirs, qu’il s’agisse des Eglises à la tactique non violente, des « nationalistes culturels », des Black Panthers nettement plus musclées ou des militants antisémites et racistes anti-Blancs de la Nation de l’Islam, font changer la peur de camp et donnent aux « Afro-Américains » pour la première fois de leur histoire le courage de relever massivement la tête.

Samuel Johnson naît en 1939 en Alabama. Ses deux parents viennent du Sud rural et sont les premiers de leur génération à migrer vers la ville (Bessemer). Son père travaille d’abord à la mine, puis à la pose des roues de wagons chez Pullman. Il meurt à 41 ans d’un cancer de la gorge, sans doute d’origine professionnelle (comme d’autres membres de la famille de Sam). Sa mère découpe des poulets dans une usine, puis travaille dans des teintureries, des blanchisseries, ou comme femme de ménage — les seuls emplois accessibles aux femmes noires. Le week-end, elle vend de l’alcool de maïs de contrebande, et c’est en fait la principale source de revenu de la famille. Le portrait de cette femme, Sadie B. Ware Johnson, est particulièrement émouvant : elle accueille chez elle successivement tous les jeunes de la famille qui quittent la ferme pour tenter leur chance à la ville, et la maison en est toujours pleine ; elle tient tête physiquement à son mari et à d’autres hommes de la famille, parfois violents, apprenant très tôt à Sam à ne pas se laisser marcher sur les pieds et à rendre les coups ; c’est aussi elle qui poussera ses fils à partir vers l’Ouest ou vers le Nord pour échapper au racisme et au harcèlement policier dont ils sont victimes.

Pendant l’enfance de Sam, la ségrégation est encore totale dans le Sud : les écoles, les transports, les restaurants, etc. sont soumis à la ségrégation. Dans les magasins, les fontaines à boire sont réservées aux Blancs ; dans le quartier, la piscine est réservée aux Blancs ; les écoles ouvertes aux Noirs ont peu de moyens et sont souvent éloignées. La crainte de transgresser les normes de la ségrégation raciale est inscrite jusque dans les corps, comme le montre cette anecdote : « Des fois on se baignait tout nus dans le ruisseau, on n’avait pas de maillots à l’époque. C’était un petit cours d’eau qui partait du lac et on allait nager là, cul nu. Un jour où on y était, un ado noir se baignait cul nu, lui aussi. C’est là que des jeunes Blancs sont arrivés avec leurs copines, et ils ont commencé à faire la foire dans l’eau. L’ado a crié : “ Hé, personne a un maillot à me passer ? J’en ai vraiment besoin, là. ” Il avait pris peur, mais vraiment, en voyant qu’il était dans l’eau nu comme un ver avec des Blanches à proximité. Si quelqu’un s’en apercevait, ça pouvait très mal tourner pour lui. »

La police harcèle constamment les adolescents noirs. « On avait tout le temps des problèmes avec la police », écrit Sam. Il suffit aux jeunes Noirs de circuler en voiture, ou de se trouver dehors après le couvre-feu, même accompagnés par un adulte comme le veut la loi, pour se retrouver en prison pour une nuit. En principe, le couvre-feu s’applique aussi aux jeunes Blancs, mais la police n’arrête que les Noirs. « C’était le couvre-feu, mais ils s’en fichaient bien parce qu’ils n’étaient pas noirs. On a vu ça de nos propres yeux. » Il est notoire que nombre de policiers sont membres du Ku Klux Klan. Mais déjà quelque chose a changé : « La plupart des Noirs d’un certain âge avaient vraiment peur. Ils avaient vu tous ces lynchages, et aussi le KKK, qui était jusque dans la police. Mais moi, vu comment j’ai été élevé, je pensais que si quelqu’un me cherchait, il y arriverait peut-être, mais il me trouverait aussi. C’est ce que je ressentais. Je n’avais pas cette peur. »

Après avoir travaillé dans une usine de glaces à Bessemer, Sam part rejoindre l’un de ses frères à Détroit où il ne trouve pas de travail. Il revient à Bessemer où il travaille de nouveau à la fabrique de glaces. Mais sa mère a peur que ses garçons bagarreurs ne finissent par être descendus par la police. Elle les pousse à quitter le Sud pour échapper au racisme et trouver un meilleur boulot. Sam, un autre frère et un cousin partent finalement pour Los Angeles, où ils arrivent quelques mois avant les émeutes de Watts en 1965. « Sur la route, on est passé par ces petites villes, Livingston et York, en Alabama. Les gens portaient des pancartes, ils manifestaient. Ils demandaient le droit pour les filles et les femmes noires de postuler comme caissières. Il n’y avait rien pour elles. C’était forcément des Blanches qui faisaient ce genre de boulot. Les Noires ne pouvaient faire que le ménage dans les magasins. Elles avaient été au lycée, elles étaient qualifiées, mais impossible de travailler à la caisse. »

A Los Angeles, même s’il n’y a pas de ségrégation ouverte comme dans le Sud, le harcèlement policier dans les quartiers noirs est permanent. Après les émeutes, l’embauche des Noirs dans l’industrie s’ouvre un peu : « Les patrons ont dû se dire qu’il valait mieux enlever les Noirs des rues pour les caser dans l’industrie lourde, commencer à leur donner enfin du boulot. » Mais Sam ne trouve pas de travail stable : après des boulots dans des stations de lavage, il trouve un emploi comme régleur de machines dans une usine, mais il se fait virer très vite à la suite d’une bagarre avec un vigile raciste.

En 1967, à vingt-huit ans, il part retrouver son petit frère à Détroit, où il arrive deux mois avant les émeutes de l’été 1967. Il s’embauche comme ouvrier sur presse dans une usine de pièces détachées. Comme à Watts en 1965, il assiste au pillage des magasins, dans lesquels les marchandises disparaissent en quelques minutes. Puis l’armée intervient : « Ils rampaient dans les rues de Détroit avec leurs mitraillettes dans les bras, comme s’ils étaient au combat, en guerre. Contre nous. » Les émeutes durent environ cinq jours. L’armée même ne réussit pas à rétablir l’ordre en moins de trois jours. « J’en ai vu de toutes les couleurs dans ma vie, j’ai été victime de discrimination et je sais comment les flics nous traitaient. Alors pour moi, la révolte de 1967, c’était quelque chose. Ça m’a fait un bien fou. J’ai vu comment les flics ne géraient pas vraiment la situation, à Détroit. Ils n’arrivaient pas à nous gérer, nous. C’est pour ça qu’ils ont fait venir l’armée, parce qu’ils n’arrivaient pas à nous gérer. Ça aussi, ça m’a aidé à ouvrir les yeux. Ça m’a fait me dire que quand on se rassemble, on arrête aussi de se faire marcher sur les pieds. C’est ce que j’ai compris, à l’époque. Et ça m’a vraiment fait du bien. »

Après les émeutes, les trois grands constructeurs de l’automobile (Ford, Chrysler et General Motors) ouvrent des bureaux d’embauche en plein milieu du quartier noir. Sam est embauché à la chaîne chez Chrysler, où il restera pendant trente ans. Dès son arrivée, il se prend la tête avec le chef d’équipe à propos de la vitesse de la chaîne. « Le problème, c’était la cadence. » Pendant trente années de travail chez Chrysler, cela reviendra comme un leitmotiv. Mais un vent de liberté souffle aussi sur les ateliers : « On faisait des trucs tellement barrés, ils croyaient tous qu’on mijotait une nouvelle émeute. Quand ça les prenait, les ouvriers qui montaient les autoradios dans les voitures poussaient le volume à fond. James Brown. Les gars qui étaient à un bout braillaient en cœur : “ Say it loud, I’m black and I’m proud ! ” (“ Répète après moi : je suis Noir et j’en suis fier ! ”). Un gars à l’autre bout répondait en gueulant encore plus fort :“ Say it loud, I’m black and I’m proud ! ” Ça nous arrivait aussi de tout laisser en plan pour danser un coup. Les chefs blancs, ils restaient plantés là à nous regarder, comme s’ils ne savaient pas quoi faire, qu’ils se demandaient comme cela allait se terminer. Ça se voyait qu’ils avaient peur. Les patrons de Chrysler n’ont pas traîné pour embaucher des chefs d’équipe noirs. » Très vite, pourtant, la drogue détruit de l’intérieur une bonne partie de cette énergie militante. L’héroïne est partout dans l’usine et brise les interactions entre les travailleurs — quelques années plus tard, ce sera le crack, plus destructeur encore.

C’est dans l’usine Chrysler que Sam entre en contact avec des militants du groupe trotskiste The Spark (L’étincelle). Jusque-là, il se décrit surtout comme un garçon fêtard et bagarreur, certes révolté par les discriminations et les injustices, mais d’une manière épidermique, et sans claire vision du « système » dans lequel tout cela s’inscrit, pour reprendre un terme qu’il utilise souvent par la suite.

Ses seuls contacts avec des militants ont été avec les musulmans noirs de la Nation de l’Islam, avec lesquels il discute souvent, sans pourtant en devenir membre. Il apprécie surtout chez eux leur volonté de se défendre et de rendre les coups. « Ces frères de la Nation de l’Islam ont été les premiers à me montrer qu’ils étaient prêts à défendre leurs droits. » Sans condamner la stratégie d’action non violente de certains militants des droits civiques, il explique que toute son histoire le prédispose à rejeter une telle attitude : « J’avais vu ces types par terre, qui se laissaient tabasser sans rien faire par les racistes. Alors là, non merci, pas question. Je n’étais pas prêt pour ça. Moi j’étais pour rendre coup pour coup, pour renverser la situation. Je ne pouvais pas être pour la non-violence. J’étais incapable de laisser quelqu’un me cogner sans broncher. C’était déjà vrai avant que j’entende parler de Malcolm X, de ce qu’il avait à dire. C’est comme ça que j’ai grandi, c’est tout. C’est pour ça que je respectais les frères musulmans de la Nation de l’Islam. C’est des gens qui restaient debout. Et dans leurs discours, ils parlaient de se défendre. »

Chez Chrysler, l’attitude et les discours d’une militante du groupe The Spark lui révèlent clairement la nature de classe de l’exploitation capitaliste. Et dès lors c’est dans cette lutte quotidienne contre l’exploitation (et contre la bureaucratie syndicale) qu’il dépensera toute son énergie.

Son livre n’évoque pas des grèves héroïques mais des dizaines d’actes de résistance collective dans différents départements de l’usine aux divers postes où il est sans cesse muté en raison de son esprit de résistance. Il nous montre comment, même sans être délégué syndical, un travailleur déterminé peut réussir à organiser tout un réseau de correspondants pour alimenter un bulletin d’entreprise ; renforcer les piquets de grève que les syndicats voudraient laisser squelettiques pour arrêter une lutte plus rapidement ; convaincre les salariés de refuser un accord d’entreprise pourri soutenu par les syndicats. Il décrit la lutte (ouverte ou clandestine) contre les petits chefs despotiques (y compris les petits chefs noirs), les licenciements arbitraires, le non-paiement des heures supplémentaires, les opérations dangereuses sur la chaîne, les dispositifs de sécurité défectueux, les cadences, etc.

Les méthodes d’action utilisées vont à l’encontre des habitudes et des intérêts des bureaucrates du syndicat : réunions fréquentes dans l’atelier, lors des pauses, et non le dimanche, seul jour que les travailleurs peuvent passer avec leur famille ; élection de délégués sur chaque chaîne, pour surveiller les contremaîtres et faire remonter immédiatement les problèmes ; lutte concrète contre les divisions raciales et linguistiques (le bulletin est traduit en arabe, en yougoslave, en albanais) ; action collective directe pour défendre ses droits : « A une de ces réunions, on apprend que des ouvriers ont des soucis avec leur paye. Chrysler devait plein de sous à plein de monde. Ces gars avaient fait des heures sup et la direction devait leur payer toutes ces heures, mais elle faisait la sourde oreille. Pour certains l’histoire durait depuis un an, et ils n’avaient jamais vu la couleur de leur argent. Alors on a dit : “ Venez, on va au bureau du grand chef pour lui parler de cette affaire. On emmène nos sandwichs chez le chef. ” Il n’y avait pas abandon de poste, c’était la pause. “ Aujourd’hui, on mange là-bas. ” Bref, on descend. On était 25 ou 30, quand même. (…) Quand tous ces gens se pointent ensemble, ils sont une force. Leur nombre envoie un plus grand message que n’importe quel permanent qui y va tout seul. Les ouvriers l’ont vu, parce que le lendemain ils avaient leur argent. »

Il décrit aussi des actions légales en dehors de l’usine (notamment un procès contre Chrysler pour discrimination raciale et licenciement abusif, procès au cours duquel plusieurs ouvriers blancs témoignent en faveur de Johnson), des manifestations contre la guerre du Vietnam, ou en solidarité avec des grèves dans d’autres usines.

Un chouette bouquin, sans prétention littéraire, mais qui nous donne un excellent aperçu de ce qu’a été et est encore, par de nombreux aspects, la situation des prolétaires noirs américains. Loin des clichés romantiques sur les Black Panthers et leurs affrontements spectaculaires avec les flics, clichés tant prisés dans les milieux gauchistes, ce livre nous dévoile un combat de longue haleine, moins médiatique, moins héroïque, mais nettement plus tenace contre l’exploitation et pour la révolution sociale.

C.E. et Y.C., 11/7/2016