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Nuits debout et citoyennisme : attraction fatale !

vendredi 15 avril 2016, par Yves

Les « Nuits debout » voient la résurgence d’une idéologie qui avait repris du poil de la bête avec le mouvement altermondialiste et ATTAC en France, il y a une vingtaine d’années. Les Indignados espagnols et les différents mouvements Occupy ont pris la suite, plus récemment, en mettant l’accent sur les procédures dites « démocratiques » dans les discussions menées sur les places publiques et les innombrables commissions. Mais fondamentalement, surtout en France, on a affaire à la même idéologie : le citoyennisme.

En France, c’est la Révolution française qui a imposé (temporairement) l’usage des mots « citoyen » ou « citoyenne ». Fini les « Monsieur » ou les « Madame », les « Votre Excellence » ou « Votre Majesté ». Même le roi Louis XVI n’eut plus droit qu’à un simple « citoyen Louis Capet ». Ce mot garde donc encore une toute petite saveur égalitaire, même si aujourd’hui aucun ouvrier ni aucun électeur n’oserait appeler son patron ou sa députée « citoyen » ou « citoyenne ».

Aujourd’hui, la plupart des gens regrettent l’époque où les voisins s’adressaient la parole, s’entraidaient, où les jeunes laissaient leur place aux vieilles dames, aux femmes enceintes ou aux vieux messieurs dans les transports en commun. Les journaux sont remplis d’histoires horribles de vieux crevant dans leur HLM sans que personne ne s’inquiète de leur sort, de femmes qui sont harcelées voire violées dans le métro pendant que les passagers regardent ailleurs, etc. La société moderne se présente, dans les séries télévisées ou les émissions grand public, comme une société fondée sur l’égoïsme, l’individualisme, etc.

Face à une telle situation, les citoyennistes ont trouvé une solution miracle : les services publics devraient remplacer les liens de solidarité et les relations humaines qui font cruellement défaut. Nous aurions besoin de davantage de travailleurs sociaux, de gentils organisateurs, d’animateurs, de médiateurs, de concierges, de flics, de gardiens de prison, de vigiles, de gardiens de parking, etc.

Pour les citoyennistes, la relation entre chaque individu et l’Etat pourrait donc remplacer les traditionnels liens de solidarité du mouvement ouvrier - liens qui ont effectivement disparu.

Cette idéologie prétend que la démocratie bourgeoise actuelle serait profondément contradictoire avec le capitalisme (ce qui est d’ailleurs une vieille idée marxiste, qui conduit généralement à des conclusions très différentes) ; qu’il faut renforcer l’Etat pour faire revivre la démocratie parlementaire moribonde et que les citoyens doivent être mobilisés pour mettre en pratique ce projet politique. Les citoyennistes veulent prendre au mot la démocratie bourgeoisie puisque celle-ci, dans ses expressions les plus radicales, prétend réparer les injustices économiques, diminuer progressivement les inégalités sociales par différents mécanismes étatiques ou sociaux. Pour les citoyennistes, l’Etat est l’instrument nécessaire pour tenir en laisse, modérer le capitalisme. Il doit devenir le plus indépendant possible des capitalistes ou de la logique du profit. Ils pensent qu’il pourrait exister un système non marchand (les coopératives, l’économie sociale et solidaire) qui serait non capitaliste tout comme les services publics ( ?!) et qui pourrait progressivement et pacifiquement venir à bout des mécanismes capitalistes.

En réalité, les citoyennistes veulent seulement humaniser le capitalisme, le transformer en un système plus juste. Ils remplacent la lutte de classe par les élections et les pressions démocratiques sur les élus. Ils sont prêts à inventer des procédures comme le tirage au sort de citoyens ne s’engageant sur aucun programme pour tenir leur gageure. Pour les citoyennistes, les citoyens n’ont pas le droit de remplacer l’Etat bourgeois ou de le détruire. Ils peuvent certes se livrer, de temps à temps, à ce que certains appellent gentiment la « désobéissance citoyenne », terme apparemment plus respectable que la désobéissance civile. Avec cette idéologie tout doit devenir citoyen : les débats politiques, la communication, les écoles, les entreprises, etc.

Les citoyennistes ne veulent pas se débarrasser du système capitaliste, du travail salarié, du capital et de l’argent. Ils veulent seulement améliorer et étendre l’emprise des services publics. Ils considèrent l’Etat bourgeois actuel comme un parasite qui gâche les bonnes relations qui devraient régner entre les citoyens-consommateurs et le capital. Ils se battent pour une démocratie citoyenne, une démocratie participative, pas pour le socialisme.

Parfois, les citoyennistes sont même prêts à s’affronter violemment avec l’Etat, mais leur objectif est d’amener les caméras et les journalistes sur le lieu de la confrontation, pour entamer rapidement des discussions sérieuses entre dirigeants responsables. L’Etat bourgeois adore lui aussi organiser des conférences citoyennes, des consultations citoyennes et donner aux citoyens le droit à la parole. Les citoyennistes se considèrent comme les intermédiaires professionnels entre la société civile et l’Etat. Le citoyennisme a été jusqu’ici incapable de former un véritable parti dans la plupart des pays, même si des mouvements comme Podemos en Espagne, Cinque Stelle en Italie, reposent sur les mêmes illusions, avec une orientation plus à gauche dans le premier cas, plus à droite dans le second.

Les groupes citoyennistes sont généralement amenés soit à se dissoudre faute de troupes soit à fonctionner comme des lobbies, ils n’ont pas besoin d’avoir une base sociale solide, ils aiment apparaître comme des experts sur toutes sortes de questions.
Ce mouvement citoyenniste est fondamentalement un mouvement moral : contre la guerre, pour la paix, contre la malbouffe des fastfoods (généralement américains) et pour les bons produits bio (de préférence français), contre la pauvreté et pour la prospérité. Qui peut être hostile à un tel programme ?

Les citoyennistes opposent l’ « économie solidaire » à l’ « économie libérale » ; concrètement ils défendent les petites coopératives de production contre les grandes multinationales. Ils veulent un « partage équitable des richesses », un « impôt sur les capitaux », « prendre l’argent dans les poches des capitalistes ». Mais ils semblent ignorer que le capital et l’argent ne sont pas des forces ou des instruments que l’on pourrait utiliser pour d’autres objectifs.

Il n’est pas surprenant qu’une idéologie aussi confuse entretienne des liens étroits avec le multiculturalisme, cette autre idéologie qui refuse de prendre en compte l’existence des classes sociales et de la lutte des classes, ou désormais avec les théories dites postcoloniales qui mettent les prolétaires dits blancs dans le même sac que leurs exploiteurs.

La plupart des citoyennistes sont certainement sincères, mais leurs conceptions réformistes ne mèneront nulle part.

Y.C., Ni patrie ni frontières, 14/04/2016

P.S. Ce texte est pour l’essentiel la reprise d’un texte écrit et publié en 2004. Le citoyennisme des "Nuits debout" n’est pas du tout prêt à affronter les manœuvres des sociaux-chauvins comme Lordon, Ruffin, Mélenchon et autres réactionnaires. Cf. "Idéologues et militants du social-chauvinisme"

PPS du 19 janvier. QUELQUES PRECISIONS POUR REPONDRE AUX CRITIQUES D’UN CAMARADE QUI ME TROUVAIT TROP NEGATIF VIS A VIS DES INDIGNADOS, DES OCCUPY ET MEME DES NUITS DEBOUT.

Le problème est que ces différents « mouvements », s’ils recouvrent des réalités très différentes, reposent quand même sur l’idée qu’il ne faut surtout pas prendre le pouvoir, et surtout ne pas s’attaquer au capitalisme (ou alors seulement au capitalisme financier) et à l’Etat.

Se réunir sur des places et discuter a une vertu cathartique utile pendant un temps mais on ne peut pas faire cela pendant des mois. Ensuite il faut passer aux choses sérieuses. Avoir une stratégie, sortir du nombrilisme et de l’entresoi.

Les Indignés espagnols ont accouché de Podemos ce qui n’est vraiment pas un cadeau. Autant les luttes autour des expulsions locatives étaient positives autant le « débouché politique » final est lamentable.

Quant aux Occupy américains qu’ont-ils donné à l’échelle nationale aux Etats-Unis ? Que je sache rien si j’en crois mes copains américains.

Et aujourd’hui dans un monde globalisé, privilégier l’action locale microscopique c’est encore plus irréaliste qu’il y a un siècle. J’en sais quelque chose puisque je milite à un niveau local depuis huit ans. On s’épuise à lutter localement contre des politiques migratoires (pour ne prendre que ce problème qui est mon terrain d’action) qui sont non seulement nationales mais internationales. On sauve des individus mais on ne change rien de fondamental ni dans les lois nationales sur le droit d’asile ou le droit au séjour, et encore moins au niveau européen. On crée des liens de solidarité temporaires mais qui ne se cristallisent pas sur le long terme.

Le rejet de toutes les organisations et de toutes les théories du mouvement ouvrier, ou plutôt l’ignorance totale ou délibérée de toute la pensée révolutionnaire (avec toutes ses tares et limites), aboutit en fait à revenir à de vieilles idées du socialisme utopique (pour schématiser) et cela ne me semble pas vraiment intéressant ou utile. Je ne sais pas ce qui se dit à Strasbourg mais place de la République, sur la Radio Nuits debout, etc. on est à un stade bisounours infrapolitique. Ou alors dans le flingage de Hollande pour préparer un autre candidat unique de la gauche… qui ne soit pas Mélenchon… Des jeux politiciens orchestrés par Le Monde, Libération, France Culture, et dont la gauche de la gauche politicienne espère profiter…

Deux amis qui ne se connaissent pas, et n’ont pas les mêmes positions politiques, ont avancé la même hypothèse qui me semble intéressante : selon eux les attentats de janvier et novembre ont laissé de fortes traces parmi toute une partie de la jeunesse. De puissants traumatismes. Ces Nuits debout seraient en quelque sorte la continuation des rassemblements spontanés du 7 et 8 janvier, et même de celle du 11 janvier. Cette jeunesse bisounours n’est pas vraiment révoltée ni contre l’exploitation, ni contre le capitalisme, ni contre l’Etat. Elle aimerait une société et un monde moins violent, plus accueillant, cela oui, mais guère plus. Elle n’est pas habitée par la haine des musulmans malgré les attentats et cela au moins c’est très positif

En même temps elle ignore totalement le monde du travail, même si 60% des étudiants bossent… Ce qui est pour moi un grand mystère. Ne veut-elle pas se poser la question du travail, justement parce qu’elle rêve encore d’échapper aux formes les plus abrutissantes de l’exploitation ? Elle n’aime pas les politiciens, mais donne quand même la parole à Ruffin, Varoufakis, Lordon, des sociaux-chauvins notoires dont un politicien...

Bref elle est une parfaite chair à canon pour toutes sortes de manœuvres politiciennes ou idéologiques douteuses.